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Voyager au Québec, d’hier à aujourd’hui – Venez explorer l’histoire du tourisme par les documents anciens

12 septembre 2019 par cmontemiglio   Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre et Danielle Léger, bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Saviez-vous que le mot « touriste » n’existe pas dans le dictionnaire avant la fin du XVIIIe siècle? Et que les deux premiers véritables guides touristiques intégrant une partie du Québec comme destination à la mode sont publiés en 1825 aux États-Unis? Le touriste, ce drôle d’oiseau, constitue alors une toute nouvelle espèce, particulièrement en Amérique du Nord qui commence à peine à se doter d’infrastructures touristiques pour distraire son élite naissante. Bien sûr, seuls les plus riches peuvent se permettre de perdre un temps précieux à vagabonder à travers un vaste territoire pour le simple plaisir d’admirer le paysage des campagnes et l’architecture des villes. Les touristes qui viennent visiter le Québec seront donc principalement, et pendant longtemps, des Américains aisés fascinés par la saveur « vieille France » de la province.

 

George Heriot, Travels through the Canadas, Londres, Richard Phillips, 1807.

 

James Pattison Cockburn, This View of the Falls of Montmorency…, gravure, Londres, Ackermann & Co., 1833.

 

Les collections patrimoniales imprimées de BAnQ témoignent de l’évolution de la réalité touristique québécoise. Au tournant du XIXe siècle, les récits de voyages illustrés de gravures pittoresques publiés par quelques voyageurs téméraires annoncent l’engouement à venir des étrangers pour les panoramas grandioses et le French Way of Life québécois  Les guides touristiques américains mentionnent tout d’abord la descente du fleuve Saint-Laurent de Montréal à Québec comme une destination de fin de parcours au sein du circuit du nord-est américain. Bientôt des acteurs canadiens du tourisme, notamment les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, propriétaires des grands hôtels de villégiature, font paraître leurs propres guides centrés sur le Québec. Des gravures, des affiches et des cartes postales viennent appuyer l’effort publicitaire en faveur de la Belle Province.

 

 

Odin Rosenvinge, Allan Line Royal Mail – Express weekly service to and from Canada, affiche, Montréal?, Allan Line Steamship Co., vers 1914.

 

Avec l’avènement du tourisme automobile, le gouvernement québécois, réalisant le potentiel économique que représente cette nouvelle manne de visiteurs, s’investit dans le développement du réseau routier et s’engage à son tour dans la promotion du Québec. Il publie une multitude de guides, et même de cartes géographiques, vantant son caractère français et catholique si exotique pour les habitants du reste de l’Amérique du Nord.

 

Carte routière et touristique de la province de Québec, Québec, Bureau provincial du tourisme, Ministère de la voirie, 1927.

 

Ernest Senécal, Visitez la province de Québec / Visit la province de Québec, affiche, Québec, Office du tourisme de la province de Québec, vers 1948.

Ernest Senécal, La péninsule de Gaspé / Gaspé Peninsula, affiche, Québec, Office du tourisme de la province de Québec, vers 1948.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les promoteurs touristiques misent également sur les attraits des saisons québécoises, qui apportent chacune son lot d’activités comme la pêche, la chasse et les sports d’hiver, ainsi que sur les grands événements organisés à partir de la fin du XIXe siècle, événements qui préfigurent en quelque sorte nos carnavals d’hiver actuels et nos Fêtes de la Nouvelle France.

 

Montreal 5th Annual Winter Carnival, a frosty frolic and ice palace fete, affiche, Nashua (New-Hampshire) / New York, Concord Railroad / American Bank Note Co., 1889.

 

La visite-conférence Voyage au Québec, d’hier à aujourd’hui, qui aura lieu le jeudi 26 septembre de 18h00 à 19h30 dans le cadre de la série Mémoire de papier, sera l’occasion pour les amoureux du Québec de venir admirer des guides anciens, gravures, affiches, cartes postales et programmes de spectacles qui tracent l’histoire du tourisme au Québec, en compagnie de Danielle Léger et de Michèle Lefebvre, bibliothécaires à BAnQ. Elles sont les auteures, avec Marc H. Choko, du livre Destination Québec – Une histoire illustrée du tourisme (2013), en vente à la Boutique de BAnQ. N’oubliez pas de réserver votre place pour ce beau périple!


Catégorie(s) : Affiches, Cartes géographiques, Diffusion, Iconographie documentaire, Livres anciens

Le charme désuet des cartes picturales

20 février 2019 par Carnet de la Bn   2 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche, Direction générale du tourisme, Laurentides (nord de Montréal), Gatineau, Outaouais, Québec, 1966, p. 57

 

Le terme « carte ornée » évoque plus les somptueuses productions des XVIe et XVIIe siècles aux cartouches baroques et peuplées de monstres marins et de caravelles aux voiles gonflées que les travaux des cartographes du XXe siècle. Pourtant, entre les années 1920 et 1960 se développe un genre cartographique basé sur l’image : les cartes picturales. Très prisées en leur temps, elles sont omniprésentes : livres, revues, brochures et guides touristiques en proposent toujours de nouvelles et elles servent d’élément de décoration dans les maisons, les écoles et les clubs sociaux en tous genres. Cette cartographie à la fois didactique et ludique nait de la conjonction de deux phénomènes : d’une part, le développement des techniques de reproduction des documents anciens qui remet au goût du jour les cartes anciennes richement ornées, d’autre part, l’épanouissement d’une culture populaire iconographique sous la forme du dessin de presse, de la bande-dessinée et, à partir de 1928, du dessin animé[1]. Sous cette double influence, la cartographie renoue alors avec l’image, un de ses éléments constitutifs mais qu’elle avait longtemps délaissée, et entame une cure de jouvence. BAnQ conserve plusieurs de ces œuvres emblématiques de la première moitié du XXe siècle.

 

Précurseur de la carte picturale

Si, en cartographie, le XIXe siècle n’est pas celui de l’ornement, il existe toutefois quelques travaux qui préfigurent l’ère des cartes picturales. Il s’agit le plus souvent d’œuvres figurant dans des atlas comme cette carte de l’Arctique publiée à Edinburgh en 1856 :

A. Fullarton & Co, Arctic regions, Edinburgh, 1856

 

Toutefois, sur ce type de document, les images sont périphériques à la topographie. Elles n’y sont pas organiquement insérées comme c’est le cas sur cette carte du Vieux-Montréal de 1939 commémorant la visite du roi George VI et de la reine Elizabeth et qui se veut un survol historique de la métropole :

 

 

L’auteur de cette carte, une des quelques cartes picturales produites au Québec, est l’architecte Wilson Percy Roy (1900-2001), qui étudie à l’Université McGill sous les auspices du spécialiste de l’architecture traditionnelle québécoise Ramsay Traquair (1874-1952) et ouvre son cabinet à Montréal en 1927.

 

Une carte picturale à assembler

La charmante carte reproduite ci-dessus présente un format pour le moins inhabituel. Elle est composée de 50 petits cartons à collectionner, en forme de tuile, distribués à l’unité dans des emballages de chocolat. Cette carte casse-tête intitulée Mapa de America del Norte y Central est confectionnée en Espagne autour de 1940 par la compagnie Litografía B. Baño pour promouvoir le chocolatier Orthi. Le cartographe et illustrateur ne semble pas très familier avec l’Amérique du Nord : l’écusson sur le drapeau du Canada (le Red Insign) est caduc depuis 1907 et certains ornements sont disposés de manière incongrue tel cet alligator hantant les Grands Lacs.  Tout comme l’artiste, le gourmand ayant rassemblé les 50 tuiles est demeuré anonyme.

 

Archétype de la carte picturale

La représentation du Canada ci-dessus, archétype de la carte picturale dans le foisonnement de ses ornements, est l’œuvre de l’artiste torontois Stanley F. Turner (1883-1953). Conçue dans un contexte publicitaire, la carte souligne et célèbre le rôle joué par les postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans l’histoire du Canada depuis la fondation de la compagnie, le 2 mai 1670. Certaines des nombreuses illustrations témoignent toutefois d’évènements bien antérieurs à cette date, tels que l’arrivée de Leif Erikson (ca. 970-ca. 1020) au Vinland vers l’an 1000. Les ornements, plus particulièrement ceux situés dans les océans, semblent faire écho à l’iconographie de l’âge d’or de la cartographie. Ainsi, le kayak situé près de l’île Southampton évoque l’America gravée par Jodocus Hondius en 1606[2]. De même, les phoques rappellent celui que Samuel de Champlain fait figurer sur sa Carte geographique de la Nouvelle Franse en 1613. Quant aux baleines, castors et poissons volants, ce sont des espèces endémiques sur les cartes géographiques du XVIe au XVIIIe siècle. 

 

Le père de Bécassine…

Pinchon, J. P., Canada, 1948

Joseph Porphyre Pinchon (1871-1953) est connu en premier lieu pour être le père de l’héroïne de bande-dessinée Bécassine, stéréotype de la provinciale balourde telle que perçue par les élites parisiennes. Pour notre plus grand plaisir, Pinchon s’adonne aussi occasionnellement à la cartographie picturale comme sur cette carte du Canada tirée d’un atlas de 1948 destiné aux écoles françaises et intitulé L’épanouissement du monde. L’iconographie y fait la part belle aux grands personnages de la Nouvelle-France tels que Cartier, Champlain et Montcalm. Ceux-ci interagissent avec des Amérindiens ainsi qu’avec des habitants. En revanche, pas la moindre trace de présence britannique sur ces dessins censés illustrer le Canada. Il est vrai que l’atlas ne consacrant qu’une seule ligne à la Conquête, Pinchon n’avait pas à mettre en exergue cette « anecdote » pour les écoliers français d’après-guerre.

 

Carte picturale promotionnelle

Association des hôteliers de Québec-Gaspésie, Québec et la Gaspésie, Métis Beach, 1963

Non signée, cette Carte de vacances : Québec et la Gaspésie est également l’œuvre de Stanley F. Turner. Il s’agit à l’origine d’un outil  promotionnel réalisé dans les années 1940 pour le compte de la marque de bière Brading’s Capital Brewery, aujourd’hui connue sous le nom de Carling O’Keefe. Cette version de 1959 est commanditée par un groupe d’hôteliers de Québec et de la péninsule gaspésienne. Si quelques éléments annexes à la carte sont traduits en anglais, l’ensemble des éléments textuels intégrés à la topographie, des informations historiques pour la plupart, apparaissent en français. Tout comme sur sa carte réalisée pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, Turner semble s’inscrire dans une certaine tradition cartographique par le choix de ses ornements.

 

Cette affinité avec les grands cartographes de jadis est parfois même involontaire : la représentation du chemin de portage amérindien entre le lac Pohénégamook (dans l’actuel comté de Témiscouata) et la rivière Saint-Jean (aujourd’hui au Nouveau-Brunswick) est récurrente depuis que Jean-Baptiste-Louis Franquelin (vers 1651 – après 1712) en signale l’existence en 1678 sur sa Carte pour servir à l’éclaircissement du papier terrier de la Nouvelle-France. Bien qu’il soit très improbable que Turner ait eu connaissance de cette carte manuscrite conservée en France, il est plaisant de constater que les deux cartographes, à presque 300 ans d’écart, symbolisent tous deux ce chemin de portage par des ornements similaires :

 

Du moyen-âge à nos jours, l’image a contribué à enrichir la cartographie. Si elle a pu s’estomper par période, c’est toujours pour mieux revenir sous une forme renouvelée, en réinventant son rapport informationnel à la topographie. Les cartes picturales ont joué un rôle dans la vulgarisation du savoir historique et géographique jusque dans les années 1960. Elles sont aujourd’hui plus rares, cantonnées aux atlas pour enfants tels que le superbe Cartes d’Aleksandra Mizielinska et à quelques dépliants touristiques. À consulter des cartes topographiques, hydrographiques ou tout simplement l’application cartographique de son téléphone, on pourrait croire à une nouvelle disparition de l’image de l’univers cartographique. On se méprendrait : il existe aujourd’hui de nombreuses plateformes permettant de géolocaliser une illustration, une photographie ou une carte postale sur une carte géographique ancienne ou contemporaine. C’est le cas notamment de Historypin, un site web collaboratif auquel contribue BAnQ en épinglant sur le fond de carte de Google Maps une partie de ses collections iconographiques, à l’endroit exact où se trouvait l’objet représenté sur l’image. Plus d’un millénaire de représentation de la Terre en témoigne : l’image et la carte sont faites l’une pour l’autre.

