Les affiches ne meurent jamais

par Danielle Léger, bibliothécaire responsable de collection
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Cette semaine, nous vous offrons la version française d’un article sur la collection patrimoniale d’affiches de BAnQ, récemment paru dans le magazine Vintage Poster, publié par l’International Vintage Poster Dealers Association (pages 46-55). Vous y trouverez aussi le texte d’une entrevue avec Marc H. Choko, spécialiste de l’affiche québécoise.

Des affiches dans une bibliothèque ?! La Bibliothèque nationale du Québec – à l’instar de quelques autres bibliothèques patrimoniales à travers le monde – détient une collection substantielle de ces imprimés qui font s’entrecroiser destin éphémère et éloquence graphique.

Arthur Keelor, Il faut exporter, souscrivons à l’emprunt de la victoire, affiche, 92 x 61 cm, Canada, entre 1914 et 1918.

Lors de sa fondation en 1968, la collection d’origine de la Bibliothèque nationale du Québec provient de la Bibliothèque Saint-Sulpice (active à Montréal entre 1915 et 1967). On y trouve déjà un petit nombre d’affiches, telle cette affiche canadienne créée par Arthur Keelor pendant la Première Guerre mondiale. Elle a été offerte en don en 1919 par le comptable Albert-Pierre Frigon, gérant d’affaires des Sulpiciens et co-directeur de la campagne canadienne des Bons de la Victoire de 1918. Ce document et 55 autres affiches lithographiées sont marouflés sur toile et reliés en deux albums. Ce recueil témoigne des affiches de propagande produites sur le front intérieur qui influenceront les stratégies publicitaires d’après-guerre.

La collection patrimoniale de BAnQ englobe actuellement quelque 38 000 affiches. Développée de façon plus soutenue depuis 1992, cette collection unique cible les imprimés d’intérêt québécois. Son expansion s’appuie de façon continue sur trois modes d’acquisition.

 

Le dépôt légal

Selon les règles du dépôt légal, le premier mode d’acquisition déployé par BAnQ pour développer sa collection patrimoniale, tout individu ou organisme québécois qui produit une affiche ayant une superficie allant de 1300 cm2 à 15 800 cm2 est tenu d’en remettre deux exemplaires à BAnQ.

 

Le dépôt légal des affiches s’est avéré depuis 1992 un outil de cueillette intéressant pour constituer un corpus substantiel d’affiches contemporaines. Plusieurs affiches made in Québec nous sont expédiées par leur éditeur. Certaines gagnent les classeurs de l’institution grâce à une entente de partenariat avec Publicité Sauvage, une entreprise d’affichage montréalaise qui dessert quelque 1500 clients. Plusieurs affichistes québécois déposent régulièrement leur production. Ci-haut, de gauche à droite, on peut voir les sérigraphies auto-publiées par trois artistes, soit Alfred Halasa (Bienal internacional del cartel en México, 2002), Simon Bossé (avec une affiche avec cartons d’invitation, avant découpe, pour un concert de son groupe de musique, 2003) et Slep (Sébastien Lépine, pour publiciser un concert à la Casa del Popolo sur le boulevard Saint-Laurent en 2013).

 

Les achats

Le deuxième mode d’acquisition repose sur des achats ciblés. Depuis 2006, un petit budget a été dévolu à l’acquisition d’affiches significatives publiées au Québec avant l’instauration du dépôt légal en 1992 ou d’affiches d’intérêt québécois publiées hors Québec.

La première affiche présentée ci-haut a été produite vers 1853 à Portland, dans l’état du Maine, par les imprimeurs Harmon & Williams. C’est une des plus anciennes affiches illustrées en collection à BAnQ. Composée avec des caractères typographiques mobiles et des images en relief, elle a été tirée sur une feuille de carton enduite d’une substance blanche assez inhabituelle. Le document évoque les premiers temps du transport ferroviaire alors que voyageurs et touristes franchissaient le fleuve Saint-Laurent en traversier – c’était avant l’inauguration du pont Victoria – puis montaient à bord d’un bateau à vapeur à destination de la ville de Québec.

Les habiles graveurs de l’entreprise newyorkaise American Bank Note Company ont réalisé la deuxième lithographie présentée ci-haut à l’occasion du cinquième et dernier Carnaval de Montréal en 1889. Les clubs de raquetteurs occupaient un rôle central dans la programmation: une attaque nocturne autour du palais de glace combinait les effets visuels de l’éclairage électrique et des feux d’artifice. L’événement, qui a connu cinq éditions au cours des années 1880, attirait des visiteurs du continent, instillant une mode des carnavals d’hiver dans les villes nord-américaines. L’affiche annonce les tarifs réduits offerts par une compagnie de chemin de fer du New Hampshire, au sud de la frontière québécoise.

