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La préservation numérique, un enjeu majeur pour les institutions de mémoire

29 novembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Martine Renaud, bibliothécaire,
Direction générale de la Bibliothèque nationale

Saviez-vous que le 29 novembre est la Journée mondiale de la préservation numérique? L’UNESCO définit la préservation numérique comme «…la somme de tous les procédés qui visent à assurer l’accès permanent des matériaux du patrimoine numérique aussi longtemps que le besoin s’en présente». On constate immédiatement l’intérêt de la chose pour la Bibliothèque nationale qui, non seulement numérise plusieurs collections, mais acquiert également des documents nés-numériques sans équivalent sur support papier et des sites Web. Comment assurer l’accès à long terme à ces documents, malgré l’évolution constante des formats et des technologies qui les supportent?

Cette question complexe a récemment fait l’objet de deux évènements auxquels des représentants de la Bibliothèque ont participé : le congrès iPRES, qui s’est tenu à Boston en septembre dernier, et plus près de nous, la journée @Risk North 2 : Collections numériques en péril qui a eu lieu à Montréal le 9 novembre.

 

iPRES

Les congrès iPRES ont lieu chaque année depuis 2004 et réunissent des experts du monde entier, spécialistes de l’informatique, archivistes et bibliothécaires, qui discutent de stratégies d’implantation et d’initiatives novatrices, à petite ou très grande échelle. On constate que la préservation numérique est encore un secteur en mouvance, peu normalisé où l’expérimentation est de mise. Il est possible de consulter les présentations de l’édition 2018 ici. Les lecteurs pourront constater la diversité des approches (migration, émulation) et des outils.

 

@Risk North 2

L’événement @Risk North 2 : Collections numériques en péril était quant à lui organisé par l’ABRL (Association des bibliothèques de recherche du Canada) et réunissait une centaine de personnes, provenant principalement d’universités canadiennes. Les participants ont eu l’opportunité d’en apprendre davantage sur ce qui se fait dans les institutions canadiennes sur le plan de la préservation numérique et de partager leurs propres expériences.

On y a présenté, entre autres, les résultats d’un sondage sur la préservation numérique auquel ont participé 51 institutions canadiennes : universités, services d’archives, bibliothèques et  musées. Les défis sont nombreux, notamment la variété des contenus à préserver, qu’il s’agisse d’archives numériques, de documents numérisés, de données de recherche ou encore de contenus sur des supports désuets, par exemple les disquettes 3,5 ou les disques souples (floppy disk en anglais). Le financement1 et la gouvernance des projets de préservation sont également des défis considérables. Pour être abordable la préservation devra être faite à grande échelle ou encore en collaboration et comme elle implique la plupart du temps plusieurs unités de travail, par exemple en bibliothèque les services informatiques, les acquisitions et le traitement documentaire, la coordination des efforts est essentielle.

 

 

L’équipe de BAnQ présente à @Risk North 2: Carole Gagné, David Lamarche, Maureen Clapperton, Stéphane Tellier, Mireille Laforce, Valérie D’Amour et Pascale Montmartin. Photo: Mireille Nappert

 

La préservation numérique : bilan

Une chose fait l’unanimité, la préservation numérique est essentielle à la survie du patrimoine documentaire. Comme le soulignait Mireille Laforce, directrice du dépôt légal et des acquisitions à la Bibliothèque nationale du Québec lors de l’évènement, la préservation numérique a beaucoup en commun avec la lutte aux changements climatiques : le problème nous concerne tous, tout le monde s’entend pour dire qu’il est très important et très complexe, plusieurs solutions sont connues mais demeurent coûteuses et une concertation est nécessaire pour obtenir des résultats concluants et durables.  Bref, c’est un défi de taille.

 

1. David Rosenthal, pionnier de la préservation numérique, le résume très bien: “…the most serious challenge facing the field is economic. Except for a few corner cases, we know how to do digital preservation, we just don’t want to pay enough to have it done.”
https://blog.dshr.org/2018/11/ithakas-perspective-on-digital.html


Catégorie(s) : À propos de la Bibliothèque nationale, Conservation

Le CIP : un service méconnu

15 novembre 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Nathalie Ebacher, bibliothécaire, Catalogage avant publication,
Direction du traitement documentaire des collections patrimoniales

 

Le CIP (ou catalogage avant publication) est un programme gouvernemental volontaire et gratuit offert aux éditeurs canadiens. Il permet de cataloguer les livres avant leur publication à l’aide des informations fournies par les éditeurs et d’assurer une diffusion rapide des données bibliographiques auprès des librairies et des bibliothèques.

