Papiers décorés dans les collections patrimoniales

par Catherine Ratelle-Montemiglio et Isabelle Robitaille
Bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

À la fois utiles et ornementaux, les papiers décorés sillonnent l’histoire du livre et de l’imprimé et se trouvent en abondance dans les collections patrimoniales de BAnQ. On les découvre avec surprise en ouvrant un livre ancien ou une reliure d’art. Les arts de la dominoterie et de la marbrure, popularisés en Europe surtout au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, ont su traverser le temps et sont toujours pratiqués par de nombreux artisans, notamment au Québec.

Dominoté ou marbré : définitions, usages et techniques

On utilise le qualificatif « dominoté » pour parler d’un papier décoré à l’aide de bois gravé, et coloré en utilisant des pochoirs ou des patrons. Les artisans qui pratiquent cet art, notamment en France et en Italie entre le XVIe et le XIXe siècle, produisent aussi plusieurs autres types de documents illustrés, comme des cartes à jouer ou de l’imagerie populaire et religieuse. Les papiers dominotés se vendent en feuille, dans une panoplie de motifs géométriques, s’inspirant parfois de la nature ou des indiennes, ces étoffes que l’on importe d’orient avec de grands motifs floraux.  Parmi les nombreux usages attribués à ces papiers, il y a notamment leur utilisation comme tapisserie, fond de tiroir et de coffres, ou plus fréquemment, comme couverture pour les livres de faible valeur ou en attente d’une reliure, ou encore pour la confection de page de garde[i].

Ces deux derniers cas de figure sont bien représentés dans la collection de livres anciens de BAnQ. On trouve notamment un bel exemple de pages de garde de papier dominoté dans cet ouvrage de 1782, imprimé à Berne. Afin de découvrir qui en était le fabricant, nous pourrions essayer d’identifier le filigrane présent sur ce magnifique papier. Un intéressant sujet pour une future recherche!

Un exemple de papier dominoté utilisé comme page de garde. Foreign Office Grande-Bretagne, Correspondance du Lord G. Germain, avec les Généraux Clinton, Cornwallis & les Amiraux dans la station de l’Amérique …, Berne, Chez la Nouvelle société typographique, 1782.

Dans les imprimés québécois, on trouve quelques documents qui ont été recouverts avec du papier dominoté faisant office de reliure d’attente. C’est notamment le cas de ce manuel publié par un professeur du Collège de Joliette en 1848. Le motif de ce papier, possiblement fabriqué au Québec, rappelle le sujet du livre, la botanique.

Papier dominoté utilisé comme couverture. Cours élémentaire de botanique et d’agriculture : premier traité : botanique, Berthier, Imprimerie de L’Écho des campagnes, 1848.

Les papiers marbrés tiennent leur nom de leur motif, qui rappelle l’aspect du marbre. Même si plusieurs types de motifs feront tour à tour leur apparition, on conservera l’expression « papier marbré » pour décrire les papiers faits à l’aide d’une technique bien particulière. On obtient ces papiers en créant des motifs à l’aide de différents outils sur des pigments que l’on fait flotter à la surface d’une cuve remplie d’un liquide. Une feuille de papier est ensuite posée sur la surface de la cuve, permettant au motif de se transférer sur le papier, qui est ensuite suspendu et séché. Si on retrace les origines de cette technique au Japon et en Chine dès le Xe siècle, ce sont les papiers créés dans l’Empire ottoman au XVIe siècle qui seront rapportés en Europe qui créeront alors un véritable engouement[ii]. En France, en Allemagne et aux Pays-Bas, les artisans créent leur propre version des motifs turcs en utilisant différents outils et couleurs. Caillou, coquille, œil de chat : voilà quelques types de papiers marbrés fréquemment produits et évoluant au fil des tendances, jusqu’au XIXe siècle. L’usage de ces papiers est principalement réservé au domaine du livre, notamment en reliure, comme pages de garde ou couvertures.

On ne compte plus la quantité et la variété de papiers marbrés présents dans la collection de livres anciens. Parmi les exemples les plus remarquables, notons cet ouvrage de 1791, imprimé à Québec par Samuel Neilson. Le document est couvert d’un papier marbré dans les teintes de vert, rose, orange et gris. Comme on ne fabriquait pas encore de papier à cette époque sur le territoire québécois, il est certain que Neilson importait des papiers pour servir de reliure d’attente.

Québec, Conseil législatif, Ancient French archives or Extracts from the minutes of Council relating to the records of Canada while under the government of France, Québec, Samuel Neilson, 1791.

 

Dans la collection de reliures d’art

Dans la pratique contemporaine, les papiers décorés occupent toujours une grande place en reliure, notamment en reliure d’art. Si les artisans québécois utilisent toutes sortes de matériaux pour garnir les contreplats et confectionner leurs pages de garde, plusieurs d’entre eux se tournent vers des papiers décorés faits à la main. On retrouve notamment des œuvres créées par des artisans européens renommés, comme Montse Buxó i Marsá en Espagne ou Claude Braun en France. Plusieurs relieurs se tournent également vers les papiers japonais, qui peuvent être dominotés ou encore décorés au pochoir. Ces multiples exemples montrent toute l’innovation dont les artistes contemporains font preuve dans le renouvellement des motifs tout en contribuant à préserver ce savoir-faire.