 

Master, Oliver et Arthur Edwards, Dominion of Canada, Ottawa, 1928, p. 9

 

1] Voir Hornsby, Stephen J., Picturing America: The Golden Age of Pictorial Maps, Chicago, The University of Chicago Press, 2017, 289 p.

[2] Voir Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, in Carnet de la bibliothèque nationale, 30 août 2018.


Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale

Faux ou fac-similé? Tout est dans l’intention…

17 janvier 2019 par Carnet de la Bn   1 Commentaire

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Quelle est la différence entre un fac-similé et un faux?

Matériellement, il n’y en a pas : ce sont des copies ressemblant en tout point, ou presque, à l’original. La différence se trouve dans l’intention du copiste ou de certains revendeurs. Tandis qu’un fac-similé est une fidèle reproduction utile pour étudier un document lorsqu’on n’a pas accès à l’original, un faux est conçu pour tromper et faire croire qu’on tient en mains l’original, généralement à des fins mercantiles.

Le fac-similé

Beaucoup de fac-similés sont conservés à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie. Avant le développement du numérique, c’était des outils indispensables pour quiconque s’intéressait à des documents précieux, parfois uniques, dont les originaux étaient conservés à l’étranger. Certains servaient également d’élément de décoration.

Le faux

Les faux sont beaucoup plus rares. Nous avons récemment repéré un document au sujet duquel il est difficile de trancher entre faux et fac-similé. Il s’agit de cette carte, prétendument l’œuvre du géographe flamand Jodocus Hondius (1563-1612) :

 

America

 

A priori, elle présente peu de différences avec l’original conservé à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie et dont les ornements ont déjà fait l’objet d’un article du Carnet de la Bibliothèque nationale :

 

America / Jodocus Hondius, excudit

 

Les couleurs, toujours ajoutées à la main sur les cartes anciennes, ne sont pas  significatives. À l’œil nu comme à la table lumineuse, le papier chiffon est d’une facture très similaire au travail d’un papetier du XVIIe siècle. En passant le doigt sur l’image, on sent les reliefs indicateurs d’un procédé d’impression par gravure. Ceci exclut les techniques modernes de type laser. En revanche, l’absence de pliure au milieu est suspecte, puisqu’il s’agit d’une carte censée avoir été extraite d’un atlas. Mais après tout, il pourrait s’agir d’un exemplaire tiré à part.

Une date suspecte

Ce qui révèle qu’il ne s’agit pas d’un authentique document ancien, c’est la volonté du copiste de dater une carte qui, à l’origine, ne l’était pas. En effet, en haut à droite, dans le petit cartouche situé au-dessus du voilier, il inscrit « Anno 1588 » :

 

Carte équivoque, détail

 

Or, la plaque qui a servi à produire plusieurs éditions de cette carte durant trente ans a été gravée en 1606. De plus, certains ornements sont inspirés des illustrations de Théodore de Bry, un graveur français qui ne publie ses ouvrages sur l’Amérique qu’à partir de 1590. Cette datation est donc douteuse. Sur l’original, ce petit cartouche ne contient pas de date, mais plutôt la description en latin du bateau japonais représenté en-dessous :

 

America / Jodocus Hondius, excudit, détail.

 

Le producteur du document a-t-il antidaté la carte pour impressionner les acheteurs potentiels ? Auquel cas il s’agirait d’une contrefaçon éhontée. Ou bien a-t-il délibérément altéré cette partie de l’information pour distinguer sa production destinée à un usage décoratif de l’œuvre originale de Jodocus Hondius?

Une signature en filigrane

Il faudrait connaître cet habile copiste et ses intentions pour répondre à cette question avec assurance. Le seul indice qu’il nous ait laissé de son identité est ce filigrane visible à la table lumineuse représentant une femme nue ou une nymphe assise au creux de la lettre C :

 

Carte équivoque, détail.

 

Tout lecteur qui serait en mesure d’associer ce mystérieux emblème à son propriétaire est invité à nous contacter.

 

Fort heureusement, les faux documents anciens sont rares et les spécialistes de collection savent les identifier… ou à tout le moins, dans des cas comme celui-ci, savent les placer dans la « zone grise » entre faux et fac-similé de décoration. De fait, les faux de qualité sont si inusités qu’ils ont paradoxalement éveillé l’intérêt de certains collectionneurs amateurs de cartes insolites.

 

Au moment où ces lignes sont écrites, un exemplaire de cette carte équivoque est en vente sur eBay au prix de 335$. Une somme sujette à caution : bien trop modeste pour une véritable carte de Hondius, mais beaucoup trop élevée pour un fac-similé en mauvais état de conservation. Un document décidément très ambigu.

 

 


Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale

À quoi servent les ornements sur les cartes anciennes?

21 novembre 2018 par Carnet de la Bn   4 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Les ornements sur les cartes anciennes attirent le regard autant que les informations géographiques elles-mêmes. Omniprésents sur les cartes d’une période s’étendant du Moyen-âge jusqu’au XVIIIe siècle, on les trouve encore occasionnellement sur des œuvres cartographiques contemporaines, par tradition ou en hommage aux grands géographes de l’histoire tels que Gérard Mercator (1512-1594), Abraham Ortelius (1527-1598), ou encore les trois générations de la famille hollandaise des Blaeu, tous maîtres dans l’art subtil d’illustrer leurs œuvres. Après un déclin progressif d’un siècle et demi, le début du XXe a vu la réémergence de l’ornement à travers la mode des cartes picturales éducatives ou touristiques. Sur ce type de document, l’information géographique est limitée à un fond de carte rudimentaire. À ce dernier, se superpose une iconographie didactique, comme sur cette mappemonde, ou un parcours d’attractions et d’activités, comme sur cette carte des Laurentides. Au contraire, les cartes antérieures au XIXe siècle, elles, associent les illustrations aux connaissances géographiques les plus à jour et les plus précises de leur temps.

 

Certes, les ornements embellissent les cartes anciennes. Mais cette plus-value esthétique est loin d’être leur unique fonction. Habitants de contrées reculées, animaux, végétaux, créatures fantastiques, vues de ville ou encore cartouches sensationnels,  un examen attentif des cartes anciennes conservées à BAnQ permet de repérer des ornements aux fonctions presque aussi variées que les sujets représentés[1]. Ces fonctions ne sont pas exclusives les unes des autres. Au contraire, elles s’additionnent et s’entrelacent souvent, contribuant à faire des cartes géographiques des documents extrêmement composites, au confluent de la science, de l’art, de la politique et de l’histoire de la pensée. Sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la systématicité, nous exposons ici douze fonctions assurées par les ornements dans l’ensemble informationnel que constitue une carte géographique ancienne.

 

Embellir

 

North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans…

Le cartouche de cette carte intitulée North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans enchante l’œil. Autour de l’information textuelle se déploie un décor végétal circulaire. À gauche, deux chérubins folâtrent. L’un d’eux porte sous le bras une morue dont la signification sera traitée plus bas.  À droite, on reconnait une Amérindienne à sa nudité, sa coiffe, son arc et son carcan. Comme souvent, ses traits et son morphotype évoquent davantage une Européenne. Les couleurs ajoutées à la main renforcent cette impression. Entre les sujets humains, un alligator poursuit un castor rétif. Le tout n’est pas sans ressemblance avec les tableaux rococo qui lui sont contemporains. Cependant, le contexte documentaire de la carte géographique confère à l’image des fonctionnalités spécifiques.

 

Le grand maître de la peinture baroque hollandaise, Johannes Vermeer (1632-1675) vécut durant l’âge d’or de la cartographie aux Pays-Bas. Un de ses sujets de prédilection est la science géographique : cartes murales, globes et même un géographe et un astronome au travail occupent plusieurs de ses tableaux[2]. Peintre de génie, Vermeer n’en est pas moins versé dans les sciences, en particulier l’optique géométrique qu’il met à profit dans l’élaboration de son œuvre. Le cas de Vermeer fait apparaitre une idée essentielle : si des catégories telles que « l’art » ou « la science » sont nécessaires à la réflexion puisque penser exige un certain niveau d’abstraction, il convient de ne pas pour autant demeurer captif de ces catégories. Plus particulièrement lorsqu’il s’agit de cartes géographiques. L’art et la science n’y sont pas simplement juxtaposés dans le sens où à un élément purement scientifique (la topographie) se superposerait un élément purement esthétique (l’ornement). Toute carte est d’emblée une représentation au sein de laquelle, pour reprendre une célèbre formule de Hegel « beauté et vérité sont une seule et même chose ». Ornement et topographie sont en mise en valeur mutuelle et dialogue constants. D’ailleurs, certains ornement relèvent du documentaire (ce qui les rapprocheraient plus de la science), tandis que bien des observateurs ne sont pas insensibles à la beauté de cartes topographiques dénuées d’illustration.

 

Au demeurant, la valeur esthétique des cartes anciennes n’est pas une illusion rétrospective attribuable à nos inclinations post-modernes. C’est en fait dès le XVIe siècle un aspect saillant de la production de cartes géographiques imprimées[3], en particulier pour des raisons commerciales dont il sera question en fin d’article, mais pas seulement. Certes, la beauté du dessin peut, comme dans les beaux-arts, se suffire à elle-même, être en elle-même sa propre fin. Mais dans le cas des ornements sur les cartes géographiques, l’iconographie est souvent un moyen déployé en vue d’une certaine fin : l’enrichissement informationnel du document[4].

 

Combler

 

L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences…

C’est un reproche souvent adressé aux géographes : sur leurs œuvres, ils meubleraient  à l’aide d’ornements bien commodes les espaces correspondant à des terres inconnues. Ainsi, dans son poème intitulé  On Poetry: A Rhapsody Jonathan Swift (1667-1745) écrit non sans humour :

 

“ So geographers, in Africa maps,
With savage pictures fill their gaps,
And o’er uninhabitable downs
Place elephants for want of towns.”

 

Il est indéniable que des illustrations soient parfois placées exactement à l’endroit représentant les zones inexplorées pour lesquelles le géographe ne possède aucune source fiable. Jonathan Swift évoque l’intérieur des terres du continent africain. Il aurait tout aussi bien pu prendre l’exemple du Nord-Ouest de l’Amérique du Nord. La carte de Pieter van der Aa (1659-1733), intitulée L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences est caractéristique de cette pratique. Les territoires situés à l’ouest de la baie d’Hudson étant totalement inconnus du Hollandais, il y fait graver son cartouche décoré d’Amérindiens et du dieu Neptune.

 

Mais on se méprendrait à voir là une quelconque forme de malhonnêteté intellectuelle. En 1707 comme aujourd’hui, le lecteur familier des cartes comprend que le cartouche ne sert nullement à masquer l’ignorance. Le géographe l’a placé à cet endroit de la feuille parce que, précisément, l’absence d’information géographique à consigner fait de cette partie l’espace adéquat pour le cartouche. En effet, dans un souci de lisibilité et d’équilibre des éléments graphiques de l’œuvre, il est préférable de le tracer là plutôt que sur une portion où il empièterait sur le tracé des terres ou la toponymie. Sur l’exemple choisi, une vaste étendue est laissée vierge sous le cartouche, preuve de la bonne foi de Pieter van der Aa. Sur d’autres cartes, comme cette œuvre de Jacques Nicolas Bellin (1703-1772), autour du cartouche, des mentions telles que « On ignore si dans cette partie ce sont des terres ou la mer » ou encore « Ces parties sont entièrement inconnues » apparaissent explicitement.

 

Certes, les cartographes utilisent les ornements pour combler des lacunes de connaissance des territoires représentés, mais remplir ce vide n’équivaut pas à dissimuler leur ignorance.