 

Le sigle «  CIP » provient de « Cataloging in Publication », le nom anglais du programme créé en 1971 par la Library of Congress. Au Canada, le programme est coordonné par Bibliothèque et Archives Canada (BAC) et administré au Québec par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour les éditeurs québécois francophones.

 

Pourquoi participer au CIP?

En participant au Programme CIP, les éditeurs bénéficient d’une publicité gratuite pour leurs nouveaux livres. Les notices CIP paraissent dans plusieurs outils bibliographiques utilisés tant par les libraires que par les bibliothécaires pour la sélection des documents, notamment Livres québécois à paraître.

 

Les données CIP sont également imprimées dans chaque livre. Les bibliothèques et les centres de documentation utilisent ces renseignements pour cataloguer rapidement et à moindre coût leurs nouvelles acquisitions. Les délais de catalogage étant ainsi réduits, les nouveaux livres sont mis plus tôt à la disposition du public.

 

 

Les données du CIP telles qu’elles apparaissent dans le document.

 

 

L’équipe, composée d’une bibliothécaire, d’un technicien et d’une agente de bureau est également appuyée par d’autres collaborateurs à temps partiel et  traite environ 3000 demandes par année provenant de plus de 250 éditeurs québécois. En octobre 2018, nous avions déjà reçu plus de 2800 demandes.

 

 

Dans l’ordre habituel: Martin Sirois, Josée Dugas, Catherine Gérard, Nathalie Ebacher et Catherine St-Pierre.

 

Vous êtes un éditeur québécois de langue française et vous voulez participer? Venez visiter notre site afin de vérifier si votre publication est visée par le programme ainsi que pour connaître les modalités de participation

 

Serez-vous notre 3000e demande?


Catégorie(s) : À propos de la Bibliothèque nationale, Traitement documentaire

Coup d’œil sur la numérisation

4 mai 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Marie-Chantal Anctil,
Coordonnatrice de la section de la reproduction, Direction de la numérisation 

BAnQ conserve dans ses collections plus de 883 000 titres du patrimoine documentaire publié et plus de 65 km du patrimoine documentaire archivistique québécois, de la fondation de la Nouvelle-France à aujourd’hui. Plusieurs de ces documents sont uniques et précieux, ils constituent la mémoire documentaire du Québec.

La numérisation réfère à un ensemble de processus qui convertit des documents analogiques (papier, bande magnétique, etc.) en données numériques. Le document peut alors être diffusé sur les réseaux et les médias numériques. La Direction de la numérisation gère cette activité. À ce jour, c’est plus de 30 millions de fichiers de documents publiés, d’archives et de documents audiovisuels qui ont été numérisés. Les documents numérisés sont destinés à la diffusion principalement, mais certaines collections peuvent aussi être numérisées à des fins de traitement; c’est le cas des collections audiovisuelles, dont le contenu devient inaccessible en raison du vieillissement des supports matériels.

Les collections de BAnQ sont le reflet de ce qui a été publié et créé au Québec. On retrouve des livres, des revues, des journaux, des cartes, des actes de notaires, des registres d’état civil, des affiches, des cartes postales, des photographies, des estampes, des livres d’artistes, des partitions musicales, des enregistrements sonores sur disques, cassettes, CD et cylindres de cire, ainsi que des films et des enregistrements vidéo en formats U-Matic, VHS, Vidéo Hi8, Betacam, etc. En raison de cette diversité des supports contenus dans nos collections, l’équipe de la Direction de la numérisation est multidisciplinaire.

Les employés œuvrant du côté de la reproduction numérique ont des compétences techniques liées à la création des fichiers de tout type : photographie numérique et analogique, microformes, films, enregistrements audio, vidéos, etc. Du côté de la mise en ligne des fichiers, les employés assurant le contrôle de la  qualité, le classement, la conformité des métadonnées, la reconnaissance optique de caractère (OCR) et la mise en ligne ont des connaissances informatiques.  Chaque année, c’est plus d’un million de pages qui sont mises en ligne, rendant ainsi les documents accessibles à tous.  La numérisation est effectuée en respectant des règles précises qui en assurent la qualité.

