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Les livres-livres de Louise Paillé

27 juin 2019 par cmontemiglio | Catégorie(s) : Diffusion, Livres d'artistes et ouvrages de bibliophilie

par Marianne Ferron
Stagiaire
Direction de la recherche et la diffusion des collections patrimoniales

 

Parmi la collection de livres d’artistes de BAnQ, on retrouve des œuvres de l’artiste Louise Paillé, plus particulièrement, des œuvres de sa série Livre-livre. Ces créations, œuvres uniques, hybrides entre livres et tableaux[i], vont certainement intéresser quiconque se passionne pour les livres et pour l’art.

Louise Paillé est une artiste multidisciplinaire qui travaille avec différents matériaux et qui aime utiliser, ou plutôt réutiliser, des objets « marqués par le temps et leur manipulation »[ii]. Parmi ses multiples projets artistiques, on retrouve cette série, particulièrement intéressante, de livres-livres.

Chaque œuvre est conçue à partir d’un livre usagé que l’artiste achète dans une librairie d’occasion. Ce livre usagé devient le support de création de Louise Paillé puisqu’elle va, à l’intérieur de celui-ci, venir retranscrire, à la main, tel un moine copiste, l’entièreté d’un autre livre et parfois même de deux autres livres. Elle retranscrit donc ce texte à l’intérieur de tous les espaces libres du livre usagé, « entre les lignes, sur les typographies, autour et sur les illustrations, dans les marges; à l’endroit ou à l’envers; à l’horizontale, à la verticale ou de biais, par juxtaposition, par saturation. »[iii] Louise Paillé intervient directement dans ce livre qu’elle nomme « livre-porteur » puisqu’il va devenir « porteur » de cet autre texte. Le ou les livres qui se retrouvent « déportés », donc retranscrits, sont les « livres-déportés ».

 

Inspiration

 

La démarche de création de la série Livre-livre de Louise Paillé débute en 1993, alors que l’artiste visite une exposition dédiée au peintre Fragonard, à Paris. Elle découvre des petits carnets, des catalogues d’œuvres pour ventes aux enchères, qui sont remplis de notes supplémentaires sur les œuvres, de dessins et de croquis également qui se retrouvent dans les marges ou encore entre les lignes de texte. L’impact visuel de ces cahiers, réalisés par l’artiste Gabriel de Saint-Aubin, vient déclencher chez Louise Paillé l’idée du projet des livres-livres[iv]. C’est le désir de briser la mise en page traditionnelle du livre qui a inspirée l’artiste dans sa démarche de création.

 

Les livres-livres : entre œuvre picturale et œuvre scripturale

 

À travers les différents livres-livres, on peut suivre l’évolution de la démarche de création de l’artiste. Dans son tout premier livre-livre, Traité du paysage, réalisé en 1993-1994, Louise Paillé retranscrit le texte de  La théorie de la relativité d’Albert Einstein à l’intérieur du Traité du paysage de Léonard de Vinci. En incorporant le texte d’Einstein dans le livre de Vinci, l’artiste conserve la structure du « livre-déporté », du livre d’Einstein, c’est-à-dire qu’elle retranscrit non seulement le texte, mais également toutes les informations de la page de titre (titre, auteur, éditeur, traducteur, année de publication) ainsi que la pagination et les numéros de chapitre. Elle laisse également les espaces entre les chapitres.

Louise Paillé, Traité du paysage, 1994

 

Louise Paillé, Traité du paysage, 1994

 

Louise Paillé retranscrit les mots entre les lignes du texte imprimé et laisse les marges intactes. Les deux textes, soit le texte du livre-porteur et celui du livre-déporté, sont donc lisibles. Par contre, plus on avance dans le temps et dans la démarche de l’artiste, moins les textes deviennent lisibles et la structure se perd au travers du texte manuscrit et du texte imprimé. Cela donne un effet visuel très intéressant puisque les pages du livre deviennent surchargées par cette écriture manuscrite.

 

On remarque ce changement en observant le livre-livre Printemps du merle bleu, réalisé en 2000, où l’on retrouve la transcription manuscrite de deux ouvrages, soit L’Île de Pascali de Barry Hansworth et Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, que l’artiste a reproduit à l’intérieur du livre  La Mort à Venise de Thomas Mann. Dans cette œuvre, tous les espaces libres autour du texte imprimé sont complètement remplis. L’artiste a même dessiné sur les illustrations.

