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L’iconographie documentaire : petit guide illustré

26 avril 2019 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Isabelle Robitaille, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

L’image, grande source d’information, est appréciée pour sa valeur tant artistique qu’historique et documentaire. Ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots? La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  nationale  a été développée au cours des dernières décennies en fonction de l’intérêt documentaire et historique des illustrations choisies. Hétéroclite de nature, cette collection documente l’imagerie du Québec à une époque où les photographies étaient peu courantes. Les documents faisant partie de cette collection, communément appelés gravures anciennes, étaient pour nos ancêtres des instruments de connaissance, des sources de rêves et parfois des témoignages de conquête de nouveaux territoires.

Avec plus de 875 documents dont près de 85% datent du XIXe siècle, la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque regroupe au même endroit les images anciennes in-plano provenant de quatre sources différentes : les journaux, les livres, les séries et les publications individuelles. Plusieurs techniques d’impression se côtoient, notamment la gravure sur bois, la gravure en creux, la lithographie et la photogravure, en plus d’autres techniques issues des avancées et des découvertes propres à la fin du XIXe siècle.

 

Les journaux

 

View from Champlain street / Canadian Illustrated News,1880.

View from Champlain street / Canadian Illustrated News, 1880.

La collection d’iconographie documentaire compte en premier lieu de nombreuses illustrations tirées de l’imposant périodique Canadian Illustrated News (1869-1883). Ce journal a été créé à une période marquée par un renouveau industriel, technique et commercial. Achetées en lot d’un libraire torontois dans les années 1970, ces centaines de coupures, prises individuellement, n’ont pas une grande valeur documentaire. Elles deviennent cependant une importante source d’information historique lorsqu’on les regroupe par sujets, lieux ou évènements.

Les illustrations du Canadian Illustrated News sont reproduites par le procédé de leggotypie inventé par l’associé de l’éditeur George-Édouard Desbarats (1838-1893), William Augustus Leggo (1830-1915). Cette technique de reproduction photomécanique permet d’imprimer des dessins et des gravures en même temps que le texte. La rapidité d’impression accrue favorise la diffusion et l’accessibilité et permet de représenter des scènes de la vie quotidienne dans lesquelles les lecteurs se reconnaissent.

 

 

 

 

 

 

Les livres

 

Quebec / Alain Manesson Mallet

Quebec / Alain Manesson Mallet

Le démontage et le découpage de livres anciens afin d’en extraire les planches illustrées étaient des pratiques communes chez certains libraires et collectionneurs (espérons qu’elles sont bien révolues de nos jours!). C’est pourquoi un grand nombre d’estampes se sont retrouvées sur le marché, extraites de leur contexte originel. Ainsi, des gravures anciennes provenant de livres font partie des plus anciens documents de cette collection. Certains d’entre eux, ont été intégrés à la collection d’iconographie documentaire en raison de leur intérêt historique. C’est par exemple le cas de la gravure illustrant aujourd’hui l’ex-libris utilisé par la Bibliothèque, Quebec, la figure CXX de la page 277 tirée de l’ouvrage Description de l’univers d’Alain Manesson Mallet (1630-1706). Publié en cinq volumes en 1683 à Paris par Denys Thierry, cet ouvrage comporte une section sur le Canada où est reproduite cette gravure, ornementée d’un ruban descriptif, sur laquelle on peut voir la ville de Québec entourée de la flotte française.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La série

 

On trouve aussi des gravures anciennes dans cette collection sous forme de séries, c’est-à-dire sous forme de volumes in-plano où plusieurs gravures sont faites pour être publiées dans un ensemble. Avec plus d’une centaine de gravures sur acier, la série de l’artiste typographique anglais William Henry Bartlett (1809-1854) est l’une des plus notables de la collection d’iconographie documentaire. Grand voyageur, surtout au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique, Bartlett passe plusieurs mois au Canada en 1838. Au cours de cette période, il dessine non seulement les villes de Québec et de Montréal mais aussi certaines villes des Cantons-de-l’Est. Ses nombreuses gravures qui illustrent les deux volumes de l’ouvrage Canadian Scenery Illustrated, publié par George Virtue à Londres entre 1840 et 1842, constituent une source documentaire d’une grande importance pour notre patrimoine historique.

