Albums photographiques dans les collections patrimoniales : première partie

par Jessica Régimbald
Restauratrice
Direction de la conservation et de la numérisation

et Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

De rares albums photographiques, produits au XIXe et au début du XXe siècle dans différents contextes, ont su trouver leur chemin jusque dans les collections patrimoniales de BAnQ. En plus d’être une source documentaire et iconographique très riche, ces ouvrages permettent d’observer l’évolution des techniques d’impression photographiques et de réfléchir à divers enjeux liés à leur conservation et à leur mise en valeur.

Couverture de l’album Anticosti, 1905.

 

Un séjour sur l’Île d’Anticosti

C’est en 1895 qu’Henri Menier, chocolatier français, achète l’Île d’Anticosti afin d’en faire, notamment, son terrain de chasse personnel. Il y construit un port et érige une riche demeure, et y importe de nombreux animaux. Cette étape fascinante du développement de la plus grande île au Québec se trouve documentée dans un album photographique, intitulé Anticosti, 1905. On y trouve les œuvres d’un photographe anonyme, incluant un portrait d’Henri Menier, et différentes prises de vues de l’île, du manoir ainsi que du yacht de Menier. Or le contexte de production de cet album reste mystérieux, puisqu’aucun éditeur ou mention de tirage ne paraît à l’intérieur. On peut également constater qu’il ne s’agit pas d’une publication commerciale ordinaire. L’ouvrage suggère plutôt une production intime et luxueuse : reliure de cuir, filets dorés, pages de garde en soie moirée et portrait de Meunier dédicacé.  Bibliothèque et Archives Canada (BAC), qui en détient également une copie, mentionne dans son catalogue qu’il s’agirait d’un album-souvenir, offert par le riche propriétaire à différentes personnalités ayant visité son île. Peu importe, ces magnifiques images disponibles dans BAnQ numérique offrent des prises de vue uniques ainsi que des informations précieuses sur l’état de l’Île d’Anticosti au tournant du XXe siècle.

 

Rivière Jupiter (Anticosti), photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905.

 

Les 29 photographies d’assez grand format (plus ou moins 29 x 39 cm) que l’on y trouve sont des épreuves au gélatino-bromure d’argent. On peut les reconnaître grâce à leurs tonalités neutres, qui peuvent aller du noir au blanc jusqu’au blanc chaud avec des tons continus. Les fibres du papier sont quant à elles cachées sous une couche de baryte, un minéral naturel, ce qui donne une surface plutôt lisse. Une photographie au gélatino-bromure d’argent est composée de trois couches, soit le support papier, une couche de baryte et ensuite l’émulsion. Ce type de tirage peut aussi présenter une large gamme de caractéristiques de surface, du mat au glacé ainsi que du lisse au texturé. Pour produire un tirage à l’aide de la technique au gélatino-bromure d’argent, l’image est produite par exposition sur le support photographique. Cette image est ensuite passée par différents bains pour obtenir le résultat final : un premier pour la développer, un second pour arrêter le développement, un autre pour fixer l’image et un dernier pour laver le support.

 

À l’époque, il pouvait être difficile d’agrandir les images. On peut donc supposer que les négatifs originaux étaient de la même grandeur que le cliché, ce qui donne une idée de la taille de l’appareil photographique qui a été utilisé. Par ailleurs, ce type de photographie permet d’obtenir une très haute définition : une prise de vue rapprochée effectuée par microscope sur le tirage original nous permet d’aller chercher des détails assez précis, comme ces mystérieux personnages sur le pont du yacht. S’agirait-il de Menier lui-même?

 

À gauche : Yacht Bacchante, Baie Ellis (Anticosti), photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905. À droite : vue rapprochée effectuée par microscope sur le tirage original.

 

Fait inusité, on remarque sur le portrait de Menier que le photographe a effectué une petite retouche, au niveau du coude gauche. La retouche n’a pas été faite sur chaque épreuve, mais directement sur le négatif original.

 

À gauche : Portrait de Henri Menier dédicacé, photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905. À droite : gros plan sur la retouche au coude gauche.

 

Comme c’est souvent le cas avec les photographies, les effets du temps ont laissé leur marque sur cet album datant de plus d’un siècle. Comme l’air a un effet oxydant sur l’argent, une coloration bleutée, nommé « métallisation », peut apparaître aux pourtours des photographies. La métallisation apparaît lorsque la surface du tirage est soumise à des conditions d’entreposage inappropriées, telles que l’humidité, une température élevée ou encore des polluants. Pour protéger le plus possible le document, une boîte spéciale de conservation conçue sur mesure a été fabriquée par les techniciens en muséologie de BAnQ.

 

Nous vous invitons à consulter l’intégralité de ce magnifique album, entièrement numérisé et disponible dans BAnQ numérique.

 

La technique à l’albumine, vous connaissez? Ne manquez pas le deuxième article de cette série pour en savoir plus sur ce procédé photographique, et pour découvrir le travail du photographe Samuel McLaughlin!