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Les fées ont soif : revue de presse d’une controverse théâtrale

5 octobre 2018 par Carnet de la Bn   2 Commentaires

par Céline Simonet,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

En cette florissante rentrée théâtrale montréalaise, le Théâtre du Rideau Vert présente la pièce de Denise Boucher Les fées ont soif, dans une mise en scène de Sophie Clément

TNM, saison 78-79 : Les rustres… Les fées ont soif… Le dindon… Le Cid… La nuit des tribades… Chien limier.., affiche, Montréal, TNM, 1978.

 

Il y a de cela 40 ans, le 10 novembre 1978 a eu lieu la première représentation de cette pièce. Jugée blasphématoire, elle est l’objet d’une vive polémique avant même d’être jouée. Jean-Louis Roux, directeur artistique du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), l’inscrit au programme de la saison 1978-1979, mais le Conseil des arts de la région métropolitaine de Montréal (CARMM) refuse de lui accorder une subvention d’environ 15 000 $, jugeant la version préliminaire du texte de la pièce irrecevable. Tout le milieu culturel, incluant les directeurs de théâtre, se ligue alors contre le CARMM pour dénoncer la censure.

 

 

Le Devoir, mercredi 31 mai 1978, p. 13.

 

 

Les partisans et les opposants manifestent tour à tour. Plusieurs organismes religieux traduisent en justice le TNM, demandant des injonctions pour empêcher la représentation de la pièce et interdire la diffusion du texte.

 

Le 4 décembre 1978, la première injonction est refusée, la seconde accordée à titre provisoire. La pièce est finalement présentée le 10 décembre. Malgré le succès retentissant, la tempête ne se calme pas pour autant. La guerre judiciaire se poursuit, car le jugement est porté de nouveau en appel. Le tribunal rend le verdict le 25 janvier 1979 et attribue une victoire totale à Denise Boucher et à Jean-Louis Roux.

 

 

La Presse, 26 janvier 1979, p. A3.

 

 

Dans l’introduction de la pièce éditée en 1989 par les éditions l’Hexagone, l’écrivaine et critique littéraire québécoise Lise Gauvin écrivait :

« Les fées ont soif font partie de cette décennie, les années soixante-dix, qu’on a coutume de décrire comme celle de l’émergence du féminisme au Québec. » (p. 9).

Elle rapporte également les mots de Denise Boucher lors de la conférence de presse du 7 juin 1978 :

« Je peux bien vous le dire, je crois que je jouis. C’est une chance extraordinaire de connaître ainsi la censure officielle. Ça permet de porter le débat sur la place publique. J’en connais tant des hommes, et tant et tant de femmes dont la censure a été le silence sur leurs œuvres. Censure plus opprimante et plus morbide que toutes les paroles » (p. 22).

Ces mots résonnent encore aujourd’hui comme un écho infini et sans cesse renouvelé. Au 21e siècle, la polémique est toujours bien vivante. Les controverses qui ont entouré les productions des spectacles Kanata et Slāv et celles qui ont suivi l’expression libérée des femmes grâce au mouvement #MoiAussi le prouvent.

 

Nous vous invitons à découvrir cette affaire qui s’est rendue jusqu’en Cour suprême, par le biais des journaux de l’époque. Vous trouverez ci-dessous les liens vers une sélection d’articles issus de notre base de revues et journaux québécois numérisés.

 

Les fées ont soif, de Denise Boucher, … / graphisme, Luc Mondou.

 


Catégorie(s) : Diffusion, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale

Numérisation de livres d’artistes : un processus complexe

28 septembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

La collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie compte plus de 3800 œuvres physiques. Or, parmi toutes ces œuvres d’art, seuls quelques documents  sont accessibles sur BAnQ numérique. En effet, le processus de numérisation de cette collection en est encore à ses débuts et nécessite des précautions particulières. Comme nous l’avons souligné lors d’un précédent billet, les livres d’artistes se prêtent parfois très mal à la numérisation, de par la pluralité de leurs formes. Or, l’ajout tout récent de nouveaux livres d’artistes sur notre plateforme numérique nous donne l’occasion de faire la lumière sur le processus particulier de numérisation de ces œuvres d’art.

 

De la matérialité de l’objet

Les livres d’artistes pouvant prendre autant de formes diverses qu’il y a d’artistes, le processus de numérisation se fait à la pièce, dans l’atelier de notre photographe, Michel Legendre. Cela lui permet de prendre des vues d’ensemble du document en 3D, fournissant de ce fait une représentation plus juste de l’œuvre d’art que pourrait nous l’offrir un numériseur typique en 2D. On cherche ainsi à mettre en valeur la matérialité de l’œuvre, notamment en jouant avec l’éclairage pour faire ressortir le volume et les textures. De plus, l’œuvre est le plus souvent photographiée en double page. Cette technique permet non seulement d’éviter de couper des illustrations, mais elle permet aussi de mieux rendre l’expérience de consultation de l’œuvre physique. La lecture séquentielle d’une page à l’autre, comme on le ferait avec l’objet tridimensionnel, est ainsi mieux rendue. En somme, une véritable réflexion sur la nature de l’œuvre est nécessaire de la part des bibliothécaires et du photographe avant de procéder à sa numérisation.

 

Livres de graveurs et albums d’estampes

Si l’on s’imagine mal une représentation efficace d’un livre-objet en version numérique, d’autres types de publication d’artistes passent plus facilement du papier à l’écran. Notamment, on peut penser aux livres de graveurs et aux albums d’estampes, qui de par leur nature restent plus près du livre traditionnel. Ces types de publication, surtout produits entre les décennies 1960 et 1980 au Québec, ont été un espace privilégié d’expérimentation pour les artistes1. Ils se caractérisent, le plus souvent, par l’union entre un texte littéraire et des estampes originales. Parmi les plus récents ajouts à notre collection numérique, quelques exemples illustrent à merveille comment la spécificité de ces œuvres d’art peut être conservée, même en version numérique. Dans le cas de Jamésie, une publication réunissant un texte de Camille Laverdière et sept estampes de René Derouin, paru aux éditions du Noroît en 1981, on remarque que l’ensemble de l’œuvre a été photographié, incluant le boîtier dans lequel elle se trouve. On considère en effet que l’emboîtage fait partie intégrante de l’œuvre. En passant d’une image à l’autre, le spectateur a ainsi l’impression d’observer lui-même le boîtier, de l’ouvrir puis de découvrir l’œuvre qu’il contient. Quant à l’œuvre Arbres, publiée aux éditions Erta en 1978, on peut constater l’importance de la prise de vue en double page, ici essentielle. En effet, les sérigraphies de Roland Giguère chevauchent parfois deux pages, d’où l’importance de privilégier une vue d’ensemble afin d’avoir une meilleure représentation de l’œuvre physique. La typographie et la mise en page du texte de Paul-Marie Lapointe méritent aussi une considération particulière qui va au-delà de la signification des mots, ce qui ne peut être apprécié qu’avec une vue d’ensemble.  Finalement, l’album d’estampes Mémoire animale, paru en 1969 aux Éditions de la Guilde graphique, met à l’honneur le travail de l’artiste Kittie Bruneau, accompagné d’un texte de Serge Gilbert. Dans ce cas-ci, chaque estampe a été photographiée individuellement, permettant au photographe de passer d’un point de vue en portrait ou en paysage, selon le sens original de l’œuvre.

 

Bien entendu, lorsque cela est possible, rien ne remplace le plaisir d’observer en personne ces véritables œuvres d’art! Celles-ci peuvent être consultées sur demande, àla salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Vous aimeriez découvrir d’autres livres d’artistes récemment rendus disponibles sur BAnQ numérique? Ne manquez pas le deuxième article de cette série, qui sera publié le 25 octobre.  

 

1. Pour plus d’informations sur l’histoire du livre d’artiste au Québec, voir ALIX, Sylvie, « L’histoire du livre d’artiste au Québec », dans Jo Nordley BEGLO (dir.), Essais sur l’histoire de la bibliothéconomie d’art au Canada, Ottawa, Arlis Canada, 2006, p. 34


Catégorie(s) : Diffusion

Un exemplaire très particulier du roman Maria Chapdelaine

21 septembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Daniel Chouinard, bibliothécaire
Direction du dépôt légal et des acquisitions

 

 

 

Le roman Maria Chapdelaine jouit au Québec d’une telle notoriété que beaucoup ont l’impression de connaître le livre de Louis Hémon sans même l’avoir lu. Publié d’abord sous forme de feuilleton dans le journal français Le Temps en 1914 – soit quelques mois après la mort accidentelle de l’auteur –, il paraît ensuite sous forme de livre à Montréal en 1916, puis à Paris en 1921. En France, ce sera l’un des livres les plus vendus de la première moitié du XXe siècle, puis il tombera peu à peu dans l’oubli. Au Québec, il demeure un classique qui a inauguré le genre du roman de la terre et exercé une influence considérable sur bon nombre de romanciers.

 

L’édition parue à Montréal en 1916 chez J.-A. Lefebvre est considérée comme la première et, à ce titre, est recherchée par les collectionneurs. Elle est relativement rare, sans toutefois être introuvable. La Bibliothèque nationale a ainsi eu l’occasion d’acquérir un exemplaire très particulier de cette édition grâce à la générosité de l’écrivain Louis Gauthier, qui lui a fait don d’une cinquantaine de livres provenant de la bibliothèque de son grand-père, Victor Morin (1865-1960). Ce dernier fut notamment notaire, professeur de droit à l’Université de Montréal, président de la Société historique de Montréal, auteur féru d’histoire et éminent bibliophile.

 

 

 

Cet exemplaire comporte un bel ex-libris de Victor Morin et une reliure qualifiée par celui-ci de « reliure du terroir canadien » en peau de suède avec dessin de catalogne. Il est dédicacé à Victor Morin par Éva Bouchard – qui signe « Maria Chapdelaine » –, cette institutrice de Péribonka qui aurait inspiré Louis Hémon. En regard de l’ex-libris est collée une lettre datée de 1933 sur papier à en-tête de l’entreprise Lewis Brothers, dans laquelle un certain Ralph Lawson explique à Morin que Maria Chapdelaine a été dactylographié dans les bureaux de l’entreprise alors que Hémon y travaillait comme sténographe, un fait connu des spécialistes. Enfin, cet exemplaire abritait également trois lettres manuscrites adressées à Victor Morin en 1925 par Marie Hémon, la sœur de Louis. Entre autres choses, Marie Hémon écrit  : « nous vous remercions une fois de plus, ma mère et moi, de tout ce que vous avez fait pour la mémoire de mon frère. »

Éva Bouchard

On en conviendra, voilà un exemplaire exceptionnel d’un roman qui ne l’est pas moins.

 

Article publié à l’origine dans le numéro 89 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Acquisition, Diffusion

Appel à tous : la liberté d’expression au Québec en question en 1938

13 septembre 2018 par Carnet de la Bn   4 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire et Danielle Léger, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Cotton, William H., Carriers of the New Black Plague, [Baltimore], Ken Magazine, 1938.

Les cartes picturales sont particulièrement en vogue dans la première moitié du XXe siècle. Souvent, il s’agit de documents promotionnels à destination des touristes telles que cette carte des Laurentides publiée vers 1900. Parfois, il s’agit de cartes didactiques, conçues pour présenter une situation, appuyer une idée et convaincre. C’est le cas de cette mappemonde intitulée Carriers of the New Black Plague (Les porteurs de la nouvelle peste noire) originellement publiée dans le premier numéro de Ken Magazine. Cette revue, dans laquelle Ernest Hemingway a couvert la guerre civile espagnole, suivait une ligne éditoriale antifasciste et irrévérencieuse qui lui fut fatale : le retrait de ses commandites et le boycott de l’Église catholique la contraignirent à cesser ses activités après seize mois d’existence1.

 

L’auteur de la carte, William Henry Cotton (1880-1958) est un portraitiste, caricaturiste et dramaturge américain. S’inspirant des travaux de Carl W. Ackerman, doyen de l’École de journalisme de l’Université Columbia2, Cotton cherche à mettre en évidence l’état de la liberté d’expression à travers le monde en divisant les pays selon trois catégories :

 

  • En noir, les pays où règne un contrôle dictatorial des agences publiques de communication;
  • En gris, les pays où l’on observe des degrés divers de contrôle de l’information, de censure et d’intimidation;
  • En jaune, les pays bénéficiant d’une relative liberté de la part des autorités.

 

La mappemonde est illustrée de caricatures des plus fameux chefs de régimes dictatoriaux de l’époque, parmi lesquels Adolf Hitler, Benito Mussolini, l’Empereur du Japon Hirohito ou encore, à l’écart des autres sur son territoire de l’Union Soviétique, « Sa solitude rouge sang, camarade de personne, Staline » (nous traduisons). Le commentaire associé à la carte conclut : « C’est un fait, sur plus de la moitié du monde, la liberté est maintenant sous l’éclipse totalitaire ».

 

 La situation au Québec en 1938

Un élément qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur québécois est le statut du Québec dans cette grille d’analyse de la liberté d’expression dans le monde : ni en noir comme l’Allemagne nazie, ni en jaune comme les États-Unis où la liberté d’expression est protégée par le premier amendement à la Constitution, mais en gris, en compagnie de la province canadienne de l’Alberta, des colonies des empires français et britanniques, des nations baltes et de plusieurs pays d’Amérique latine.

 

Mais pourquoi le Québec est-il coloré en gris ? Pour les observateurs étatsuniens que sont Cotton et Ackerman, en quoi le Québec est-il menacé par la « nouvelle peste noire »? La carte reste muette à ce sujet : nous avançons trois hypothèses.

 

Première hypothèse: la domination du clergé

La domination des pouvoirs religieux au Québec pourrait constituer une cible potentielle. Pendant les années 1930 et 1940, l’Église catholique s’oppose au souhait du gouvernement de favoriser le libéralisme économique tout en appuyant la lutte au communisme et à toute forme de socialisme. Pour les citoyens du Québec, la forte influence du clergé se traduit par une pression sociale contraire au principe de la liberté de conscience et d’expression. À l’appui de cette hypothèse, rappelons le boycott orchestré par l’Église catholique à l’encontre de Ken Magazine : il illustre bien l’opposition marquée entre l’idéologie cléricale de l’époque et les factions progressistes de la société.

 

Deuxième hypothèse : les aspirations nationalistes

La Crise économique des années 1930 a engendré maints bouleversements économiques et sociaux. À ce point précis de l’Histoire, pour ses voisins du sud, le Québec incarne-t-il une sorte de « zone grise » par ses seules différences culturelles et ses velléités autonomistes, susceptibles de présenter une menace à l’hégémonie anglo-américaine sur le continent ? Dans un contexte de montée des idéologies fascistes sur le Vieux Continent, l’affirmation du nationalisme canadien-français suscitait-elle des préoccupations ?

 

Troisième hypothèse : le gouvernement unioniste

La carte dessinée par Cotton cherche-t-elle à dénoncer le régime politique imposé par l’Union nationale de Maurice Duplessis?

Le cabinet de l’Union nationale, 1947-1948 : le défenseur des droits de la province et son équipe de patriotes, calendrier mural, Québec, Union nationale, 1947.

Ce calendrier met en valeur le cabinet de l’Union Nationale formé par Maurice Duplessis pendant son deuxième mandat. Peu après sa publication, les élections provinciales du 28 juillet 1948 vont susciter un véritable raz de marée unioniste grâce aux caisses bien garnies du parti et à des stratégies modernes de marketing. Le principal slogan électoral est percutant : « Les libéraux donnent aux étrangers; Duplessis donne à sa province ».

 

En 1938 toutefois, Maurice Duplessis est un nouveau chef de parti qui ne dispose pas encore de l’influence, du pouvoir et de l’arrogance qui seront sa marque de commerce à partir de 1944. Le style populiste de Duplessis peut rappeler jusqu’à un certain point celui d’un Mussolini, mais la période dite de la Grande Noirceur au Québec ne couvre après tout que les quinze années d’après-guerre.

 

Les militants étasuniens qui se portent à la défense de la liberté d’expression ont sans doute remarqué l’adoption en 1937 de la Loi protégeant la province contre la propagande communiste (mieux connue sous le nom de « loi du cadenas »). Tout lieu servant à la propagation du communisme ou du bolchevisme pouvait désormais être condamné par le procureur général. Cette mesure légale pouvait s’avérer une menace pour les organisations syndicales ou religieuses. Elle a notamment servi à légitimer la fermeture de journaux comme l’hebdomadaire communiste Clarté (survenue le 9 novembre 1937) et de nombreuses perquisitions.

 

À votre avis…

Ami lecteur du Carnet de la Bibliothèque nationale, quel est votre avis sur cette question ?

Saurez-vous nous révéler pourquoi l’Alberta a, elle aussi, été drapée de gris?

 

 

1. Voir la note consignée dans le catalogue de la Cornell University : https://digital.library.cornell.edu/catalog/ss:3293963.

2. Voir l’article publié sur le site de la Columbia University : http://www.columbia.edu/cu/alumni/Magazine/Spring2005/llackerman.html


Catégorie(s) : Diffusion

Le Québec ancien de Ramsay Traquair

6 septembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

 Simon Mayer, bibliothécaire,
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

En 1913, le jeune architecte écossais Ramsay Traquair accepte un poste de professeur à l’École d’architecture de l’Université McGill. Alors spécialiste de l’architecture byzantine, il consacrera le reste de sa carrière à l’enseignement et, à partir de 1920, à l’étude de l’architecture traditionnelle québécoise, dans laquelle il découvre une architecture originale, qu’il qualifie d’authentiquement canadienne.

 

Les travaux du professeur Traquair, dont The Old Architecture of Quebec représente la somme, font l’objet de nombreux articles publiés dans les revues d’architecture au cours des années 1920 et 1930. Ils prennent assise sur un rigoureux travail d’inventaire incluant des photographies, des dessins, des relevés et des coupes, qui sont réalisés par le professeur, des collègues et des étudiants, et dont les archives sont conservées à l’Université McGill. Son adjoint Antoine G. Neilson, descendant de la famille des imprimeurs du XIXe siècle, l’historien E. R. Adair et l’anthropologue Marius Barbeau sont ses principaux collaborateurs.

 

Des origines à 1850

L’ouvrage puise dans cet inventaire pour accompagner les propos de l’auteur de pas moins de 179 illustrations de résidences et d’édifices religieux. En plus de traiter de l’architecture proprement dite, Ramsay Traquair consacre plusieurs chapitres au travail du bois. Il s’intéresse principalement à la menuiserie décorative des vieilles églises catholiques, jusqu’à leurs plus fines moulures. Les artisans et les écoles qui ont su entretenir et adapter les formes de la Renaissance française et de la Nouvelle-France y trouvent une grande place, comme les Baillairgé et les Levasseur, ainsi que l’École des arts et métiers fondée par Monseigneur de Laval à Québec et l’atelier de Louis Quévillon dans la région montréalaise.

 

Influence et reconnaissance

Ramsay Traquair a contribué au dévoilement et à la diffusion des connaissances sur le travail des architectes et des artisans de la Nouvelle-France et n’est pas étranger à l’apparition de multiples commandes de clients fortunés pour l’érection, dans les années 1920 et 1930, de résidences au style inspiré de l’esprit traditionnel québécois.

Traquair est apprécié des milieux intellectuels canadiens-français. Une conférence portant sur l’architecture nationale donnée en 1934 au congrès annuel de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) obtient un fort retentissement médiatique. En 1948, peu après la parution de son livre The Old Architecture of Quebec, il reçoit un doctorat honorifique de l’Université de Montréal. L’ouvrage n’est malheureusement toujours pas traduit en français à ce jour.

Article publié à l’origine dans le numéro 96 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Diffusion

Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606

31 août 2018 par Carnet de la Bn   3 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

America / Jodocus Hondius, excudit

Si une carte est la représentation d’un territoire, elle témoigne bien souvent aussi d’une vision du monde. C’est le cas de cette carte du continent américain gravée par le Flamand Jodocus Hondius (1563-1612) en 1606 à Amsterdam et dont BAnQ conserve un exemplaire d’une édition publiée en 1613 ou 16161par sa femme, Coletta van den Keere2. Bien qu’il fût lui-même cartographe, Hondius se considérait avant tout comme l’éditeur de l’œuvre de Gérard Mercator (1512-1594), dont il avait acquis les plaques dix ans après sa mort3. En 1606, malgré la concurrence du superbe atlas d’Abraham Ortelius, la première édition par Hondius de l’atlas général de Mercator est épuisée dans l’année4. Dans cet ouvrage, jusqu’en 1630, coexistent deux cartes de l’Amérique entière : l’une gravée par Michael Mercator, petit-fils de Gérard, l’autre, cette America, œuvre compilatoire de Hondius. Mais alors que la première est accompagnée d’un texte décrivant le continent, l’America de Hondius n’est associée à aucun commentaire5. Cette absence rend d’autant plus précieux les différents ornements qui non seulement l’embellissent mais aussi accroissent sa richesse documentaire : Amérindiens s’affairant autour d’un chaudron ou naviguant sur des canoës, monstres marins, oiseaux tropicaux, bateaux familiers ou plus exotiques ; aucun de ces éléments n’est purement décoratif. Au contraire, cette iconographie est chargée de sens et contribue à étoffer la vision du Nouveau Monde exprimée par la carte.

L’Amérique juste avant Champlain

Utilisant la projection stéréographique plutôt que celle de Mercator, Hondius donne à voir une Amérique du Nord très élargie. Le carton situé à gauche du titre précise en latin que le continent est inconnu au-delà de ce point et relativise les conjectures concernant un passage du Nord-Ouest par le détroit d’Anian. La carte continentale de Hondius sert en cela de contrepoint aux deux réalisations de Gérard et Michael Mercator présentes dans le même atlas qui, elles, représentent ce passage tant recherché notamment par Davis et Frobisher6. La forme triangulaire de Terre-Neuve est typique des travaux d’un autre Amstellodamois, Petrus Plancius7. La Nouvelle-France est parsemée de toponymes français, portugais et amérindiens tirés principalement de l’œuvre de Cornelis van Wytfliet, ce dernier s’appuyant sur les cartographes dieppois. Si une partie de cette nomenclature a survécu, parfois en se déplaçant ou en se modifiant, la majorité est tombée en désuétude avec l’œuvre d’exploration et de colonisation de Champlain8. L’observateur contemporain ne manquera pas de remarquer l’absence des Grands Lacs. La côte Est des actuels États-Unis est représentative des productions de l’époque, avec toutefois une singulière protubérance de la Virginie. Quant à la Nouvelle-Espagne, Hondius la rapproche de ses proportions réelles en la rétrécissant encore un peu au niveau du Tropique du Cancer9. Le cartographe incorpore également une nouvelle représentation plus fidèle de la côte Ouest de l’Amérique du Sud. L’étroitesse du détroit de Magellan est caractéristique de la période marquée par la présence imposante de la Terre Australe au sud du globe. Les ornements sont harmonieusement répartis sur les océans et leur iconographie, comme c’est souvent le cas, fait la part belle à l’Amérique du Sud, mais pas seulement. Le point d’orgue esthétique de l’ensemble est ce carton représentant une scène amérindienne sur le cadre duquel sont perchés deux oiseaux emblématiques.

 Le Perroquet et le toucan

Dans son ouvrage au sujet de la représentation de la faune sur les cartes géographiques anciennes, Wilma George soutient la thèse que certains animaux symbolisent des régions du monde de la même façon qu’une bannière identifie un chevalier10. Hondius, comme en général les Européens cultivés depuis l’Antiquité, connait le perroquet, présent en Inde ainsi qu’en Afrique sub-saharienne et mentionné plusieurs fois dans le texte de son atlas11, parfois sous le nom de papagay12. Sur America, il l’utilise comme emblème du continent : c’est l’illustration la plus grande par rapport aux dimensions réelles du sujet et son emplacement au coin du carton amérindien le rend immanquable au lecteur qu’il parait accueillir13. Selon une légende tenace, le 12 octobre 1492, le regard de Christophe Colomb aurait été attiré vers la terre par un vol de perroquets. On sait que le navigateur ramena une quarantaine de ces oiseaux de sa première expédition. Comme le souligne Wilma George, les premiers explorateurs, parmi lesquels Vespucci, Cabral et Corte Real, ne manquent jamais de mentionner dans leurs récits la splendeur, la longueur du plumage et la variété des couleurs des aras14. Dans les Grands Voyages de de Bry (1592) figure une scène dans laquelle les Français achètent quelques uns de ces volatiles aux indigènes, accompagnés de singes et de poivre15. En somme, le perroquet est, dans l’imaginaire collectif européen, associé à l’Amérique tropicale depuis le commencement des grandes découvertes. Dès 1502, l’animal fait son apparition cartographique sur le planisphère de Cantino, un groupe de trois grands aras rouges occupant l’intérieur du sous-continent16. De même, en 1507, la première carte imprimée à représenter un continent distinct du nom d’Amérique, le planisphère de Waldseemüller, fait figurer à l’intérieur des terres un spécimen isolé accompagné de la mention rubei psitaci : perroquet rouge. Les exemples de cette convention se multiplient au cours du XVIe siècle. En 1562, une des cartes murales les plus richement ornées, dessinée par Gutiérrez et gravée par Cock, en représente quatre dont deux en vol autour du cartouche. Sur cette America, Jodocus Hondius perpétue ce qui s’apparente à une tradition de plus d’un siècle.

Thevet, André, Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée Amerique & de plusieurs terres & isles decouvertes de notre temps, 1558, p. 91

Comparé au perroquet, sur les cartes géographiques anciennes, le toucan fait figure d’oiseau rare. Sa présence est une des touches personnelles de Hondius. Si le premier européen à rapporter l’existence du toucan est l’Espagnol Gonzalo Fernàndez de Oviedo en 1526 dans son Ouiedo de la natural hystoria de las Indias, il faut attendre Les Singularités de la France antarctique d’André Thevet en 1557 pour qu’une gravure attribuable à Jean Cousin offre à voir la morphologie si particulière de « cet oyseau merveilleusement difforme et monstrueux, ayant le bec plus gros et plus long quasi que le reste du corps »17. Décidément impressionné par cette créature, Thevet lui consacre un chapitre entier dans lequel il mentionne avoir ramené du Brésil un chapeau confectionné avec des plumes de toucan qui « a été présenté au Roy comme chose singulière »18. Le livre de Thevet étant un ouvrage majeur de la littérature de voyage, il est difficilement concevable que Hondius ait pu ignorer une source si précieuse. On ne peut en revanche pas affirmer qu’il y ait puisé le modèle principal de son dessin tant les deux représentations du même oiseau diffèrent. Toutefois, Hondius a collaboré avec Petrus Plancius (1552-1622), un érudit versé dans plusieurs sciences. Or, Plancius a formé deux navigateurs, Heyser et Houtman, à la cartographie19. Ces Néerlandais sont à l’origine de la création de douze constellations australes que Plancius reproduit sur le globe céleste qu’il présente en 160020. Parmi ces constellations, aux côtés d’animaux fantastiques comme le phénix ou l’hydre mâle, on retrouve le toucan. Hondius ayant lui-même fabriqué ce globe21, on comprend que le toucan, si prisé dans son entourage, l’ait lui aussi marqué, au point qu’il le représente quelques années plus tard sur une de ses cartes les plus ambitieuses, comme pendant au perroquet, les deux oiseaux servant d’emblème au Nouveau Monde.

 D’ingénieux autochtones

Bry, Théodore de, [Grands voyages : Americae. IXe partie], Francofurti : Excudebat Matthoeus Beckerus, 1602, p. 22

Les scènes d’Amérindiens dans le carton au bas de la carte sont tirées d’une planche du Voyage au Brésil (1592) du huguenot Théodore de Bry dont Hondius a réorganisé les éléments22. Elles reconstituent de droite à gauche les trois phases de préparation rituelle  d’une boisson alcoolisée: la mastication par les femmes, la cuisson et la fermentation, puis les libations qui s’en suivent23. L’ensemble des commentateurs de la gravure d’origine se rejoignent sur la ressemblance entre ces Tupinambas et d’anciens païens, l’Antiquité européenne servant de point de référence pour appréhender l’étrangeté fondamentale des autochtones. Leur nudité, notamment, fascine les explorateurs à bien des égards24.

La barque flottant sur les côtes orientales de l’Amérique du Nord est un autre emprunt à de Bry, tiré cette fois du Voyage en Virginie (1590). Quant au canoé situé au Sud du continent, il est tiré d’une gravure du huguenot intitulée Hollandi in Freto Magellanico25. Les deux embarcations ont en commun de témoigner d’un savoir-faire qui semble avoir fait forte impression sur Hondius. En effet, selon de Bry26, les Amérindiens de Virginie emploient une méthode ingénieuse pour la construction de leurs barques. Ne disposant pas d’outils métalliques, ils raclent l’écorce d’un tronc d’arbre à l’aide de coquillages puis le creusent en y allumant un feu soigneusement contrôlé27. « Construit avec du feu » écrit Hondius dans la légende associée au canoé, « le feu exulte », insiste-t-il sous la barque. Il est particulièrement intéressant ici de constater la sélection effectuée par Hondius parmi les gravures de de Bry. Alors que les œuvres du Français abondent en scènes de guerre, torture, cannibalisme et autres atrocités, le Flamand a choisi de reproduire une minorité d’illustrations documentant un artisanat proprement amérindien. Il est tentant de voir dans ce choix la reconnaissance d’une industrie originale, jusqu’alors inconnue, par un graveur et cartographe se considérant lui-même, avant tout, comme un compétent et minutieux artisan.

 Des monstres en voie d’extinction

Les poissons volants, également tirés de de Bry28, côtoient dans les eaux des créatures encore plus étonnantes : des monstres marins. Hondius est un des derniers grands cartographes à en représenter. Force est de constater que ce ne sont pas les ornements pour lesquels il a cherché à atteindre le plus haut degré de finition29. Il semble se conformer à l’usage du temps sans grande conviction. De manière générale, dans son atlas, Hondius fait preuve d’un esprit incrédule. Lorsqu’il puise dans une relation de voyage une anecdote de l’ordre du fantastique, il s’empresse systématiquement d’en mettre en doute la véracité30. Il n’en est pas moins un homme de la Renaissance, certes orienté vers la science, mais dont la vision du monde animal s’opère encore à travers le prisme du bestiaire médiéval31. La perplexité suscitée par la représentation des baleines sur les cartes anciennes, reconnaissables uniquement à leur gigantisme et à leur souffle, n’est pas un sentiment nouveau. En 1551, le naturaliste français Pierre Bellon déplore déjà « qu’on ait grandement abusé en peignant les poissons sur les cartes, & que l’ignorance des hommes soient cause que plusieurs monstres de mer aient été faussement portraits sans jugement »32. À la défense des cartographes, on pourrait arguer que la baleine vit presque complètement immergée, qu’elle ne prend pas la pause et qu’il est impossible d’en capturer un spécimen vivant. Échouée ou tuée, elle est méconnaissable par sa posture et rapidement déformée par sa décomposition. Cependant, l’aspect chimérique des cétacés sur les cartes n’est pas tant dû à un manque de connaissance du sujet qu’à un phénomène qui relève de la convention artistique.

Il existe plusieurs cartes anciennes ornées de baleines d’un grand réalisme33. Celles de Champlain, dont Hondius est contemporain, sont relativement fidèles. Il les dessine comme les créatures familières qu’elles sont au navigateur chevronné. Mais il s’agit là d’exceptions. Depuis le Xe siècle, au moins, des monstres diversement fantaisistes figurent sur les cartes marines34. Spécialiste de la question, Chet Van Duzer examine plusieurs théories sur cette présence fabuleuse. Une des plus séduisantes soutient que, tout comme la carte dévoile un territoire inconnu, la représentation d’êtres surnaturels offre à l’observateur une vue sur des merveilles de la Création habituellement dissimulée dans les profondeurs océanes35. Cette fonction de révélateur des merveilles du monde atteint son apogée en 1539 dans la Carta Marina du Suédois Olaus Magnus, dont les nombreux monstres, non seulement représentés avec soin mais également décrits textuellement, tels que, par exemple, le rhinocéros de mer, l’arbre à canards ou le kraken, sont la source d’inspiration principale des ornements animaliers de Gérard Mercator. Sur son globe de 1541, au-dessus du cartouche, Mercator copie de Magnus cette même créature chevaline qu’on peut contempler dans une version dépouillée sur la présente carte de Hondius, nageant au large du Pérou. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s’agit de la représentation conventionnelle à l’époque du cachalot36, auquel la mâchoire et les dents ont peut-être valu ce portrait équin37. Hondius l’accompagne d’une baleine à la Magnus dans l’Atlantique Sud ainsi que d’un autre cétacé plus naturaliste en plein Pacifique. Ces créatures fantastiques se raréfieront au point de s’éteindre presque complètement au crépuscule du XVIIe, en une fin de Crétacé cartographique.

Un kayakiste adroit

Settle, Dionyse, De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica, ex gallico sermone in latinum translata per D. Joan. Tho. Freigium, p. 124-125

Le personnage manœuvrant un kayak entre Terre-Neuve et l’Irlande est un Groenlandais. Sous l’image, Hondius a introduit une légende dans laquelle il précise que, sur ce type d’embarcation, l’homme ne rame que d’une seule main, ce qui lui permet de lancer son curieux trident sur les oiseaux de l’autre. Le cartographe a à peine esquissé la cible du chasseur qu’il serait difficile d’identifier comme un oiseau sans la légende et l’original de cette scène de chasse. Ce dernier se trouve dans De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica de Dionyse Settle38, un ouvrage consacré aux expéditions de Frobisher paru en anglais en 1577 et dont BAnQ possède une édition latine datée de 1580. Les récits de voyage sont une source d’information géographique de premier ordre pour les cartographes de cabinet. L’exemple de ce Groenlandais confirme qu’ils peuvent également fournir des modèles d’illustrations pittoresques et instructives pour les ornements. Bien que l’atlas mentionne que les habitants du pays soient « pour la plupart Chrestiens »39, Hondius a choisi de représenter un Inuit, peuple dont il dépeint l’apparence et les mœurs sans le nommer. Son intérêt pour l’artisanat autochtone se manifeste à nouveau à propos des kayaks, dont l’auteur n’emploie pas le nom non plus mais qu’il juge pertinent de décrire comme de « petits Essquifs faicts de cuirs de bestes qui ont la peau espesse, lesquels ne craignent l’agitation de Mer ni le heurtement des Rochers »40 et dans lesquels « un homme seul peut se seoir »41.

Un navire venu d’Orient

 Ayant séjourné en Angleterre de 1584 à 1593, Jodocus Hondius a navigué à au moins deux reprises dans sa vie mais certainement guère plus. Son œuvre, en revanche, témoigne d’une passion pour l’aventure maritime. Londonien puis Amstellodamois, il a eu maintes fois l’occasion de contempler des bateaux et se plait à en représenter dans ses travaux. Sur sa carte intitulée Vera totius expeditionis nauticæ: descriptio D. Franc. Draci (vers 1595) dont un superbe exemplaire coloré est conservé à la Library of Congress42, il consacre le carton central au Golden Hind, le célèbre galion de Francis Drake. Peu de vaisseaux ont connu une notoriété suffisante pour être immortalisés sur des cartes géographiques43. Les bateaux y apparaissent généralement de manière générique. C’est le cas sur America où ces cinq petits galions aux voiles gonflées faisant route dans des directions différentes rappellent aux amateurs d’atlas que les océans sont parcourus par d’audacieux explorateurs qui reviendront en Europe porteurs d’informations nouvelles.

Si, sur America, Hondius modèle ses galions sur les canons en vigueur en son temps, il s’est autorisé une forte touche d’originalité avec la mystérieuse embarcation mouillant près de l’entrée du Détroit d’Anian. La légende latine de cette illustration spécifie qu’il s’agit d’un « navire de guerre tissé de bois de roseau, en provenance du Japon, qui jette l’ancre ». Ce type de bateau exotique sert plus souvent d’ornement aux cartes de l’archipel nippon et est rarement exécuté avec un tel niveau de détail : on distingue l’entrelacs de roseaux sur la coque, les motifs sur la voile ainsi que quelques marins s’activant sur le pont. Hondius a équilibré la disposition de ses illustrations en gravant un sujet qui avait sa faveur, un navire, dont l’origine orientale opère comme une réminiscence : au-delà de l’Amérique, par-delà l’océan, se trouve l’Asie, si secrète et désirable. De nombreux cartographes situent alors le Japon (souvent appelé « Cipango », terme chinois transcrit par Marco Polo) à proximité de la côte Ouest de l’Amérique. À l’avant-poste de cette Asie tant convoitée. En 1634, croyant à l’existence d’une « mer de l’Ouest », Jean Guérard sur sa Carte universelle hydrographique, va jusqu’à écrire à propos de la baie d’Hudson : « On croit qu’il y a passage de là au Japon »44.

Un pas de plus vers la science

 S’agissant des données proprement géographiques, Jodocus Hondius est un habile compilateur. En bon cartographe de cabinet, il s’appuie sur des sources riches et variées au sein desquelles il opère une sélection de l’information en vertu de ce qui lui apparait le plus digne de foi. Le choix de ses ornements semble résulter du même principe. Hondius se documente solidement ; il reproduit et n’invente pas. Les illustrations dont il embellit ses cartes témoignent du rationalisme en marche à l’aube du siècle de Descartes et Newton. L’ingéniosité humaine est mise en valeur, les animaux sont représentés avec naturel. Quant aux monstres marins, issus d’une tradition qui commence à s’épuiser, ils perdent l’outrance qui les caractérisait chez Magnus ou Mercator ; ils s’estompent du décor, ne conservant plus qu’une fonction symbolique. Hondius ne s’enchante pas de contes fantastiques, il trouve dans le monde tel qu’il se dévoile à ses yeux de savant matière à émerveillement.  

Avis à tous les amateurs de cartes anciennes:  le 13 septembre prochain, Cartographier la Nouvelle-France au XVIIe siècle, une des visites-conférences de la série Mémoire de papier, vous permettra d’admirer plusieurs cartes et d’en apprendre plus sur le contexte de leur création. 

La rencontre sera suivie d’une visite de l’édifice BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie , qui abrite non seulement un exemplaire de presque tout ce qui a été publié au Québec à travers le temps, mais une impressionnante collection de cartes géographiques et d’atlas portant sur le territoire québécois depuis la Nouvelle-France jusqu’à nos jours.

 

1. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183-184

2. Préface à Mercator, Gerardus, Atlas or a geographicke description of the world, p. VIII

3. Woodward, David, et al., The history of cartography, Vol. 3 part. 2, p. 1313

4. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

5. Ibid.

6. Au sujet de Septentrionalium terrarum desciptio de Gérard Mercator, voir Palomino, Jean-François, Le point de vue fascinant de Mercator in À rayons ouverts, n. 93 automne 2013, p. 32-33

7. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

8. Au sujet des toponymes sur les cartes de la Nouvelle-France avant Champlain, voir Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, en particulier p. 1, 4, 46 et 48

9. Burden, Philip D., The mapping of North America : list of printed maps, 1511-1670, p. 183

10. George, Wilma B., Animals and maps

11. Notons que ce texte a été augmenté par Petrus Montanus du vivant de Hondius. Si le propos a certainement été validé par ce dernier, les articles n’étant pas signés on ne peut en distinguer les contributeurs.

12. Par exemple : Mercator, Gerardus, L’atlas de Gerard Marcator : de nouveau reveu, toutes les cartes corrigez et en outre augm. d’un appendix par Josse Hondius, p. 664. Les mentions de la faune se raréfient dans l’édition abrégée.

13. Notons que la couleur est ici un ajout très postérieur à la production de la carte destiné à en augmenter la valeur marchande. Sur l’exemplaire de BAnQ, le perroquet est rose ; sur d’autres exemplaires examinés, il est rouge, vert ou de plusieurs couleurs. En outre, la représentation des animaux sur les cartes est souvent peu fidèle au sujet. Il n’est pas étonnant que ce perroquet ressemble à une perruche.

14. Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 57 et 60

15. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 114 et 216

16. Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 57 et 60

17. Thevet, André, Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée Amerique & de plusieurs terres & isles decouvertes de notre temps, 1558, p. 91

18. Ibid.

19. Hockey, Thomas, et al., The biographical encyclopedia of astronomers, p. 911

20. Woodward, David, et al., The history of cartography, Vol. 3 part. 2, p. 1363

21. Kanas, Nick, Star maps: history, artistry, and cartography, p. 231

22. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 119

23. Ibid. p. 221

24. Sur la nudité des Amérindiens, voir Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, p. 61

25. Bry, Théodore de, [Grands voyages : Americae. IXe partie], p. XXII

26. Qui se base sur le témoignage de Thomas Harriot, A Briefe and True Report of the Newfoundland of Virginia, 1588

27. Bry, Théodore de, Le théâtre du Nouveau Monde : les grands voyages de Théodore de Bry présenté par Marc Bouyer et Jean-Pierre Duviols, p. 143-144

28. Ibid. p. 203

29. La bête qui ressemble à un requin-marteau, au large de la Californie, est tout juste ébauchée.

30. Par exemple au sujet de la présence de licornes (probablement des narvals) au Groenland : Mercator, Gerard, Atlas, ou représentation du monde universel et des parties d’icelui, faicte en tables et descriptions très amples et exactes, divisé en deux tomes, vol. 1,  p. 73

31. Sur l’influence du bestiaire, voir Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, p. 31 et s.

32. Belon, Pierre, L’histoire naturelle des estranges poissons marins, avec la vraie peincture et description du daulphin, et de plusieurs autres de son espèce, p. 16

33. Par exemple, la Carte marine de l’océan Atlantique Nord-Est, de la mer Méditerranée, de la mer Noire, de la mer Rouge, d’une partie de la mer Caspienne, du golfe Persique et de la mer Baltique (1413) de Mecia de Viladestes ou la Mar del Sur de Hessel Gerritsz (1622)

34. Notons que la majorité des cartes est exempte de ces monstres.

35. Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, p. 12

36. Nigg, Joseph, Sea monsters : a voyage around the world’s most beguiling map, p. 70

37. Notons que la confusion est d’autant plus grande que Mercator assimile le cachalot à l’hippopotame.

38. Settle, Dionyse, De Martini Forbisseri angli navigatione in regiones occidentis et septentrionis narratio historica, ex gallico sermone in latinum translata per D. Joan. Tho. Freigium, p. 124-125

39. Mercator, Gerard, Atlas, ou représentation du monde universel et des parties d’icelui, faicte en tables et descriptions très amples et exactes, divisé en deux tomes, vol. 1, p. 73

40. Ibid.

41. Ibid. p. 76

42. Hondius, Jodocus, Vera totius expeditionis nauticæ : descriptio D. Franc. Draci, [ca. 1595]

43. Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, p. 46

44. Guérard, Jean, Carte universelle hydrographique, 1634 

 

Sources

Collections patrimoniales de BAnQ

Autres sources consultées


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Affiches et tourisme : une alliance historique

17 août 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

Danielle Léger , bibliothécaire,
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales 

Indices visibles d’un espace sillonné par les touristes depuis le premier quart du XIXe siècle, les affiches touristiques font la part belle au territoire québécois. Parmi les colporteurs de destinations radieuses qui ont publié des affiches, trois groupes se profilent : le gouvernement du Québec, les instances locales et régionales (notamment les municipalités) et les entreprises privées actives dans ce secteur (en particulier les compagnies de transport).

Les affiches touristiques : créatrices d’images de marque

Au-delà d’un travail d’information auprès du consommateur, tous ces acteurs touristiques sont engagés dans la fabrication d’une image de marque qui trouve écho dans divers imprimés et médias.

Le sémiologue français Pierre Fresnault-Deruelle associe l’affiche publicitaire à un écran de cinéma. Un écran de papier où sont projetés mirages, fantasmes et désirs avec l’effet de «tirer la vie quotidienne – moyennant l’achat de quelque nouveauté – à la hauteur des rêves».

Qu’il soit nomade d’agrément ou adepte de la villégiature, le touriste collectionne volontiers les lieux, les spectacles et les images : ces destinations, ces expériences, ces images habitent l’affiche touristique illustrée. Bien souvent, elle évoque et exalte le paysage, naturel ou construit, convoque des pans de territoires, leur fabrique une atmosphère, souvent riante et idéalisée, parfois pittoresque ou spectaculaire. Jouant sur l’envie du voyage et les désirs d’ailleurs, images et mots sont ici promesses de bonheur.

Outre les grands panneaux publicitaires des dernières décennies, ces invitations au voyage sont rarement placardées dans l’espace urbain. On les diffuse dans des circuits plus confidentiels, mais bien ciblés : agences de voyages, bureaux d’information touristique, comptoirs de service des compagnies de transport, foires promotionnelles. Là exactement où leur pouvoir de persuasion peut faire naître un désir de départ et susciter une vente. Elles se distinguent aussi par une aire de distribution qui englobe souvent le marché extérieur, principalement ontarien, étasunien et européen.

Stratégies visuelles

On trouve dans les affiches touristiques québécoises relativement peu de mots d’ordre ou de slogans. En revanche, à travers leurs formes enjouées, on peut déceler au moins cinq stratégies visuelles. « Tant de choses à voir et à visiter ! » affirme la mosaïque d’images, tablant sur l’abondance, tant dans les productions de l’époque victorienne que dans les collages visuels produits pour les affiches d’Expo 67. Autre procédé en usage, le recours aux images cartographiques prend plusieurs formes : silhouette du Québec érigée en symbole, intégration dans une mosaïque, mise en scène dans une représentation réaliste, « affiche cartographique » offrant une vue aérienne détaillée des pistes de ski du Mont-Tremblant.

Aux contemplatifs et amateurs de paysages mémorables, la représentation d’un site emblématique propose des vues, généralement panoramiques, souvent ouvertes sur le fleuve Saint-Laurent, axe névralgique et historique du tourisme au Québec. Variation spécialisée du genre précédent, particulièrement usité dans les années 1920-1950 pendant la montée en flèche du tourisme de masse motorisé, le paysage synthétique est pour sa part recomposé, condensé et recolorié pour accueillir diverses icônes propres aux vacances (route, automobile, paquebot) et à la destination (fleuve, village, clocher, croix de chemin, four à pain, paysan, charrette, etc.).

Enfin, tout un pan de la production d’affiches touristiques représente des environnements génériques, déterritorialisés, misant sur un cadrage serré de touristes en action (ski, chasse, pêche, randonnée), donc sur l’effet d’identification, avec un message subliminal du type : « Et si vous étiez cette jeune femme enjouée à bord du téléphérique? »

Un déclin inexorable?

Depuis les années 1960, le « tout-photo » a pris le relais de l’illustration dans les campagnes de promotion touristique, affiches comprises. Tout repose désormais sur l’art du photographe qui saisit le bon moment, qui fait chanter la lumière, et parfois sur celui des publicitaires qui amplifient le visuel à coup de slogans ou de messages percutants.

Avec la concurrence de nouveaux médias publicitaires (clips télévisés, puis diffusion Web), les images et messages autrefois portés par les affiches se dématérialisent et se transforment. Les productions imprimées classiques se résument aujourd’hui au catalogue du voyagiste, au guide régional truffé de photographies et de publicités, au dépliant qu’on glisse dans son sac. Média publicitaire en perte de vitesse, l’affiche imprimée se trouve à l’occasion une nouvelle vocation au rayon du poster photographique, plus réaliste qu’auparavant, mais sans négliger sa vocation de valorisation du territoire, ni tout à fait sa propension à le magnifier.

Article publié à l’origine dans le numéro 96 d’À rayons ouverts.


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Les dossiers d’artistes : une ressource documentaire méconnue

3 août 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Saviez-vous qu’il était possible de consulter des dossiers documentaires sur plus de 1000 artistes québécois, en plus d’environ 150 dossiers portant sur des institutions culturelles québécoises? Cette collection bien particulière, conservée à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, constitue une véritable mine d’or d’informations au sujet des artistes représentés dans les collections de livres d’artistes, d’estampes et de reliures d’art.

Qu’est-ce qu’un dossier d’artiste?

Photo: Catherine Ratelle-Montemiglio

Un « dossier d’artiste » contient des documents de nature diverse qui ont été rassemblés et conservés au fil des ans, offrant ainsi un portrait de la carrière d’un artiste. Par exemple, il est souvent possible d’y trouver des curriculum vitae, des biographies, des cartons d’expositions auxquelles l’artiste a participé, des coupures de presse, des photocopies d’articles et autres documents éphémères. Ces divers types de documents ont été conservés avec soin par les bibliothécaires des collections spéciales, afin de documenter les œuvres de la collection et de servir de sources de référence pour leurs projets de recherche. Maintenant, le fruit de ce travail est mis à la disposition du public!

Le détail de ce qui se trouve dans ces dossiers étant rarement consigné, il s’agit chaque fois d’une découverte, d’une chasse au trésor. Pour les chercheurs, ils offrent une prise de vue inédite sur le parcours d’un artiste, qui permet de voir les tendances et l’évolution du champ de l’art.

Comment les repérer?

Pour l’instant, les dossiers d’artistes et d’institutions ne sont pas repérables directement dans le catalogue de BAnQ. Toutefois, nous participons depuis un an à la banque de données Artistes au Canada, où il est possible de repérer la majorité des dossiers d’artistes que nous avons. Pour ce qui est des institutions culturelles, il suffit de s’adresser aux bibliothécaires des collections spéciales afin de savoir si nous détenons un dossier.

Comment les consulter? 

Nos dossiers sont présentement conservés à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie et sont disponibles pour consultation sur place uniquement. Il suffit tout simplement de se présenter en salle de consultation et de fournir la liste des dossiers que vous souhaitez explorer au personnel. Jusqu’à cinq dossiers peuvent être consultés simultanément. La salle de consultation est ouverte du mardi au vendredi, de 9 h à 17 h.

Vous avez des questions sur cette collection? Contactez nos bibliothécaires des collections spéciales!


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Livres d’artistes : le livre comme espace de création

5 juillet 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Élise Lassonde, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

En cette époque où le numérique est omniprésent, le livre se passe de plus en plus souvent du papier. Cela n’a pas diminué pour autant l’attrait pour l’objet physique, sans cesse renouvelé. Se réclamant de toutes les libertés, les artistes occupent le territoire livresque en exploitant l’ensemble des possibilités qui leur sont offertes : méthodes traditionnelles ou anticonformisme technique. Voici quelques réflexions sur la pluralité des approches que l’on retrouve dans la collection de livres d’artistes de la Bibliothèque nationale.

Dialogue entre gravure et Poésie

Ainsi fait / Bougie, Pierre-Louis, Montréal, 2014.

La page est un lieu physique concret et le livre, un volume dans l’espace. Dans le cadre d’une pratique contemporaine en phase avec la tradition bibliophilique, l’éditeur-artiste devient l’architecte d’un lieu de rencontre entre la poésie et l’estampe.  Louis-Pierre Bougie contribue depuis trois décennies à cette approche du livre d’artiste, comme dans son titre Ainsi fait paru en 2013. Imprimées par Paule Mainguy, les 17 gravures sur cuivre denses et vibrantes de Bougie qui s’y trouvent sont peuplées d’une ronde de silhouettes humaines et végétales. Elles se posent en regard du texte poétique signé par François-Xavier Marange, ami et compagnon d’atelier aujourd’hui disparu. La mise en page a été confiée au typographe Martin Dufour qui, avec ses caractères de plomb, a créé une dentelle noire et généreusement nimbée de blanc offrant un souffle aux strophes. L’entièreté de l’œuvre poétique est reprise dans son ensemble en fin de volume, ce qui permet de l’apprécier en deux temps, selon deux rythmes.

Un grand livre d’images

À l’opposé du spectre du livre d’artiste, les zines sont des publications alternatives dont la facture est généralement modeste. Certains titres où l’image occupe la place principale obligent à prendre en compte cette production dans l’étude du livre d’artiste. Il en va de même lorsque l’intérêt réside dans l’interaction entre les images et le texte. Plusieurs créateurs contribuent au décloisonnement de ce champ artistique en produisant en parallèle des zines d’un raffinement remarquable et des livres d’artistes empruntant aux codes d’une certaine marge.

Dans son atelier de microédition Mille Putois, Simon Bossé imprime en sérigraphie livres et affiches, pour d’autres et pour lui-même. L’Atlas sérigraphique de Montréal est en quelque sorte un zine à grand déploiement, édité par Mille Putois en 2013 et réunissant une quinzaine d’artistes sérigraphes. Chacun d’eux a été invité à concevoir et à imprimer une planche recto verso. Ces planches ont ensuite été pliées pour créer autant de feuillets doubles rassemblés par une reliure de Marc Desjardins. Ce livre sans texte, ou presque, est à mi-chemin entre l’expérience enfantine de feuilleter un livre d’images et celle de tenir dans ses mains toute une exposition. L’ordre des pages imposé par la reliure lie chacune des contributions. C’est au lecteur qu’il revient d’articuler cette séquence d’œuvres imprimées qui offre un portrait de contemporains, de collaborateurs et d’amis gravitant au sein d’une nébuleuse créative ayant la métropole pour épicentre.

Jeux de mots

Dans Chevalladar (2005), Julie Doucet livre un contenu singulier : une réplique en sérigraphie de son journal intime écrit de janvier à avril 2005. Cette forme familière met toutefois le lecteur à l’épreuve. Au fil des pages se glisse progressivement un vocabulaire confondant qui s’emmêle au français du récit quotidien jusqu’à créer un charabia incompréhensible. Si les phrases demeurent en apparence correctes sur le plan syntaxique, leur sens échappe toutefois à la compréhension.

En complément, Doucet propose Autrinisme de règlohnette – Grandamme (2005), un dictionnaire qui recense les 658 termes forgés par l’artiste. S’ouvrant sur des citations de Gœthe (Mehr licht) et Hippocrate (Ars longa, vita brevis), cet outil permet de faire la lumière sur le premier titre, mais pas sans un travail considérable. Chevalladar présente un second niveau de pudeur : les pages du journal n’ont pas été coupées. L’accès à une portion des cahiers demeure difficile, voire impossible. Le lecteur ira-t-il jusqu’à altérer l’œuvre pour assouvir sa curiosité? Ce livre invite à une réflexion sur l’effort nécessaire au processus de la lecture, à la compréhension d’une langue et, par extension, de l’art. Poursuite du travail sur la langue, une nouvelle édition du dictionnaire a été publiée en 2012 et offre les équivalents règlohnette-français et français-règlohnette, de quoi procéder au thème et à la version!

Formes anciennes, formes neuves

En 2010, Jean-François Proulx et Marc-Antoine K. Phaneuf proposaient un livre surprenant : le Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne. L’ouvrage est constitué de 80 diapositives contenues dans un petit boîtier noir recouvert d’un feuillet. Véhicules plus fréquemment associés aux images, les diapositives ne proposent ici que du texte. Les courts énoncés, qui provoquent rire, étonnement ou dégoût, sont d’une vraisemblance ambiguë. En cette ère de fausses nouvelles, cette œuvre invite à réfléchir sur la validité des sources. Ces informations ont-elles été grappillées sur les médias sociaux, dans la rue ou dans le métro ou inventées de toutes pièces?

En plus d’accentuer l’ironie du commentaire sur les médias contemporains, le recours à un support anachronique détermine les dynamiques de lectures possibles. Les diapositives peuvent être consultées pour soi, à l’unité, ou rassemblées dans un carrousel et projetées au mur, permettant une lecture à plusieurs.

La plupart des livres pourraient passer du papier à l’écran sans trop de heurts. De par leur forme et leur fond, les livres d’artistes, eux, réservent un rôle fondamental à leur lecteur, qui s’approprie une partie du sens par la manipulation, et invitent celui-ci successivement à la contemplation, au jeu ou au spectacle.

Article publié à l’origine dans le numéro 93 d’À rayons ouverts.


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Les guides de voyage au fil du temps

22 juin 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

L’homme a toujours aimé décrire ses voyages afin de partager avec ses semblables ses coups de cœur et ses mésaventures. La quantité de récits de voyage qu’on retrouve dans nos collections l’atteste bien. Mais certains auteurs s’attachent aussi, dès le Moyen Âge, à fournir des itinéraires précis pour guider ceux qui voudraient les suivre sur les chemins étrangers, c’est la naissance des guides touristiques ou guides de voyage.

Les guides de voyage « modernes »

Montreal illustrated, or, The stranger’s guide to Montreal : a complete hand-book… / Montreal :C.R. Chilsholm & bros.,1875.

Les guides de voyage n’acquièrent cependant leurs caractéristiques modernes qu’au tournant du XIXe siècle, alors que se généralise la tradition du « Grand Tour », ce tour d’Europe que les riches Anglais ont l’habitude d’effectuer après avoir terminé leurs études. L’apparition du chemin de fer rend les déplacements beaucoup plus aisés et balise les parcours touristiques de voyageurs toujours plus nombreux.

Portatifs, illustrés, dotés de cartes géographiques, les guides de voyage, autrefois attachés à décrire exclusivement des sites touristiques, doivent désormais fournir des renseignements pratiques et exacts sur le transport, l’hébergement et la restauration, notamment. Ces données changeantes exigent des mises à jour régulières; les guides Murray, Baedeker et Joanne, les plus populaires, font l’objet de fréquentes révisions et rééditions au XIXe siècle. Au Canada, le Hunter’s Panoramic Guide from Niagara Falls to Quebec est bien connu.

La démocratisation du voyage

Voyez Quebec d’abord = See Quebec first / Québec (Province). Bureau provincial du tourisme, [entre 1927 et 1932].

Dans le deuxième quart du XXe siècle, le voyage, auparavant l’apanage des plus nantis, commence à se démocratiser, entre autres avec l’introduction des vacances payées et la multiplication des automobiles, devenues accessibles aux classes moyennes. Les guides reflètent cette réalité en proposant des hôtels et des restaurants abordables et en ajoutant à leurs circuits touristiques traditionnels, qui longent les voies ferrées, de nouveaux itinéraires routiers. La compagnie de pneumatiques Michelin conçoit son propre guide et en fait un outil promotionnel; celui-ci signale notamment les garages ponctuant les routes.

Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les guides touristiques s’attardent à la description des monuments historiques, des paysages pittoresques et de tout site qui «mérite d’être vu », mais ils s’intéressent peu aux conditions de vie et à la culture des populations des pays décrits. L’Américain Eugene Fodor tente de combler ce vide dans ses guides, publiés dès 1936. Son compatriote Arthur Frommer rédige à la fin des années 1950 un guide destiné à permettre aux touristes désargentés de visiter l’Europe avec un budget de 5 $ par jour. Selon lui, cette manière de voyager offre au visiteur – qui doit vivre « chez l’habitant » et manger dans les petites cantines – la chance de s’imprégner de l’âme des « gens du coin ». Le voyage devient une occasion de rencontres, d’ouverture aux autres.

La génération hippie, fascinée par l’Orient et éprise de liberté, appelle une autre adaptation des guides touristiques. On fait le tour du monde à pied. Le Guide du routard, apparu dans les années 1970, se veut insolent, engagé, humaniste et humoristique. Tout le monde voyage désormais, d’autant plus que l’avion raccourcit les distances.

Diversification et spécialisation des guides de voyage

Laurentides (nord de Montréal), Gatineau, Outaouais… / Québec (Province). Direction générale du tourisme, 1966.

Depuis les années 1980, on assiste à une multiplication des formats, des formules et des factures des guides, qui vont du livre de poche sur papier journal à l’ouvrage richement illustré, du répertoire de renseignements pratiques à l’album thématique. Les guides québécois Ulysse sont nés dans cette mouvance. Le Web contribue depuis peu à révolutionner le monde des guides touristiques. Voyager virtuellement est devenu possible et les grands éditeurs de guides doivent maintenant proposer de l’information récente et des services en ligne. Ils ne peuvent plus se contenter d’offrir au touriste une simple version imprimée annuelle.

En suivant l’évolution du guide de voyage dans le temps, c’est, d’une certaine façon, l’histoire de notre société et de nos mentalités que nous découvrons.  Bonnes vacances!

Article publié à l’origine dans le numéro 82 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Diffusion

Reconstituer l’histoire du Québec grâce aux documents d’époque

15 juin 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Lithographic Views of Military Operations in Canada under His Excellency Sir John Colborne, Londres, A. Flint, 1840

Fondation de Québec, rébellions des Patriotes de 1837-1838, Crise de la conscription de 1917, droit de vote des femmes au Québec en 1940… Ces événements marquants de l’histoire du Québec prennent une nouvelle saveur lorsqu’on parcourt les livres, les gravures, les cartes géographiques, les feuilles volantes, les articles de journaux et les rapports produits au moment où ils se sont déroulés. C’est notamment grâce à ces documents d’époque conservés au fil du temps par des institutions comme BAnQ que nous pouvons aujourd’hui reconstituer la passionnante histoire de notre coin de pays.

Les historiens et autres chercheurs ont le privilège d’explorer ces sources anciennes dites sources primaires; ils publient le fruit de leurs recherches pour le plus grand plaisir d’un public curieux de son histoire. Ce dernier ignore cependant les mille pièges que les historiens doivent éviter afin de décoder adéquatement les documents qu’ils parcourent dans le but de relater de manière objective les événements historiques.

 

Déchiffrer les documents d’époque

« Abitation de Québec », gravure dans Samuel de Champlain, Les Voyages du sieur de Champlain, Paris, chez Jean Berjon, 1613, p. 187.

Ainsi, l’usage d’un français aujourd’hui dépassé dans les écrits du temps de Samuel de Champlain de même que les nombreuses abréviations héritées de la copie de manuscrits médiévaux reproduites dans les premiers imprimés constituent déjà un défi pour comprendre les textes. L’intention du créateur d’un texte ancien ou d’une gravure ainsi que son allégeance politique, par exemple, influencent grandement le message véhiculé. L’historien circonspect se doit de lire entre les lignes. La plupart du temps, déchiffrer des documents anciens ne demande pas que de bons yeux; il faut également posséder une connaissance approfondie de la période couverte et de ses acteurs. Il faut savoir confronter diverses sources si on veut espérer s’approcher de la vérité… si toutefois celle-ci existe…

 

Le 21 juin prochain : une visite-conférence

Dans le cadre de la série Mémoires de papier organisée pour souligner les 50 ans de la Bibliothèque nationale du Québec, BAnQ offre au grand public une occasion unique de décoder une vingtaine de sources anciennes en compagnie d’une bibliothécaire et historienne. Venez découvrir ou redécouvrir les éditions originales des Voyages du sieur de Champlain (1613 et 1619) et de L’Histoire du Canada du frère récollet Gabriel Sagard (1636), qui relatent les premiers temps de la fondation de Québec. Revivez un événement meurtrier grâce aux déclarations sous serment des témoins de l’assaut de l’armée lors de l’émeute de 1832 à Montréal. Installez-vous aux premières loges des rébellions de 1837-1838 en parcourant les feuilles volantes publiées par les Patriotes et les Loyaux ainsi que les images croquées sur le vif par un capitaine de l’armée britannique des batailles de Saint-Charles et de Saint-Eustache. Fredonnez les chansons anti-conscription écrites en 1917 dans la foulée de la Loi sur le service militaire obligeant les jeunes hommes à s’enrôler pour participer aux combats européens de la Première Guerre mondiale. Et suivez les débats éclairants — étonnants? — des députés de l’Assemblée législative du Québec, qui reportent, chaque année pendant 13 ans, la deuxième lecture du projet de loi octroyant le droit de vote aux femmes…

4,000 piastres de recompense!, feuille volante, Québec, John Charlton Fisher & William Kemble, 1837.

Amateurs d’histoire et de documents anciens, réservez votre place! C’est un rendez-vous, le jeudi 21 juin de 18 h à 19 h 30 à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

La rencontre sera suivie d’une visite de l’édifice, qui abrite un exemplaire de presque tout ce qui a été publié au Québec à travers le temps.

Address of the Sons of Liberty of Montreal, to the Young Men of the North American Colonies, feuille volante, Montréal, s. é., 1837.


Catégorie(s) : Diffusion, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale

Henry Wolsey Bayfield : le vieux loup de mer du Saint-Laurent

7 juin 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

L’Amiral Bayfield, 1795- 1885, A.D. Beaulieu – [vers 1870]

En 1817, après une brève formation en cartographie accomplie sur le tas, le jeune lieutenant Henry Wolsey Bayfield est chargé des levés du lac Érié par le service hydrographique de la marine royale britannique.  L’Hydrographic Office of the Admiralty produit des cartes destinées à aider les marins à naviguer sur toutes les eaux de la planète. Ces cartes décrivent avec une précision croissante les reliefs côtiers et la profondeur des eaux, localisent les îles, récifs, balises, ports et phares. Désormais amiral, Bayfield ne se retirera du service actif qu’en 1856, après avoir méticuleusement cartographié les Grands Lacs, le Saint-Laurent et les côtes des provinces maritimes. En plus de cette entreprise considérable, on lui doit un guide de navigation sur le Saint-Laurent, The St. Lawrence Pilot. Si des relevés hydrographiques du fleuve et du golfe ont été effectués et transcrits sur des cartes antérieures, Bayfield en déplore les lacunes qui causent de nombreuses erreurs de pilotage, parfois fatales.

Les périls du Saint-Laurent

En effet, le Saint-Laurent est un cimetière marin : le Centre national des naufrages répertorie plusieurs milliers de drames ayant eu lieu sur le fleuve et dans le golfe depuis le Elizabeth and Mary de l’amiral Phips, en route pour conquérir Québec, en 1690. Citons également la flotte de l’amiral Walker, elle aussi constituée en vue de conquérir la Nouvelle-France, qui se brise sur les récifs de l’Île aux Œufs lors d’une tempête en 1711, le désastre se soldant par la mort de 900 hommes. Si le golfe emporte plus volontiers les marins anglais, moins bien informés sur ses menaces, il n’en prélève pas moins son tribut chez les Français aussi, notamment lors du naufrage du Corossol en 1693.

Féru d’histoire, Bayfield n’ignore rien de ces évènements malheureux. Lorsqu’il décrit les paysages du Saint-Laurent, il est hanté par les dangers du fleuve, comme dans ce passage du St. Lawrence Pilot au sujet des Îles de la Madeleine, traduit par Faucher de Saint-Maurice :

« Par les jours de gros temps, lorsque le vent d’Est fouette et fait rage, le paysage change. Alors les pics isolés des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture de brisants qui masquent presqu’entièrement les bancs de sables et les lagunes. Gare à vous matelots ! N’approchez pas alors impunément de la Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés avant d’avoir pu même éventer le danger. »

Promenades dans le golfe Saint-Laurent p. 179

L’amiral Bayfield, guide des pilotes

Au XIXe siècle, la démographie croissante des populations bordant le Saint-Laurent augmente le trafic maritime et fluvial. L’ouverture du canal de Lachine en 1825 et ses élargissements successifs entraînent un accroissement considérable du transport de marchandises par cette voie. La mission de l’amiral Bayfield consiste à représenter le plus fidèlement possible la réalité du fleuve afin de prévenir les avaries. Dans son guide à destination des pilotes, Bayfield souligne, en plus de la méconnaissance du relief, plusieurs facteurs qui rendent la navigation sur le Saint-Laurent particulièrement périlleuse, parmi lesquels la banquise dérivante, les vents violents et la présence importante d’oxyde de fer dans les collines alentour dont le magnétisme fausse les aiguilles des boussoles. Mais le danger sur lequel l’amiral insiste est le brouillard : sur le Saint-Laurent, il est fréquent, brusque, et peut survenir en toute saison. Cette observation de vieux loup de mer est confirmée par la météorologie moderne. L’estuaire du Saint-Laurent serait, en effet, la région canadienne la plus propice à la formation de brouillards épais, en particulier au printemps et en été, période d’intense trafic fluvial. C’est d’ailleurs le brouillard qui cause le naufrage du Empress of Ireland, au large de Rimouski en 1914, une des plus grandes catastrophes navales de l’histoire.

Cartographier le Saint-Laurent

Cartographier le Saint-Laurent vers 1830 est un défi technique autant qu’un dur labeur. De mai à septembre, à bord de sa goélette, le Gulnare, Bayfield impose à son équipage un rythme effréné ; les 34 hommes ne s’interrompent que lorsque les intempéries l’exigent. Bayfield mesure la latitude à l’aide d’un sextant et la longitude au moyen d’un chronomètre. Il effectue d’innombrables calculs trigonométriques et consigne scrupuleusement les résultats des sondes. Son journal de bord témoigne des conditions extrêmes dans lesquelles il doit exercer son métier : les moustiques sont un tourment quotidien, des accidents ou des épidémies surviennent à bord, le ravitaillement tarde, la hiérarchie militaire réduit la solde des hommes et, surtout, cette mission de cartographie visant à prévenir les naufrages échappe elle-même plusieurs fois de peu à la tragédie. Ces circonstances poussent certains hommes à déserter, mais le sens du devoir de Bayfield est inébranlable. Il n’abandonne jamais. En hiver, à Québec où il a ses quartiers, il s’emploie au dessin des cartes. Pour un même lieu, il doit consacrer à cette tâche trois fois plus de temps que pour les relevés.

Les cartes du service hydrographique de la marine royale britannique sont reconnues pour leur fiabilité. Celles du Saint-Laurent ont servi aux navigateurs pendant plus de 70 ans, jusqu’à ce que des technologies comme le compas gyroscopique et le sonar voient le jour. Si des naufrages ont continué à se produire dans le fleuve et le golfe, nul doute que l’œuvre de Bayfield en ait prévenu de nombreux. Comme beaucoup de cartes géographiques, elles présentent également une valeur esthétique qui était importante pour l’amiral. Des vues côtières et représentations de phares qui complètent l’information strictement cartographique émane un charme d’aquarelle marine. Occasionnellement, on y rencontre un cartouche joliment orné plutôt inattendu sur une carte militaire du XIXe. Si ces cartes sont aujourd’hui caduques pour la navigation, les chercheurs peuvent y puiser de nombreuses informations sur l’évolution du rivage et du littoral, l’histoire navale ou encore la toponymie. Au Québec, cinq lieux portent le nom de Bayfield, dont un canton de la Côte-Nord et une île de l’archipel de Saint-Augustin.

Plusieurs cartes de l’amiral Bayfield ont été numérisées et sont disponibles dans BAnQ numérique.  

 

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Bibliographie:


Catégorie(s) : Diffusion

Collectionner l’éphémère

30 mai 2018 par Carnet de la Bn   2 Commentaires

Danielle Léger et Isabelle Robitaille, bibliothécaires,
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales 

Feuillets publicitaires, étiquettes, tracts, cartons d’invitation, brochures, programmes, avis, « vieux papiers », placards : l’expression « documents éphémères » – ou ephemera – traduit bien la nature de ces sources fragiles et innombrables. Peu usités dans les collections institutionnelles, sans doute à cause de la difficulté que posent leur acquisition et leur traitement, ce sont de grands oubliés de l’histoire de l’imprimé. Pourtant, c’est bel et bien l’impression d’un document éphémère qui a précédé de quelques mois la publication par Gutenberg du premier livre imprimé en Occident[1].

Leur proximité temporelle fait des documents éphémères les témoins les plus fiables d’un événement[2]. Il n’en faut pas plus pour susciter l’intérêt des chercheurs, du public et des collectionneurs. Ces « non-livres » ne sont pas destinés à l’origine à être conservés, d’où leur rareté relative. Ils échappent bien souvent au circuit commercial traditionnel et sont étroitement associés à la vie quotidienne, administrative, culturelle, sociale et commerciale, par opposition au livre, objet initialement associé au luxe et à la noblesse[3].

Le vocable ephemera est apparu dans le lexique des bibliothécaires en 1962 avec la publication de l’ouvrage Printed Ephemera : The Changing Uses of Types and Letterforms in English and American Printing de John Lewis[4]. Issu de la forme plurielle grecque ephemeron, elle-même dérivée de epi, « sur, dans, faisant partie », et de hemeros, « jour », le mot désigne ce qui ne dure qu’une journée, ce qui n’est pas fait pour être conservé au-delà de l’actualité de son sujet[5]. Paradoxalement, ces « documents mineurs et passagers de la vie quotidienne » − selon l’expression de Maurice Rickards, fondateur en 1975 de la toute première Ephemera Society[6] − échappent parfois à la corbeille ou au bac de recyclage : souvenirs de spectacles ou de voyage déposés dans une boîte à chaussures, fabuleux albums de cartes postales, liasses de papiers oubliées dans une armoire…

Quelques pièces remarquables

Plusieurs éloquentes traces d’un passé lointain ou récent ont fait leur chemin jusque dans les réserves de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Elles sont pour la plupart regroupées au sein de cinq collections patrimoniales : affiches, cartes postales, feuilles volantes, iconographie documentaire et programmes de spectacles.

Examinons quatre pièces tirées de ces riches corpus.

 

Le 7 juin prochain : une visite-conférence

Pour souligner le 50e anniversaire de la Bibliothèque nationale du Québec, une des visites-conférences de la série Mémoires de papier mettra en vedette plus de 70 imprimés éphémères édités entre 1787 et 2012.

Outre les exemples qui illustrent cet article, vous pourrez y voir une carte publicitaire munie d’une boussole, un billet d’admission à la Bibliothèque paroissiale, des programmes de spectacles, un avis de recherche émis par la Police provinciale, une affiche de tramway des années 1940 qui fait l’éloge de la gomme à mâcher, de petits livres d’artistes à 2 $ diffusés dans les distributrices à cigarettes recyclées de  Distroboto, etc.

Amateurs d’histoire sociale, culturelle, commerciale, publicitaire et de l’imprimé, réservez votre place!  C’est un rendez-vous le 7 juin prochain, de 18 h à 19 h 30 à BAnQ Rosemont−La Petite-Patrie.

Pour en savoir plus

Danielle Léger et Isabelle Robitaille, « Ephemera spectaculi : inventaire et analyse des programmes de spectacles du XIXe siècle de la Collection patrimoniale de BAnQ », Revue de BAnQ, no 1 (2009), p. 100-113.

Danielle Léger, « Les programmes : histoire captivante d’un collection »  , À rayons ouverts, no 101 (hiver 2018), p. 18-20.

Danielle Léger, « Sur les murs de la ville, une pincée d’art offerte à tous », À rayons ouverts, no 79 (printemps 2009), p. 4-8.

Isabelle Robitaille, « Vues de Montréal, gravures anciennes et bouillon de bœuf », À rayons ouverts, no 100 (printemps-été 2017), p. 7-10.

 

[1] Il s’agit d’une « indulgence » de 30 lignes, imprimée par Gutenberg en avril 1455 (voir Michel Brisebois, L’imprimerie à Québec au xviiie siècle : les feuilles volantes et affiches, 1764-1800, Québec, Éditions de la Huit, 2005, p. 7).

[2] Timothy G. Young, « Evidence : Toward a Library Definition of Ephemera », RBM : A Journal of Rare Books, Manuscripts, and Cultural Heritage, vol. 4, no 1, 2003, p. 11-26.

[3] Nicolas Petit, L’éphémère, l’occasionnel et le non livre à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris, Klincksieck, 1997, p. 8.

[4] Young, op. cit., p. 15.

[5] Young, op. cit., p. 14.

[6] Traduction libre de « minor transient documents of everyday life ». Maurice Rickards, The Encyclopedia of Ephemera: A Guide to the Fragmentary Documents of Everyday Life for the Collector, Curator, and Historian, édité et complété par Michael Twyman, New York, Routledge, 2000, p. v.


Catégorie(s) : Diffusion

Notre collection d’estampes compte maintenant plus de 30 000 œuvres!

25 mai 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Formant un ensemble unique et important des collections patrimoniales, les estampes conservées à la Bibliothèque nous proposent un voyage à travers les époques, les styles et les techniques propres à cette pratique artistique. La collection s’est enrichie d’année en année  jusqu’à atteindre, tout récemment, le cap symbolique de plus de 30 000 œuvres!

Jean-Pierre Gaudreau, Singe, 2003. Eau-forte, pointe-sèche ; 15 x 32 cm

Développement de la collection d’estampes

Suzie Allen, Mémoire d’or, 2002. Collagraphie ; 39 x 29 cm

Le développement de cette collection se fait principalement par dépôt légal : l’exemplaire déposé intègre les collections patrimoniales et il est conservé dans les meilleures conditions possibles.  Deux fois l’an, le comité d’acquisition, formé d’experts externes, se penche sur les estampes reçues en dépôt légal et recommande, parmi celles-ci, les secondes épreuves qui seront acquises par achat.  Le prochain comité est prévu pour le 11 juin prochain et il est toujours temps de nous faire parvenir vos œuvres.

Numérisation des estampes

Karine Gibouleau, Professeur Brainiak : Scène VIII, le week-end, 2004. Eau-forte, aquatinte ; 58 x 39 cm

Par ailleurs, les efforts de numérisation se poursuivent en parallèle au développement physique de la collection, permettant un accès toujours plus grand au patrimoine iconographique québécois. Plus de 11 500 estampes peuvent donc être admirées directement en ligne sur la plateforme BAnQ numérique. De nombreux ajouts ont été faits au cours des derniers mois et valent certainement le coup d’œil. En effet, plusieurs belles découvertes peuvent être faites parmi les items récemment ajoutés, provenant autant d’artistes ayant façonné le développement de l’estampe au Québec que d’artistes contemporains. Ces derniers ajouts nous permettent d’observer une variété de techniques et de styles adoptés par les artistes, démontrant toute la polyvalence de l’art de l’estampe. Notons par exemple le travail de Karine Gibouleau, dont les œuvres réalisées à l’eau-forte et à l’aquatinte reprennent les codes de la bande dessinée, ou encore les gravures sur bois abstraites de Gaston Petit (Fuji), probablement effectuées à son atelier de Tokyo dans les années 1960. Il est également possible d’observer quelques exemples de collagraphie, une technique de gravure en relief basée sur le collage, comme chez Suzie Allen et Paul Cloutier.

En somme, que vous soyez à la recherche d’inspiration ou que vous souhaitiez en apprendre plus sur l’art de l’estampe, les possibilités sont presque infinies. Nous espérons que ces quelques exemples auront piqué votre curiosité et vous encourageront à explorer cette magnifique collection!

Fuji (i. e. Gaston Petit), Barjône, 1969. Bois gravé ; 57 x 42 cm

Paul Cloutier, Cerf-volant, 2006. Collagraphie ; 57 x 38 cm

René Derouin, Tokio. II-A, 19]68. Bois gravé ; 51 x 40 cm


Catégorie(s) : Acquisition, Diffusion

Numérisation : petit livre, gros défis!

18 mai 2018 par Carnet de la Bn   3 Commentaires

 Marie-Chantal Anctil,
Coordonnatrice de la section de la reproduction, Direction de la numérisation

Michel Legendre,
Photographe, Direction de la numérisation

Isabelle Robitaille,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

À une époque où chacun peut créer une image et la partager instantanément, la numérisation du plus petit livre des collections de la Bibliothèque peut sembler un exercice de routine. Détrompez-vous! L’ouvrage de bibliophilie The Lord’s prayer entre dans la catégorie des cas exceptionnels,  de ceux qui nous donnent du fil à retordre en studio et demandent de la créativité.

Le document

Tout d’abord, de quel livre s’agit-il? The Lord’s prayer est un livre miniature de 6 mm contenant la prière le Notre-Père en 6 langues: en anglais (deux versions), en français, en allemand, en espagnol, en néerlandais et en norvégien.  Il est le plus petit livre dans les collections patrimoniales de BAnQ et l’un de nos trésor, mais ce n’est pas le plus petit livre au monde. Le concept du livre miniature imprimé existe depuis les débuts de l’imprimerie, inventée par Gutenberg au XVe siècle. Pour être considéré comme miniature, un livre doit mesurer moins de 75mm. Il s’agit dans la plupart des cas de curiosités plutôt que de livres destinés à la lecture. 

Le livre a été fabriqué selon la méthode traditionnelle, soit avec des caractères typographiques en plomb. Cependant, les caractères sont proportionnellement plus gros que pour un livre normal, chaque page contenant à peine 13 lignes. L’impression des caractères est également pâle; il était assurément difficile pour l’imprimeur d’évaluer la quantité d’encre à utiliser. Malgré ces éléments, ce livre constitue un exploit technique et revêt une  grande valeur pour nous puisqu’il a été offert à BAnQ pour inaugurer l’ouverture de la Grande Bibliothèque en 2005. Nous le conservons précieusement dans la collection spéciale des livres de bibliophilie.

Sa numérisation

Pour réaliser une numérisation de qualité, nous avons dû surmonter plusieurs défis. Du haut de ses 6 mm, l’ouvrage était au moment de sa création, en 1958, le plus petit livre imprimé. Le livre est en bon état, mais la reliure est fragile et l’ouverture, restreinte en raison de sa petite taille. Nous voulions photographier le livre ouvert, être capable de voir le texte et laisser transparaître sa petite dimension tout en produisant une image harmonieuse. Plus facile à dire qu’à faire lorsqu’il est question d’un livre si petit!

Avec beaucoup de patience, le photographe Michel Legendre a utilisé des spatules fines pour tourner les pages et trouver celle qui nous intéressait : le Notre-Père en français. Comme le livre est difficile à lire a l’oeil nu, Michel a travaillé avec une loupe. Pour positionner le livre et le maintenir ouvert, il s’est servi de minuscules morceaux  de gomme à effacer.

En macrophotographie (ensemble des techniques photographiques  permettant de photographier des sujets de petite taille), la principale préoccupation est la mise au point et la profondeur de champ. Pour contrer ces difficultés, le photographe a travaillé avec une lentille 120mm Macro sur un appareil de 100 mégapixels et a appliqué une technique qui permet de fusionner des images à des focus différents : dans ce cas-ci 15 images différentes. La prise de vue en mode connecté a été effectuée avec le logiciel CaptureOne, la fusion des images avec HeliconFocus et le traitement final dans Photoshop.        

Il en résulte une photo qui cache très bien les efforts appliqués à sa réalisation et qui nous permet d’admirer et de partager ce minuscule trésor sans l’endommager!

Photos: Michel Legendre et Marie-Chantal Anctil.


Catégorie(s) : Diffusion

Regard sur la Collection nationale de musique

11 mai 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Benoit Migneault
Directeur
Bibliothèque Saint-Sulpice

Pauline Julien, CBS Disques, [196-?]

Il serait évidemment facile de dresser une liste de documents rares ou introuvables ailleurs qui sont conservés dans la Collection nationale de musique. On n’a qu’à penser à l’opéra Louis Riel d’Harry Somers, qui reçut une critique louangeuse lors de sa publication en 1985. Et que dire du Vol rose du flamant de Clémence Desrochers, première comédie musicale québécoise jamais enregistrée, qui remonte à 1964?

Festival de musique avec tout l’monde… Oné toutoboutte toutte avec Raoul Duguay et Dyonysos, entre 1971 et 1978.

Toutefois, la Collection nationale de musique est bien plus qu’un lot de raretés: ce qui la caractérise et constitue son ultime richesse, c’est le fait qu’elle rassemble en un seul lieu la totalité du patrimoine musical et sonore québécois, pour le plus grand bénéfice des usagers de BAnQ. Après tout, le concept de trésor est bien variable selon les usagers à qui on demande de le définir.

Certains sont fébriles à l’idée de pouvoir consulter la collection de disques country; pour d’autres, c’est le rock progressif; enfin, d’aucuns jettent leur dévolu sur la musique de films, la musique d’émissions pour enfants ou l’impressionnante collection de 45 tours. On peut par ailleurs se poser la question suivante: si la Collection nationale de musique n’existait pas, où donc trouverait-on un accès aussi convivial et aussi démocratique à ces témoins de notre passé et de notre présent? Il faut en effet garder en tête qu’au-delà de leur contenu musical, ces enregistrements sont également révélateurs d’une société en mouvance. On n’a qu’à songer, par exemple, au parallèle à tracer entre l’émergence des chansonniers à texte et la Révolution tranquille. Évidemment, certains enregistrements sont absents de cette collection, soit parce que BAnQ n’en possède qu’un seul exemplaire, auquel cas il se trouve au Centre de conservation, soit parce que le document est trop fragile pour être disponible en accès libre, ce qui est le cas des cylindres de cire, des 78 tours et des cassettes huit pistes. Dans une telle éventualité, il suffit de s’adresser au personnel de la section Musique et films afin qu’une version numérisée du document soit réalisée pour fins de consultation.

Pour en savoir plus, venez assister à la conférence L’évolution de la chanson populaire au Québec, le 17 mai à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie. De la Nouvelle-France au xxie siècle, une incursion au cœur de la petite et de la grande histoire de la chanson d’ici en compagnie d’une bibliothécaire spécialisée en musique du Québec. La rencontre sera suivie d’une visite de l’édifice qui abrite un exemplaire de presque tout ce qui a été publié au Québec à travers le temps.


Catégorie(s) : Diffusion

Une carte-index interactive pour la recherche de plans d’assurance-incendie de Montréal

8 mai 2018 par Carnet de la Bn   1 Commentaire

par Alban Berson
Cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

BAnQ, en collaboration avec le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal est heureuse d’offrir aux chercheurs un tout nouvel outil: une carte-index interactive des plans d’assurance-incendie de Montréal.   

BAnQ possède une collection presque complète de plans d’assurance-incendie décrivant plusieurs villes et villages du Québec entre les années 1880 et 1970. Dressés tout d’abord par l’ingénieur Charles Goad, puis par l’entreprise Underwriters’ Survey Bureau, ces plans étaient dessinés pour aider les compagnies d’assurance à évaluer les risques d’incendie et à tarifer les polices d’assurance. D’une qualité exceptionnelle, ils montrent une grande quantité de détails intéressants, notamment la disposition des bâtiments, les matériaux de construction utilisés, l’adresse, le découpage cadastral et parfois aussi les noms des commerces, des industries et des propriétaires.

D’une grande superficie, le territoire de la ville de Montréal a été découpé en plusieurs volumes numérotés par la firme de cartographie (une liste de ces volumes est disponible ici). Tout au long du XXe siècle, les mêmes numéros de volumes et de planches correspondent aux mêmes sections de Montréal. Par exemple, de la première édition du volume 4 en 1913 à sa dernière édition en 1961, la planche 180 représente toujours le même segment de la rue Saint-Ambroise et le quartier environnant. Au fur et à mesure du développement urbain, certaines planches supplémentaires sont apparues dans les volumes réédités.

Insurance plan of the city of Montreal, volume 4, pl. 180, 1961.

Cette constance facilite les comparaisons et a permis au Partenariat de recherche Montréal, plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir, rattaché au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (UQAM), d’établir cette carte-index interactive sur un fond de carte montrant les rues de Montréal aujourd’hui. Le chercheur peut ainsi repérer en un coup d’œil le volume correspondant à la zone qui l’intéresse. Plusieurs volumes comportent également des planches géoréférencées, pour permettre un accès rapide et direct à la planche pertinente.

Pour plus de détails sur la collection de plans d’assurance-incendie et sur la façon de mener des recherches, veuillez consulter le Guide d’utilisation des plans de villes et villages du Québec.


Catégorie(s) : Diffusion

Coup d’œil sur la numérisation

4 mai 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Marie-Chantal Anctil,
Coordonnatrice de la section de la reproduction, Direction de la numérisation 

BAnQ conserve dans ses collections plus de 883 000 titres du patrimoine documentaire publié et plus de 65 km du patrimoine documentaire archivistique québécois, de la fondation de la Nouvelle-France à aujourd’hui. Plusieurs de ces documents sont uniques et précieux, ils constituent la mémoire documentaire du Québec.

La numérisation réfère à un ensemble de processus qui convertit des documents analogiques (papier, bande magnétique, etc.) en données numériques. Le document peut alors être diffusé sur les réseaux et les médias numériques. La Direction de la numérisation gère cette activité. À ce jour, c’est plus de 30 millions de fichiers de documents publiés, d’archives et de documents audiovisuels qui ont été numérisés. Les documents numérisés sont destinés à la diffusion principalement, mais certaines collections peuvent aussi être numérisées à des fins de traitement; c’est le cas des collections audiovisuelles, dont le contenu devient inaccessible en raison du vieillissement des supports matériels.

Les collections de BAnQ sont le reflet de ce qui a été publié et créé au Québec. On retrouve des livres, des revues, des journaux, des cartes, des actes de notaires, des registres d’état civil, des affiches, des cartes postales, des photographies, des estampes, des livres d’artistes, des partitions musicales, des enregistrements sonores sur disques, cassettes, CD et cylindres de cire, ainsi que des films et des enregistrements vidéo en formats U-Matic, VHS, Vidéo Hi8, Betacam, etc. En raison de cette diversité des supports contenus dans nos collections, l’équipe de la Direction de la numérisation est multidisciplinaire.

Les employés œuvrant du côté de la reproduction numérique ont des compétences techniques liées à la création des fichiers de tout type : photographie numérique et analogique, microformes, films, enregistrements audio, vidéos, etc. Du côté de la mise en ligne des fichiers, les employés assurant le contrôle de la  qualité, le classement, la conformité des métadonnées, la reconnaissance optique de caractère (OCR) et la mise en ligne ont des connaissances informatiques.  Chaque année, c’est plus d’un million de pages qui sont mises en ligne, rendant ainsi les documents accessibles à tous.  La numérisation est effectuée en respectant des règles précises qui en assurent la qualité.

En amont de la numérisation, l’identification des corpus à numériser, leur traitement documentaire ou archivistique, la libération des droits d’auteurs et la préparation (et parfois la restauration) constituent un travail préalable fondamental. Toutes ces étapes sont effectuées avec minutie afin de minimiser l’impact sur les collections physiques.

Nous aborderons plus spécifiquement les différents aspects du travail dans de prochains billets et nous vous présenterons des cas particuliers rencontrés dans le processus de transformation numérique.


Catégorie(s) : À propos de la Bibliothèque nationale, Diffusion

Regard sur le territoire gaspésien

11 avril 2018 par Carnet de la BN   Pas de commentaires

par Philippe Legault,bibliothécaire à la Collection nationale.

 

Edmond-Joseph Massicotte, « Faucher de Saint-Maurice », Le Monde illustré, vol. 17, n° 850, 18 août 1900, p. 241.

Faucher de Saint-Maurice fait partie du groupe des grands intellectuels québécois de la fin du XIXe siècle. Serge Provencher, dans sa présentation de l’homme, précise que Narcisse-Henri-Édouard Faucher, né le 18 avril 1844, décida à 18 ans de s’attribuer, à la grande surprise de son entourage, le nom à particule « de Saint-Maurice »1. Cet ajout à son nom de famille fait référence à ses origines françaises de Saint-Maurice-les-Brousses, près de Limoges. La production littéraire de Faucher de Saint-Maurice comprend plus de 5000 pages. Il a publié au total huit récits de voyageSon esprit d’aventure l’a, entre autres, mené jusqu’en Gaspésie.

De tribord à bâbord

Publié en 1877, De tribord à bâbord est le récit de trois croisières sur le golfe du Saint-Laurent à bord du CGS Napoléon III. Le navire est un steamer du ministère de la Marine et des Pêcheries qui forme avec quatre autres bâtiments l’embryon de ce qui deviendra, un siècle plus tard, la Garde côtière canadienne. Longtemps, il sera le seul moyen de transport reliant les nombreux villages de la côte gaspésienne. Il faudra attendre 1925 pour qu’une voie routière ceinture la péninsule gaspésienne. Elle prendra l’appellation populaire de « boulevard Perron » en l’honneur du ministre de la voirie de l’époque.

Le Napoléon III avait comme mission le ravitaillement des phares du Saint-Laurent. L’auteur prolifique, curieux et grand érudit, fait une description colorée, voire poétique, de toutes les rencontres et péripéties de son voyage sur la route des phares. L’expédition en territoire gaspésien l’amènera dans la baie des Chaleurs, à Paspébiac, à Port Daniel, à Grande-Rivière, à Percé, à l’île Bonaventure, à Gaspé, à Forillon, à Cap-des-Rosiers, à L’Anse-au-Griffon, à Grande-Vallée, au cap Madeleine, à Mont-Louis et à Sainte-Anne-des-Monts. Il déclare : « Dans le golfe Saint-Laurent tout est puissant, tout est immense. Le Créateur y a semé des paysages les plus grandioses et y a jeté à pleine main archipels enchanteurs, rivières sinueuses et pittoresques, promontoires sombres, riants coteaux»2. Pour l’écrivain voyageur, chaque incident est une occasion d’évoquer des faits historiques, révélant ainsi son érudition. Il souligne l’occupation du territoire en citant des écrits de Cartier, Champlain et Chrestien Le Clercq.

 

« Phares du Bas-Saint-Laurent avec carte de référence », L’Opinion publique, vol. 8, n° 42, 18 octobre 1877, p. 498-499.

 

La Gaspésie

Illustration de la légende du braillard dans La Gaspésie – Histoire, légendes, ressources, beautés, Québec, Office provincial du tourisme, 1933, p. 98.

Faucher de Saint-Maurice est un excellent conteur qui vise autant à décrire les lieux visités qu’à rapporter les contes et légendes associés à chaque coin de la Gaspésie et d’ailleurs. Au phare de Cap Madeleine, situé à Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, le nom de localité le plus long du Québec, il apprend la légende du Braillard de la Madeleine. Un bruit sinistre terrorise les marins qui viennent jeter l’ancre à l’embouchure de la rivière. Ces derniers entendent des lamentations ou des hurlements furieux. Il faut la bravoure d’un missionnaire pour découvrir la cause du mystère et faire disparaître ce bruit effroyable. L’abbé Charles-François Painchaud, armé d’une hache à sa ceinture, s’enfonce dans la forêt et découvre l’origine du phénomène. Deux arbres, inclinés en forme de X, produisent des bruits alarmants par leur friction lorsqu’ils sont secoués par le vent. Faucher de St-Maurice sait captiver par sa narration vivante des légendes gaspésiennes.

Près de 100 ans plus tard, De tribord à bâbord est imprimé à nouveau. L’édition de 1975 contient une présentation de Jacques Ferron, grand poète, journaliste, médecin et homme politique québécois. Les paysages gaspésiens lui ont d’ailleurs inspiré plusieurs poèmes.

Faucher de Saint-Maurice est allé à la découverte de la Gaspésie alors que la région était peu connue. Encore aujourd’hui, ce coin de pays est à découvrir et à habiter. 

1. Faucher de Saint-Maurice, Contes et récits, présentation de Serge Provencher, Montréal-Nord, VLB, 1980.
2. Faucher de St-Maurice, De tribord à bâbord, présentation de Jacques Ferron, Montréal, L’Aurore, 1975, p. 208.

Cet article provient du numéro 97 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Diffusion

Des atlas publiés en pleine tourmente

21 mars 2018 par Carnet de la BN   Pas de commentaires

Par Marie Trottier, restauratrice d’œuvres sur papier, Centre de conservation du Québec,
et Jean-François Palomino, cartothécaire, BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

En 2009, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) recevait de la part de la Compagnie de Jésus un don de plusieurs centaines de documents qui ne concernaient pas directement l’histoire de la communauté, notamment deux atlas en trois volumes ayant figuré jadis dans les collections du Collège Sainte-Marie : l’Atlas amériquain septentrional contenant les détails des différentes provinces de ce vaste continent et le Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New- York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Florides. Ces trois volumes sont parmi les rares exemplaires conservés au Canada. S’ils ne concernent pas uniquement le territoire québécois, on y devine en filigrane l’intérêt de la France pour ce territoire nord-américain, quinze ans après avoir abandonné ses colonies nord-américaines à l’Angleterre.

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

 

 

Publiés à Paris en 1778, en pleine guerre d’indépendance des colonies anglaises, ces atlas contiennent des cartes d’origine britannique parmi les meilleures de l’époque (comme l’atteste l’extrait d’une lettre de l’Académie royale de marine reproduit en page frontispice). Traduites spécialement pour le lectorat français, les cartes permettaient de suivre le théâtre de la guerre en Amérique alors que la France venait de déclarer la guerre à l’Angleterre, en soutien aux rebelles américains. Plus précises, les cartes du Pilote americain septentrional montrent les plans des principaux ports britanniques (Halifax, Boston, Rhode Island, Philadelphie, etc.); elles sont ainsi utiles aux mariniers français impliqués dans la guerre. Les cartes sont soigneusement dessinées, gravées et imprimées selon les normes de l’époque. Plusieurs comprennent les frontières d’État rehaussées au lavis. Attrayants, les frontispices évoquent d’une part l’exotisme des terres américaines – femme au torse nu, ananas, palmier, canot, volcan – avec, en arrière-plan, des Européens venus exploiter ces ressources et, d’autre part, la rencontre européo-amérindienne fondée sur des échanges commerciaux (on y voit William Penn, fondateur de la Pennsylvanie, en train de négocier avec les Amérindiens).

 

Pilote americain septentrional pour les côtes de Labrador, Nlle. Ecosse, Nlle. Angleterre, New-York, Pensilvanie, Maryland, Virginie, les 2 Carolines et Floride, 55,4 x 41,3 x 3,1 cm, Paris, chez Le Rouge, 1778. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Le traducteur, compilateur et éditeur de l’ouvrage est Georges Louis Le Rouge, ingénieur cartographe né en Allemagne vers 1712 qui s’est ensuite installé au cœur de Paris, rue des Grands Augustins. L’ouvrage original traduit est l’œuvre du cartographe éditeur britannique Thomas Jefferys, qui publie en 1776 The American Atlas, compilé grâce aux levés exécutés par plusieurs militaires commissionnés par les autorités britanniques pour cartographier leurs colonies nord-américaines (Samuel Holland, Joseph F. W. Des Barres, etc.). On y trouve en tout 58 cartes, parmi les plus prisées des collectionneurs : « Amerique septentrionale par le docteur Mitchel », « Nouvelle carte de la province de Quebec selon l’edit du roi d’Angleterre du 7 8bre 1763 par le capitaine Carver », « Province de New York… par Montresor », « Carte des troubles de l’Amérique… par Sauthier et Ratzer », etc. Ces cartes publiées sont parmi les plus précises de l’époque, et elles le demeureront jusqu’à la publication de l’Atlantic Neptune, quelques années plus tard.

 

 

Article publié à l’origine sous le titre Une seconde vie pour des atlas anciens, dans le numéro 95 d’À rayons ouverts.

Assistez à la conférence de Jean-François Palomino et Alban Berson le 26 avril : Les mystères d’une carte de l’époque de la Nouvelle-France


Catégorie(s) : Diffusion




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