« Me pointez-vous, monsieur ? »

par Isabelle Robitaille, bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Ne dit-on pas qu’il est impoli de pointer du doigt ? Pourtant, on retrouve un doigt pointé dessiné ou imprimé dans plusieurs documents anciens des collections de BAnQ. Historiquement, il s’agit d’un des symboles les plus anciens encore utilisé aujourd’hui. Cette main à l’index qui pointe possède même un nom : manicule ! Ce nom provient du latin maniculum, des manicula, qui veut dire « petite main ». Plusieurs synonymes existent en langue anglaise : bishop’s fist, pointing hand, digit, printer’s fist

La manicule est un symbole universel qui permet de pointer, au sens physique du terme, vers une notion ou un sujet considéré comme important dans un texte. On l’aperçoit tout d’abord dans les manuscrits médiévaux. Utilisé par le lecteur, ce symbole est l’ancêtre du surligneur d’aujourd’hui, en version plus élégante ! Voici deux exemples manuscrits dans la collection d’incunables de BAnQ.

Bartholomaeus de Chaimis, Confessionale sive Interrogatorium. Interrogationes faciende infirmo morienti, Milan, Christophorus Valdarfer, 1474. Cote : RES/DF/5, f.19v
Bernardus Claravallensis, Opuscula (Ed : Theophilus Brixianus), Venice, Simon Bevilaqua, 1495. Cote : RES/DF/1, f.145r. L’annotation « nð » accompagnant la manicule est l’abréviation en latin de « notes ».

Lorsque la petite main sort d’une manche incluant une annotation, elle est parfois appelée manchette. Toutefois ce terme fait plutôt référence aux annotations imprimées qu’on retrouve en marge permettant d’identifier une section. Voici un bel exemple de manchette dans le livre de Ramusio publié en 1556.

Ramusio, Giovanni Battista, 1485-1557, Terzo volume Delle navigationi et viaggi : nel quale si contengono le nauigationi al Mondo Nuouo, alli antichi incognito, fatte da don Christoforo Colombo…In Venetia, Nella stamperia de Giunti,1556. Cote : 970 R184de v.3 1556 BMRA, f.55v . Il s’agit d’un exemple de manchette, nom que l’on donne aux annotations imprimées dans la marge.

Une fois apparue de façon imprimée, elle est devenue l’apanage des imprimeurs et éditeurs, en conservant toujours la même fonction de mettre en évidence. Certains auteurs et éditeurs se servaient même de manicules ayant une caractéristique propre à leur maison d’édition comme un moyen d’éviter les contrefaçons.

Lyndwood, William, 1375?-1446, Prouinciale seu Constitutiones Anglie cum summariis atq[ue] iustis annotationibus: bonestis characteribus: summaq[ue] accuratione rursum impresse ; édité par J. Badius Ascensius, [Paris : André Bocard, 1501]. Cote : RES/DB/22
Waldseemüller, Martin, 1470-1521, Cosmographie introductio… [Argentoracos :Ioannes Grüniger, 1509]. Cote : 970.4 W168co D 1509 BMRA, p. Ciiir. Cette manicule est la seule retrouvée dans ce livre. Le fait qu’elle ne semble pas pointer dans la bonne direction nous fait émettre l’hypothèse que le caractère typographique nécessaire n’était pas disponible au moment de l’impression. Les imprimeurs auraient été obligés de mettre le caractère l’envers.

Bien que toujours présent les siècles suivants, ce symbole est de moins en moins utilisé avec les mises en pages de plus en plus élaborées (ajout de pages de titre plus descriptives, apparition des sous-titres, séparation des chapitres, ajout de notes en bas de page…). Au cours du XIXe siècle, la fonction des manicules, attirer le regard, est de plus en plus associée à la publicité, aux affiches et à la signalisation. La manicule ne pointe désormais plus vers un texte, mais vers un produit, un endroit ou un événement. Elle devient elle-même le texte[1].

En 2009, nous avons identifié dans les imprimés de BAnQ un corpus de documents éphémères nommés ephemera spectaculi, des affiches et des programmes de spectacles en feuille du XIXe siècle. Ces documents sont particulièrement riches de plusieurs formes de manicules qui servent à pointer un événement, un acteur important, le titre d’un spectacle, etc. Les manicules les plus grandes sont liées le plus souvent au titre de la pièce ou aux acteurs ; les plus petites pointent vers les renseignements pratiques tels les heures de spectacle et les prix d’entrée. En voici quelques exemples.

Détail de : Théâtre Royal, The Holman English Opera Troupe, [Montréal], Herald Steam Press, 1871. Cote : RES/FV/102
Détail de : Mechanics’ Hall, Risley’s Grand and Beautiful Exhibition, or the Mirror of England, [Montréal ?], M. Longmoore & Co., Printers, [1854?], Cote: RES/FV/155
Détail de : Théâtre Royal, Engagement for six nights only! with the accomplished actress, Mrs. Julia Bennett Barrow!, [Montréal], Herald Steam Print, [1862]. Cote: RES/FV/124

Pourquoi ce symbole nous est-il si familier aujourd’hui, alors qu’on ne le retrouve plus dans les livres, et que son utilisation dans la signalisation et l’affichage est moins fréquente ? La manicule s’est adaptée au nouvel environnement informatique et elle est presque invisible tant elle est présente partout. Elle ne sert plus à pointer un texte, mais un lien vers un texte pertinent : c’est le symbole de l’hyperlien.

Bernard Ladenthin, Hyperlink, Creative Commons, Wikipedia, 2020.

Bien que le symbole soit universellement reconnu et utilisé, il n’existe pas de recherches approfondies sur le sujet des manicules. Si vous voulez en savoir davantage, vous pouvez tout de même consulter les titres suivants :

 

Articles en ligne :

Sherman, William H. Towards a History of the Manicule, 2005. http://www.livesandletters.ac.uk/papers/FOR_2005_04_001.pdf [consulté le 17 juillet 2020]

Voytek Bialkowski, Christine DeLuca, et Kalina Lafreniere, Manicules, 2012. http://drc.usask.ca/projects/archbook/manicules.php [consulté le 17 juillet 2020]

Livre à emprunter :

Keith Houston, Shady Characters: The Secret Life of Punctuation, Symbols and Other Typographical Marks. London, Particular Books, 2013.

Disponible à la Grande Bibliothèque et sur BAnQ Rosemont-La Petite Patrie : https://cap.banq.qc.ca/notice?id=p%3A%3Ausmarcdef_0005487914&locale=fr

Une intéressante série de courtes capsules vidéo :

What does that funny squiggle mean? The story of the little pointing hand symbol, BBC Ideas, 2018. https://www.bbc.co.uk/ideas/videos/the-story-of-the-little-pointing-hand-symbol/p0696z72 [consulté le 17 juillet 2020]

Images de manicules imprimées :

Specimens of printing types, plain & ornamental, rules, borders, cuts, &c. from the Montreal Type Foundry, Chas. &. Palsgrave, Proprietor, Montreal [etc. : Montreal Type Foundry], 1865. Cote : RES/AB/79, p.77, 78, 79, 85, 86 et 92. http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2397139

Images de manicules à travers le monde :

https://www.flickr.com/groups/610612@N21/

 

 

[1] Voytek Bialkowski, Christine DeLuca, et Kalina Lafreniere, Manicules, 2012. http://drc.usask.ca/projects/archbook/manicules.php [consulté le 17 juillet 2020]