Portail BAnQ Nétiquette

L’art postal à la Bibliothèque nationale

23 mai 2019 par cmontemiglio   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pratique artistique née dans les années 1960 aux États-Unis, l’art postal s’est répandu à travers le monde et a toujours plusieurs adeptes. Permettant  de tisser des réseaux d’échanges entre artistes à l’international par la voie postale, cet art trouve de nouveaux publics grâce à la diffusion numérique, tout en restant fidèle à ses principes de démocratisation. Coup d’œil sur cette pratique singulière.

 

Qu’est-ce que l’art postal ?

Si l’on peut trouver les racines de cet art dans le mouvement dadaïste[i], c’est dans les années 1960 qu’une production artistique s’organise avec la New York Correspondence School of Art, fondé par Ray Jonhson en 1962. Nous sommes alors en période de grands questionnements dans le milieu de l’art, et on assiste à la naissance de mouvements artistiques internationaux comme Fluxus. Certains artistes cherchent à décloisonner les frontières entre les genres artistiques, à susciter la réflexion par le développement de l’art conceptuel et à créer des expériences grâce aux happenings. Dans cet esprit, l’art postal se situe à contre-courant des pratiques traditionnelles et peut se définir simplement ainsi : « activité artistique utilisant les ressources de la distribution postale »[ii]. On note ici que l’accent est surtout mis sur le mode de diffusion et non sur une pratique plastique particulière. Cartes postales, collages, timbres d’artiste, documents éphémères et objets divers : une œuvre d’art postale peut ainsi prendre n’importe quelle forme, tant qu’elle respecte les normes établies par les bureaux de poste. Ce mode de diffusion démocratique, qui ne nécessite pas de galerie ou de musée, permet aussi de créer des réseaux d’échange et de partage dans la communauté artistique en dehors du marché de l’art traditionnel.

 

L’art postal dans les collections de la Bibliothèque nationale

Plusieurs œuvres d’art postal ont trouvé leur place parmi la collection de livres d’artistes de la Bibliothèque nationale. L’un des joueurs les plus importants en la matière au Québec est Réparation de poésie. Ce collectif fondé en 1985 par Jean-Claude Gagnon, l’ « abominable homme des lettres »[iii], a créé plus d’une vingtaine de livres d’artistes avec la participation de créateurs provenant de partout dans le monde. Chacun de ces livres se présente sous la forme d’une boite, publiée en édition limitée, et rassemblant des œuvres originales de divers formats. La Bibliothèque nationale possède plusieurs de ces publications en un ou deux exemplaires. Plonger dans ces boites aux trésors est véritablement une expérience hors du commun, qui nous permet d’explorer d’autres modes de lecture que celui associé au codex traditionnel. La Bibliothèque nationale conserve aussi des éditions de Stamp Axe, un collectif d’art postal basé à Montréal ayant existé brièvement à la fin des années 1980.

 

Réparation de poésie no 17, Vue sur la ville, 2006

 

Circulaire 132 : un zine d’art postal … numérique

Récemment accessible sur BAnQ numérique, Circulaire 132 est un zine « d’assemblage et de collaboration d’art postal, d’art posté et d’art en général…. ». Chaque mois, une vingtaine de participants provenant de divers pays font parvenir par la poste vingt œuvres originales (timbre d’artistes­­­­, cartes postales, collages, etc.), signées et numérotées, à Réjean F. Côté à Sainte-Flavie, au Québec. Celui-ci assemble par la suite le zine et renvoie une copie à chacun des participants qui peuvent ainsi voir et apprécier les contributions de chacun. Le produit final est aussi accessible en version numérisée sur son blogue et maintenant, sur BAnQ numérique.

Réjean F. Côté, quatrième de couverture, Circulaire 132, avril 2019, vol. 1

 

En plus de produire Circulaire 132, monsieur Côté entretient de nombreuses correspondances avec des artistes en art postal venant de partout sur la planète. Il a ainsi accumulé au cours des années une riche collection qui est maintenant conservée chez Artexte et est en cours de numérisation. Un coup d’œil à cette collection vaut le déplacement, que ce soit pour voir les items étranges qui ont pu être envoyés par la poste malgré leur format inusité,  ou encore pour admirer des œuvres d’artistes du mail art renommés, comme Anna Banana.

