« Valérie », au Japon ?!

par Danielle Léger,
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

La sortie en 1969 du film Valérie de Denis Héroux se situe à une croisée des chemins dans l’histoire du cinéma québécois : abolition récente du Bureau de la censure et mouvement de libération sexuelle, montée de l’affirmation culturelle du Québec, amorce du financement public des productions cinématographiques et émergence d’une tradition durable de cinéma populaire.  

Valérie a tenu l’affiche sur tout le territoire québécois et rapporté en six mois plus d’un million de dollars. C’était du jamais vu au Québec ! À Montréal, rue Sainte-Catherine, les billets s’envolaient jusqu’à trois jours avant la projection au cinéma Le Parisien.[1] Le succès commercial du premier « film de fesses » à la québécoise ne s’est pas limité à son auditoire local : il aurait été diffusé dans une quarantaine de pays.

Affiches et filtres culturels

Comparons deux affiches produites pour ce même film, l’une pour le marché anglophone et une autre, destinée au public japonais. La première affiche, acquise par BAnQ en 2008, arbore l’image originale créée par l’illustrateur montréalais Jacques Delisle, une manifestation adoucie de l’esthétique psychédélique de la fin des années 1960.[2]  Ses lignes fluides, son approche graphique toute en suggestion et même ses couleurs relaient efficacement l’effet attractif de la « porno au sirop d’érable ».[3]

Jacques Delisle, Valérie, tender sensuality, directed by Denis Héroux, affiche, Montréal, Cinépix, 1969, 106 cm.

Acquise plus récemment, en avril 2019, l’affiche conçue pour le marché japonais est d’une toute autre facture. Un montage photographique en couleur – le film a pourtant été entièrement tourné en noir et blanc ! – se détache sur un fond flou, en résonance avec le titre adopté pour la version japonaise du film : Yogiri no Montoriouru [Montréal des brumes nocturnes]. Un court poème vient appuyer l’image. En voici une traduction libre proposée par mon collègue Alban Berson et son ami Atsushi Kamiki (que je remercie ici) :

 

Yogiri no Montoriouru. Danièle Ouimet, Valérie, un film de Denis Héroux, affiche, Tokyo?, Nippon Herald Films, 1969?, 73 cm.

Je ne veux pas qu’il apprenne ma triste histoire

Ville du Nord aux brumes profondes

Tristesse et agonie de l’amour

Flot d’une belle mélodie [4]

Le jeu de la comparaison illustre ici comment les filtres culturels peuvent conditionner la mise en marché d’un produit, qu’il soit culturel ou non. Le message de l’affiche japonaise paraît moins direct, plus nostalgique, plus moralisant aussi, insistant davantage sur le versant mélodramatique et familial du film. Il ne faudrait toutefois pas arrêter là nos constats : brumes, nuages et pluie seraient des métaphores sexuelles courantes en Extrême-Orient.

Une question surgit : pourquoi a-t-on eu ici recours à des photographies plutôt qu’à l’image graphique – et emblématique – de Jacques Delisle ?

 

À vous de jouer

Souhaitez-vous poursuivre l’exercice comparatif avec les affiches du film L’Initiation (1970) également de Denis Héroux ? BAnQ a récemment déniché deux affiches de la version yougoslave du film intitulé Uvodenje u ljubav [Initiation à l’amour]. Publiés par le distributeur Kinema Sarajevo, ces imprimés étaient en vente sur le site d’un marchand de disques et d’affiches établi à Zagreb.

Jacques Delisle, Uvodenje u ljubav, affiche, Sarajevo, Kinema Sarajevo, années 1970, 71 cm.
Uvodenje u ljubav, affiche, Sarajevo, Kinema Sarajevo, années 1970, 71 cm.

Envie de poursuivre l’enquête? Pourquoi ne pas assister nos bibliothécaires et tenter de repérer sur le marché les documents suivants?

    • les affiches originales en français des films Valérie et L’Initiation [5],
    • le 45 tours du film Valérie diffusé au Japon sur étiquette Polydor (musique de Joe Gracy et Michel Paje) [6].

Vos  trouvailles peuvent être relayées à l’auteure de ce billet.

 
 

[1] 50 ans pour Valérie, site web de Radio-Canada.

[2] Mario Girard, « Illustrateur de désirs », La Presse, 18 novembre 2019.

[3] À l’époque, le magazine étatsunien Variety qualifiait la production québécoise de films érotiques de maple syrup porn.

[4] Pour les initiés, voici la transcription du poème en alphabet romain :

Ano hito dake ni ha shiraretakunai

Kanashi watashi no kakko

Kiri fukai kitaguni no machi

Ai suru kanashimi kurushimi ga

Hito suji no utsukushii

Senritsu tonatte nagareru

[5] Des exemplaires numérisés sont visibles sur le site Éléphant, mémoire du cinéma (Quebecor).

[6] À ce sujet, consultez le blogue Psychébélique animé par Simon M. Leclerc.