 

Montrer

 

Carte de la Nouvelle France, où se voit le cours des grandes rivières…

Une des conventions graphiques les plus répandues dans le domaine de la cartographie consiste à représenter chaque point de l’étendue comme si l’observateur surplombait ce point selon un angle perpendiculaire à la terre (par opposition à une vue à vol d’oiseau qui est une perspective aérienne oblique sur un territoire). Si cette méthode est particulièrement efficace pour décrire fidèlement des territoires (sur des cartes) ou des milieux urbains (sur des plans), en revanche elle ne permet pas d’embrasser le panorama comme on pourrait le faire à hauteur d’homme (ou d’oiseau).

 

Ainsi, sur sa Carte de la Nouvelle France, Henri Abraham Chatelain (1684-1743) représente la partie la mieux connue de l’Amérique du Nord ainsi que la ville de Québec, à laquelle il consacre un plan dans un carton. Pour compléter ces informations avec un panorama de la capitale de la Nouvelle-France, il emploie un type d’ornement spécifique : la vue. Le lecteur peut ainsi connaitre non seulement la position géographique de Québec (sur la carte), la disposition de ses différents édifices et voies (sur le plan) mais également son aspect selon un certain angle (la vue).

 

Chatelain a un prestigieux précurseur en la personne de Jean-Baptiste-Louis Franquelin (1651- après 1712), hydrographe du roi en Nouvelle-France. Sur sa Carte de l’Amerique septentrionnalle de 1688, celui-ci fait figurer une vue de Québec « d’un réalisme hors du commun » et « représente avec une minutie remarquable le relief et l’environnement bâti de la capitale coloniale » comme le souligne Jean-François Palomino dans sa thèse de doctorat soutenue à l’université de Montréal[5]. Dans le cas de Franquelin, il ne s’agit pas simplement de dépeindre Québec mais également de se positionner comme géographe de terrain, résident de la Nouvelle-France, producteur d’information nouvelle, exacte et exclusive.

 

À l’aide de ce type d’ornement qu’est la vue, non seulement la carte représente, mais elle montre. Ce sont là deux modes complémentaires de description d’un territoire.

 

Se repérer

 

Jacques Nicolas Bellin, simple commis au dessin puis ingénieur hydrographe au Dépôt de cartes et plans de la marine est un des plus illustres et prolifiques cartographes français. Grand connaisseur du fleuve Saint-Laurent, il ne visite pourtant jamais la Nouvelle-France. Par l’intermédiaire du Ministère de la Marine, Bellin confie aux vaisseaux du roi des cartes manuscrites du fleuve afin que les navigateurs y consignent de l’information inédite et y effectuent des corrections. Les cartes de retour à Paris, Bellin consigne scrupuleusement toutes les mises à jour. Ce système lui permet d’obtenir l’hydrographie du Saint-Laurent la plus précise avant la Conquête.

 

Les cartes hydrographiques sont des outils précieux dans la prévention des naufrages. Les relevés bathymétriques, notamment, en indiquant la profondeur des eaux, permettent aux pilotes d’éviter les nombreux pièges tendus par le Saint-Laurent. La représentation des battures (bancs de sable) est également une information précieuse pour les marins. Une catégorie d’illustration contribue elle aussi à assurer de meilleures conditions de navigation en facilitant le repérage : les profils de côte. Communs dans les guides de navigation au XIXe siècle, au XVIIIe on les trouve essentiellement sur les cartes produites par les hydrographes travaillant en lien direct avec des sources de terrain. C’est le cas de Bellin sur Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis la mer jusqu’a Quebec en deux feuilles IIe feuille. Le profil de côte ci-dessous correspond à une vue des terres situées entre la pointe des Monts-Pelés et la pointe de Manicouagan.

 

Carte du cours du fleuve de Saint Laurent…

 

On obtiendrait cette vue d’un navire situé au point A indiqué sur la carte :

 

Carte du cours du fleuve de Saint Laurent…

 

Ce système de concordance entre un point et une vue permet au navigateur de valider sa position : s’il pense se trouver au point A, il devrait, en observant l’horizon en direction du Nord-Est, constater la présence du profil de cote reproduit sur la carte. Une vue différente serait le signe d’une erreur de repérage. Ce type d’illustration n’est que fortuitement esthétique. Il s’agit principalement d’un outil complémentaire aux instruments de navigation.

 

Instruire

 

Typus cosmographicus universalis…

 

La mappemonde intitulée Typus cosmographicus universalis publiée en 1537 est enrichie de nombreux ornements étonnants parmi lesquels des serpents ailés, une scène de charge d’éléphants, une sirène dans la mer du Japon ou encore le banquet cannibale commenté plus bas[6]. Les angelots utilisant une manivelle pour faire tourner la Terre sur son axe Nord-Sud traduisent de manière imagée une découverte scientifique encore très confidentielle : alors que Nicolas Copernic (1473-1543) ne publiera son traité sur la rotation de la Terre que quelques années plus tard (Des révolutions des sphères célestes, 1543), ses thèses sur l’héliocentrisme circulent déjà au sein d’un groupe restreint d’initiés. Démonstrations mathématiques à l’appui, Copernic soutient que la Terre pivote sur son axe et tourne autour du soleil qui, lui, reste immobile. Une conception exactement inverse à la position géocentrique défendue par l’Église et qui requiert donc la plus grande prudence, y compris en cette période de transition vers la Réforme en Allemagne.

 

Le géographe Sebastian Münster (1488-1552) et le graveur Hans Holbein le Jeune (1497-1543) adhèrent au système de Copernic. Ils le vulgarisent aussi subtilement qu’intelligiblement à l’aide de ces diligents angelots. Ces ornements constituent un clin d’œil à la communauté des savants avisés et un prologue à la diffusion des thèses héliocentristes de Copernic. Ces anges-là sont tout sauf innocents. En 1600, le philosophe Giordano Bruno sera condamné à être brûlé vif pour avoir soutenu, notamment, que l’Univers était infini et, par conséquent, constellé d’une infinité d’astres et dépourvu de centre.

 

Exprimer

 

Accurata delineatio celeberrimæ regionis…

Le cartouche de cette carte de Matthaeus Seutter (1678-1757) est particulièrement soigné. Il dépeint de manière allégorique la tristement célèbre bulle spéculative de la Compagnie du Mississippi de 1719. Les ressources à même d’exploiter les richesses de la Louisiane avaient été largement surévaluées et les actionnaires floués puis ruinés par la publicité mensongère orchestrée par l’économiste écossais John Law.

 

Sur le cartouche, Fortuna, déesse de la chance, verse des joyaux et autres richesses mais elle est perchée sur une bulle, symbole de la précarité. En bas, des chérubins produisent des actions de la compagnie à l’aide d’une presse à imprimer tandis que d’autres soufflent des bulles de savon, entourés de ballots d’actions sans valeur. Autour du socle, des investisseurs se désespèrent, certains se jetant d’un arbre, un autre s’empalant sur son épée ou s’arrachant les cheveux. Au-dessus de leurs têtes, un ange laisse pendre un sac d’argent vide[7].

 

Matthaeus Seutter utilise l’ornement à la manière d’une caricature ou d’une satire. Ce procédé lui permet d’exprimer son sarcasme au sujet de l’actualité d’une partie du territoire cartographié. Le travail des cartographes est souvent influencé par la géopolitique. C’est plus particulièrement le cas s’agissant du tracé des frontières ou de l’attribution à une nation plutôt qu’à une autre de terres nouvellement découvertes[8]. Le commentaire politique via les ornements demeure relativement rare avant la vogue des cartes picturales de la première moitié du XXe siècle.

 

 

 

 

 

Relater

La géographie est « l’œil & la lumière de l’Histoire » écrit Joan Blaeu (1596-1673) dans l’avertissement au lecteur de son Grand atlas[9]. Le géographe hollandais compare la lecture des cartes à une exploration de la Terre accomplie par un voyageur immobile. Mais puisque espace et temps sont indissociables, explique Blaeu, la géographie est également essentielle à la compréhension de l’histoire. Elle déploie donc non seulement une science de l’espace mais fonde aussi un préalable indispensable à la science du temps. En effet, que peut-on comprendre de la traite des fourrures ou du siège de Québec sans une représentation adéquate de l’Amérique du Nord et de la position des groupes humains impliqués dans ces processus et évènements ? Certaines cartes sont même entièrement conçues pour éclairer un épisode historique telles que cette carte de Thomas Jefferys (ca. 1710-1771) consacrée au siège de Québec ou encore cette carte française disponible sur Gallica destinée à expliquer au roi le naufrage de l’Éléphant sur les battures du Cap Brûlé en 1729.

 

Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays…

 

Souvent, la topographie est beaucoup plus générale et des évènements notables sont dépeints à l’aide d’ornements périphériques. La carte très abondamment ornée de Jean Baptiste Louis Clouet (1730-?) intitulée Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays est typique de cette pratique. En bordure de la carte, vingt vignettes décrivent des évènements importants de l’histoire du continent américain tels que l’exploration du Saint-Laurent par Cartier ou la fondation de Québec par Champlain. Chaque vignette est assortie d’une légende explicative en français et en espagnol. La topographie de Clouet ne constitue pas une avancée majeure dans la connaissance géographique de l’Amérique. L’abbé s’appuie sur les travaux de cartographes plus novateurs que lui. L’intérêt de son œuvre réside ailleurs : Clouet est un pédagogue. Sa carte ornée s’apparente à la base d’un cours d’histoire, une vulgarisation des 300 premières années de l’Amérique post-colombienne.   

 

Fabuler

 

La Nuova Francia

 

On serait bien en peine de pointer sur une carte d’aujourd’hui un vaste archipel ou une île d’importance sur la côte du Labrador. Pourtant, de 1507 au milieu du XVIIe siècle, de nombreuses cartes du Canada ont rapporté la présence inquiétante d’une ou plusieurs « îles aux Démons » dans cette partie de l’Atlantique Nord. La Nuova Francia (1556) de Giovanni Battista Ramusio (1485-1557) accentue le caractère diabolique de l’endroit en y mettant en scène un trio de démons ailés, dotés de queues et de pattes de satyre et dont un arbore les proverbiales cornes lucifériennes.

 

L’île ou l’archipel aux Démons apparait sous le nom d’Insulae Demonium sur la fascinante carte de Johann Ruysch (1460-1533) de 1507, la toute dernière à considérer les récentes découvertes comme étant situées non pas sur un continent distinct mais dans les confins orientaux de l’Asie. Au cœur d’une vaste baie s’étendant du Groenland à Terre-Neuve, le Hollandais insère deux îles en forme de hamburger assorties d’un énigmatique commentaire latin qui pourrait être traduit ainsi : «  On dit que les marins qui se sont approchés de ces îles pour y trouver du poisson et autres denrées ont été tant tourmentés par les démons qu’ils n’ont pu s’en échapper sans danger. » Pendant plus d’un siècle, les géographes les plus éminents tels que Münster, Ortelius, ainsi que Ramusio sur La Nuova Francia, ont reproduit cette information (tout en déplaçant ou en modifiant la  configuration des îles) sur la foi des travaux de Ruysch.

 

Il est concevable que la ou les grandes îles anciennement dites « aux démons » soient en fait les petites îles de Belle Isle et Lark Island ou encore Quirpon, dont on se serait mépris au sujet de l’étendue et de la forme. On imagine sans peine que les vicissitudes de la navigation et la rigueur du climat sous ces latitudes aient évoqué l’enfer aux marins qui fréquentaient ces eaux. Dans son livre sur les lieux fictifs apparaissant sur les cartes anciennes, Raymond H. Ramsay émet une hypothèse captivante : les sagas islandaises relatives au Groenland et au Vinland rapportent la présence d’un peuple appelé « les hurleurs » : Skrælings. Il pourrait s’agir des Béothuks, peuple autochtone de Terre-Neuve disparu au XIXe siècle. Les marins européens du XVIe siècle pourraient avoir été épouvantés par les cris de ces « Skrælings » hostiles à leur survenue[10]. En plus de bipèdes cornus, la carte de Ramusio offre à voir sur l’île des villageois et un chasseur tout ce qu’il y a de plus humains. Qu’il s’agisse ou pas de Béothuks « hurleurs », souvenons-nous qu’une idée datant de l’Antiquité veut que les démons se manifestent communément sous la forme… de voix.