En amont de la numérisation, l’identification des corpus à numériser, leur traitement documentaire ou archivistique, la libération des droits d’auteurs et la préparation (et parfois la restauration) constituent un travail préalable fondamental. Toutes ces étapes sont effectuées avec minutie afin de minimiser l’impact sur les collections physiques.

Nous aborderons plus spécifiquement les différents aspects du travail dans de prochains billets et nous vous présenterons des cas particuliers rencontrés dans le processus de transformation numérique.


Catégorie(s) : À propos de la Bibliothèque nationale, Diffusion

Enquête sur la carte ancienne révélée à l’émission Découverte

20 avril 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

« Son étude, il est vrai, est longue, ingrate et dure, il faut passer des temps considérables à se préparer et à rassembler les connaissances nécessaires, et souvent avec le travail le plus assidu, à peine peut-on se flatter de vaincre les difficultés qui se présentent. »1

par Alban Berson
Cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Plusieurs milliers de curieux sont allés voir, dans les derniers jours, la carte du fleuve Saint-Laurent qui a fait l’objet d’un reportage à Découverte.  Pour ceux et celles qui voudraient en savoir plus, vous trouverez ici, dans ses grandes lignes le raisonnement qui a conduit à l’attribuer à Jacques Nicolas Bellin et le contexte présumé de sa création. 

Nous avons acquis cette carte manuscrite en trois feuillets représentant le fleuve Saint-Laurent, du lac Ontario jusqu’à l’île d’Anticosti, en décembre 2016. La carte étant anonyme, non datée et inconnue des chercheurs, elle a nécessité une étude attentive. En effet, une véritable enquête, à travers l’aspect matériel de la carte, l’information cartographique elle-même et l’oeuvre de Jacques Nicolas Bellin, un cartographe majeur, a été menée afin de rassembler tous les indices permettant cette attribution. 

Carte du cours du fleuve St. Laurent

 

Aspect matériel

Le support consiste en un papier chiffon relativement épais typique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’examen du document à la table lumineuse a permis de déceler un filigrane formant les lettres PVL sur le premier feuillet uniquement, au niveau du lac Saint-François. Ce filigrane correspond au monogramme du papetier hollandais Pieter van der Ley, dont le moulin est actif à Zaandijk de 1665 à 17652. L’examen a également permis de révéler des trous d’aiguille ou de poinçon sur les points correspondant à de nombreux toponymes placés le long des berges du fleuve, ainsi qu’à certains emplacements choisis. Une minorité seulement de ces perforations est due à l’usage du compas. La présence des autres s’explique plus difficilement. En l’absence de trace de carroyage sur le papier, ces perforations suggèrent des points de repère facilitant la production de plusieurs cartes manuscrites identiques. Cette hypothèse demeure non validée. Les inscriptions d’époque ont été réalisées à l’encre noire et le relief a été rehaussé à l’aquarelle. Sur les marges inférieures, on observe quelques inscriptions récentes à l’encre bleue ainsi que la mention « 3 maps together : $.90.00 » au crayon à mine qui témoigne de la bonne affaire réalisée par un ancien acquéreur!

Suite à cet examen, la carte a été confiée aux soins du service de restauration de BAnQ. Les trois feuillets ont fait l’objet d’un nettoyage à sec à l’aide d’une efface et d’une éponge visant à les débarrasser de la poussière superficielle accumulée au cours des siècles.  Une trace rectiligne jaunâtre, résultat d’une longue période d’exposition dans un cadre, est visible à l’intérieur du liseré noir. Des déchirures mineures ont été réparées à l’aide de colle d’amidon de blé et de papier japonais.

Information cartographique

Dans l’ensemble, la carte ne parait pas adaptée à la navigation ; le premier feuillet ne contient ni relevé de sonde, ni ligne de batture et l’échelle utilisée sur le troisième feuillet ne permet guère de localiser précisément les écueils. Néanmoins, le deuxième feuillet fait état de la présence de battures aux abords de l’île aux Lièvres et de l’Isle-aux-Coudres et signale quelques mesures bathymétriques, informations précieuses pour les pilotes. Le fait que la carte soit isolée de l’ensemble documentaire auquel elle a jadis appartenu rend délicate l’évaluation de l’utilité pratique de ce deuxième feuillet pour un navigateur.