 

View from the Citadel of Quebec Vue prise de la Citadelle de Québec / W.H. Bartlett

View from the Citadel of Quebec / W.H. Bartlett

 

 

À l’instar de Bartlett, la plupart des artistes dont les œuvres font partie de la collection d’iconographie documentaire ont visité les endroits qu’ils ont immortalisés. Certains illustrateurs et graveurs ont quant à eux choisi de fonder leur travail sur les récits de leurs contemporains, tandis que d’autres sont allés jusqu’à inventer leurs propres représentations des villes. Si ces images ne reflètent pas la réalité, elles expriment du moins les goûts des Européens de l’époque, c’est-à-dire un intérêt marqué pour les illustrations du Nouveau-Monde, bien qu’elles n’aient pas pour nous de valeur historique ou documentaire. C’est le cas de la série Collection des Prospects des Allemands François Xavier Habermann (1721-1796) et Balthazar Frédéric Leizelt (1755-1812), que leur imagination fertile amène à créer cinq vues imaginaires de Québec, probablement publiées autour de 1775. La gravure Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Québec de Habermann donne à Québec des airs de ville européenne. Ces images, ainsi que de nombreuses autres illustrant des lieux du monde entier, étaient destinées à être regardées à travers un appareil d’optique très populaire au XVIIIe siècle, le zograscope. Doté d’une lentille grossissante et d’un miroir, il créait un effet de profondeur et de relief. Pour un certain public européen avide de distractions, ces vues d’optique se substituaient aux périlleux et onéreux voyages en pays étrangers.

 

 

 

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

 

Les publications individuelles

 

Les pièces les plus importantes de la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque se présentent sous forme de « vues ». Elles constituent souvent des représentations évocatrices des endroits illustrés et comportent parfois des légendes détaillées. Ces vues ont, pour  la plupart  été publiées séparément, telles des œuvres d’art devant être exposées. Au milieu du XVIIIe siècle, plusieurs illustrations du Québec mises sur le marché de cette façon étaient basées sur des croquis faits au Canada par des militaires artistes et reproduits en gravure en Europe, particulièrement en Angleterre. Représentation d’une conquête et d’un pouvoir sur un territoire, la vue topographique était d’un grand intérêt pour les collectionneurs. Par la composition iconographique et l’exécution précise de la gravure en creux, l’artiste créait un document de qualité très recherché, autant à l’époque de sa création qu’aujourd’hui.

Acquise il y a quelques années, la gravure A view of the landing place above the town of Quebec, d’après le dessin de Hervey Smyth (1734-1811) illustrant les événements survenus le 13 septembre 1759 sur les plaines d’Abraham, a été publiée individuellement et faisait suite à sa série de six gravures intitulée Six Elegant Views of the Most Remarkable Places in the River and Gulph of St. Lawrence (Londres, 1760).  Ces gravures ont été reproduites dans Scenographia Americana ; recueil de vues de l’Amérique septentrionale et des Indes occidentales […] (Londres, 1768). Lors de son séjour au Québec, Smyth fut capitaine et aide de camp du général Wolfe.

 

A view of the landing place above the town of Quebec describing the assault of the enemy post (…) / Capt. Smyth

 

La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  brosse un tableau varié et riche de l’évolution de la vie culturelle et sociale de la province à travers la perception de ses habitants et de ses visiteurs. Couvrant trois siècles, les différentes sources d’iconographie présentées ici nous font connaître quelques artistes ainsi que des techniques d’impression caractéristiques de l’époque.

 

 


Catégorie(s) : Diffusion, Iconographie documentaire, Revues et journaux

Créateurs et créatures : un bestiaire dans nos estampes

19 octobre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Élise Lassonde, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Après les sorciers, voici les bêtes! Sauvage, domestique, familier ou fantastique, l’animal est une composante iconographique incontournable dans l’art. Le bestiaire éclectique tiré de la collection d’estampes de la Bibliothèque nous apprend à lire les univers créatifs québécois et leurs influences.