 

Ramusio, dont la carte s’insère dans un recueil de récits de voyages parmi lesquels ceux de Jacques Cartier[11], peut également avoir été inspiré par un épisode de la Deuxième Relation de Cartier. En effet, le chapitre IV de ce texte rapporte le stratagème employé par les Iroquoiens pour dissuader les Français de se rendre à Hochelaga. Selon Cartier, les autochtones  «  firent habiller troys hommes en la façon de troys diables lesquelz avaoient des cornes aussi longues que le bras et estoient vestuz de peauls de chiens blancs et noyrs et avoyent le visaige painct aussi noir que le charbon […] »[12] Certes, Hochelaga est très éloignée de Terre-Neuve et n’apparait même pas sur la carte. Mais Ramusio peut avoir synthétisé en une image deux différents récits de démons relatifs à cette même partie du monde sur laquelle il ne disposait que de peu d’information. Quelque explication qu’on donne à son origine, l’île aux Démons est un exemple emblématique de mirage cartographique[13]. Une fable effroyable renforcée par des ornements cauchemardesques.

 

Symboliser

 

Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova…

 

 

Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova…

 

Pour tracer sa superbe carte intitulée Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova, Nova Francia, adjcentiaq3, Joan Blaeu, auteur de l’Atlas Maior, un des plus somptueux atlas de l’histoire, s’appuie principalement sur les œuvres cartographiques de Samuel de Champlain. Ce sont alors les travaux les plus précis et à jour sur la Nouvelle-France.

 

Sur cette carte, Blaeu prend soin de représenter non seulement les terres de l’Est du Canada mais également les hauts-fonds marins où abondent les morues. Les ornements représentant des angelots et des pêcheurs manipulant ces poissons symbolisent et soulignent l’importance des grands bancs de Terre-Neuve pour l’industrie de la pêche européenne. La morue de l’Atlantique nourrit alors des populations entières sur le Vieux Continent. La portée économique de l’industrie halieutique est telle qu’on parle alors de la morue comme de « la monnaie de Terre-Neuve ». Sur cet exemple, le symbole renvoie à une activité humaine caractéristique d’une région du monde. C’est également le cas des nombreuses images de castors qui évoquent la traite des fourrures en Amérique du Nord, comme ce rongeur hostile placé au pied du cartouche de cette carte de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782).

 

Symboliser est peut-être la fonction principale des ornements, en particulier lorsque le sujet est un animal[14]. De fait, du MoyenÂge jusqu’au début du XVIIe siècle, les animaux sont plus souvent représentés pour ce qu’ils symbolisent dans l’univers mental des Européens que dans un souci naturaliste.

 

Perpétuer

 

Partie orientale du Canada…

Du Moyen-âge à la Renaissance, la baleine constitue l’animal par excellence dépeint pour ce qu’il évoque plutôt que pour ce qu’il est du strict point de vue de l’histoire naturelle. La cause en est peut-être que ces créatures océanes, rarement observées et aux dimensions cyclopéennes, tiennent en cela plus du monstre (c’est-à-dire de la bête étrangère à l’ordre habituel de la nature) que de l’animal (lequel participe de la nature). La référence au bestiaire est essentielle pour comprendre la vision du monde des Européens, du XIe au XVIIe siècle : les fables et images animalières qui y sont consignées traduisent un ensemble de préceptes moraux et doctrinaux que le nouvel intérêt pour l’histoire naturelle à la Renaissance ne relègue que très progressivement, la scission entre le mythe et la science s’opérant sur plusieurs siècles. Au milieu du XVIIe siècle, pour la vaste majorité des lettrés, les cétacés sont encore des monstres dotés d’une forte charge symbolique[15].

 

Or, quelles croyances sont associées à ces monstres marins ? Tout d’abord, on ne peut ignorer la dimension allégorique de la baleine dans le christianisme : Jonas resta prisonnier du ventre de la bête pendant trois jours « et l’Éternel parla au poisson et il vomit Jonas sur la terre » (Jonas, 2 :10). Trois jours, c’est également la durée qui s’écoule entre la mort du Christ et sa Résurrection. La baleine symbolise donc l’épreuve douloureuse et la renaissance qu’elle entraîne. Ce mythe s’applique adéquatement aux marins dont le sacrifice rend les cartes géographiques possibles. Après un périlleux voyage, les aventuriers des contrées lointaines reviennent transfigurés et porteurs de savoirs nouveaux sur le monde. Par ailleurs, une théorie séduisante soutient que, tout comme la carte dévoile un territoire étranger, la mise en scène d’êtres surnaturels offre à l’observateur une vue sur des merveilles de la Création habituellement dissimulées dans les profondeurs océaniques. Ainsi, à l’image de Dieu peuplant les mers de créatures fantastiques après avoir créé l’univers, le géographe parsèmerait sa représentation du monde de monstres équivalents[16]. Il se hisserait ainsi au statut de dieu de cabinet, contemplant sa création, compas et crayon à la main.

 

À l’instar de bien d’autres métiers, la cartographie perpétue un certain nombre de traditions dont l’origine est souvent aussi lointaine qu’obscure. Il est délicat de spéculer sur ce que Jean-Baptiste Nolin (ca. 1657-1708), graveur de Vincenzo Coronelli (1650-1718), a précisément à l’esprit en gravant cette baleine sur la carte intitulée Partie orientale du Canada ou de la Nouvelle France. Le parisien n’ignore rien du Livre de Jonas. Mais trace-t-il cet ornement sciemment ? Ou bien ne fait-il que perpétuer machinalement une longue tradition d’ornements représentant des monstres marins sur les cartes géographiques ? Quel que soit le sens que Nolin ait donné à cette image, le fait est que ce sujet a eu la faveur des géographes pendant plus de sept siècles. Une telle continuité ne saurait être anodine.

 

 Honorer

 

Dans l’entrée Ouest du site de Tolbiac de la Bibliothèque nationale de France sont exposés deux globes de presque quatre mètres de diamètre, l’un terrestre, l’autre céleste, réalisés au début des années 1680 par Coronelli en l’honneur de Louis XIV. La dédicace est à la dimension des globes et du dédicataire :

 

« À l’auguste majesté de Louis le Grand, l’invincible, l’heureux, le sage, le conquérant, […] pour rendre un continuel hommage à sa gloire et à ses héroïques vertus, en monstrant les pays où mille grandes actions ont esté executées et par luy mesme et par ses ordres, à l’estonnement de tant de nations qu’il auroit pu soumettre à son empire si sa modération n’eust arresté le cours de ses conquestes et prescrit des bornes à sa valeur plus grande encore que sa fortune. »

Sans que la flatterie y atteigne de tels cimes,  il est commun, sur les cartes géographiques anciennes, de lire des dédicaces ou de constater la présence d’ornements destinés à honorer un personnage éminent. Ainsi, par exemple, sur la Carte des pays connus sous le nom de Canada, Didier Robert de Vaugondy (1723-1786) reproduit les armoiries de son protecteur, le comte d’Argenson.

 

Carte des pays connus sous le nom de Canada…

Les portraits sont un moyen courant de rendre hommage, en particulier chez Henricus Hondius (1597-1651) qui fait figurer celui de son père Jodocus Hondius (1563-1612) aux côtés de ceux de Ptolémée, de Mercator et de Jules César[17], dans une tentative d’édification d’un curieux mont Rushmore des géographes.

Les honneurs ont parfois un prix. Sur cette carte de de la Cornouaille de 1748, le cartographe anglais Thomas Martyn (1695-1751) reproduit les blasons des 164 souscripteurs ayant permis de financer ses travaux d’arpentage. Cette souscription leur vaut également de voir apparaitre le nom de leur siège de comté sur la carte. Cette pratique, qui ne manque pas de soulever les habituelles interrogations sur l’indépendance du savant à l’égard de ses bailleurs de fonds, nous amène à la douzième et dernière fonction des ornements traitée dans cet article : vendre.

 

 

 

 

 

Vendre

 

Cartographier est un moyen de maximiser les résultats de ses opérations sur un territoire donné. En tant qu’outil de gestion d’entreprises militaires, coloniales ou commerciales, toute carte peut être d’emblée envisagée d’un point de vue économique. Par ailleurs, la géographie est un métier dont le praticien espère tirer profit et au sein duquel la concurrence peut être sévère. L’âge d’or de la cartographie, en particulier en Hollande et en Flandres aux XVIe et XVIIe siècles, voit des rivalités fameuses telles que celle entre Hondius père et Ortelius puis Blaeu. Les atlas sont chers et les consommateurs, lettrés, marchands, bourgeois ou nobles, ont souvent le choix entre plusieurs ouvrages récents. Ce type de marché bénéficie à la science géographique dans la mesure où les géographes doivent redoubler de travail et d’ingéniosité pour obtenir des informations nouvelles, fiables et, préférablement, exclusives. Cette poursuite du produit le plus intéressant et attrayant se traduit par une surenchère ornementale. Joan Blaeu, dont il a été question plusieurs fois ici, est l’archétype du géographe dont les ornements mettent en valeur les œuvres de manière magistrale.

 

Aux XVIe et XVIIe siècles, plusieurs sujets d’illustration contribuent à augmenter l’attractivité des cartes auprès de la clientèle : monstres marins, animaux exotiques, navires, angelots et indigènes des terres lointaines. Parmi ces derniers, une catégorie fascine plus particulièrement le public : les cannibales.

 

Les premières expéditions portugaises au Brésil rapportent la présence de tribus pratiquant l’anthropophagie rituelle. Si leur existence est attestée, l’insistance des explorateurs sur ce phénomène est révélatrice d’une tentative de sensibiliser les autorités à plusieurs de leur revendications telles que l’augmentation des ressources nécessaires à la colonisation, le recours à l’esclavage des Amérindiens ou l’impératif d’évangélisation de ceux-ci[18]. La récurrence du sujet est une aubaine pour les graveurs en quête d’images sensationnalistes et donc lucratives. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, effroi et abomination font vendre.

 

Typus cosmographicus universalis

 

Sebastian Münster et Hans Holbein exploitent ce filon sur Typus cosmographicus universalis. L’iconographie située dans la partie inférieure gauche de la carte compose un documentaire fantasmatique sur la routine quotidienne induite par un régime alimentaire cannibale : chasse à l’homme (le gibier est transporté à l’aide d’un cheval, animal à peine introduit en Amérique) ; méchoui anthropophage (le cuistot, tout comme les anges coperniciens, emploie une manivelle) ; découpage des membres à la machette puis séchage d’une jambe, d’une main et d’une tête sur les branches dépassant d’une cabane rudimentaire. Les cannibales vaquent à ces occupations sans manifester la moindre férocité. Leurs visages sont impassibles. C’est une journée comme une autre sous les tropiques. Cette froideur ne les rend que plus monstrueux.

 

Partie occidentale du Canada…

 

Sur Partie occidentale du Canada ou de la Nouvelle France, Jean-Baptiste Nolin grave un homme amputé rôtissant dans le cartouche consacré aux échelles. Le collaborateur de Coronelli fait ici preuve d’une flagrante absence de scrupule puisque sa carte est consacrée à une partie du continent sur laquelle aucun cas d’anthropophagie n’a jamais été recensé. Les graveurs, comme les cannibales, doivent bien se nourrir pour vivre[19].

Le recours à l’ornementation pour augmenter la valeur commerciale des cartes géographiques est une pratique qui a fait ses preuves sur la durée. Aujourd’hui encore, les cartes anciennes richement ornées étant les favorites des collectionneurs, elles sont souvent les plus dispendieuses. À tel point que les plus somptueuses sont la plupart du temps inabordables pour les institutions patrimoniales publiques et accessibles seulement à une clientèle privée plus fortunée.

 

Des images éloquentes

 

Sur une carte géographique, le sens est produit par l’interaction de différentes catégories d’informations : le tracé, les toponymes et autres segments textuels, les symboles, les coordonnées, etc. Les ornements font partie intégrante de cet ensemble organique. S’il est possible de les envisager isolément, tout comme on peut se concentrer sur la partition d’un certain instrument au sein d’une symphonie, il est plus fructueux de les considérer au premier chef comme une partie fonctionnelle du tout duquel ils participent. En effet, comme nous l’avons vu, un ornement n’est pratiquement jamais une pure décoration, sans lien avec le reste de la carte. Et s’il agrémente la topographie, c’est loin d’être son unique rôle. Au contraire c’est un élément informationnel qui s’articule de manière fonctionnelle avec les autres catégories d’éléments cartographiques. Certes, les significations et fonctions des ornements ne sont pas toujours immédiatement compréhensibles, principalement parce que cette compréhension est étroitement tributaire du contexte historique et des circonstances de création de la carte. Une baleine, par exemple, n’a plus la même charge symbolique aujourd’hui qu’au XVIe siècle. Une carte destinée à la navigation est conçue différemment d’une carte complétant un récit de voyage. Mais le contexte historique et les conditions de production de la carte jettent une lumière précieuse sur les ornements, lesquels, à leur tour, contribuent à éclairer davantage la richesse informationnelle des cartes géographiques anciennes.