Du point de vue du découpage des zones géographiques en encarts comme de celui des toponymes, la carte présente de prime abord une ressemblance frappante avec l’œuvre de Jean Deshayes (†1706). Deshayes, professeur de mathématiques et homme de science talentueux, séjourne à deux reprises en Nouvelle-France. En 1685-1686, il procède à un relevé hydrographique du Saint-Laurent qui servira de base à une carte de référence sous le régime français3. En 1702, il retourne dans la colonie en tant qu’hydrographe du roi. Jusqu’à sa mort en 1706, il y enseigne les connaissances utiles à la navigation et poursuit ses travaux de cartographie4.

Mais si la carte évoque le travail de Deshayes, la comparaison avec les cartes tracées de sa main conservées à la Bibliothèque nationale de France (et disponibles sur Gallica) montre qu’il ne peut s’agir de lui, la facture et la graphie présentant des différences inconciliables. D’autres pistes ont été à leur tour explorées puis écartées, telles que celle du père Laure (1688-1738), cartographe méconnu, ou encore des navigateurs Gabriel Pellegrin (1713-1788) et Richard Testu de la Richardière (1681-1741).

La valeur historique principale de la carte réside dans la multitude de toponymes en usage à l’époque de la Nouvelle-France qu’elle présente : noms de villages, de seigneuries, de rivières ou encore de battures. C’est l’étude comparative de cette nomenclature qui a permis l’avancée la plus significative dans la recherche de l’origine du document. Au fil des ans, BAnQ a constitué un répertoire des toponymes figurant sur les cartes de la Nouvelle-France. La saisie systématique dans ce fichier des noms de lieux indiqués sur la carte a permis de faire ressortir un ensemble de termes qui n’apparaissent pas avant les travaux de Jacques Nicolas Bellin. Ainsi, par exemple, tout près de l’île aux Lièvres, deux îlots dont la première mention connue sur une carte est au crédit de Bellin : l’îlot du Broc et le Pot à l’Eau-de-Vie. De même pour le « trou Saint-Patri » (le Trou Saint-Patrice au sud-ouest de l’île d’Orléans) et les battures du Cap Brûlé (situées entre l’île d’Orléans et l’Isle-aux-Coudres). Concomitamment, on ne relève sur la carte aucun toponyme d’apparition postérieure à l’époque de Bellin.

Jacques Nicolas Bellin (1703-1772), commis aux écritures et aux dessins puis ingénieur hydrographe au Dépôt de cartes et plans de la marine à partir de 17415, est un des plus illustres et prolifiques cartographes français. Son impressionnante production s’étale sur un demi-siècle. Bellin n’est jamais venu en Amérique. Le Dépôt, par l’intermédiaire du secrétaire d’État à la marine, confiait aux vaisseaux du roi des cartes manuscrites afin que les navigateurs y consignent de l’information inédite et y effectuent des corrections. Par ce procédé, Bellin perfectionnait sa connaissance du fleuve et de ses rives6. Il n’est pas impossible que cette carte ait été tracée à cette fin mais, si c’est le cas, aucune mise à jour n’y a été effectuée. La similitude de la représentation du fleuve Saint-Laurent avec La Grande Rivière de Canada de Jean Deshayes s’explique par le fait que les employés du Dépôt de cartes et plans de la marine bénéficiaient non seulement de la carte imprimée de Deshayes mais également des cartes manuscrites dressées par ce dernier d’après ses relevés et calculs effectués en 1686.

Des éléments caractéristiques du travail de Bellin

Pour mettre à l’épreuve cette attribution, nous avons comparé la carte avec une autre carte manuscrite du fleuve Saint-Laurent signée par Bellin et conservée à la Bibliothèque nationale de France : Carte du fleuve Saint-Laurent depuis Gaspé et Mingan jusqu’à Québec… prise… sur les observations… que M. des Herbiers de Létanduère, capitaine de vaisseau, a faites dans les campagnes de 1730 et 1732 / Copié sur celle donnée par M. de Létanduère en 1733 par Bellin7.

Le territoire représenté sur la carte de la BnF correspond exactement aux deuxième et troisième feuillets de la carte de BAnQ (de Québec à la partie occidentale de l’île d’Anticosti). On constate sur les deux cartes l’utilisation de l’aquarelle pour mettre en relief le fleuve et les berges. Plus significatif, sur la carte de la BnF, Bellin fait figurer au nord de l’île aux Lièvres une batture dont il précise qu’elle a été découverte en 1730 par son collaborateur sur le terrain, le pilote et officier de marine Henri-François des Herbiers, marquis de l’Estenduère (1682-1750). Or, cette batture figure à l’identique sur la carte de BAnQ. Ce commentaire de Bellin et l’étude comparative des toponymes suggèrent que la carte de BAnQ daterait du début des années 1730, datation compatible avec la période d’activité du moulin où  le papier a été fabriqué. L’Éléphant, navire de la marine royale de type flûte de 30 canons, s’échoue (sans perte humaine) sur la batture du Cap Brûlé le 1er septembre 17298. On comprend l’empressement des autorités françaises au début de la décennie 1730 à améliorer l’hydrographie de la zone correspondant au deuxième feuillet, soit la périlleuse portion du fleuve s’étendant de Québec à l’île Verte.

Les deux cartes présentent ce qui peut être interprété comme une différence d’achèvement. En effet, la carte de la BnF comporte des ornements : cartouche d’inspiration architecturale, armoiries du roi de France et angelots. Il s’agit là d’enjolivements habituellement réservés aux cartes manuscrites abouties, prêtes à passer dans les mains de personnages puissants. Ce n’est pas le cas de la carte de BAnQ qui n’offre comme ornement que la traditionnelle fleur de lys indiquant le nord sur la rose des vents et deux modestes dessins de monts. La carte de la BnF comporte également deux encarts, consacrés à la traverse du cap Tourmente et à la rade de Québec, absents de la carte de BAnQ. En outre, contrairement à la carte de la BnF qui est enrichie de trois commentaires distincts, la carte de BAnQ est exempte de texte. On pourrait avancer qu’un commentaire associé a pu exister au sein de l’ensemble documentaire dont la carte faisait originellement partie. Mais ce qui rend possible les commentaires sur la carte de la BnF est essentiellement la désignation par des lettres de l’extrémité des segments représentant des lignes de battures ou de repère. Par exemple, en formant un segment HJ, le cartographe peut ajouter une explication telle que : « Cette [ligne] HJ marque l’alignement qu’il faut prendre pour parer le banc de la pointe aux Alouettes […] »9. Or, les segments, bien qu’identiques sur la carte de BAnQ, n’y sont pas nommés. Cette absence de référentiel rend tout commentaire éventuel sur une feuille séparée difficilement intelligible. Dès lors, la carte de BAnQ pourrait-elle être une version préliminaire de celle de la BnF? Dans la mesure où l’information cartographique y est la même pour les deuxième et troisième feuillets (le premier n’étant qu’une contextualisation basée sur Deshayes), c’est une hypothèse recevable.

La différence majeure entre les deux cartes est l’échelle des premier et troisième feuillets. Alors que la carte conservée en France est tracée à une échelle uniforme d’environ 1:341 00010, celle de BAnQ présente une échelle différente pour chaque feuillet. Le premier feuillet, qui représente le territoire s’étendant du lac Ontario jusqu’à Québec (non représenté sur la carte de la BnF) est tracé à une échelle d’environ 1:336 000. Le troisième feuillet, de Kamouraska à Anticosti, présente une échelle d’approximativement 1:1 000 000. L’utilisation d’échelles différentes sur la carte de BAnQ pourrait être due à la nécessité de représenter la totalité du fleuve avec une intention différente selon ses portions (simplement indicative sur les premier et troisième feuillets, critique pour la navigation sur le deuxième)  sur trois feuilles d’un même format permettant de les relier en cahier.

Une lieue marine de France équivaut à 1/20e de degré du périmètre terrestre, soit 555 670 centimètres. Il est important de noter qu’au moment où nous rédigeons ces lignes, la notice de la carte de la BnF comporte une erreur. L’échelle calculée mentionnée dans la description est d’environ 1:266 000. Or, après demande de vérification, la BnF a mesuré le segment représentant 15 lieues marines. Celui-ci serait de 24,5 cm, soit une échelle d’environ 1:341 000. Le deuxième feuillet de la carte de BAnQ, représentant le territoire situé entre Québec et l’île Verte, présente un segment de 24,3 cm pour 15 lieues marines, soit une échelle 1 :343 000. Dans la mesure où le segment de la carte de la BnF est traversé par une charnière l’allongeant légèrement, on peut raisonnablement affirmer qu’il s’agit de la même échelle.

Par ailleurs, la droite qui représente les 15 lieues marines est segmentée à l’identique sur les deux cartes : cinq courts segments numérotés de 1 à 5 lieues suivis de deux segments plus grands, de 5 à 10 puis de 10 à 15. Mais il s’agit là d’un mode de présentation de l’échelle trop commun au XVIIIe siècle pour être considéré comme une similitude significative entre les deux cartes comparées.

Notre correspondant à la BnF atteste que des trous d’aiguille ou de poinçon sont également observables sur Carte du fleuve Saint-Laurent depuis Gaspé et Mingan jusqu’à Québec. Il n’a pas été possible de coordonner une comparaison systématique de l’emplacement de ces perforations avec nos confrères de la BnF et l’image numérique de la carte disponible sur Gallica ne permet malheureusement pas de visualiser ces perforations. La plupart de celles présentes sur la carte conservée à Montréal sont également invisibles à l’œil nu et ne sont révélées que par l’examen à la table lumineuse. S’agissant de deux cartes manuscrites sur lesquelles ne figure aucune trace de carroyage, un réseau de points de repère facilitant la production d’une copie identique obtenu en perçant deux feuilles de papier superposées était concevable. De nombreux trous placés à l’ouest de l’Isle-aux-Coudres sur la carte de BAnQ, par exemple, semblent correspondre aux relevés bathymétriques de cette zone indiqués sur la carte conservée en France. Nous ne sommes pas en mesure de valider cette hypothèse. Néanmoins, la simple présence de ces discrètes perforations (dont peu, rappelons-le, sont dues à l’usage ordinaire du compas) évoque une certaine parenté de facture.

Concernant la facture, on notera plus particulièrement les similitudes suivantes :

Une manière commune de circonscrire l’espace de travail, soit un cadre noir avec, en parallèle à l’intérieur, un liseré noir plus fin.

Carte de la BnF

Carte de BAnQ

Des graphies identiques. Nous n’avons pas eu recours à une expertise graphologique mais la similitude est patente :

Carte de la BnF

Carte de BAnQ

Le mont Camille et les mamelles de Matane. Non seulement la première utilisation du  toponyme « mamelles de Matane » est au crédit de Bellin11 mais les illustrations de monts associées à ces points de repère sont une habitude du cartographe. Elles sont présentes jusque dans sa carte imprimée de 176112:

Carte 1761

Carte BAnQ

Carte BnF

Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782) est un des rares autres cartographes, avec notamment Vaugondy et Carver13, à employer à la fois les toponymes « mamelles de Matane » et « mont Camille »14  en dessinant, lui aussi, des petits monts contigus sur sa carte du Canada de 175515. À la fin des années 1750, la toponymie que d’Anville et Bellin emploient pour décrire la Nouvelle-France est presque identique. Les deux Français sont contemporains et partagent plusieurs sources. En outre, on sait que, alors qu’il travaille sur sa carte du Canada, d’Anville a en main la Carte de la partie orientale de la Nouvelle France ou du Canada publiée par Bellin en 174416. La ressemblance entre leurs travaux n’est donc pas surprenante. Mais la consultation des cartes manuscrites de d’Anville conservées à la Bibliothèque nationale de France (et disponibles sur Gallica) dissipe tout doute éventuel tant la facture et la graphie diffèrent de celles de la carte manuscrite de BAnQ. D’autre part, d’Anville représente les mamelles de Matane plus loin des rives du fleuve que Bellin et il situe le mont Camille au nord-ouest des mamelles de Matane alors que Bellin le situe au sud-ouest.

Considérant ces éléments convergents, nous attribuons Carte du cours du fleuve St-Laurent depuis le lac Ontario jusqu’à Québek à Jacques Nicolas Bellin et la datons de 1733, peu de temps après les relevés effectués par le marquis de l’Estenduère. Si cette carte contribue à éclairer l’hydrographie et la toponymie du fleuve Saint-Laurent sous le régime français, le contexte de sa création recèle encore bien des incertitudes. S’agit-il d’une version préliminaire de la carte de la BnF? D’une copie de travail destinée à être amendée par un navigateur? Si oui, pourquoi aucune mise à jour n’y a été effectuée? Pourquoi les commentaires explicatifs sur les éléments utiles à la navigation sont-ils absents? S’il s’agit d’un travail préliminaire à une autre carte de Bellin, comment s’est-elle retrouvée au Canada alors que le Dépôt des cartes et plans de la marine conserve jalousement sa documentation? Des recherches subséquentes permettront peut-être d’éclaircir le travail du cartographe de cabinet et de répondre aux interrogations qui subsistent.  L’enquête se poursuit.

Venez admirer cette carte unique et vous faire raconter son histoire en notre compagnie le 26 avril : Les mystères d’une carte de l’époque de la Nouvelle-France.

 

1. Bellin, Jacques Nicolas,Observations sur la carte de la Manche, dressée au Dépôt des cartes, plans et journaux de la marine, pour le service des vaisseaux du roi… en 1749,Paris, Didot, 1744.
2. Churchill, W. A, Bellin, Watermarks in paper in Holland, England, France, etc., in the XVII and XVIII centuries and their interconnection,p. LXXXI, Mansfield Centre, CT, Martino Pub, 2006.
3. Deshayes, Jean, De la Grande Rivière de Canada appellée par les Européens de St. Laurens, Paris, chez N. de Fer, 1715.
4. Sur Jean Deshayes, voir Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, p. 199
5. Petto, Christine Marie, When France was king of cartography: the patronage and production of maps in early modern FranceLanham, Lexington Books, 2007p. 71.
6. Palomino, Jean-François, Entre la recherche du vrai et l’amour de la patrie : cartographier la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, in Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, n. 1, 2009, p. 93
7. Bellin, Jacques Nicolas, Carte du fleuve Saint-Laurent depuis Gaspé et Mingan jusqu’à Québec. Prise sur ce qui a été reconnu bon dans les anciennes cartes et mémoires ; et sur les observations particulières que M. des Herbiers de Létanduère, capitaine de vaisseau, a faites dans les campagnes de 1730 et 1732,1733.
8. Mahier, Carte figurative du promt secours envoyé par l’ordres [sic] de Monseigneur le Mr de Beauharnois,… gouverneur et lieutenant général pour Sa Majesté dans tout l’estendue de la Nouvelle France, au vaisseau du Roy l’Eléphant, le 2 Sepbre 1729,1729.
9. Bellin, Jacques Nicolas, Carte du fleuve Saint-Laurent depuis Gaspé et Mingan jusqu’à Québec. Prise sur ce qui a été reconnu bon dans les anciennes cartes et mémoires ; et sur les observations particulières que M. des Herbiers de Létanduère, capitaine de vaisseau, a faites dans les campagnes de 1730 et 1732,1733.
10. À l’exception des deux encarts qui ont leurs échelles propres.
11. « Mont Camille » apparait pour la première fois sur la carte de Deshayes de 1715.
12.Bellin, Jacques Nicolas, Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis Quebec jusqu’a la mer, en deux feuilles, 1761.
13. Lequel traduit littéralement en anglais ce toponyme : « paps of Matane »
14. Deshayes emploie « mont Camille » et « Matane » mais pas « mamelles de Matane ». Son copiste hollandais Gerard Van Keulen et lui dessinent des monts à cet endroit. Bellin et d’Anville ont continué à ajouter cet ornement.
15. Bourguignon d’Anville, Jean-Baptiste, Canada, Louisiane et terres angloises, Paris, 1755.
16. Bellin, Jacques Nicolas, Carte de la partie orientale de la Nouvelle France ou du Canada, 1744.


Catégorie(s) : À propos de la Bibliothèque nationale, Acquisition

Les Statistiques de l’édition au Québec en 2016 : tendances

18 avril 2018 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Amélie Proulx,Technicienne en documentation

Direction du dépôt légal et de la conservation des collections patrimoniales

Les Statistiques de l’édition au Québec présentent la production annuelle de livres et de brochures et, dans une moindre mesure, celle des journaux, des revues et des annuels imprimés édités au cours de l’année et reçus en dépôt légal. Les Statistiques de l’édition au Québec sont publiées annuellement par BAnQ depuis 1983 et disponibles en format numérique depuis 1998.  Auparavant, les statistiques étaient diffusées dans le Bulletin de la Bibliothèque nationale et ce, dès 1969 alors que plus de 800 titres avaient été déposés.

Les données de 2016 viennent tout juste d’être publiées et plusieurs éléments retiennent notre attention dans cette nouvelle mouture. En effet, on dénote une baisse de 18% du nombre de titres de monographies imprimées publiées depuis 10 ans, de même qu’une baisse de 72% du nombre de nouveaux titres (incluant les changements de titres) de périodiques imprimés publiés depuis 10 ans.  L’édition numérique joue probablement un rôle important dans cette baisse, nous y reviendrons plus loin.

Depuis plusieurs années déjà, l’autoédition connait un essor important. Encore cette année, la proportion de titres de monographies imprimées publiés par des individus augmente. Ces publications représentent 10% des titres reçus en 2016, alors qu’ils ne représentaient que 3% des collections acquises en dépôt légal en 2008.

BAnQ acquiert par dépôt légal les publications imprimées éditées au Québec et depuis 2001 s’ajoutent également des documents numériques. Jusqu’à maintenant, ces acquisitions n’étaient pas suffisamment représentatives du marché, leur dépôt étant volontaire, afin d’être comptabilisées. Celles-ci font toutefois leur première apparition dans les Statistiques de l’édition au Québec cette année et elles sont appelées à prendre davantage d’emphase dans le futur. Nous pouvons déjà noter qu’au niveau des publications gouvernementales, les publications numériques surpassent désormais la production imprimée (474 titres imprimés reçus pour 1136 titres numériques, soit plus du double). La réduction des coûts liés à leur production et à leur diffusion explique que de plus en plus d’organismes abandonnent maintenant leurs éditions imprimées au profit d’éditions numériques, autant pour les monographies que pour les publications en série. Dans le secteur commercial, BAnQ a reçu 1441 monographies numériques, provenant de 125 éditeurs commerciaux en 2016. Ces dépôts volontaires ont été rendus possibles notamment grâce à un partenariat avec l’Entrepôt numérique ANEL-DeMarque, qui nous permet de recevoir automatiquement les publications numériques publiées par les éditeurs participant ayant accordé des licences d’autorisation à BAnQ.

Nous vous invitons à consulter les Statistiques de l’édition pour constater l’évolution de l’édition québécoise depuis près de 50 ans!


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Bienvenue sur le nouveau blogue de la Bibliothèque nationale

2 mars 2018 par Carnet de la BN   Pas de commentaires

Notre nouveau blogue, Carnet de la Bibliothèque nationale, est consacré aux activités de la Bibliothèque nationale où sont rassemblées, conservées et diffusées les collections patrimoniales québécoises. Ce blogue est une façon de souligner cette année nos 50 ans d’existence.

Bibliothèque nationale du Québec, par Gabor Szilasi (1969), Fonds du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Office du film du Québec

En effet, c’est le 12 août 1967 que les députés québécois adoptent à l’unanimité le projet de loi 91, créant ainsi la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ). La nouvelle loi entre en vigueur le 1er  janvier 1968, désignant la BNQ comme dépositaire et diffuseur du patrimoine documentaire québécois publié. On la dote alors d’un puissant levier de collecte, le dépôt légal. En écho au double mandat de diffusion et de conservation, l’éditeur d’un document a désormais l’obligation d’en déposer deux exemplaires auprès de la BNQ. Un programme ciblé d’acquisition par don et achat permet d’inclure dans les collections les titres antérieurs à l’instauration du dépôt légal mais également les titres relatifs au Québec publiés à l’extérieur du territoire québécois. Au fil des ans, le nombre des familles de documents ciblées par le dépôt légal a augmenté considérablement, passant de 4 à 13.

En 2006, la BNQ et les Archives nationales du Québec fusionnent pour donner naissance à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. L’institution déploie maintenant ses activités de bibliothèque nationale dans deux lieux physiques : BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie ainsi qu’à la Collection nationale, à la Collection nationale de musique et au Centre québécois de ressources en littérature pour la jeunesse, regroupés à la Grande Bibliothèque.

 

Bibliothèque nationale du Québec, par Gabor Szilasi (1969),  Fonds du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Office du film du Québec

 

Bibliothèque nationale du Québec, par Gabor Szilasi (1969), Fonds du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Office du film du Québec

À travers le Carnet de la Bibliothèque nationale, les lecteurs pourront découvrir les grandes missions de la Bibliothèque nationale : l’acquisition, le traitement, la conservation et la diffusion des documents québécois et relatifs au Québec, ainsi que son évolution et les recherches et les travaux effectués à partir de ses collections.

Le Carnet de la Bibliothèque nationale s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au riche patrimoine documentaire québécois publié et aux activités liées à la diffusion et à la conservation de ce patrimoine, qu’ils soient amateurs, chercheurs chevronnés ou professionnels du milieu documentaire.

À l’occasion du 50e anniversaire de la Bibliothèque nationale, une série de visites-conférences intitulée Mémoire de papier est offerte, nous vous invitons à venir découvrir  chaque mois, les trésors de nos collections et  les réserves de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie ainsi que les coups de cœur de nos bibliothécaires.  Le dernier numéro de notre revue À rayons ouverts est également consacré à cet anniversaire, bonne lecture!

 


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