Les sources disparues de l’Arctique de Mercator

Par Alban Berson
Cartothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Avant l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle, les livres étaient manuscrits. Ils existaient donc en un nombre restreint de copies. C’est pourquoi la majeure partie de la littérature antique et un pan important de la littérature médiévale ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Dans certains cas, nous connaissons le titre et une partie du contenu d’un livre disparu par les informations qu’en ont tirées ceux qui ont eu la chance de les lire. C’est le cas d’Inventio Fortunae et d’une Geste d’Arthur de Bretagne qui ont servi de base à Gérard Mercator (1512-1594), très influent géographe flamand, pour tracer sa si étonnante carte de l’Arctique.

En 1569, Mercator publie Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium emendate accomodata, magistrale mappemonde dont il ne reste que trois exemplaires complets connus, parmi lesquels celui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Dans le coin inférieur gauche de la carte figure un encart consacré à l’Arctique. En 1595, un an après la mort de Mercator, son fils Rumold fait paraitre la toute première carte de l’histoire entièrement consacrée à l’Arctique et centrée sur le pôle Nord, dessinée dans les dernières années de sa vie par son père : Septentrionalium terrarum descriptio dont BAnQ détient cet exemplaire de l’édition de 1628 :

Gérard Mercator, Septentrionalium terrarum descriptio, Amsterdam, Hondius, 1628.

L’Arctique de Mercator se présente sous la forme d’une vaste masse terrestre de forme circulaire divisée en quatre îles-continents de surfaces équivalentes. Ces îles sont séparées par quatre bras de mer aux courants tumultueux qui les rendent innavigables et dont les eaux, qui ne gèlent jamais (« nunquam congelatur »), coulent vers le Nord en direction d’une mer intérieure. Au centre de cette mer, au pôle Nord, donc, se trouve une immense roche noire de 33 lieues françaises de circonférence, soit environ 107 km : Rupes nigra et altissima. Les eaux qui se dirigent vers cette montagne s’engouffrent à sa base dans un gigantesque maelstrom. De là, elles sont « absorbées dans les entrailles de la terre » (« in viscera terrae absorbetur »). Sur une des quatre îles vivent des pygmées hauts de quatre pieds. Dans une légende en latin de la mappemonde de 1569, le géographe évoque la source unique qui l’a amené à représenter l’Arctique de cette manière (nous traduisons) :

« Pour ce qui est de la configuration, nous l’avons tirée des Voyages de Jacob Cnoyen de Bois-le-Duc qui cite certains faits de la Geste d’Arthur de Bretagne, mais qui tient le plus et le meilleur de ses informations d’un prêtre ayant servi le roi de Norvège en l’an 1364 de notre Seigneur. Il descendait au cinquième degré de ceux qu’Arthur avait envoyés peupler ces îles ; il a rapporté qu’en 1360, un moine anglais d’Oxford, qui était mathématicien, a atteint ces îles et que, partant de là, ayant poussé plus loin grâce à l’art de la magie, il a décrit et mesuré le tout au moyen d’un astrolabe plus ou moins sous la forme ci-dessous que nous avons tirée de Jacob Cnoyen. Il affirmait que les eaux de ces quatre bras de mer sont attirées vers les abysses intérieurs avec une telle violence qu’aucun vent n’est assez fort pour ramener les navires une fois qu’ils y ont pénétré ; le vent, par ailleurs, ne serait jamais suffisant pour faire tourner un moulin à grain. »

Non seulement Mercator ne dispose que d’une source non corroborée, mais le témoignage initial lui est parvenu à travers plusieurs intermédiaires. En 1577, le polymathe anglais, conseiller de la reine Elizabeth, John Dee écrit à Mercator pour s’enquérir plus en détail de l’autorité à laquelle le géographe duisbourgeois se réfère. Les motivations de Dee sont à la fois scientifiques et politiques. À quelques mois du second départ de Martin Frobisher en quête non plus du passage du Nord-Ouest, mais de gisements d’or en Arctique, le savant anglais veut examiner la fiabilité des informations de Mercator. De plus, un document attestant de la conquête et de la colonisation de ces îles boréales par le roi Arthur un millénaire plus tôt contribuerait à asseoir les prétentions anglaises sur cette partie du monde[i]. Mercator répond à Dee le 20 avril 1577. Dans sa lettre, il transcrit les propos de Jacob Cnoyen. La lettre de Mercator est connue par une copie qu’en a effectuée Dee, accompagnée d’une introduction de sa main. Ce texte rédigé en latin et en néerlandais a subi quelques pertes dues au feu. Il a été publié et traduit en anglais par E. G. R. Taylor en 1956[ii].