Vous voulez plonger dans le monde fascinant de l’art postal? Les publications de Réparation de poésie et de Stamp Axe sont disponibles pour consultation à BAnQ Rosemont– La Petite-Patrie!

 

 

[i] Véhicule Art, Brain in the mail : mail art collection = collection d’art postal, Montréal, Véhicule Art, 1980, p. 9

[ii] Durozoi, Gérard (dir.), Dictionnaire de l’art moderne et contemporain, Paris, Hazan, 2002, p. 426

[iii] Sioui Durand, Guy, « Réparations de poésie : dix ans d’alternatives en marges des réseaux organisés », Inter, no 66, 1996, p. 54

 


Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

Découvrir la collection des livres d’artistes numérisés : perspective historique

20 décembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Bien que la collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie soit surtout constituée d’œuvres parues à partir de la décennie 1970, un détour vers les premiers pas de l’édition artistique au Québec révèle des créations fascinantes, autant du point de vue visuel que conceptuel. En effet, un coup d’œil historique nous permet de mettre en perspective la production contemporaine et mieux comprendre la genèse de cette pratique artistique singulière qu’est la création d’un livre d’artiste.

 

Metropolitan Museum (1931)

 

 

Metropolitan Museum de Robert Choquette et d’Edwin Holgate est un cas particulièrement intéressant lorsque l’on retrace l’histoire de la publication d’artistes au Québec. L’ouvrage, conçu à Montréal en 1931, ne porte aucune mention d’éditeur. Nous pouvons donc en conclure que la publication est réalisée d’un bout à l’autre par les deux artistes, en collaboration avec un typographe. Cette idée d’une œuvre autopubliée par des artistes qui conçoivent et réalisent entièrement le projet correspond tout à fait à la définition d’un livre d’artistes[i]. Metropolitan Museum a aussi de particulier qu’elle réunit le travail d’un auteur francophone, Robert Choquette, en début de carrière, et les illustrations d’un artiste anglophone, Edwin Holgate, artiste déjà établi et membre du Groupe des sept. Les deux collaborateurs travaillent alors ensemble à l’École des beaux-arts de Montréal. Cette publication, dans laquelle l’importance de la contribution des deux créateurs est égale, a un tirage limité de 475 exemplaires, signés et numérotés, et comprend 400 vers en alexandrin de Choquette et treize bois gravés de Holgate. La première partie du texte raconte la visite du célèbre musée new-yorkais, alors que la deuxième partie se déroule dans la ville comme telle, ultime symbole de la modernité. La relation entre le texte et les illustrations est très libre, le ton philosophique du texte laissant beaucoup de place à la créativité de la représentation visuelle[ii].  

 

Les éditions Erta

 

On ne peut passer sous silence l’impact qu’a eu la création des éditions Erta dans le champ artistique et littéraire au Québec. Créées par Roland Giguère en 1949, les publications qui seront produites sont le fruit de multiples expérimentations où le livre devient un objet dont les dimensions matérielles et visuelles sont aussi importantes que le texte[iii]. Les publications surprennent par leur fantaisie et leur technique de production, parfois issue du domaine industriel, et leur dimension conceptuelle. Giguère, véritable avant-gardiste, fait partie des premiers artistes à choisir le livre comme principal objet de création[iv].

 

Midi perdu (1951)

 

 

 

Midi perdu fait partie des premières publications de la célèbre maison d’édition expérimentale. Parue en 1951 en seulement 20 exemplaires, il s’agit d’une collaboration entre Roland Giguère qui signe le texte, et Gérard Tremblay pour les illustrations. On remarque d’emblée l’impression sur bleus d’architecte, « blueprint », traditionnellement réservé au dessin commercial. Ce support, très intéressant du point de vue esthétique, a le désavantage d’être très sensible à la lumière et nécessite des précautions en ce sens au niveau de la conservation. Le texte y est manuscrit, ce qui met de l’avant la gestualité du poète et la subjectivité de l’écriture[v].