 

Accurata delineatio celeberrimæ regionis…

 

 

Sources

Aa, Pieter van der, L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences, Leide, Pieter  van der Aa, [entre 1707 et 1730]

Alpers, Svetlana, « The Mapping Impulse in Dutch Art » dans Woodward, David chapitre, Art and cartography : six historical essays, Chicago, The University of Chicago Press, 1987, p. 51-96

Anville, Jean-Baptiste Bourguignon d’, Canada, Louisiane et terres angloises, Paris, Bourguignon d’Anville, 1755

Bellin, Jacques Nicolas, Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis la mer jusqu’a Quebec en deux feuilles IIe feuille, Paris, Dépôt des cartes et plans de la marine, 1761

Berson, Alban, L’île aux démons : cartographie d’un mirage, in Borealia: A Group Blog on Early Canadian History, 24 octobre 2018

Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, in Carnet de la bibliothèque nationale, 30 août 2018

Berson, Alban, Une carte des illusions perdues, in À rayons ouverts, n. 102, 2018, p. 33-34

Blaeu, Joan, Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova, Nova Francia, adjcentiaq3, Amsterdam, Blaeu, [1662]

Blaeu, Joan, Le grand atlas, ou, Cosmographie Blaviane : en laquelle est exactement descritte la terre, la mer et le ciel, Amsterdam, Blaeu, 1667

Bolton, Solomon, North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans, First Prince of the Blood, [London], printed for John and Paul Knapton, 1752

Cartier, Jacques, Relations, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1986, 498 p.

Chatelain, Henri-Abraham, Carte de la Nouvelle France, où se voit le cours des grandes rivières de S. Laurens & de Mississipi, [172-?]

Clouet, Jean Baptiste Louis, Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays, Paris, L. Mondhare, 1788

Coronelli, Vincenzo, Partie occidentale du Canada ou de la Nouvelle France où sont les nations des Ilinois, de Tracy, les Iroquois, et plusieurs autres peuples, Paris, chez I.B. Nolin, 1688

Coronelli, Vincenzo, Partie orientale du Canada ou de la Nouvelle France où sont les provinces, ou pays de Saguenay, Canada, Acadie, Paris, chez I.B. Nolin, 1689

Davies, Surekha, Renaissance ethnography and the invention of the human: new worlds, maps and monsters, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, 355 p.

Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, Toronto, University of Toronto Press, 1998, 320 p.

George, Wilma B., Animals and maps, Berkeley, University of California Press, 1969, 235 p.

Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, Sillery, Éditions du Septentrion, avec la collaboration de BAnQ, 2007, 298 p.

Münster, Sebastian, Typus cosmographicus universalis, Bâle, Johann Herwagen, 1537

Palomino, Jean-François, Entre la recherche du vrai et l’amour de la patrie : cartographier la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, in Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, n. 1, 2009 p. 84-99

Palomino, Jean-François, L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France au XVIIe et XVIIIe siècles, thèse de doctorat, Montréal, Université de Montréal, Département d’histoire, 2018

Ramsay, Raymond H., No longer on the map: discovering places that never were, New York, The Viking Press, 1972, 276 p.

Ramusio, Giovanni Battista, Delle navigationi et viaggi, Venise, Giunta, 1556, 3 vol.

Ramusio, Giovanni Battista, La Nuova Francia, Venise, Giunta, 1556

Ramusio, Giovanni Battista, La terra de Hochelaga nella Nova Francia, Venise, Giunta, 1556

Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, New York, Sterling, 2012, 218 p.

Robert de Vaugondy, Didier, Carte des pays connus sous le nom de Canada, dans laquelle sont distinguées les possessions françoises, & angl?, Paris, Robert de Vaugondy, 1628

Seutter, Matthaeus, Accurata delineatio celeberrimæ regionis Ludovicianæ vel Gallice Louisiane ot. Canadæ et Floridæ adpellatione in Septemtrionali America, Augsbourg, [1720?]

Skelton, Raleigh Ashlin, Decorative printed maps of the 15th to 18th centuries : with eighty-four reproductions and a new text, London, Spring Books, 1965, 164 p.

Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, London, British Library, 2013, 144 p.

Zandvliet, Kees, Mapping for money: Maps, plans, and topographic paintings and their role in Dutch overseas expansion during the 16th and 17th centuries, Amsterdam, Batavian Lion International, 1998, 328 p.

 

[1] Pour une histoire illustrée des sujets d’ornement sur les cartes anciennes, voir notamment Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, 2012

[2] Voir Alpers, Svetlana, « The Mapping Impulse in Dutch Art » dans Woodward, David chapitre, Art and cartography : six historical essays, 1987, p. 51-96

[3] Voir notamment Skelton,Raleigh Ashlin, Decorative printed maps of the 15th to 18th centuries : with eighty-four reproductions and a new text, 1965, p. 16-19

[4] Voir Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, 2018

[5] Palomino, Jean-François, L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France au XVIIe et XVIIIe siècles, 2018

[6] Voir le commentaire de cette carte in Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, 2007, p. 30

[7] Ces deux derniers paragraphes sont en partie tirés de Berson, Alban, Une carte des illusions perdues, in À rayons ouverts, n. 102, 2018, p. 33-34

[8] Voir Palomino, Jean-François, Entre la recherche du vrai et l’amour de la patrie : cartographier la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, in Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, n. 1, 2009 p. 84-99

[9] Blaeu, Joan, Le grand atlas, ou, Cosmographie Blaviane : en laquelle est exactement descritte la terre, la mer et le ciel, 1667

[10] Ramsay, Raymond H., No longer on the map: discovering places that never were,119

[11] Ramusio, Giovanni Battista, Delle navigationi et viaggi, 1556

[12] Cartier, Jacques, Relations, 1986, p. 144

[13] Voir Berson, Alban, L’île aux démons : cartographie d’un mirage, 2018

[14] Voir George, Wilma B., Animals and maps, 1969

[15] Voir Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, 1998, p. 31

[16] Voir Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, 2013, p. 8-12

[17] Possiblement en référence à la description de la Gaule au Livre I de La guerre des Gaules qui ferait de César un géographe.

[18] Voir Davies, Surekha, Renaissance ethnography and the invention of the human: new worlds, maps and monsters, 2017

[19] Nolin n’est pas un parangon de vertu. En 1706, il perd un long procès pour contrefaçon contre le cartographe Guillaume Delisle.


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Appel à tous : la liberté d’expression au Québec en question en 1938

13 septembre 2018 par Carnet de la Bn   4 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire et Danielle Léger, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Cotton, William H., Carriers of the New Black Plague, [Baltimore], Ken Magazine, 1938.

Les cartes picturales sont particulièrement en vogue dans la première moitié du XXe siècle. Souvent, il s’agit de documents promotionnels à destination des touristes telles que cette carte des Laurentides publiée vers 1900. Parfois, il s’agit de cartes didactiques, conçues pour présenter une situation, appuyer une idée et convaincre. C’est le cas de cette mappemonde intitulée Carriers of the New Black Plague (Les porteurs de la nouvelle peste noire) originellement publiée dans le premier numéro de Ken Magazine. Cette revue, dans laquelle Ernest Hemingway a couvert la guerre civile espagnole, suivait une ligne éditoriale antifasciste et irrévérencieuse qui lui fut fatale : le retrait de ses commandites et le boycott de l’Église catholique la contraignirent à cesser ses activités après seize mois d’existence1.

 

L’auteur de la carte, William Henry Cotton (1880-1958) est un portraitiste, caricaturiste et dramaturge américain. S’inspirant des travaux de Carl W. Ackerman, doyen de l’École de journalisme de l’Université Columbia2, Cotton cherche à mettre en évidence l’état de la liberté d’expression à travers le monde en divisant les pays selon trois catégories :

 

  • En noir, les pays où règne un contrôle dictatorial des agences publiques de communication;
  • En gris, les pays où l’on observe des degrés divers de contrôle de l’information, de censure et d’intimidation;
  • En jaune, les pays bénéficiant d’une relative liberté de la part des autorités.

 

La mappemonde est illustrée de caricatures des plus fameux chefs de régimes dictatoriaux de l’époque, parmi lesquels Adolf Hitler, Benito Mussolini, l’Empereur du Japon Hirohito ou encore, à l’écart des autres sur son territoire de l’Union Soviétique, « Sa solitude rouge sang, camarade de personne, Staline » (nous traduisons). Le commentaire associé à la carte conclut : « C’est un fait, sur plus de la moitié du monde, la liberté est maintenant sous l’éclipse totalitaire ».

 

 La situation au Québec en 1938

Un élément qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur québécois est le statut du Québec dans cette grille d’analyse de la liberté d’expression dans le monde : ni en noir comme l’Allemagne nazie, ni en jaune comme les États-Unis où la liberté d’expression est protégée par le premier amendement à la Constitution, mais en gris, en compagnie de la province canadienne de l’Alberta, des colonies des empires français et britanniques, des nations baltes et de plusieurs pays d’Amérique latine.

 

Mais pourquoi le Québec est-il coloré en gris ? Pour les observateurs étatsuniens que sont Cotton et Ackerman, en quoi le Québec est-il menacé par la « nouvelle peste noire »? La carte reste muette à ce sujet : nous avançons trois hypothèses.

 

Première hypothèse: la domination du clergé

La domination des pouvoirs religieux au Québec pourrait constituer une cible potentielle. Pendant les années 1930 et 1940, l’Église catholique s’oppose au souhait du gouvernement de favoriser le libéralisme économique tout en appuyant la lutte au communisme et à toute forme de socialisme. Pour les citoyens du Québec, la forte influence du clergé se traduit par une pression sociale contraire au principe de la liberté de conscience et d’expression. À l’appui de cette hypothèse, rappelons le boycott orchestré par l’Église catholique à l’encontre de Ken Magazine : il illustre bien l’opposition marquée entre l’idéologie cléricale de l’époque et les factions progressistes de la société.

 

Deuxième hypothèse : les aspirations nationalistes

La Crise économique des années 1930 a engendré maints bouleversements économiques et sociaux. À ce point précis de l’Histoire, pour ses voisins du sud, le Québec incarne-t-il une sorte de « zone grise » par ses seules différences culturelles et ses velléités autonomistes, susceptibles de présenter une menace à l’hégémonie anglo-américaine sur le continent ? Dans un contexte de montée des idéologies fascistes sur le Vieux Continent, l’affirmation du nationalisme canadien-français suscitait-elle des préoccupations ?

 

Troisième hypothèse : le gouvernement unioniste

La carte dessinée par Cotton cherche-t-elle à dénoncer le régime politique imposé par l’Union nationale de Maurice Duplessis?

Le cabinet de l’Union nationale, 1947-1948 : le défenseur des droits de la province et son équipe de patriotes, calendrier mural, Québec, Union nationale, 1947.

Ce calendrier met en valeur le cabinet de l’Union Nationale formé par Maurice Duplessis pendant son deuxième mandat. Peu après sa publication, les élections provinciales du 28 juillet 1948 vont susciter un véritable raz de marée unioniste grâce aux caisses bien garnies du parti et à des stratégies modernes de marketing. Le principal slogan électoral est percutant : « Les libéraux donnent aux étrangers; Duplessis donne à sa province ».

 

En 1938 toutefois, Maurice Duplessis est un nouveau chef de parti qui ne dispose pas encore de l’influence, du pouvoir et de l’arrogance qui seront sa marque de commerce à partir de 1944. Le style populiste de Duplessis peut rappeler jusqu’à un certain point celui d’un Mussolini, mais la période dite de la Grande Noirceur au Québec ne couvre après tout que les quinze années d’après-guerre.

