Portail BAnQ Nétiquette

Voltaire au Québec : le débat sur la laïcité ne date pas d’hier…

4 avril 2019 par Carnet de la Bn | Catégorie(s) : Diffusion, Revues et journaux

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

La philosophie des Lumières, dont Voltaire constitue le plus célèbre héraut, a fait l’objet de débats enflammés dans l’espace public québécois des XVIIIe et XIXe siècles. Au cœur du projet des Lumières on trouve le triomphe de la raison et de l’esprit critique sur la superstition et la foi aveugle, la diffusion des connaissances empiriques, la tolérance et la liberté de penser ainsi que la primauté de l’être humain dans une société régénérée par le progrès et la justice.

 

Voltaire est déiste, c’est-à-dire qu’il croit en l’existence d’un Être suprême orchestrant l’univers mais rejette toutes les Églises, qu’il juge arrogantes, trop avides de pouvoir et abusives. Il estime contre nature l’intervention de l’Église catholique dans les affaires de l’État. Selon lui, le dogmatisme religieux mène à un fanatisme sanglant. Bien sûr, de telles positions heurtent de front celles du clergé catholique. Symboles de cette confrontation idéologique, La Gazette littéraire de Montréal, publiée en 1778 et en 1779, et l’Institut canadien de Montréal, au XIXe siècle, deviendront victimes de leurs convictions.

 

 

 

 

La Gazette littéraire de Montréal

 

Le Français Fleury Mesplet, premier imprimeur de Montréal, débarque au Canada dans le sillage de l’invasion américaine de 1775 dirigée par les révolutionnaires du Congrès. Malgré le repli de l’armée américaine et le retour des Britanniques en juin 1776, l’imprimeur, à peine installé, décide de demeurer à Montréal. Il entreprend en 1778 la publication de La Gazette littéraire de Montréal, un hebdomadaire en français rédigé par Valentin Jautard, avocat sympathique à la cause américaine et à la philosophie des Lumières, tout comme Mesplet.

 

Les autorités ont bien avisé l’imprimeur de ne pas se mêler de politique et de religion. Mesplet doit se montrer prudent. Peut-être pour faire connaître Voltaire sans donner l’impression de favoriser ce philosophe, il imprime des extraits du Dictionnaire anti-philosophique qui lui est hostile. Ces extraits suscitent une vive réaction de la part d’admirateurs du grand homme qui répliquent dans La Gazette et fondent une académie à sa défense. Le débat s’engage donc dans le journal sur les idées voltairiennes mais aussi sur la liberté de la presse et sur la médiocrité de l’éducation prodiguée à la jeunesse montréalaise par les Sulpiciens au Collège de Montréal.

 

Le supérieur de ces derniers, Étienne Montgolfier, se plaint de La Gazette au gouverneur Frederick Haldimand tandis que le jésuite Bernard Well, sous le pseudonyme l’« Anonyme », critique la vision anticléricale de Voltaire dans le journal, poussant les défenseurs de ce dernier à se lancer dans une polémique dangereuse sur le déisme. Tous les auteurs en herbe signent d’un pseudonyme, Jautard inclus, ce qui fait reposer l’entière responsabilité des idées publiées sur l’imprimeur et le rédacteur.

 

Des critiques de Jautard concernant certaines décisions juridiques qui le touchent à titre d’avocat achèvent d’irriter Haldimand. Le 2 juin 1779, il fait arrêter Mesplet et Jautard, qui demeureront trois ans en prison, sans motif d’accusation, avant d’être libérés.

 

L’Institut canadien de Montréal

 

Au cours des décennies suivantes, d’autres journaux subissent les foudres de la censure, surtout pour des raisons politiques. La pensée de Voltaire fait évidemment des adeptes parmi les Canadiens les plus progressistes, même si son nom n’est pas brandi comme une bannière. Mais la défaite des Patriotes en 1837-1838 consolide la position du clergé, qui s’est rangé du côté des autorités coloniales au moment de la Rébellion. Dorénavant, l’Église catholique disposera de la force nécessaire pour imposer sa vision du monde aux libres penseurs sympathiques aux idées de Voltaire.