 

Images apprivoisées (1953) 

 

Images apprivoisées / Roland Giguère

 

Le cas d’Images apprivoisées, également publié chez Erta en 1953 en 100 exemplaires, est tout aussi intéressant, mais pour des raisons totalement différentes. On a dit de ce livre qu’il s’agirait du premier livre d’artiste québécois, au sens contemporain du terme, de par sa dimension conceptuelle[vi]. En effet, le livre est composé de clichés typographiques trouvés par Roland Giguère et reproduits tels quels. Ces images ont servi d’inspiration pour les poèmes qui les accompagnent, dans un processus de création proche de l’automatisme. Ainsi, l’intérêt de l’œuvre ne réside pas ici dans son aspect matériel, qui est plutôt conventionnel, mais dans la démarche conceptuelle utilisée par l’artiste.

 

Votre curiosité est piquée et vous aimeriez en savoir plus sur ces ouvrages? Voici quelques sources à consulter :

 

Et n’oubliez pas que toutes les œuvres mentionnées dans cet article peuvent être consultées sur demande, à la salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

Pour en savoir plus sur le processus de numérisation des livres d’artistes, consultez le premier article de cette série.

Pour découvrir la collection de livres d’artistes numérisés faits par des femmes, consultez le deuxième article de cette série.

 

Le Carnet souhaite à tous ses lecteurs un très beau temps des fêtes et sera de retour le 17 janvier.  Meilleurs vœux!

 

[i] Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990, p. 187

[ii] Pour une analyse détaillée de cet ouvrage, voir Sylvie Bernier, Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990

[iii] Idem, p. 263

[iv] Sylvie Alix, « L’histoire du livre d’artiste au Québec », dans Jo Nordley Beglo (dir.), Essais sur l’histoire de la bibliothéconomie d’art au Canada, Ottawa, Arlis Canada, 2006, p. 40

[v] Sylvie Bernier, idem, p. 292

[vi] Sébastien Dulude, Esthétique de la typographie : Roland Giguère, les éditions Erta et l’École des arts graphiques, Montréal, Éditions Nota Bene, 2013, p. 179

 


Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

Découvrir la collection des livres d’artistes numérisés: perspective de femmes

26 octobre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

La récente mise en ligne de plusieurs livres d’artistes sur BAnQ numérique met en lumière le travail de plusieurs artistes d’époques et de styles divers, nous permettant d’apprécier, à petite échelle, la diversité de la collection. Nous vous proposons dans cet article de découvrir notre collection à travers le regard de sept femmes à l’immense talent. Les œuvres mentionnées, pour la plupart publiées au courant des années 2000, permettent de se familiariser avec la production contemporaine de livres d’artistes au Québec.

 

Artistes sérigraphes

 

La sérigraphie, une technique d’impression empruntée à l’industrie commerciale basée sur le principe du pochoir, est un moyen d’expression courant dans la production de publications d’artistes en tout genre, allant du livre d’artiste au graphzine.  C’est notamment le cas de Catastrophizing : a collection of quality paranoias (2004) et deThe small book of well-behaved children (2005), deux publications d’Amber Albrecht. L’artiste nous plonge dans un univers inquiétant, dont l’esthétique surréaliste est inspirée de l’iconographie des livres pour enfants. Catastrophizing privilégiant l’image au texte, les seuls mots utilisés servent à énumérer une série de dix peurs irrationnelles qui y sont illustrées.