 

La bête observée

 

Durant la première moitié du XXe siècle, la représentation animale est rarement exploitée comme sujet principal dans les estampes québécoises. Les bêtes qui font l’objet de gravures sont plutôt partie intégrante de l’environnement observé par l’artiste. Pour celui qui évolue en milieu urbain, comme Ernst Neumann (1907-1956), ce sont les chevaux des carrioles du port de Montréal qui contribuent au réalisme de la scène. Pour d’autres, comme Herbert Raine (1875-1951), ce sont des croquis de ses séjours à la campagne qui inspirent la création. Ces dessins préliminaires permettent de reprendre en estampes des scènes rurales auxquelles poules, vaches ou chevaux ajoutent du pittoresque.

Rodolphe Duguay (1891-1973) est fils de fermier, natif de Nicolet où il s’établira pour créer une abondante œuvre gravée et peinte. Ses paysages sont peuplés d’animaux de la ferme, et les ciels constellés d’oiseaux en vol figurent parmi les motifs qui caractérisent son travail. Fin observateur de la nature, Duguay représente également des animaux sauvages. Dans Renard en chasse, au cœur d’un paysage au dessin dramatique, une éclaircie permet de distinguer la silhouette contrastée d’un renard. La composition dynamique et le fort contraste de ce bois gravé expriment la vitesse, l’agilité et la liberté, mais aussi la fragilité de la bête face aux éléments agités.

 

Rodolphe Duguay, Renard en chasse, bois gravé, 1934.

 

 

La créature rêvée

 

À l’instar des précédents exemples, l’art inuit met traditionnellement de l’avant le monde qui l’entoure. Dans les créations inuites imprimées, on trouve une abondance de figures animales, réalistes comme fantaisistes. Ces œuvres sont assez hermétiques aux courants mondiaux de l’art, alors que, inversement, les estampes réalisées plus au sud se réclament d’influences multiples. Dans les années 1950, les natures mortes aux coqs de Paul-Vanier Beaulieu (1910-1996) témoignent de l’esprit cubiste. À la même époque, Roland Giguère (1929-2003) emprunte à la mythologie et à la manière surréaliste pour réaliser l’eau-forte Griffon (1956). On voit également apparaître des créatures aux expressions anthropomorphiques, comme celle de La victime, d’Albert Dumouchel (1916-1971), une linogravure datée de 1945, et une évocation de la gravure japonaise dans Le chat des neiges (1968).

 

 

Roland Giguère, Griffon, eau-forte et aquatinte, 1956.

 

 

Albert Dumouchel, Le chat des neiges, lithographie et gaufrure, 1968.

 

 

Dans une approche plus réaliste, c’est par l’estampe que l’œuvre de Jean Paul Riopelle (1923-2002) fait un retour à la figuration. Ses planches sont remplies de références à la nature, inspirées de ses expéditions de chasse et de pêche. Il use avec une grande liberté de motifs totémiques : la faune ailée (oies, canards, hiboux et même mouches) et quantité d’animaux terrestres et aquatiques.

 

Bestiaire personnel

 

Dans la création actuelle, il se dégage des artistes qui affectionnent l’iconographie animalière et qui en font un usage diversifié et personnel. Cette imagerie peut être exploitée de façon réaliste ou poétique, comme dans les gravures de Marc Séguin (1970-). Plus fantaisistes, les créatures composites d’Arthur Desmarteaux (1979-) et d’Allison Moore contribuent à créer des univers grouillants qui intriguent et amusent, alors que les monstres et autres bêtes écorchées de René Donais (1958-) confrontent à des images violentes, inquiétantes ou érotiques et interpellent de façon crue. Inversement, les animaux de compagnie, comme le chien ou le chat que l’on trouve dans les estampes de Bonnie Baxter (1946-) et de Manuel Lau (1967-), permettent d’aborder des préoccupations de l’intime ou du quotidien.

 

 

René Donais, Barbara II, eau-forte et pointe sèche, 2003.