 

Les militants étasuniens qui se portent à la défense de la liberté d’expression ont sans doute remarqué l’adoption en 1937 de la Loi protégeant la province contre la propagande communiste (mieux connue sous le nom de « loi du cadenas »). Tout lieu servant à la propagation du communisme ou du bolchevisme pouvait désormais être condamné par le procureur général. Cette mesure légale pouvait s’avérer une menace pour les organisations syndicales ou religieuses. Elle a notamment servi à légitimer la fermeture de journaux comme l’hebdomadaire communiste Clarté (survenue le 9 novembre 1937) et de nombreuses perquisitions.

 

À votre avis…

Ami lecteur du Carnet de la Bibliothèque nationale, quel est votre avis sur cette question ?

Saurez-vous nous révéler pourquoi l’Alberta a, elle aussi, été drapée de gris?

 

 

1. Voir la note consignée dans le catalogue de la Cornell University : https://digital.library.cornell.edu/catalog/ss:3293963.

2. Voir l’article publié sur le site de la Columbia University : http://www.columbia.edu/cu/alumni/Magazine/Spring2005/llackerman.html


Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion

Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606

31 août 2018 par Carnet de la Bn   3 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

America / Jodocus Hondius, excudit

Si une carte est la représentation d’un territoire, elle témoigne bien souvent aussi d’une vision du monde. C’est le cas de cette carte du continent américain gravée par le Flamand Jodocus Hondius (1563-1612) en 1606 à Amsterdam et dont BAnQ conserve un exemplaire d’une édition publiée en 1613 ou 16161par sa femme, Coletta van den Keere2. Bien qu’il fût lui-même cartographe, Hondius se considérait avant tout comme l’éditeur de l’œuvre de Gérard Mercator (1512-1594), dont il avait acquis les plaques dix ans après sa mort3. En 1606, malgré la concurrence du superbe atlas d’Abraham Ortelius, la première édition par Hondius de l’atlas général de Mercator est épuisée dans l’année4. Dans cet ouvrage, jusqu’en 1630, coexistent deux cartes de l’Amérique entière : l’une gravée par Michael Mercator, petit-fils de Gérard, l’autre, cette America, œuvre compilatoire de Hondius. Mais alors que la première est accompagnée d’un texte décrivant le continent, l’America de Hondius n’est associée à aucun commentaire5. Cette absence rend d’autant plus précieux les différents ornements qui non seulement l’embellissent mais aussi accroissent sa richesse documentaire : Amérindiens s’affairant autour d’un chaudron ou naviguant sur des canoës, monstres marins, oiseaux tropicaux, bateaux familiers ou plus exotiques ; aucun de ces éléments n’est purement décoratif. Au contraire, cette iconographie est chargée de sens et contribue à étoffer la vision du Nouveau Monde exprimée par la carte.

L’Amérique juste avant Champlain

Utilisant la projection stéréographique plutôt que celle de Mercator, Hondius donne à voir une Amérique du Nord très élargie. Le carton situé à gauche du titre précise en latin que le continent est inconnu au-delà de ce point et relativise les conjectures concernant un passage du Nord-Ouest par le détroit d’Anian. La carte continentale de Hondius sert en cela de contrepoint aux deux réalisations de Gérard et Michael Mercator présentes dans le même atlas qui, elles, représentent ce passage tant recherché notamment par Davis et Frobisher6. La forme triangulaire de Terre-Neuve est typique des travaux d’un autre Amstellodamois, Petrus Plancius7. La Nouvelle-France est parsemée de toponymes français, portugais et amérindiens tirés principalement de l’œuvre de Cornelis van Wytfliet, ce dernier s’appuyant sur les cartographes dieppois. Si une partie de cette nomenclature a survécu, parfois en se déplaçant ou en se modifiant, la majorité est tombée en désuétude avec l’œuvre d’exploration et de colonisation de Champlain8. L’observateur contemporain ne manquera pas de remarquer l’absence des Grands Lacs. La côte Est des actuels États-Unis est représentative des productions de l’époque, avec toutefois une singulière protubérance de la Virginie. Quant à la Nouvelle-Espagne, Hondius la rapproche de ses proportions réelles en la rétrécissant encore un peu au niveau du Tropique du Cancer9. Le cartographe incorpore également une nouvelle représentation plus fidèle de la côte Ouest de l’Amérique du Sud. L’étroitesse du détroit de Magellan est caractéristique de la période marquée par la présence imposante de la Terre Australe au sud du globe. Les ornements sont harmonieusement répartis sur les océans et leur iconographie, comme c’est souvent le cas, fait la part belle à l’Amérique du Sud, mais pas seulement. Le point d’orgue esthétique de l’ensemble est ce carton représentant une scène amérindienne sur le cadre duquel sont perchés deux oiseaux emblématiques.

 Le Perroquet et le toucan

Dans son ouvrage au sujet de la représentation de la faune sur les cartes géographiques anciennes, Wilma George soutient la thèse que certains animaux symbolisent des régions du monde de la même façon qu’une bannière identifie un chevalier10. Hondius, comme en général les Européens cultivés depuis l’Antiquité, connait le perroquet, présent en Inde ainsi qu’en Afrique sub-saharienne et mentionné plusieurs fois dans le texte de son atlas11, parfois sous le nom de papagay12. Sur America, il l’utilise comme emblème du continent : c’est l’illustration la plus grande par rapport aux dimensions réelles du sujet et son emplacement au coin du carton amérindien le rend immanquable au lecteur qu’il parait accueillir13. Selon une légende tenace, le 12 octobre 1492, le regard de Christophe Colomb aurait été attiré vers la terre par un vol de perroquets. On sait que le navigateur ramena une quarantaine de ces oiseaux de sa première expédition. Comme le souligne Wilma George, les premiers explorateurs, parmi lesquels Vespucci, Cabral et Corte Real, ne manquent jamais de mentionner dans leurs récits la splendeur, la longueur du plumage et la variété des couleurs des aras14. Dans les Grands Voyages de de Bry (1592) figure une scène dans laquelle les Français achètent quelques uns de ces volatiles aux indigènes, accompagnés de singes et de poivre15. En somme, le perroquet est, dans l’imaginaire collectif européen, associé à l’Amérique tropicale depuis le commencement des grandes découvertes. Dès 1502, l’animal fait son apparition cartographique sur le planisphère de Cantino, un groupe de trois grands aras rouges occupant l’intérieur du sous-continent16. De même, en 1507, la première carte imprimée à représenter un continent distinct du nom d’Amérique, le planisphère de Waldseemüller, fait figurer à l’intérieur des terres un spécimen isolé accompagné de la mention rubei psitaci : perroquet rouge. Les exemples de cette convention se multiplient au cours du XVIe siècle. En 1562, une des cartes murales les plus richement ornées, dessinée par Gutiérrez et gravée par Cock, en représente quatre dont deux en vol autour du cartouche. Sur cette America, Jodocus Hondius perpétue ce qui s’apparente à une tradition de plus d’un siècle.

Thevet, André, Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée Amerique & de plusieurs terres & isles decouvertes de notre temps, 1558, p. 91

Comparé au perroquet, sur les cartes géographiques anciennes, le toucan fait figure d’oiseau rare. Sa présence est une des touches personnelles de Hondius. Si le premier européen à rapporter l’existence du toucan est l’Espagnol Gonzalo Fernàndez de Oviedo en 1526 dans son Ouiedo de la natural hystoria de las Indias, il faut attendre Les Singularités de la France antarctique d’André Thevet en 1557 pour qu’une gravure attribuable à Jean Cousin offre à voir la morphologie si particulière de « cet oyseau merveilleusement difforme et monstrueux, ayant le bec plus gros et plus long quasi que le reste du corps »17. Décidément impressionné par cette créature, Thevet lui consacre un chapitre entier dans lequel il mentionne avoir ramené du Brésil un chapeau confectionné avec des plumes de toucan qui « a été présenté au Roy comme chose singulière »18. Le livre de Thevet étant un ouvrage majeur de la littérature de voyage, il est difficilement concevable que Hondius ait pu ignorer une source si précieuse. On ne peut en revanche pas affirmer qu’il y ait puisé le modèle principal de son dessin tant les deux représentations du même oiseau diffèrent. Toutefois, Hondius a collaboré avec Petrus Plancius (1552-1622), un érudit versé dans plusieurs sciences. Or, Plancius a formé deux navigateurs, Heyser et Houtman, à la cartographie19. Ces Néerlandais sont à l’origine de la création de douze constellations australes que Plancius reproduit sur le globe céleste qu’il présente en 160020. Parmi ces constellations, aux côtés d’animaux fantastiques comme le phénix ou l’hydre mâle, on retrouve le toucan. Hondius ayant lui-même fabriqué ce globe21, on comprend que le toucan, si prisé dans son entourage, l’ait lui aussi marqué, au point qu’il le représente quelques années plus tard sur une de ses cartes les plus ambitieuses, comme pendant au perroquet, les deux oiseaux servant d’emblème au Nouveau Monde.

 D’ingénieux autochtones

Bry, Théodore de, [Grands voyages : Americae. IXe partie], Francofurti : Excudebat Matthoeus Beckerus, 1602, p. 22

Les scènes d’Amérindiens dans le carton au bas de la carte sont tirées d’une planche du Voyage au Brésil (1592) du huguenot Théodore de Bry dont Hondius a réorganisé les éléments22. Elles reconstituent de droite à gauche les trois phases de préparation rituelle  d’une boisson alcoolisée: la mastication par les femmes, la cuisson et la fermentation, puis les libations qui s’en suivent23. L’ensemble des commentateurs de la gravure d’origine se rejoignent sur la ressemblance entre ces Tupinambas et d’anciens païens, l’Antiquité européenne servant de point de référence pour appréhender l’étrangeté fondamentale des autochtones. Leur nudité, notamment, fascine les explorateurs à bien des égards24.

La barque flottant sur les côtes orientales de l’Amérique du Nord est un autre emprunt à de Bry, tiré cette fois du Voyage en Virginie (1590). Quant au canoé situé au Sud du continent, il est tiré d’une gravure du huguenot intitulée Hollandi in Freto Magellanico25. Les deux embarcations ont en commun de témoigner d’un savoir-faire qui semble avoir fait forte impression sur Hondius. En effet, selon de Bry26, les Amérindiens de Virginie emploient une méthode ingénieuse pour la construction de leurs barques. Ne disposant pas d’outils métalliques, ils raclent l’écorce d’un tronc d’arbre à l’aide de coquillages puis le creusent en y allumant un feu soigneusement contrôlé27. « Construit avec du feu » écrit Hondius dans la légende associée au canoé, « le feu exulte », insiste-t-il sous la barque. Il est particulièrement intéressant ici de constater la sélection effectuée par Hondius parmi les gravures de de Bry. Alors que les œuvres du Français abondent en scènes de guerre, torture, cannibalisme et autres atrocités, le Flamand a choisi de reproduire une minorité d’illustrations documentant un artisanat proprement amérindien. Il est tentant de voir dans ce choix la reconnaissance d’une industrie originale, jusqu’alors inconnue, par un graveur et cartographe se considérant lui-même, avant tout, comme un compétent et minutieux artisan.

 Des monstres en voie d’extinction

Les poissons volants, également tirés de de Bry28, côtoient dans les eaux des créatures encore plus étonnantes : des monstres marins. Hondius est un des derniers grands cartographes à en représenter. Force est de constater que ce ne sont pas les ornements pour lesquels il a cherché à atteindre le plus haut degré de finition29. Il semble se conformer à l’usage du temps sans grande conviction. De manière générale, dans son atlas, Hondius fait preuve d’un esprit incrédule. Lorsqu’il puise dans une relation de voyage une anecdote de l’ordre du fantastique, il s’empresse systématiquement d’en mettre en doute la véracité30. Il n’en est pas moins un homme de la Renaissance, certes orienté vers la science, mais dont la vision du monde animal s’opère encore à travers le prisme du bestiaire médiéval31. La perplexité suscitée par la représentation des baleines sur les cartes anciennes, reconnaissables uniquement à leur gigantisme et à leur souffle, n’est pas un sentiment nouveau. En 1551, le naturaliste français Pierre Bellon déplore déjà « qu’on ait grandement abusé en peignant les poissons sur les cartes, & que l’ignorance des hommes soient cause que plusieurs monstres de mer aient été faussement portraits sans jugement »32. À la défense des cartographes, on pourrait arguer que la baleine vit presque complètement immergée, qu’elle ne prend pas la pause et qu’il est impossible d’en capturer un spécimen vivant. Échouée ou tuée, elle est méconnaissable par sa posture et rapidement déformée par sa décomposition. Cependant, l’aspect chimérique des cétacés sur les cartes n’est pas tant dû à un manque de connaissance du sujet qu’à un phénomène qui relève de la convention artistique.