 

Isabelle Ayotte utilise aussi la sérigraphie comme technique d’expression artistique dans Des solitudes à consoler (2008) et Là où je ne suis pas (2010). Ici, la sérigraphie cohabite magnifiquement avec la poésie. On retrouve dans ces deux livres d’artiste des thématiques récurrentes dans ses œuvres : les maisons, l’hiver et la solitude, ainsi qu’un style minimaliste qui porte à la contemplation. A Knight Move ou L’émergence de la Chrysalide (2011) de Pascaline Knight, un livre d’artiste grand format lui aussi tout en sérigraphie, nous plonge dans le monde personnel et introspectif de l’artiste. Julie Doucet, figure majeure du champ du livre d’artiste québécois, utilise dans Forcast (2011) des mots découpés dans des magazines. Les poèmes ainsi formés ont ensuite été sérigraphiés par l’artiste.

 

Seule exception à cette domination sérigraphique, Judith Poirier explore quant à elle les possibilités qu’offre la typographie dans Dialogue (2009). S’intéressant aux rapports entre la page imprimée et l’écran, elle imprime des caractères typographiques directement sur de la pellicule filmographique. Dialogue est donc aussi un film, que vous pouvez visionnersur la plateforme Vimeo.   

 

Magnifique ouvrage de bibliophilie

 

Par ailleurs, il est désormais possible d’admirer en ligne un magnifique livre de notre collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie. Il s’agit de Canadian Wild Flowers de Catharine Parr Traill, un livre de botanique entièrement illustré de lithographies rehaussées individuellement à l’aquarelle par Agnes Fitzgibbon, la nièce de l’auteure.  La première édition de cinq cents exemplaires est publiée à Montréal par John Lovell en 1868, suivie d’une deuxième l’année suivante. L’ouvrage, très populaire, connaîtra au moins quatre rééditions, pour un total de plus de 20 000 gravures toutes colorées à la main sur une période de trente ans[1].  Ces représentations florales, d’une grande qualité artistique, méritent le coup d’œil, en plus de livrer des informations sur la flore canadienne aux amateurs de botanique!

Vous souhaitez voir de vos propres yeux ces magnifiques spécimens? Tous les ouvrages mentionnés dans cet article peuvent être consultés sur demande, à la salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Pour en savoir plus sur le processus de numérisation des livres d’artistes, consultez le premier article de cette série.

[1] DUCIAUME, Jean-Marcel. « Le livre d’artiste au Québec : contribution à une histoire », dans Études françaises, vol. 18, no2 , 1982, p. 89-98.


Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

Numérisation de livres d’artistes : un processus complexe

28 septembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

La collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie compte plus de 3800 œuvres physiques. Or, parmi toutes ces œuvres d’art, seuls quelques documents  sont accessibles sur BAnQ numérique. En effet, le processus de numérisation de cette collection en est encore à ses débuts et nécessite des précautions particulières. Comme nous l’avons souligné lors d’un précédent billet, les livres d’artistes se prêtent parfois très mal à la numérisation, de par la pluralité de leurs formes. Or, l’ajout tout récent de nouveaux livres d’artistes sur notre plateforme numérique nous donne l’occasion de faire la lumière sur le processus particulier de numérisation de ces œuvres d’art.

 

De la matérialité de l’objet

Les livres d’artistes pouvant prendre autant de formes diverses qu’il y a d’artistes, le processus de numérisation se fait à la pièce, dans l’atelier de notre photographe, Michel Legendre. Cela lui permet de prendre des vues d’ensemble du document en 3D, fournissant de ce fait une représentation plus juste de l’œuvre d’art que pourrait nous l’offrir un numériseur typique en 2D. On cherche ainsi à mettre en valeur la matérialité de l’œuvre, notamment en jouant avec l’éclairage pour faire ressortir le volume et les textures. De plus, l’œuvre est le plus souvent photographiée en double page. Cette technique permet non seulement d’éviter de couper des illustrations, mais elle permet aussi de mieux rendre l’expérience de consultation de l’œuvre physique. La lecture séquentielle d’une page à l’autre, comme on le ferait avec l’objet tridimensionnel, est ainsi mieux rendue. En somme, une véritable réflexion sur la nature de l’œuvre est nécessaire de la part des bibliothécaires et du photographe avant de procéder à sa numérisation.

