Illustres & méconnus : Gilles Robert et Gérald Zahnd

par Danielle Léger, bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Le 30 mai dernier, à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, une trentaine de visiteurs étaient réunis pour une visite-conférence autour de 27 affichistes québécois. Les participants ont alors visité dix « constellations d’affichistes » actifs entre le milieu des années 1930 et la fin du siècle. Disposées dans les salles de lecture et d’animation, une soixantaine de productions graphiques originales offraient un vibrant aperçu de la création graphique au Québec.

Cette sélection témoigne aussi des trajectoires singulières de ces 27 créateurs. Issus d’horizons multiples, porteurs de sensibilités tout aussi diverses, certains de ces affichistes ont été formés en contexte académique, d’autres dans des écoles à vocation plus commerciale, et d’autres encore sont de purs autodidactes. Des constantes les unissent pourtant : polyvalence, créativité et détermination. Et ils sont – pour toutes sortes de raisons – demeurés largement méconnus.

L’une de ces constellations réunit deux affichistes émérites particulièrement actifs pendant les décennies 1960 et 1970. Ce billet de blogue est consacré à ce duo de créateurs prolifiques et pertinents.

 

Gilles Robert (1929-2013)

 

Gilles Robert est l’affichiste-phare de cette constellation. Né à Montréal en 1929, Robert manifeste très tôt son intérêt pour le dessin et étudie à l’École des arts graphiques. Le maître typographe Arthur Gladu, le graveur Albert Dumouchel et le graphiste Roger Cabana sensibilisent le jeune étudiant à l’importance de la typographie et du graphisme. Il y côtoie le poète Roland Giguère avec qui il réalise des travaux où se croisent poésie et typographie.

Robert obtient son diplôme en 1950 et retourne bientôt à l’École des arts graphiques, cette fois comme enseignant, entre 1953 et 1964. Certains le considèrent comme « le père du graphisme québécois », en raison notamment des nombreux étudiants qu’il formera pendant ces onze années.

 

Début des années 1960

Oreste, d’après Les Choéphores d’Eschyle, mise en scène J.P. Ronfard, affiche, Montréal, Théâtre du Nouveau Monde, 1961, 76 x 51 cm.

8 femmes, comédie policière de Robert Thomas, mise en scène, Guy Hoffman, affiche, Montréal, Théâtre du Nouveau Monde, 1964, 65 x 47 cm.



 Ces deux affiches du Théâtre du Nouveau Monde ont été réalisées au début des années 1960, alors que Gilles Robert travaille comme pigiste. Ce sont des sérigraphies imprimées sur carton, typiques de cette période. On les désigne parfois sous le nom de « cartons de vitrine »[1] puisqu’elles étaient utilisées dans les vitrines en façade des salles de théâtre.

L’affiche de 1961 fait la promotion de la toute première mise en scène signée Jean-Pierre Ronfard en contexte québécois. Le rouge, le blanc et le noir confèrent à l’affiche un caractère dramatique, en écho au registre de la tragédie grecque d’Eschyle et de cet « essai de théâtre total » conçu par Ronfard. Dans l’élégant programme de cette production, on trouve cette jolie formule :

 

 

L’affiche de 1964 s’inscrit dans une veine moderniste, dans l’esprit de la « nouvelle vague » créative nord-américaine, initiée par les designers européens réfugiés aux États-Unis dans la tourmente engendrée par le nazisme et la 2e Guerre mondiale. L’image est à la fois sobre et coquine, à mi-chemin entre les créations d’un Paul Rand et celles d’un Saul Bass. Le programme de cette comédie policière dirigée par Guy Hoffmann nous apprend que la production de l’affiche a été confiée à l’entreprise montréalaise Trans-Canada Display , pour laquelle Robert a par ailleurs conçu une affiche conservée au Musée national des beaux-arts du Québec.

À cette époque, après avoir œuvré comme adjoint au directeur artistique à l’imprimerie commerciale Bennalack Press, Gilles Robert commence à se faire connaître en tant que directeur artistique à La Presse. Entre 1959 et 1962, ses mises en page dynamiques pour le quotidien montréalais seront saluées quatre années de suite par la Société des designers typographiques du Canada.

 

La une et la page 5 du supplément culturel de La Presse,
le samedi 26 août 1961.

 

 

Fondée en 1966, son agence, Gilles Robert et associés, sera active jusqu’en 1987. Robert se distingue comme l’un des premiers graphistes indépendants du Québec: il ne travaille pas directement pour une imprimerie, ce qui lui permet de développer une approche plus autonome au plan artistique. Il sera également très actif dans le milieu professionnel du graphisme.

 

Fin des années 1960

 

Gilles Robert, détail d’un graphique (figure I-A)
tiré du Rapport de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec, vol. 1.
Québec, Éditeur officiel du Québec, 1969.

 

Gilles Robert occupe une place importante parmi ces créateurs québécois qui ont fait la Révolution tranquille des années 1960. À preuve : il signe en 1969 la mise en page et le graphisme du Rapport Rioux sur l’enseignement des arts au Québec. La facture visuelle dynamique et dépouillée est en adéquation directe avec le contenu du rapport qui appelle un « champ total des arts » qui n’exclut pas la communication graphique.