Il existe plusieurs cartes anciennes ornées de baleines d’un grand réalisme33. Celles de Champlain, dont Hondius est contemporain, sont relativement fidèles. Il les dessine comme les créatures familières qu’elles sont au navigateur chevronné. Mais il s’agit là d’exceptions. Depuis le Xe siècle, au moins, des monstres diversement fantaisistes figurent sur les cartes marines34. Spécialiste de la question, Chet Van Duzer examine plusieurs théories sur cette présence fabuleuse. Une des plus séduisantes soutient que, tout comme la carte dévoile un territoire inconnu, la représentation d’êtres surnaturels offre à l’observateur une vue sur des merveilles de la Création habituellement dissimulée dans les profondeurs océanes35. Cette fonction de révélateur des merveilles du monde atteint son apogée en 1539 dans la Carta Marina du Suédois Olaus Magnus, dont les nombreux monstres, non seulement représentés avec soin mais également décrits textuellement, tels que, par exemple, le rhinocéros de mer, l’arbre à canards ou le kraken, sont la source d’inspiration principale des ornements animaliers de Gérard Mercator. Sur son globe de 1541, au-dessus du cartouche, Mercator copie de Magnus cette même créature chevaline qu’on peut contempler dans une version dépouillée sur la présente carte de Hondius, nageant au large du Pérou. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s’agit de la représentation conventionnelle à l’époque du cachalot36, auquel la mâchoire et les dents ont peut-être valu ce portrait équin37. Hondius l’accompagne d’une baleine à la Magnus dans l’Atlantique Sud ainsi que d’un autre cétacé plus naturaliste en plein Pacifique. Ces créatures fantastiques se raréfieront au point de s’éteindre presque complètement au crépuscule du XVIIe, en une fin de Crétacé cartographique.

Un kayakiste adroit

Settle, Dionyse, De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica, ex gallico sermone in latinum translata per D. Joan. Tho. Freigium, p. 124-125

Le personnage manœuvrant un kayak entre Terre-Neuve et l’Irlande est un Groenlandais. Sous l’image, Hondius a introduit une légende dans laquelle il précise que, sur ce type d’embarcation, l’homme ne rame que d’une seule main, ce qui lui permet de lancer son curieux trident sur les oiseaux de l’autre. Le cartographe a à peine esquissé la cible du chasseur qu’il serait difficile d’identifier comme un oiseau sans la légende et l’original de cette scène de chasse. Ce dernier se trouve dans De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica de Dionyse Settle38, un ouvrage consacré aux expéditions de Frobisher paru en anglais en 1577 et dont BAnQ possède une édition latine datée de 1580. Les récits de voyage sont une source d’information géographique de premier ordre pour les cartographes de cabinet. L’exemple de ce Groenlandais confirme qu’ils peuvent également fournir des modèles d’illustrations pittoresques et instructives pour les ornements. Bien que l’atlas mentionne que les habitants du pays soient « pour la plupart Chrestiens »39, Hondius a choisi de représenter un Inuit, peuple dont il dépeint l’apparence et les mœurs sans le nommer. Son intérêt pour l’artisanat autochtone se manifeste à nouveau à propos des kayaks, dont l’auteur n’emploie pas le nom non plus mais qu’il juge pertinent de décrire comme de « petits Essquifs faicts de cuirs de bestes qui ont la peau espesse, lesquels ne craignent l’agitation de Mer ni le heurtement des Rochers »40 et dans lesquels « un homme seul peut se seoir »41.

Un navire venu d’Orient

 Ayant séjourné en Angleterre de 1584 à 1593, Jodocus Hondius a navigué à au moins deux reprises dans sa vie mais certainement guère plus. Son œuvre, en revanche, témoigne d’une passion pour l’aventure maritime. Londonien puis Amstellodamois, il a eu maintes fois l’occasion de contempler des bateaux et se plait à en représenter dans ses travaux. Sur sa carte intitulée Vera totius expeditionis nauticæ: descriptio D. Franc. Draci (vers 1595) dont un superbe exemplaire coloré est conservé à la Library of Congress42, il consacre le carton central au Golden Hind, le célèbre galion de Francis Drake. Peu de vaisseaux ont connu une notoriété suffisante pour être immortalisés sur des cartes géographiques43. Les bateaux y apparaissent généralement de manière générique. C’est le cas sur America où ces cinq petits galions aux voiles gonflées faisant route dans des directions différentes rappellent aux amateurs d’atlas que les océans sont parcourus par d’audacieux explorateurs qui reviendront en Europe porteurs d’informations nouvelles.

Si, sur America, Hondius modèle ses galions sur les canons en vigueur en son temps, il s’est autorisé une forte touche d’originalité avec la mystérieuse embarcation mouillant près de l’entrée du Détroit d’Anian. La légende latine de cette illustration spécifie qu’il s’agit d’un « navire de guerre tissé de bois de roseau, en provenance du Japon, qui jette l’ancre ». Ce type de bateau exotique sert plus souvent d’ornement aux cartes de l’archipel nippon et est rarement exécuté avec un tel niveau de détail : on distingue l’entrelacs de roseaux sur la coque, les motifs sur la voile ainsi que quelques marins s’activant sur le pont. Hondius a équilibré la disposition de ses illustrations en gravant un sujet qui avait sa faveur, un navire, dont l’origine orientale opère comme une réminiscence : au-delà de l’Amérique, par-delà l’océan, se trouve l’Asie, si secrète et désirable. De nombreux cartographes situent alors le Japon (souvent appelé « Cipango », terme chinois transcrit par Marco Polo) à proximité de la côte Ouest de l’Amérique. À l’avant-poste de cette Asie tant convoitée. En 1634, croyant à l’existence d’une « mer de l’Ouest », Jean Guérard sur sa Carte universelle hydrographique, va jusqu’à écrire à propos de la baie d’Hudson : « On croit qu’il y a passage de là au Japon »44.

Un pas de plus vers la science

 S’agissant des données proprement géographiques, Jodocus Hondius est un habile compilateur. En bon cartographe de cabinet, il s’appuie sur des sources riches et variées au sein desquelles il opère une sélection de l’information en vertu de ce qui lui apparait le plus digne de foi. Le choix de ses ornements semble résulter du même principe. Hondius se documente solidement ; il reproduit et n’invente pas. Les illustrations dont il embellit ses cartes témoignent du rationalisme en marche à l’aube du siècle de Descartes et Newton. L’ingéniosité humaine est mise en valeur, les animaux sont représentés avec naturel. Quant aux monstres marins, issus d’une tradition qui commence à s’épuiser, ils perdent l’outrance qui les caractérisait chez Magnus ou Mercator ; ils s’estompent du décor, ne conservant plus qu’une fonction symbolique. Hondius ne s’enchante pas de contes fantastiques, il trouve dans le monde tel qu’il se dévoile à ses yeux de savant matière à émerveillement.  

Avis à tous les amateurs de cartes anciennes:  le 13 septembre prochain, Cartographier la Nouvelle-France au XVIIe siècle, une des visites-conférences de la série Mémoire de papier, vous permettra d’admirer plusieurs cartes et d’en apprendre plus sur le contexte de leur création. 

La rencontre sera suivie d’une visite de l’édifice BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie , qui abrite non seulement un exemplaire de presque tout ce qui a été publié au Québec à travers le temps, mais une impressionnante collection de cartes géographiques et d’atlas portant sur le territoire québécois depuis la Nouvelle-France jusqu’à nos jours.

 

1. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183-184

2. Préface à Mercator, Gerardus, Atlas or a geographicke description of the world, p. VIII

3. Woodward, David, et al., The history of cartography, Vol. 3 part. 2, p. 1313

4. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

5. Ibid.

6. Au sujet de Septentrionalium terrarum desciptio de Gérard Mercator, voir Palomino, Jean-François, Le point de vue fascinant de Mercator in À rayons ouverts, n. 93 automne 2013, p. 32-33

7. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

8. Au sujet des toponymes sur les cartes de la Nouvelle-France avant Champlain, voir Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, en particulier p. 1, 4, 46 et 48

9. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

10. George, Wilma B., Animals and maps

11. Notons que ce texte a été augmenté par Petrus Montanus du vivant de Hondius. Si le propos a certainement été validé par ce dernier, les articles n’étant pas signés on ne peut en distinguer les contributeurs.

12. Par exemple : Mercator, Gerardus, L’atlas de Gerard Marcator : de nouveau reveu, toutes les cartes corrigez et en outre augm. d’un appendix par Josse Hondius, p. 664. Les mentions de la faune se raréfient dans l’édition abrégée.

13. Notons que la couleur est ici un ajout très postérieur à la production de la carte destiné à en augmenter la valeur marchande. Sur l’exemplaire de BAnQ, le perroquet est rose ; sur d’autres exemplaires examinés, il est rouge, vert ou de plusieurs couleurs. En outre, la représentation des animaux sur les cartes est souvent peu fidèle au sujet. Il n’est pas étonnant que ce perroquet ressemble à une perruche.

14. Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 57 et 60

15. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 114 et 216

16. Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 57 et 60

17. Thevet, André, Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée Amerique & de plusieurs terres & isles decouvertes de notre temps, 1558, p. 91

18. Ibid.

19. Hockey, Thomas, et al., The biographical encyclopedia of astronomers, p. 911

20. Woodward, David, et al., The history of cartography, Vol. 3 part. 2, p. 1363

21. Kanas, Nick, Star maps: history, artistry, and cartography, p. 231

22. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 119

23. Ibid. p. 221

24. Sur la nudité des Amérindiens, voir Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, p. 61

25. Bry, Théodore de, [Grands voyages : Americae. IXe partie], p. XXII

26. Qui se base sur le témoignage de Thomas Harriot, A Briefe and True Report of the Newfoundland of Virginia, 1588

27. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 143-144

28. Ibid. p. 203

29. La bête qui ressemble à un requin-marteau, au large de la Californie, est tout juste ébauchée.

30. Par exemple au sujet de la présence de licornes (probablement des narvals) au Groenland : Mercator, Gerard, Atlas, ou représentation du monde universel et des parties d’icelui, faicte en tables et descriptions très amples et exactes, divisé en deux tomes, vol. 1,  p. 73

31. Sur l’influence du bestiaire, voir Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 31 et s.

32. Belon, Pierre, L’histoire naturelle des estranges poissons marins, avec la vraie peincture et description du daulphin, et de plusieurs autres de son espèce, p. 16

33. Par exemple, la Carte marine de l’océan Atlantique Nord-Est, de la mer Méditerranée, de la mer Noire, de la mer Rouge, d’une partie de la mer Caspienne, du golfe Persique et de la mer Baltique (1413) de Mecia de Viladestes ou la Mar del Sur de Hessel Gerritsz (1622)

34. Notons que la majorité des cartes est exempte de ces monstres.

35. Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, p. 12

36. Nigg, Joseph, Sea monsters : a voyage around the world’s most beguiling map, p. 70

37. Notons que la confusion est d’autant plus grande que Mercator assimile le cachalot à l’hippopotame.

38. Settle, Dionyse, De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica, ex gallico sermone in latinum translata per D. Joan. Tho. Freigium, p. 124-125

39. Mercator, Gerard, Atlas, ou représentation du monde universel et des parties d’icelui, faicte en tables et descriptions très amples et exactes, divisé en deux tomes, vol. 1, p. 73

40. Ibid.

41. Ibid. p. 76

42. Hondius, Jodocus, Vera totius expeditionis nauticæ : descriptio D. Franc. Draci, [ca. 1595]

43. Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, p. 46

44. Guérard, Jean, Carte universelle hydrographique, 1634 

 

Sources

Collections patrimoniales de BAnQ

Autres sources consultées


Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion

Henry Wolsey Bayfield : le vieux loup de mer du Saint-Laurent

7 juin 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

L’Amiral Bayfield, 1795- 1885, A.D. Beaulieu – [vers 1870]

En 1817, après une brève formation en cartographie accomplie sur le tas, le jeune lieutenant Henry Wolsey Bayfield est chargé des levés du lac Érié par le service hydrographique de la marine royale britannique.  L’Hydrographic Office of the Admiralty produit des cartes destinées à aider les marins à naviguer sur toutes les eaux de la planète. Ces cartes décrivent avec une précision croissante les reliefs côtiers et la profondeur des eaux, localisent les îles, récifs, balises, ports et phares. Désormais amiral, Bayfield ne se retirera du service actif qu’en 1856, après avoir méticuleusement cartographié les Grands Lacs, le Saint-Laurent et les côtes des provinces maritimes. En plus de cette entreprise considérable, on lui doit un guide de navigation sur le Saint-Laurent, The St. Lawrence Pilot. Si des relevés hydrographiques du fleuve et du golfe ont été effectués et transcrits sur des cartes antérieures, Bayfield en déplore les lacunes qui causent de nombreuses erreurs de pilotage, parfois fatales.