 

Louise Paillé, Printemps du merle bleu, 2000

 

La même chose peut être observée avec le livre-livre Transverse, réalisé également en 2000. Pour exécuter Transverse, Louise Paillé a également sélectionné deux livres-déportés, soit Ma terre, mon île de Janet Frame et Sur la lecture de Marcel Proust, qu’elle a retranscrit dans l’ouvrage Les Mots de Jean-Paul Sartre. Dans ce livre, on peut voir que l’artiste crée des images, des lettres, à travers l’écriture manuscrite, elle crée des effets visuels à partir de son écriture et du texte imprimé déjà présent sur la page. Avec ces deux exemples, on remarque que l’artiste a choisit de privilégier l’impact et l’effet du visuel plutôt que la lisibilité des différents textes.

 

Légende : Louise Paillé, Transverse, 2000

 

 

D’autres œuvres et réalisations à partir de livres

 

Dans d’autres cas, l’artiste intervient autrement sur le livre et sur le texte. Prenons l’exemple de l’œuvre réalisée en 1996 dans le livre Sermons sur la mort et ce qui s’en suit, de Jean-Baptiste-Marie Vianney. L’artiste a choisi ici d’intervenir directement sur le texte et les mots du livre plutôt que d’y retranscrire un autre livre. Elle a barré les mots « péché » et « pécheur », elle a encadré tous les mots « enfer », rayé les mots « purgatoire », elle a fait un X sur les mots « vie », « vécu » et « vivre », et mit un astérisque à côté des mots « ciel » et finalement, elle a ajouté une croix à côté des mots « mort ».

 

Louise Paillé, Sermons sur la mort et ce qui s’en suit, 1996

 

Ces interventions font ressortir la surabondance de certains termes abordés dans le livre[v]. Ce qu’il y a de plus intéressant encore est le fait que Louise Paillé est venue créer un autre récit à l’intérieur du livre en surlignant des mots en rouge. À la lecture de ces mots surlignés, on constate que ce nouveau récit se place en opposition, de par sa sensualité, au texte du livre hautement religieux de Vianney.

Les interventions de Louise Paillé sur ces livres font partie d’une démarche de création qui vient déconstruire la forme traditionnelle du livre et qui vient pratiquement la détruire.

Les livres-livres de Louise Paillé mentionnés dans ce billet sont tous disponibles pour consultation au centre de conservation de BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie.

Si les créations de Louise Paillé ont piqué votre curiosité et que vous souhaitez en apprendre davantage sur son processus de création, l’artiste a publié un essai sur sa démarche intitulé Livre livre : la démarche de création, disponible à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque.

 

Références et sources à consulter pour aller plus loin

 

Sylvie Alix, « Art contemporain : la BNQ expose ses livres d’artistes », À rayons ouverts, printemps 2004, n° 59, p.26-29.

Danielle Blouin, Un livre délinquant : Les livres d’artistes comme expériences limites, Saint-Laurent, Fides, 2001, 187 p.

Amélie Langlois Béliveau, Les Livres-livres, de Louise Paillé : les modalités d’émergence d’une figure du livre, mémoire de maîtrise, Montréal, UQAM, Études littéraires, 2009, 106 p.

Élise Lassonde, Le livre d’artiste comme espace de dialogue : coup d’œil sur la collection de BAnQ, Conférence animée par Catherine Sirois, en complément à l’exposition Louis-Pierre Bougie : 30 ans de livres d’artiste, Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 23 octobre 2013, 49 min 33 s.

Annie Molin Vasseur, « X degrés de liberté : une certaine aura », ETC, n° 52, décembre 2000, p. 42-43.

Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, 156 p.

Louise Paillé, « Livres-livres », Protée, vol. 30, n° 1, printemps 2002, p. 52-55.

Nycole Paquin, « La couleur de l’écriture : les œuvres récentes de Louise Paillé », Espace, n° 70, hiver 2004-2005, p. 46-47.

 

 

[i] Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, p. 83

[ii] Louise Paillé, Idem, p. 32

[iii] Louise Paillé, « Livres-livres », Protée, vol. 30, n° 1, printemps 2002, p. 52

[iv] Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, p. 19-21

[v] Danielle Blouin, Un livre délinquant : Les livres d’artistes comme expériences limites, Saint-Laurent, Fides, 2001, p. 132-135 

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