 

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

 

C’est dans le contexte de la défaite des Patriotes que naît en 1844 l’Institut canadien de Montréal, une association culturelle fondée par de jeunes Canadiens français « dans un but d’union, d’instruction mutuelle et de progrès général ». Doté d’une bibliothèque, l’Institut entend offrir une collection d’ouvrages représentant tous les points de vue, car ses membres croient aux vertus de la discussion raisonnée et du libre examen des idées afin de se forger une opinion éclairée. Sa bibliothèque contient notamment les œuvres complètes de Voltaire ainsi que d’autres écrits des philosophes des Lumières[i]. Plusieurs sont à l’Index.

 

Photo montrant des pages du catalogue manuscrit de l'Institut canadien de Montréal.

Catalogue manuscrit de la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal, s. d. BAnQ Vieux-Montréal,
fonds Institut canadien de Montréal (P768, S6, SS1, D1).

L’Institut est donc porté par une idéologie jugée radicale pour l’époque : liberté de penser, instruction laïque pour tous, libertés civiles et politiques, séparation de l’Église et de l’État. Ultramontain, l’évêque de Montréal Ignace Bourget défend quant à lui la primauté du pape et prône la soumission des fidèles au clergé sur toutes les questions, même politiques. Le choc est inévitable.

 

Dans sa Lettre pastorale contre les erreurs du temps de 1858, Mgr Bourget met ses ouailles en garde contre les pièges et les séductions d’un terrible monstre : « Ce monstre, c’est le Philosophisme, ou l’esprit d’irréligion, qui prit naissance dans le siècle dernier, et qui reconnaît pour père le trop célèbre Voltaire et tous ses disciples, qui formèrent l’École Voltairienne[ii]. »

 

Il s’attaque ensuite, dans la même série de lettres pastorales, à l’Institut canadien de Montréal, qui nourrit selon lui cet esprit de révolte en refusant de censurer sa bibliothèque, et au journal Le Pays qui y est associé. Le clergé cherche manifestement à extirper du Québec toutes les idées non conformes à sa conception ultramontaine d’une société assujettie à l’Église. Et il y réussira. Après une âpre lutte remplie de rebondissements[iii], l’Institut canadien de Montréal doit finalement fermer ses portes en 1880.

 

Voltaire devient officiellement persona non grata au Québec. Et pour longtemps. En 1933, le Bureau de censure du Québec refuse l’entrée au pays du film américain Voltaire, qui trace un portrait flatteur du philosophe à l’opposé de celui véhiculé dans les écoles québécoises. Encore en 1957, le film de Sacha Guitry Si Paris nous était conté est amputé au Québec des passages concernant le grand homme…

 

 

Portrait de Monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, 1872.

« [La religion catholique] condamne et repousse avec horreur cette tolérance pratique, mais damnable, qui admet que toute religion est bonne; et cette conquête de la raison, qui est ce fatal rationalisme du jour, qui met la raison de l’homme au-dessus de la raison de Dieu. »

Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 356.

 

Portrait de Louis-Antoine Dessaulles, vers 1860.« Mais si la tolérance est une idée anticatholique, cela voudrait donc dire que la réaction [ultramontaine] peut imposer ses idées à l’individu sans se mettre le moins du monde en peine de le convaincre par la discussion! Dieu nous aurait donc inutilement donné l’intelligence et le libre arbitre! Dieu se serait donc trompé! »

Louis-Antoine Dessaulles, [Discours sur la tolérance], dans Annuaire de l’Institut canadien pour 1868, Montréal, Imprimerie du journal Le Pays, 1868, p. 10.

 

[i] BAnQ a acquis la collection d’ouvrages de l’Institut canadien de Montréal en 2006.

[ii] Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Montréal depuis son érection…, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858 ?, p.356 .

[iii] Pour de plus amples informations sur l’existence de l’Institut canadien de Montréal et sur sa lutte contre le clergé, consultez le dossier du no 80 d’À rayons ouverts.

4 commentaires pour “Voltaire au Québec : le débat sur la laïcité ne date pas d’hier…”

  1. Bravo pour cet excellent article. J’y ai beaucoup appris.

  2. Félicitations pour l’article !
    Cordialement,
    Dorin Stoica

  3. Voltaire, personnage controversé s’il en fut! Mais qui a marqué de son empreinte la pensée occidentale moderne. Très intéressant.

  4. Merci pour ce texte, j’y ai appris des choses que je ne savais pas.

Laissez un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :



© Bibliothèque et Archives nationales du Québec