 

Article publié à l’origine dans le numéro 93 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Diffusion, Estampes, Iconographie documentaire

Reconstituer l’histoire du Québec grâce aux documents d’époque

15 juin 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Lithographic Views of Military Operations in Canada under His Excellency Sir John Colborne, Londres, A. Flint, 1840

Fondation de Québec, rébellions des Patriotes de 1837-1838, Crise de la conscription de 1917, droit de vote des femmes au Québec en 1940… Ces événements marquants de l’histoire du Québec prennent une nouvelle saveur lorsqu’on parcourt les livres, les gravures, les cartes géographiques, les feuilles volantes, les articles de journaux et les rapports produits au moment où ils se sont déroulés. C’est notamment grâce à ces documents d’époque conservés au fil du temps par des institutions comme BAnQ que nous pouvons aujourd’hui reconstituer la passionnante histoire de notre coin de pays.

Les historiens et autres chercheurs ont le privilège d’explorer ces sources anciennes dites sources primaires; ils publient le fruit de leurs recherches pour le plus grand plaisir d’un public curieux de son histoire. Ce dernier ignore cependant les mille pièges que les historiens doivent éviter afin de décoder adéquatement les documents qu’ils parcourent dans le but de relater de manière objective les événements historiques.

 

Déchiffrer les documents d’époque

« Abitation de Québec », gravure dans Samuel de Champlain, Les Voyages du sieur de Champlain, Paris, chez Jean Berjon, 1613, p. 187.

Ainsi, l’usage d’un français aujourd’hui dépassé dans les écrits du temps de Samuel de Champlain de même que les nombreuses abréviations héritées de la copie de manuscrits médiévaux reproduites dans les premiers imprimés constituent déjà un défi pour comprendre les textes. L’intention du créateur d’un texte ancien ou d’une gravure ainsi que son allégeance politique, par exemple, influencent grandement le message véhiculé. L’historien circonspect se doit de lire entre les lignes. La plupart du temps, déchiffrer des documents anciens ne demande pas que de bons yeux; il faut également posséder une connaissance approfondie de la période couverte et de ses acteurs. Il faut savoir confronter diverses sources si on veut espérer s’approcher de la vérité… si toutefois celle-ci existe…

 

Le 21 juin prochain : une visite-conférence

Dans le cadre de la série Mémoires de papier organisée pour souligner les 50 ans de la Bibliothèque nationale du Québec, BAnQ offre au grand public une occasion unique de décoder une vingtaine de sources anciennes en compagnie d’une bibliothécaire et historienne. Venez découvrir ou redécouvrir les éditions originales des Voyages du sieur de Champlain (1613 et 1619) et de L’Histoire du Canada du frère récollet Gabriel Sagard (1636), qui relatent les premiers temps de la fondation de Québec. Revivez un événement meurtrier grâce aux déclarations sous serment des témoins de l’assaut de l’armée lors de l’émeute de 1832 à Montréal. Installez-vous aux premières loges des rébellions de 1837-1838 en parcourant les feuilles volantes publiées par les Patriotes et les Loyaux ainsi que les images croquées sur le vif par un capitaine de l’armée britannique des batailles de Saint-Charles et de Saint-Eustache. Fredonnez les chansons anti-conscription écrites en 1917 dans la foulée de la Loi sur le service militaire obligeant les jeunes hommes à s’enrôler pour participer aux combats européens de la Première Guerre mondiale. Et suivez les débats éclairants — étonnants? — des députés de l’Assemblée législative du Québec, qui reportent, chaque année pendant 13 ans, la deuxième lecture du projet de loi octroyant le droit de vote aux femmes…

4,000 piastres de recompense!, feuille volante, Québec, John Charlton Fisher & William Kemble, 1837.

Amateurs d’histoire et de documents anciens, réservez votre place! C’est un rendez-vous, le jeudi 21 juin de 18 h à 19 h 30 à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

La rencontre sera suivie d’une visite de l’édifice, qui abrite un exemplaire de presque tout ce qui a été publié au Québec à travers le temps.

Address of the Sons of Liberty of Montreal, to the Young Men of the North American Colonies, feuille volante, Montréal, s. é., 1837.


Catégorie(s) : Diffusion, Iconographie documentaire, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale, Livres anciens




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