 

Livres de graveurs et albums d’estampes

Si l’on s’imagine mal une représentation efficace d’un livre-objet en version numérique, d’autres types de publication d’artistes passent plus facilement du papier à l’écran. Notamment, on peut penser aux livres de graveurs et aux albums d’estampes, qui de par leur nature restent plus près du livre traditionnel. Ces types de publication, surtout produits entre les décennies 1960 et 1980 au Québec, ont été un espace privilégié d’expérimentation pour les artistes1. Ils se caractérisent, le plus souvent, par l’union entre un texte littéraire et des estampes originales. Parmi les plus récents ajouts à notre collection numérique, quelques exemples illustrent à merveille comment la spécificité de ces œuvres d’art peut être conservée, même en version numérique. Dans le cas de Jamésie, une publication réunissant un texte de Camille Laverdière et sept estampes de René Derouin, paru aux éditions du Noroît en 1981, on remarque que l’ensemble de l’œuvre a été photographié, incluant le boîtier dans lequel elle se trouve. On considère en effet que l’emboîtage fait partie intégrante de l’œuvre. En passant d’une image à l’autre, le spectateur a ainsi l’impression d’observer lui-même le boîtier, de l’ouvrir puis de découvrir l’œuvre qu’il contient. Quant à l’œuvre Arbres, publiée aux éditions Erta en 1978, on peut constater l’importance de la prise de vue en double page, ici essentielle. En effet, les sérigraphies de Roland Giguère chevauchent parfois deux pages, d’où l’importance de privilégier une vue d’ensemble afin d’avoir une meilleure représentation de l’œuvre physique. La typographie et la mise en page du texte de Paul-Marie Lapointe méritent aussi une considération particulière qui va au-delà de la signification des mots, ce qui ne peut être apprécié qu’avec une vue d’ensemble.  Finalement, l’album d’estampes Mémoire animale, paru en 1969 aux Éditions de la Guilde graphique, met à l’honneur le travail de l’artiste Kittie Bruneau, accompagné d’un texte de Serge Gilbert. Dans ce cas-ci, chaque estampe a été photographiée individuellement, permettant au photographe de passer d’un point de vue en portrait ou en paysage, selon le sens original de l’œuvre.

 

Bien entendu, lorsque cela est possible, rien ne remplace le plaisir d’observer en personne ces véritables œuvres d’art! Celles-ci peuvent être consultées sur demande, àla salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Vous aimeriez découvrir d’autres livres d’artistes récemment rendus disponibles sur BAnQ numérique? Ne manquez pas le deuxième article de cette série, qui sera publié le 25 octobre.  

 

1. Pour plus d’informations sur l’histoire du livre d’artiste au Québec, voir ALIX, Sylvie, « L’histoire du livre d’artiste au Québec », dans Jo Nordley BEGLO (dir.), Essais sur l’histoire de la bibliothéconomie d’art au Canada, Ottawa, Arlis Canada, 2006, p. 34


Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

Un exemplaire très particulier du roman Maria Chapdelaine

21 septembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Daniel Chouinard, bibliothécaire
Direction du dépôt légal et des acquisitions

 

 

 

Le roman Maria Chapdelaine jouit au Québec d’une telle notoriété que beaucoup ont l’impression de connaître le livre de Louis Hémon sans même l’avoir lu. Publié d’abord sous forme de feuilleton dans le journal français Le Temps en 1914 – soit quelques mois après la mort accidentelle de l’auteur –, il paraît ensuite sous forme de livre à Montréal en 1916, puis à Paris en 1921. En France, ce sera l’un des livres les plus vendus de la première moitié du XXe siècle, puis il tombera peu à peu dans l’oubli. Au Québec, il demeure un classique qui a inauguré le genre du roman de la terre et exercé une influence considérable sur bon nombre de romanciers.