Le texte de Jacob Cnoyen se base lui-même sur deux sources : une Gestae Arthuri Britanni (Geste d’Arthur de Bretagne) déjà perdue du temps de Mercator et une Inventio Fortunae (Découverte de la fortune) écrite par un moine et mathématicien d’Oxford, ouvrage également déjà introuvable du vivant du géographe. Sans surprise, pour ce qui est de l’information géographique, le texte correspond à la carte de Mercator, la seconde étant basée sur le premier. Les précisions d’ordre historique n’auront certainement pas manqué d’intéresser John Dee. En substance : une partie des armées du roi Arthur a conquis le Groenland et les terres situées plus au Nord et les a subjugués en l’an 530. Dans cette entreprise, 4000 personnes ont pénétré la mer intérieure et n’en sont jamais revenues. Au Groenland, Arthur a trouvé des géants de 23 pieds. L’année d’après, le roi de Bretagne a envoyé une flotte de douze navires portant 1800 hommes et 400 femmes peupler ces contrées. Cinq de ces navires ont péri dans une tempête. En 1364, huit des descendants des gens d’Arthur se sont présentés à la cour du roi de Norvège. Parmi eux se trouvaient deux prêtres, dont un possédait un astrolabe. Ce dernier a raconté au roi qu’en 1360, un moine d’Oxford s’était rendu dans ces îles du Nord. Délaissant ses compagnons, il avait exploré tout le Nord et couché par écrit les merveilles qu’il y avait observées dans un livre intitulé Inventio Fortunae qu’il avait remis au roi d’Angleterre. Il y attestait notamment la présence d’un groupe de pygmées de quatre pieds et de morceaux d’épaves de bateaux et de troncs taillés. C’est de l’auteur d’Inventio Fortunae que le visiteur du roi de Norvège tenait son astrolabe.

C’est d’Inventio Fortunae que Cnoyen et donc Mercator tirent leurs informations géographiques. Malheureusement, l’auteur de ce précieux ouvrage ainsi que ses méthodes d’observation et de mesure demeurent inconnus. Trois ans après John Dee, Richard Hakluyt, dont la curiosité est piquée par la lettre de Mercator adressée à Dee, veut à son tour en savoir plus sur les sources du géographe concernant l’Arctique. Il écrit donc à Mercator et, coup de théâtre : dans sa réponse datée du 28 juillet 1580, Mercator explique à Hakluyt qu’il avait obtenu le manuscrit de Cnoyen d’un ami d’Anvers qui, lui-même, l’avait emprunté à un tiers. Or l’ami anversois de Mercator a oublié de qui il tenait le document[iii]. Plus moyen de se le procurer. Aucune copie de ce texte n’a jamais été retrouvée.

Cela ne signifie pas que le livre Inventio Fortunae n’ait jamais existé, bien au contraire. Sur sa mappemonde de 1507, Johann Ruysch représente l’Arctique sous une forme quadripartite similaire à celle de Mercator. Dans la légende et dans l’Atlantique Nord, il insère les commentaires suivants (nous traduisons) :

« Lu dans le livre Inventio Fortunae que sous le pôle arctique se trouve une haute montagne de pierre magnétique de 33 lieues allemandes de circonférence. La mer qui l’entoure se creuse comme dans un récipient laissant s’écouler l’eau par un trou. Autour se trouvent quatre îles dont deux sont habitées. Mais elles sont bordées par d’immenses montagnes larges de 24 jours de marches, ce qui empêche l’habitation humaine.

 Ici la mer commence à se creuser. Ici l’aiguille du compas ne tient pas en place, les bateaux contenant du fer ne peuvent s’en détourner. »

Les travaux des deux géographes présentent, bien sûr, des différences importantes. Néanmoins, les caractéristiques essentielles de l’Arctique leur sont communes : un gigantesque rocher situé au pôle Nord. Sous celui-ci, un puissant vortex attirant quatre bras de mer. Quatre vastes îles entourant le phénomène. Cette configuration est d’ailleurs proche de celles retenues par l’Allemand Martin Behaim sur son globe de 1492 ou par le Français Oronce Fine sur sa mappemonde de 1531. Ces derniers auront vraisemblablement, eux aussi, puisé leurs informations concernant l’Arctique dans le mystérieux Inventio Fortunae.

 

Dans le cadre de la série Mémoire de papier, notre cartothécaire Alban Berson offrira un atelier-conférence intitulé Mythes géographiques de la Nouvelle-France et d’ailleurs, le 12 mars 2020 à 18 h à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie.

 

[i] Crane, Nicholas, Mercator : The Man Who Mapped the Planet, Londres, Phoenix, 2003, p. 271-274

[ii] Taylor, E. G. R., A Letter Dated 1577 from Mercator to John Dee, in Imago Mundi, vol. 13, 1956, p. 56-68

[iii] Crane, Nicholas, Mercator : The Man Who Mapped the Planet, Londres, Phoenix, 2003,  p. 277