Pour le Château Frontenac, l’hôtel phare du Canadian Pacifique dans le Vieux-Québec, les affiches font souvent la promotion des installations sportives hivernales situées à proximité. L’affiche Ski in friendly Old Quebec and Lac Beauport a été publiée en 1939, l’année où la prestigieuse station de ski du Mont Tremblant était inaugurée à quelque 165 milles vers l’ouest. Le photomontage de style Vogue de l’affiche créée pour le Mont Tremblant[1] est le fruit d’une rencontre inattendue entre Herbert Bayer – professeur au Bauhaus réfugié à New York pour fuir le régime nazi – et le propriétaire de la station de ski, le millionnaire américain Joe Ryan.

En 1947, Henry Eveleigh remporte le premier prix d’un concours international d’affiches organisé par les Nations Unies. Son « arbre de la paix » sera diffusé à travers le monde, en 20 langues. Né à Shanghai, Eveleigh s’installe à Montréal en 1938, devient une figure influente dans le domaine de l’enseignement du design graphique et se forge une réputation de boxeur et de motocycliste trompe-la-mort.

L’affiche La péninsule de Gaspé visible ci-dessus a longtemps été la pièce manquante de ce quatuor mémorable d’affiches créé par Ernest Senécal pour le gouvernement provincial, célébrant les quatre saisons québécoises.

Au cours des 15 dernières années, plusieurs œuvres graphiques ont été rapatriées grâce au modeste budget d’acquisition de BAnQ, favorisant leur étude, leur analyse et leur diffusion. Les sources d’acquisition sont multiples et variées, depuis les mises en vente par des individus sur des sites de transaction web aux propositions directes émanant de marchands internationaux ou de collectionneurs.

Plusieurs affiches en collection montrent le fleuve Saint-Laurent, des navires glissant sur ses eaux et ses paysages. La première ici est une affiche des Chemins de fer du Canadien National publiée vers 1927. La deuxième, un imprimé des années 1930 où le « Gibraltar d’Amérique », le cap Diamant, domine un des bateaux blancs de Canada Steamship Lines.

Parmi les affiches de voyage recueillies par BAnQ, celles du Canadien Pacifique tiennent une place importante. Selon le spécialiste de l’affiche Marc H. Choko, plus de 2500 affiches ont été produites entre 1883 et 1963. La troisième affiche, anonyme, date des années 1950; cette lithographie a été produite en Angleterre par « Steel of Stroud, Gloucestershire ». On y reconnaît les grilles toujours visibles à la gare Windsor de Montréal. Dans cet édifice se trouvait l’atelier d’impression de l’entreprise, une formidable centrale graphique où un millier d’affiches ont été créées par des artistes locaux.

Les années 1960 constituent un repère clé dans l’histoire du Québec moderne. L’Expo 67 a suscité la création de plusieurs projets graphiques, incluant les affiches officielles du pavillon de la Grande-Bretagne signées Reginald Mount et Eileen Evans (on voit ici la version française). Quant à la sérigraphie de Vittorio (la seconde affiche ici), elle a été produite la même année et commente le phénomène de la Révolution tranquille qui a profondément transformé la société québécoise. Un prêtre catholique sans tête porte une épinglette invitant à une visite du « Nouveau Québec ».

 

Les dons

La majorité des affiches en collection – environ 60% – ont gagné les réserves de l’institution grâce à de généreux donateurs. Ce troisième mode d’acquisition permet d’acquérir des corpus exceptionnels, telles les 1800 affiches offertes par la Société de la Place des Arts pour documenter sa programmation culturelle depuis son inauguration en 1963. Ou encore un ensemble de rares affiches des mouvements sociaux des années 1960 et 1970 acquises du collectionneur François-Guy Touchette.

Tandis que la collection gagne en volume, en profondeur et en prestige, BAnQ a amplifié sa visibilité. Plus de 5000 affiches ont été numérisées et mises en ligne dans le catalogue de BAnQ et dans BAnQ numérique. Le projet de documentation Rappels va propulser des milliers d’affiches et de programmes de théâtre sur le web, une fois complétées la négociation des droits et les étapes techniques.

Emmanuel Galland et Nicolas Baier, « Revenez-nous voir », Les affiches ne meurent jamais : 14 réalisations franco-québécoises, affiche, 176 x 120 cm, France : Éditions Le Bleu du ciel, 2003

Des projets de toutes sortes sont menés avec des collaborateurs, incluant le spécialiste de l’affiche Marc H. Choko et la Société des designers graphiques du Québec. Publications, conférences et ateliers – sur place, hors les murs ou sur la place publique – offrent aux affiches moult occasions de briller et de nous raconter une partie de notre histoire.

Les artistes visuels contemporains proposent souvent des créations stimulantes. En 2003, un projet transatlantique a suscité la production de sérigraphies de 1,76 mètres de haut conçues par des artistes québécois et français. Ces imprimés ont été édités à Bordeaux par Le bleu du ciel sous un titre évocateur: Les Affiches ne meurent jamais. La contribution d’Emmanuel Galland et Nicolas Baier, ci-contre, reproduit une affiche publicitaire en piètre état, collée dans la vitrine d’un nettoyeur de vêtements. Dans ce contexte, son message prend une tournure assez ironique.

 

 

 

[1] L’affiche du Mont Tremblant ne peut être reproduite ici en raison des contraintes de droit d’auteur.