 

L’édition parue à Montréal en 1916 chez J.-A. Lefebvre est considérée comme la première et, à ce titre, est recherchée par les collectionneurs. Elle est relativement rare, sans toutefois être introuvable. La Bibliothèque nationale a ainsi eu l’occasion d’acquérir un exemplaire très particulier de cette édition grâce à la générosité de l’écrivain Louis Gauthier, qui lui a fait don d’une cinquantaine de livres provenant de la bibliothèque de son grand-père, Victor Morin (1865-1960). Ce dernier fut notamment notaire, professeur de droit à l’Université de Montréal, président de la Société historique de Montréal, auteur féru d’histoire et éminent bibliophile.

 

 

 

Cet exemplaire comporte un bel ex-libris de Victor Morin et une reliure qualifiée par celui-ci de « reliure du terroir canadien » en peau de suède avec dessin de catalogne. Il est dédicacé à Victor Morin par Éva Bouchard – qui signe « Maria Chapdelaine » –, cette institutrice de Péribonka qui aurait inspiré Louis Hémon. En regard de l’ex-libris est collée une lettre datée de 1933 sur papier à en-tête de l’entreprise Lewis Brothers, dans laquelle un certain Ralph Lawson explique à Morin que Maria Chapdelaine a été dactylographié dans les bureaux de l’entreprise alors que Hémon y travaillait comme sténographe, un fait connu des spécialistes. Enfin, cet exemplaire abritait également trois lettres manuscrites adressées à Victor Morin en 1925 par Marie Hémon, la sœur de Louis. Entre autres choses, Marie Hémon écrit  : « nous vous remercions une fois de plus, ma mère et moi, de tout ce que vous avez fait pour la mémoire de mon frère. »

Éva Bouchard

On en conviendra, voilà un exemplaire exceptionnel d’un roman qui ne l’est pas moins.

 

Article publié à l’origine dans le numéro 89 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Acquisition, Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

Livres d’artistes : le livre comme espace de création

5 juillet 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Élise Lassonde, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

En cette époque où le numérique est omniprésent, le livre se passe de plus en plus souvent du papier. Cela n’a pas diminué pour autant l’attrait pour l’objet physique, sans cesse renouvelé. Se réclamant de toutes les libertés, les artistes occupent le territoire livresque en exploitant l’ensemble des possibilités qui leur sont offertes : méthodes traditionnelles ou anticonformisme technique. Voici quelques réflexions sur la pluralité des approches que l’on retrouve dans la collection de livres d’artistes de la Bibliothèque nationale.

Dialogue entre gravure et Poésie

Ainsi fait / Bougie, Pierre-Louis, Montréal, 2014.

La page est un lieu physique concret et le livre, un volume dans l’espace. Dans le cadre d’une pratique contemporaine en phase avec la tradition bibliophilique, l’éditeur-artiste devient l’architecte d’un lieu de rencontre entre la poésie et l’estampe.  Louis-Pierre Bougie contribue depuis trois décennies à cette approche du livre d’artiste, comme dans son titre Ainsi fait paru en 2013. Imprimées par Paule Mainguy, les 17 gravures sur cuivre denses et vibrantes de Bougie qui s’y trouvent sont peuplées d’une ronde de silhouettes humaines et végétales. Elles se posent en regard du texte poétique signé par François-Xavier Marange, ami et compagnon d’atelier aujourd’hui disparu. La mise en page a été confiée au typographe Martin Dufour qui, avec ses caractères de plomb, a créé une dentelle noire et généreusement nimbée de blanc offrant un souffle aux strophes. L’entièreté de l’œuvre poétique est reprise dans son ensemble en fin de volume, ce qui permet de l’apprécier en deux temps, selon deux rythmes.

Un grand livre d’images

À l’opposé du spectre du livre d’artiste, les zines sont des publications alternatives dont la facture est généralement modeste. Certains titres où l’image occupe la place principale obligent à prendre en compte cette production dans l’étude du livre d’artiste. Il en va de même lorsque l’intérêt réside dans l’interaction entre les images et le texte. Plusieurs créateurs contribuent au décloisonnement de ce champ artistique en produisant en parallèle des zines d’un raffinement remarquable et des livres d’artistes empruntant aux codes d’une certaine marge.

