1878 : drôle d’année pour la presse québécoise

par Philippe Legault, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qu’ont en commun Le Perroquet, Le Crapaud, Le Coq, Le Cochon, Le Castor national, ou encore Le Menteur, Le Farceur, Le Cancan et Le Diable à quatre? Tous sont des journaux humoristiques de la fin du XIXe siècle publiés au Québec. L’année 1878 est particulière. Des quelque 21 journaux qui voient alors le jour, plus de la moitié prônent l’humour comme ligne éditoriale. Sur le plan politique, 1878 est marquée par une polémique autour de la loi Angers obligeant plusieurs municipalités à participer à la construction du chemin de fer de la rive nord. Cette dispute fera certes la joie des presses satiriques de l’époque, mais peut-elle expliquer toute cette agitation de plumes en cette seule année?

 

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la presse écrite plus largement diffusée gagne la faveur du public en encourageant les débats d’idées. « En 1865, Montréal devient […] le centre industriel de l’imprimerie, succédant ainsi à la ville de Québec[i]» et, au début des années 1870, l’arrivée des presses rotatives permet d’augmenter le tirage tout en réduisant les coûts de production. Les hebdomadaires humoristiques tirent parti de cette situation. Ils ont parfois une vie éphémère, sont illustrés d’une ou deux caricatures et entremêlent anecdotes bon enfant, poèmes teintés de drôlerie, jeux de mots faciles et faits politiques traités sous l’angle de la moquerie. Les en-têtes attirent l’œil et il s’agit souvent de belles gravures exécutées par d’excellents artisans. On peut se procurer ces journaux pour un à cinq cents le numéro.

 

Entre perroquet, cochon et autres, la prédominance des titres aux noms d’animaux étonne. Si on ne peut avancer d’hypothèse sur ce courant, il va de soi que les éditeurs justifient leur choix avec humour : « Le Crapaud est le titre de notre journal, comme vous voyez il n’est pas pompeux, il n’est pas séduisant, il est plutôt modeste comme son image[ii]… »

 

Du côté francophone

 

Le Cancan, un hebdomadaire illustré, est publié à Québec d’avril à juillet 1878. Selon son directeur, G. R. Grenier[iii], « le journal est appelé à une grande tâche : désopiler la rate de l’humanité[iv] ». Son nom très explicite peut porter à interprétation. Dès le premier numéro, une mise en garde est donnée : les propos des collaborateurs éviteront de porter atteinte à la vie privée d’autrui. Il faudra attendre trois numéros pour voir apparaître la vignette représentant deux commères à leur fenêtre échangeant les derniers « cancans ». La caricature amusante de l’édition du 27 avril 1878, gravée sur bois fort, est signée Charles Montminy et met en scène le conflit politique de l’heure. Elle représente Henri-Gustave Joly de Lotbinière et Charles-Eugène de Boucherville, deux rivaux, tenant une balance en équilibre. Fait plutôt cocasse, le résultat de l’élection générale du 1er mai sera le plus serré au Québec depuis la Confédération et se traduira par un match presque nul.

 

 

 

Le Perroquet, un journal sorelois, se distingue par son en-tête croquignolet et sa très brève vie (trois numéros). Sa devise « Qui empêche de dire la vérité en riant[v] » accentue la portée des propos de l’éditeur, qui seraient aujourd’hui assurément qualifiés de misogynes : « Du reste notre personnel se compose de perroquets garçons. Nous l’avons voulu ainsi afin que notre journal ait son entière liberté d’action, soit à l’abri des indiscrétions et des querelles de ménage, et surtout afin que la rédaction en soit lucide[vi]. »  Le Farceur, fondé le 26 octobre par Honoré Beaugrand, a connu deux vies : d’octobre 1878 à février 1879, puis d’avril 1883 à mars 1884. C’est certainement le journal humoristique qui connaîtra le plus grand succès. Ses caricatures ainsi que son frontispice sont parmi les plus réussis sur le plan visuel. La gravure au burin, exécutée par la firme Stuart Relief, y est certes pour quelque chose. La qualité exceptionnelle de son en-tête fera d’ailleurs des jaloux et sera même parodiée par Le Grognard en 1881.

 

Les anglophones ne sont pas en reste

 

The Jester,Montréal, G.E. Desbarats et F.J. Hamilton, 22 march 1878, page 1.
The Jester,Montréal, G.E. Desbarats et F.J. Hamilton, 22 march 1878, page 1.

Les journaux humoristiques publiés en cette rigolote année 1878 ne sont pas exclusifs aux francophones. Quatre journaux anglophones emboîtent le pas : deux à Montréal, The Punch et The Jester, et deux à Québec, Quebec Star et Non Sense. The Jester jouit d’une grande popularité. Publié par George E. Desbarats et Fred J. Hamilton pendant plus d’une année, il cessera de paraître sans raison apparente. Les illustrations et son en-tête gravés au burin évoquent la qualité. À la une, le bouffon appuyé sur un secrétaire donne le ton. Non Sense se reconnaît par son en-tête illustrant un individu bouche ouverte, bras étendus et corps petit et fin. La devise est limpide : « No sense is better than no cents ». Selon Horace Têtu[vii], seulement quatre numéros ont été publiés entre juin et juillet 1878. L’édition de journaux humoristiques n’est évidemment pas exclusive à l’année 1878. Dès le milieu du XIXe siècle se succéderont des titres sans équivoque tels L’Écho des imbéciles, La Mascarade, La Trompette, etc. La Bibliothèque nationale possède plus d’une centaine de revues et de journaux d’humour québécois récents et anciens qui ne demandent qu’à vous faire sourire.

 

 

 

 

 

 

 

 

[i] Éric Leroux (dir.), 1870, du journal d’opinion à la presse de masse – La production industrielle de l’information, Montréal, Petit musée de l’impression / CHM, 2010.

[ii] Le Crapaud, vol. 1, n° 1, 7 juin 1878, p. 2.

[iii] Selon nos recherches dans l’Annuaire Marcotte de 1878, il pourrait s’agir de Gustave Grenier, greffier de l’Assemblée législative.

[iv] Le Cancan, Québec, P. Larose et Cie, vol. 1, n° 1, 12 avril 1878, p. 2.

[v] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 1.

[vi] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 2.

[vii] Horace Têtu, Historique des journaux de Québec, Québec, s. é., 1889, p. 84.