Reliure d’art d’Isabelle Poitras réalisée en 2007. Page de garde en papier marbré à l’acrylique de Montse Buxó i Marsá. Claude Haeffely, Le sommeil et la neige, Montréal, Éditions Erta, 1956.
Reliure d’art de Ghislaine Bureau réalisée en 2002. Pages de garde en papier décoré signé Claude Braun. Robert Choquette, A travers les vents, Montréal, Les Éditions du Mercure, 1927.
Reliure d’art de Delphine Platten réalisée en 2015. Contre-gardes en papier Japon dominoté à damier noir et blanc. Julie Doucet, J’aime, Montréal, Le Pantalitaire, 2013.
Reliure d’art de Louise Mauger. Pages de garde en papier japonais au pochoir. Roland Giguère, Le défaut des ruines est d’avoir des habitants, Montréal, Éditions Erta, 1957.
Reliure d’art réalisée par Nicole Billard en 1993. Pages de garde en papier marbré rehaussé à la main. Bookmarks, Alexandria (Virginia), Printmakers, 1990.

Dans la collection de livres d’artistes

Un document dans la collection de livres d’artistes se trouve à la frontière entre l’œuvre d’art et l’ouvrage historique, nous renseignant de manière fort intéressante sur la tradition du papier marbré. Le texte signé Pierre Jourdain retrace l’histoire de cet art en Europe, puis pose quelques jalons québécois : de la présence de ce papier marbré dans les ouvrages apportés par les religieux en Nouvelle-France jusqu’à l’enseignement de la marbrure dans l’atelier du relieur montréalais Louis-Philippe Beaudoin, en 1926. Pour sa part, l’artiste Lucie Lapierre, spécialiste de la marbrure au Québec, a reproduit des motifs classiques en identifiant leur provenance et l’époque de leur création.  

Papier marbré zébré et caillouté, typique de la Grande-Bretagne et du Portugal à la fin du XVIIIe siècle réalisé par Lucie Lapierre (détail). Lucie Lapierre et Robert Jourdain, Les papiers marbrés de nos bibliothèques, Montréal, L. Lapierre, 1997.

Une exception … la collection de papiers d’Odette Drapeau

Cas d’étude très intéressant; nous conservons une collection de 50 papiers décorés réalisés par l’artiste du livre Odette Drapeau. Ces papiers ont tous été ornés à l’atelier de reliure La Tranchefile, fondé par madame Drapeau en 1979. Véritable expérimentation sur l’art de la marbrure, on retrouve différentes combinaisons de techniques et de types de papiers avec pour résultat de magnifiques œuvres. L’artiste fait notamment l’expérience de changer la température du liquide dans la cuve, de laisser une couleur tremper dans la cuve pendant plus longtemps, d’y ajouter du fiel de bœuf, etc. Un objet de recherche fascinant pour quiconque s’intéresse à cet art de manière plus spécialisée.

Quelques feuilles de papiers marbrés réalisées par l’artiste du livre Odette Drapeau.

 

Vous souhaitez en apprendre plus sur l’art du papier décoré?

Voici plusieurs ouvrages intéressants à venir consulter à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie!

 

Ouvrages de la collection de référence, disponibles en accès libre :

Jacques Benard, « Le papier peint en France du XVIIe au XIXe siècle », Art & Métiers du livre, N°211, septembre-octobre 1998, p.33-36.

Marie-Ange Doizy, De la dominoterie à la marbrure : histoire des techniques traditionnelles de la décoration du papier, Paris, Art & métiers du livre, 1996.

Marie-Ange Doizy, « La décoration du papier dans les reliures contemporaines : Les techniques d’aujourd’hui (2ème partie) », Art et Métiers du livre, N°201, janvier-février 1997, p.46-51.

Valérie Hubert, Les papiers dominotés : une collection particulière, Paris, Valérie Hubert, 2016.

Priscille de Lassus, « Les papiers marbrés de Baykul Baris Yilmaz, tout le savoir-faire de la tradition turque », Art & Métiers du livre, N°321, juillet-août 2017, p.56-63.

Priscille de Lassus, « Thomas Braun : Le dominotier des relieurs », Art & Métiers du livre, N°330, janvier-février 2019, p.34-41.

Einen Miura, L’art du papier marbré, Paris, Armand Colin éditeur, 1991.

Richard J. Wolfe, Marbled paper: it’s history, techniques and patterns, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1991.

 

Ouvrages des collections patrimoniales, disponibles sur demande :

 Lucie Lapierre et Robert Jourdain, Les papiers marbrés de nos bibliothèques, Montréal, L. Lapierre, 1997.

« Marbré » dans Encyclopédie : ou, Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris : Briasson et autres, 1751-1765, tome 10, p.72.

« Marbreur de papier » dans Encyclopédie : ou, Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris : Briasson et autres, 1751-1765, tome 10, p.72-77

« Marbreur de papier » dans Encyclopédie… ; recueil de planches, sur les sciences, les arts libéraux, et les arts mécaniques… , Paris : Briasson et autres, 1762-1772, tome 5, 2 planches.

« Papier marbré » dans Encyclopédie : ou, Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris : Briasson et autres, 1751-1765, tome 11, p.859.

 

 

[i] « Dominoté-e», Dictionnaire encyclopédique du livre, vol. 1 , A-D, Éditions du Cercle de la Librairie, 2005, p. 803-804.

[ii] « Marbré-e», Dictionnaire encyclopédique du livre, vol. 2 , E-M, Éditions du Cercle de la Librairie, 2005, p. 877-878.