Dans son atelier de microédition Mille Putois, Simon Bossé imprime en sérigraphie livres et affiches, pour d’autres et pour lui-même. L’Atlas sérigraphique de Montréal est en quelque sorte un zine à grand déploiement, édité par Mille Putois en 2013 et réunissant une quinzaine d’artistes sérigraphes. Chacun d’eux a été invité à concevoir et à imprimer une planche recto verso. Ces planches ont ensuite été pliées pour créer autant de feuillets doubles rassemblés par une reliure de Marc Desjardins. Ce livre sans texte, ou presque, est à mi-chemin entre l’expérience enfantine de feuilleter un livre d’images et celle de tenir dans ses mains toute une exposition. L’ordre des pages imposé par la reliure lie chacune des contributions. C’est au lecteur qu’il revient d’articuler cette séquence d’œuvres imprimées qui offre un portrait de contemporains, de collaborateurs et d’amis gravitant au sein d’une nébuleuse créative ayant la métropole pour épicentre.

Jeux de mots

Dans Chevalladar (2005), Julie Doucet livre un contenu singulier : une réplique en sérigraphie de son journal intime écrit de janvier à avril 2005. Cette forme familière met toutefois le lecteur à l’épreuve. Au fil des pages se glisse progressivement un vocabulaire confondant qui s’emmêle au français du récit quotidien jusqu’à créer un charabia incompréhensible. Si les phrases demeurent en apparence correctes sur le plan syntaxique, leur sens échappe toutefois à la compréhension.

En complément, Doucet propose Autrinisme de règlohnette – Grandamme (2005), un dictionnaire qui recense les 658 termes forgés par l’artiste. S’ouvrant sur des citations de Gœthe (Mehr licht) et Hippocrate (Ars longa, vita brevis), cet outil permet de faire la lumière sur le premier titre, mais pas sans un travail considérable. Chevalladar présente un second niveau de pudeur : les pages du journal n’ont pas été coupées. L’accès à une portion des cahiers demeure difficile, voire impossible. Le lecteur ira-t-il jusqu’à altérer l’œuvre pour assouvir sa curiosité? Ce livre invite à une réflexion sur l’effort nécessaire au processus de la lecture, à la compréhension d’une langue et, par extension, de l’art. Poursuite du travail sur la langue, une nouvelle édition du dictionnaire a été publiée en 2012 et offre les équivalents règlohnette-français et français-règlohnette, de quoi procéder au thème et à la version!

Formes anciennes, formes neuves

En 2010, Jean-François Proulx et Marc-Antoine K. Phaneuf proposaient un livre surprenant : le Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne. L’ouvrage est constitué de 80 diapositives contenues dans un petit boîtier noir recouvert d’un feuillet. Véhicules plus fréquemment associés aux images, les diapositives ne proposent ici que du texte. Les courts énoncés, qui provoquent rire, étonnement ou dégoût, sont d’une vraisemblance ambiguë. En cette ère de fausses nouvelles, cette œuvre invite à réfléchir sur la validité des sources. Ces informations ont-elles été grappillées sur les médias sociaux, dans la rue ou dans le métro ou inventées de toutes pièces?

En plus d’accentuer l’ironie du commentaire sur les médias contemporains, le recours à un support anachronique détermine les dynamiques de lectures possibles. Les diapositives peuvent être consultées pour soi, à l’unité, ou rassemblées dans un carrousel et projetées au mur, permettant une lecture à plusieurs.

La plupart des livres pourraient passer du papier à l’écran sans trop de heurts. De par leur forme et leur fond, les livres d’artistes, eux, réservent un rôle fondamental à leur lecteur, qui s’approprie une partie du sens par la manipulation, et invitent celui-ci successivement à la contemplation, au jeu ou au spectacle.

Article publié à l’origine dans le numéro 93 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec