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Pour éclaircir le sujet des sorciers…

12 octobre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire
Direction du dépôt légal et de la conservation des collections patrimoniales

« Le jugement qui a été conclu contre une sorcière, auquel je fus appelé le dernier jour d’avril mille cinq cent septante-huit, m’a donné occasion de mettre la main à la plume pour éclaircir le sujet des sorciers, qui semble à toutes personnes étrange à merveille et à plusieurs incroyable.» Ainsi s’ouvre la préface de De la démonomanie des sorciers, l’un des plus importants ouvrages sur la sorcellerie publiés au cours de la Renaissance, que la Bibliothèque a pu acquérir en 2012 grâce à la générosité de deux donatrices, Suzanne et Andrée Milette.

Ce traité est l’œuvre du philosophe, juriste et économiste français Jean Bodin (1530-1596), une figure peu connue du grand public. Contemporain de Montaigne (1533-1592), Bodin est considéré par plusieurs spécialistes comme l’un des plus importants philosophes politiques de la Renaissance, principalement en raison des Six livres de la République (1576), ouvrage fondateur qui se penche sur les principes de la vie en société en s’appuyant sur les données de l’histoire et de la géographie. Au terme de son analyse, Bodin est amené à soutenir le principe d’une monarchie dans laquelle le roi est dépositaire d’un pouvoir fort qui doit être tempéré par le respect des lois fondamentales du royaume. Il est ainsi le premier à avoir établi clairement l’importance de la notion de souveraineté de l’État et certains voient en lui un précurseur du Montesquieu de De l’esprit des lois, ouvrage qui paraîtra en 1748. L’influence de Bodin s’est fait sentir pendant tout le XVIIe siècle et même au-delà.

Véritable homme de la Renaissance, Bodin écrit aussi bien en latin qu’en français. Son traité intitulé Methodus ad facilem historiarum cognitionem (littéralement « Méthode pour un apprentissage aisé de l’histoire »), publié en 1566, insiste sur l’importance de la connaissance du passé pour la compréhension du droit et de la politique. Témoin direct des désordres terribles causés par les guerres de religion qui déchirèrent la France entre 1562 et 1598, Bodin se fera avant tout le défenseur de l’ordre social et de la stabilité du gouvernement.

C’est sans doute dans cette optique qu’il faut considérer la place qu’occupe De la démonomanie des sorciers dans l’œuvre de Bodin. Cet ouvrage, qui vise à établir le caractère démoniaque des sorciers, est considéré par plusieurs comme un classique. Publié d’abord en 1580, il sera réédité à plusieurs reprises, y compris après la mort de l’auteur. Appelé à témoigner en tant qu’expert judiciaire dans des procès pour sorcellerie, qui sont chose courante à l’époque, Bodin tirera parti de son expérience pour rédiger ce traité qui doit aider à faire condamner les sorciers, perçus par lui comme source d’un dangereux désordre social.

Dans la première partie de l’ouvrage, Bodin s’attache à définir ce qu’est un sorcier : « Sorcier est celui, qui par moyens diaboliques sciemment s’efforce de parvenir à quelque chose. » Puis il cherche à prouver que les sorciers possèdent de réels pouvoirs. Il traite également des moyens de se protéger de leurs maléfices, de la façon de les reconnaître et de la démarche à suivre pour prouver le crime de sorcellerie. Il conclut en réfutant longuement et avec une « juste colère » les opinions de Jean Wier (1515-1588), médecin hollandais qui avance, notamment dans Histoires, disputes et discours, des illusions et impostures des diables, des magiciens infâmes, sorcières et empoisonneurs, paru en 1579, que les sorciers sont plutôt la proie d’illusions maladives et qu’ils ne doivent pas être traités comme des criminels. Bodin qualifie ces opinions de « blasphèmes » et affirme au contraire que les sorciers doivent être condamnés au bûcher, un point de vue qui montre qu’il n’était pas à l’abri de l’intolérance religieuse.

 

L’exemplaire acquis par BAnQ appartient à la quatrième édition, parue à Lyon en 1598, soit deux ans après la mort de Bodin. Si l’on en croit les principaux catalogues collectifs consultés, il n’y aurait pas d’autre exemplaire de cette édition dans les bibliothèques canadiennes et un seul exemplaire dans une bibliothèque américaine. Fait remarquable, cette édition se termine par une abondante « table des matières », véritable index de 21 pages répertoriant avec précision les divers sujets abordés, ce qui montre assez bien la volonté que ce livre soit utilisé comme un ouvrage de référence.