Les périls du Saint-Laurent

En effet, le Saint-Laurent est un cimetière marin : le Centre national des naufrages répertorie plusieurs milliers de drames ayant eu lieu sur le fleuve et dans le golfe depuis le Elizabeth and Mary de l’amiral Phips, en route pour conquérir Québec, en 1690. Citons également la flotte de l’amiral Walker, elle aussi constituée en vue de conquérir la Nouvelle-France, qui se brise sur les récifs de l’Île aux Œufs lors d’une tempête en 1711, le désastre se soldant par la mort de 900 hommes. Si le golfe emporte plus volontiers les marins anglais, moins bien informés sur ses menaces, il n’en prélève pas moins son tribut chez les Français aussi, notamment lors du naufrage du Corossol en 1693.

Féru d’histoire, Bayfield n’ignore rien de ces évènements malheureux. Lorsqu’il décrit les paysages du Saint-Laurent, il est hanté par les dangers du fleuve, comme dans ce passage du St. Lawrence Pilot au sujet des Îles de la Madeleine, traduit par Faucher de Saint-Maurice :

« Par les jours de gros temps, lorsque le vent d’Est fouette et fait rage, le paysage change. Alors les pics isolés des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture de brisants qui masquent presqu’entièrement les bancs de sables et les lagunes. Gare à vous matelots ! N’approchez pas alors impunément de la Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés avant d’avoir pu même éventer le danger. »

Promenades dans le golfe Saint-Laurent p. 179

L’amiral Bayfield, guide des pilotes

Au XIXe siècle, la démographie croissante des populations bordant le Saint-Laurent augmente le trafic maritime et fluvial. L’ouverture du canal de Lachine en 1825 et ses élargissements successifs entraînent un accroissement considérable du transport de marchandises par cette voie. La mission de l’amiral Bayfield consiste à représenter le plus fidèlement possible la réalité du fleuve afin de prévenir les avaries. Dans son guide à destination des pilotes, Bayfield souligne, en plus de la méconnaissance du relief, plusieurs facteurs qui rendent la navigation sur le Saint-Laurent particulièrement périlleuse, parmi lesquels la banquise dérivante, les vents violents et la présence importante d’oxyde de fer dans les collines alentour dont le magnétisme fausse les aiguilles des boussoles. Mais le danger sur lequel l’amiral insiste est le brouillard : sur le Saint-Laurent, il est fréquent, brusque, et peut survenir en toute saison. Cette observation de vieux loup de mer est confirmée par la météorologie moderne. L’estuaire du Saint-Laurent serait, en effet, la région canadienne la plus propice à la formation de brouillards épais, en particulier au printemps et en été, période d’intense trafic fluvial. C’est d’ailleurs le brouillard qui cause le naufrage du Empress of Ireland, au large de Rimouski en 1914, une des plus grandes catastrophes navales de l’histoire.

Cartographier le Saint-Laurent

Cartographier le Saint-Laurent vers 1830 est un défi technique autant qu’un dur labeur. De mai à septembre, à bord de sa goélette, le Gulnare, Bayfield impose à son équipage un rythme effréné ; les 34 hommes ne s’interrompent que lorsque les intempéries l’exigent. Bayfield mesure la latitude à l’aide d’un sextant et la longitude au moyen d’un chronomètre. Il effectue d’innombrables calculs trigonométriques et consigne scrupuleusement les résultats des sondes. Son journal de bord témoigne des conditions extrêmes dans lesquelles il doit exercer son métier : les moustiques sont un tourment quotidien, des accidents ou des épidémies surviennent à bord, le ravitaillement tarde, la hiérarchie militaire réduit la solde des hommes et, surtout, cette mission de cartographie visant à prévenir les naufrages échappe elle-même plusieurs fois de peu à la tragédie. Ces circonstances poussent certains hommes à déserter, mais le sens du devoir de Bayfield est inébranlable. Il n’abandonne jamais. En hiver, à Québec où il a ses quartiers, il s’emploie au dessin des cartes. Pour un même lieu, il doit consacrer à cette tâche trois fois plus de temps que pour les relevés.

Les cartes du service hydrographique de la marine royale britannique sont reconnues pour leur fiabilité. Celles du Saint-Laurent ont servi aux navigateurs pendant plus de 70 ans, jusqu’à ce que des technologies comme le compas gyroscopique et le sonar voient le jour. Si des naufrages ont continué à se produire dans le fleuve et le golfe, nul doute que l’œuvre de Bayfield en ait prévenu de nombreux. Comme beaucoup de cartes géographiques, elles présentent également une valeur esthétique qui était importante pour l’amiral. Des vues côtières et représentations de phares qui complètent l’information strictement cartographique émane un charme d’aquarelle marine. Occasionnellement, on y rencontre un cartouche joliment orné plutôt inattendu sur une carte militaire du XIXe. Si ces cartes sont aujourd’hui caduques pour la navigation, les chercheurs peuvent y puiser de nombreuses informations sur l’évolution du rivage et du littoral, l’histoire navale ou encore la toponymie. Au Québec, cinq lieux portent le nom de Bayfield, dont un canton de la Côte-Nord et une île de l’archipel de Saint-Augustin.

Plusieurs cartes de l’amiral Bayfield ont été numérisées et sont disponibles dans BAnQ numérique.  

 

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Bibliographie:


Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion

Une carte-index interactive pour la recherche de plans d’assurance-incendie de Montréal

8 mai 2018 par Carnet de la Bn   1 Commentaire

par Alban Berson
Cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

BAnQ, en collaboration avec le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal est heureuse d’offrir aux chercheurs un tout nouvel outil: une carte-index interactive des plans d’assurance-incendie de Montréal.   

BAnQ possède une collection presque complète de plans d’assurance-incendie décrivant plusieurs villes et villages du Québec entre les années 1880 et 1970. Dressés tout d’abord par l’ingénieur Charles Goad, puis par l’entreprise Underwriters’ Survey Bureau, ces plans étaient dessinés pour aider les compagnies d’assurance à évaluer les risques d’incendie et à tarifer les polices d’assurance. D’une qualité exceptionnelle, ils montrent une grande quantité de détails intéressants, notamment la disposition des bâtiments, les matériaux de construction utilisés, l’adresse, le découpage cadastral et parfois aussi les noms des commerces, des industries et des propriétaires.

D’une grande superficie, le territoire de la ville de Montréal a été découpé en plusieurs volumes numérotés par la firme de cartographie (une liste de ces volumes est disponible ici). Tout au long du XXe siècle, les mêmes numéros de volumes et de planches correspondent aux mêmes sections de Montréal. Par exemple, de la première édition du volume 4 en 1913 à sa dernière édition en 1961, la planche 180 représente toujours le même segment de la rue Saint-Ambroise et le quartier environnant. Au fur et à mesure du développement urbain, certaines planches supplémentaires sont apparues dans les volumes réédités.

Insurance plan of the city of Montreal, volume 4, pl. 180, 1961.

Cette constance facilite les comparaisons et a permis au Partenariat de recherche Montréal, plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir, rattaché au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (UQAM), d’établir cette carte-index interactive sur un fond de carte montrant les rues de Montréal aujourd’hui. Le chercheur peut ainsi repérer en un coup d’œil le volume correspondant à la zone qui l’intéresse. Plusieurs volumes comportent également des planches géoréférencées, pour permettre un accès rapide et direct à la planche pertinente.

Pour plus de détails sur la collection de plans d’assurance-incendie et sur la façon de mener des recherches, veuillez consulter le Guide d’utilisation des plans de villes et villages du Québec.


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Des atlas publiés en pleine tourmente

21 mars 2018 par Carnet de la BN   Pas de commentaires

Par Marie Trottier, restauratrice d’œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec,
et Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

En 2009, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) recevait de la part de la Compagnie de Jésus un don de plusieurs centaines de documents qui ne concernaient pas directement l’histoire de la communauté, notamment deux atlas en trois volumes ayant figuré jadis dans les collections du Collège Sainte-Marie : l’Atlas amériquain septentrional contenant les détails des différentes provinces de ce vaste continent et le Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New- York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Florides. Ces trois volumes sont parmi les rares exemplaires conservés au Canada. S’ils ne concernent pas uniquement le territoire québécois, on y devine en filigrane l’intérêt de la France pour ce territoire nord-américain, quinze ans après avoir abandonné ses colonies nord-américaines à l’Angleterre.

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

 

 

Publiés à Paris en 1778, en pleine guerre d’indépendance des colonies anglaises, ces atlas contiennent des cartes d’origine britannique parmi les meilleures de l’époque (comme l’atteste l’extrait d’une lettre de l’Académie royale de marine reproduit en page frontispice). Traduites spécialement pour le lectorat français, les cartes permettaient de suivre le théâtre de la guerre en Amérique alors que la France venait de déclarer la guerre à l’Angleterre, en soutien aux rebelles américains. Plus précises, les cartes du Pilote americain septentrional montrent les plans des principaux ports britanniques (Halifax, Boston, Rhode Island, Philadelphie, etc.); elles sont ainsi utiles aux mariniers français impliqués dans la guerre. Les cartes sont soigneusement dessinées, gravées et imprimées selon les normes de l’époque. Plusieurs comprennent les frontières d’État rehaussées au lavis. Attrayants, les frontispices évoquent d’une part l’exotisme des terres américaines – femme au torse nu, ananas, palmier, canot, volcan – avec, en arrière-plan, des Européens venus exploiter ces ressources et, d’autre part, la rencontre européo-amérindienne fondée sur des échanges commerciaux (on y voit William Penn, fondateur de la Pennsylvanie, en train de négocier avec les Amérindiens).

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Le traducteur, compilateur et éditeur de l’ouvrage est Georges Louis Le Rouge, ingénieur cartographe né en Allemagne vers 1712 qui s’est ensuite installé au cœur de Paris, rue des Grands Augustins. L’ouvrage original traduit est l’œuvre du cartographe éditeur britannique Thomas Jefferys, qui publie en 1776 The American Atlas, compilé grâce aux levés exécutés par plusieurs militaires commissionnés par les autorités britanniques pour cartographier leurs colonies nord-américaines (Samuel Holland, Joseph F. W. Des Barres, etc.). On y trouve en tout 58 cartes, parmi les plus prisées des collectionneurs : « Amerique septentrionale par le docteur Mitchel », « Nouvelle carte de la province de Quebec selon l’edit du roi d’Angleterre du 7 8bre 1763 par le capitaine Carver », « Province de New York… par Montresor », « Carte des troubles de l’Amérique… par Sauthier et Ratzer », etc. Ces cartes publiées sont parmi les plus précises de l’époque, et elles le demeureront jusqu’à la publication de l’Atlantic Neptune, quelques années plus tard.

 

 

Article publié à l’origine sous le titre Une seconde vie pour des atlas anciens, dans le numéro 95 d’À rayons ouverts.

Assistez à la conférence de Jean-François Palomino et Alban Berson le 26 avril : Les mystères d’une carte de l’époque de la Nouvelle-France


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