 

La suite

 

À la fin des années 1980, Gilles Robert ferme son agence et devient directeur des services de graphisme de la firme de relations publiques National. Au fil de sa carrière, il aura touché à tout : affiches, livres, brochures, journaux, jeux de société, images de marque, étiquettes de bouteilles de vin… Les exemplaires logos de la Place des Arts – toujours pertinent depuis sa création en 1961 – et du service de police de la Ville de Montréal ont remarquablement bien résisté à l’épreuve du temps.

Élu membre honoraire de la Société des designers graphiques du Québec (SDGQ) en 2005, Gilles Robert est décédé le 21 décembre 2013.

 

Gérald Zahnd (1941- )

 

La deuxième étoile de cette constellation d’affichistes a connu une toute autre trajectoire.

Né à Vevey, en Suisse, en 1941, Gérald Zahnd acquiert une solide formation artistique à Lausanne, Lucerne et Bâle entre 1955 et 1962. Il est alors exposé à l’influence de l’art concret qui prône une approche non narrative, à la fois proche de la musique et intégrée à la vie. Pour les tenants de ce courant artistique, beaux-arts et arts appliqués sont différents par leur fonction, mais sont d’égal statut.

Au cours des années 1960, Zahnd voyage et s’intéresse aux arts visuels, au théâtre, au cinéma, à la danse. Il crée alors ses premières affiches, participe à des expositions et s’installe à Montréal en 1964. Pendant les trois années suivantes, il se joint à l’Atelier d‘art de Claude Théberge situé rue Montcalm, près du parc Lafontaine. Il travaille comme graphiste et muraliste dans une équipe qui collabore aux travaux de l’architecte qui dirige l’atelier. Selon la tradition du Moyen-Âge, mais avec une approche moderne, une quinzaine de créateurs et d’artisans (peintres, sculpteurs, céramistes, etc.) travaillent non pas comme « décorateurs », mais plutôt dans l’esprit de l’Œuvre intégrée.

On doit notamment à Zahnd des murales réalisées en 1966 pour l’église Saint-Bernard – devenue depuis le centre sportif et culturel du Collège Mont-Royal, dans le quartier Mercier – et une autre à l’Université de Montréal – toujours visible dans le corridor reliant le Garage Louis-Collin et le Pavillon Lionel-Groulx.

 

La « période affiches »

 

Au cours des années 1970, Gérald Zahnd se consacre pleinement à son travail d’affichiste indépendant. Se succèdent alors un nombre impressionnant de créations réalisées en sérigraphie pour des théâtres montréalais, notamment le Rideau Vert (1967-1980), le Théâtre d’Aujourd’hui (1968-1970), le Théâtre du Nouveau Monde (1973-1980) et le Théâtre populaire du Québec (1975-1978). Par leur visuel dépouillé et maîtrisé, ces créations visuelles revêtent un caractère souvent ludique, et parfois magistral.

 

Gérald Zahnd, Arrabal, affiche,
Montréal, Théâtre des Apprentis-sorciers, 1968, 58 x 45 cm.

 

À l’automne 1968, Zahnd signe une affiche inattendue pour L’architecte et l’empereur d’Assyrie de Fernando Arrabal, jouée par le Théâtre des Apprentis sorciers sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui. L’affichiste propose un audacieux jeu visuel sans autre image que des lettres. Le nom de l’auteur de la pièce est mis en relief en noir – le titre étant relégué au bas de l’affiche, en petits caractères. Les grandes lettres – l’une debout, l’autre couchée – font écho au propos de la pièce : l’improbable rencontre entre un empereur d’Orient et un sauvage sur une île déserte.

 

Gérald Zahnd, Les Belles sœurs, affiche, Montréal, Théâtre du Rideau vert, 1968, 68 x 47 cm.

 

La même année, Zahnd crée pour le Théâtre du Rideau Vert l’affiche d’un spectacle mémorable : la première production scénique des Belles-Sœurs de Michel Tremblay. La figure de Germaine Lauzon y est suspendue à un bouquet de chiffres où se détache le million évoquant les timbres-primes obtenus par concours. Le Rideau Vert figure au palmarès de la plus longue collaboration de Zahnd avec une compagnie de théâtre, incluant la papeterie créée vers 1970.

 

Gérald Zahnd, Becket, d’Anouilh, mise en scène Y. Brind’amour,
affiche, Montréal, Rideau vert, 1971, 68 x 47 cm.

 

Becket ou l’Honneur de Dieu, de Jean Anouilh, raconte le conflit entre le roi d’Angleterre Henri II et Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, au XIIe siècle. Pour l’affiche du Rideau Vert (1971), Zahnd décline élégamment les symboles de la couronne et de la croix, travaille le lettrage du titre de la pièce et mise sur la profondeur de la couleur en sérigraphie.

 

La suite

 

En 1987, Gérald Zahnd renoue avec une pratique assidue de la peinture. Dans les années 1990, il participe à l’Université de la ruelle, un lieu d’échanges initié par l’artiste Denis Pellerin où se croisent artistes visuels de toutes allégeances, musiciens et conférenciers. Zahnd est également connu comme le fondateur du P’tit Bar qui a ouvert ses portes il y a plus de 30 ans. Juste à côté de la Libraire du Square, à un jet de pierre du carré Saint-Louis, artistes visuels, chansonniers, poètes et leur public s’y donnent rendez-vous.

 

[1] Traduction libre de window cards utilisé à cette époque pour désigner les affichettes imprimées sur carton destinées aux vitrines de salles de spectacles, de salles de cinéma, de commerces, etc.