 

Enfin, la présence d’un ex-libris nous renseigne sur la provenance de cet exemplaire. En page de garde, on peut voir une marque faite à l’aide d’un tampon encré qui montre un castor surplombant l’inscription « J. P. R. Masson, Terrebonne ». Il s’agit vraisemblablement de Jean Paul Romuald Masson (1832-?), fils de Joseph Masson (1791-1847), important homme d’affaires qui a acquis la seigneurie de Terrebonne en 1832. Ce Jean Paul Romuald Masson eut entre autres une fille nommée Marie Geneviève Pia Masson, née en 1874, qui épousa en 1917 un certain Alphonse Milette, ancêtre des deux dames qui ont généreusement offert cet exemplaire à BAnQ.

 

En nous permettant d’aborder un aspect moins glorieux de l’œuvre de Jean Bodin, cet ouvrage vient avec à-propos nous rappeler que les grands esprits de la Renaissance, comme ceux de toutes les époques sans doute, ont également leur part d’obscurité.

 

Pour en savoir plus, le don de cet ouvrage a fait l’objet d’un article dans le Devoir en novembre 2012.

Article publié à l’origine dans le numéro 88 d’À rayons ouverts.


Catégorie(s) : Acquisition, Livres anciens

Combien ça vaut? Déterminer la valeur marchande des documents patrimoniaux

25 avril 2018 par Carnet de la Bn   1 Commentaire

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire
Direction du dépôt légal et de la conservation des collections patrimoniales

La question de la valeur marchande des documents patrimoniaux, qu’il s’agissent de livres anciens, de cartes, de disques, etc. est une de celles auxquelles nous devons régulièrement répondre. Comme dans tout commerce qui s’exerce librement, cette valeur est essentiellement déterminée par le jeu de l’offre et de la demande. Voici les principaux facteurs qui peuvent influencer cette valeur.

Daniel Chouinard

La qualité du contenu : les ouvrages qui font autorité dans leur domaine ou qui ont fait date dans l’histoire d’une discipline sont toujours recherchés.

L’importance de l’auteur : la renommée d’un auteur peut jouer un rôle déterminant, au point qu’un ouvrage mineur d’une célébrité peut être plus recherché qu’une œuvre de grande qualité d’un auteur moins connu. De même, une provenance prestigieuse ou la présence d’une dédicace peuvent augmenter la valeur d’un exemplaire en particulier.

L’âge : les ouvrages imprimés avant 1800 sont en général considérés comme anciens et peuvent avoir une bonne valeur s’ils sont en bon état.

La rareté : la rareté peut accroître la valeur d’un document, mais c’est un élément qui est souvent difficile à estimer, car on ne sait pas forcément combien d’exemplaires ont été imprimés. La rareté ne justifie pas à elle seule une valeur élevée : il faut aussi que le document ait d’autres qualités.

Les qualités esthétiques : la présence d’illustrations, de cartes géographiques, d’un papier de qualité, d’une typographie ou d’une reliure soignées sont autant d’éléments qui peuvent pousser la valeur d’un document à la hausse.

La brochure ci-dessous, achetée au coût d’environ 6 000 $ en novembre 2017, illustre bien les facteurs évalués lors d’une acquisition. Publiée en 1777, il s’agit de l’une des rares pièces de théâtre publiée pendant la Guerre d’Indépendance américaine. C’est un exemple de littérature patriotique qui met en scène l’attaque de Québec par le général américain Montgomery, qui y trouvera la mort. Il s’agit de l’un des tout premiers drames historiques américains publié par un des premiers auteurs du genre aux États-Unis.  Sa valeur marchande élevée s’explique notamment par sa grande rareté, son âge, son sujet et son bon état de conservation.  

 

Photos : Isabelle Robitaille

La valeur marchande d’un document résulte donc de la combinaison de plusieurs de ces facteurs et elle peut également être soumise à des effets de mode plus ou moins passagers. Le travail d’évaluation consiste à identifier les facteurs présents et à soupeser leur importance relative. Une évaluation, au fond, c’est l’opinion d’un évaluateur et sa justesse repose sur la compétence de son auteur.


Catégorie(s) : Acquisition, Livres anciens




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