Les reliures étonnantes de Gabriel Rivard

par Catherine Ratelle-Montemiglio et Isabelle Robitaille, bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Une « contamination ». C’est le mot choisi par Danielle Blouin dans sa thèse de doctorat[i] pour décrire la présence des reliures de Gabriel Rivard dans les collections patrimoniales de BAnQ. Seules quelques-unes de ses reliures d’art sont identifiées au catalogue, bien qu’elles se trouvent en assez grand nombre dans les collections patrimoniales de l’institution. En effet, plusieurs de ses reliures colorées et quasi sculpturales protègent des documents rares datant de plus de 200 ans, au grand étonnement de la bibliothécaire qui parcourt les rayons.

 

Order of the Governor in Council, of the 7th July 1796, for the regulation of commerce , between this Province and the United States of America, Quebec, John Neilson, 1796. Reliure de Gabriel Rivard. 

     

Arrest du Conseil d’Estat du Roy, du huitième Mars 1689 : qui décharge les castors provenans des Colonies Françoises de Canada (…), Paris, Chez la Veuve Saugrain & Pierre Prault, 1720. Reliure de Gabriel Rivard.

 

Anno tertio Georgii IV. Regis. Cap. CXIX = Acte pour règler le commerce des Provinces du Bas et du Haut Canada et pour d’autres fins relatives aux dites Provinces (du 5 aout 1822), Londres, 1822. Reliure de Gabriel Rivard.

 

À première vue, il est difficile de croire que les trois livres ci-dessus datent du XVIIIe et XIXe siècle. Ces reliures ont toutes été faites durant les années 1970 par un employé de la Bibliothèque nationale du Québec, Gabriel Rivard. Comme le raconte Danielle Blouin, c’est un peu par hasard en 1971, lors d’une balade sur la rue St-Denis[ii]  que Gabriel Rivard entre à la Bibliothèque nationale (dans l’édifice de la Bibliothèque St-Sulpice) pour offrir ses services de relieur. Il est engagé, et restera en poste jusqu’en 1976. Le chef de la section reliure est à l’époque Fernand Longpré, qui commande à Rivard des reliures traditionnelles, mais qui lui permet également d’effectuer des créations libres et atypiques. Cette liberté peut aujourd’hui nous sembler tout à fait étonnante, surtout pour des documents ayant une certaine rareté. En effet, plusieurs dizaines de livres, provenant pour la plupart de la collection de la Bibliothèque Saint-Sulpice, sont très fragiles. Les reliures effectuées par Rivard, malgré leur excentricité, remplissent toutefois sans difficulté leur fonction première : protéger ces documents précieux. Un travail méticuleux d’identification est présentement en cours afin de repérer ces reliures et d’ajouter le nom de leur créateur aux notices bibliographiques des ouvrages, ce qui facilitera le travail de chercheurs souhaitant se pencher sur cette situation unique.

 

Matériaux inusités

Des reliures conservées dans la collection de reliure d’art, également réalisées alors que Rivard était à l’emploi de la Bibliothèque nationale du Québec, sont tout aussi étonnantes et créatives. Pour l’ouvrage Écrivains québécois de nouvelle culture, publié par la Bibliothèque nationale du Québec en 1975, Rivard fixe, sur le plat supérieur, un amoncellement de mousse isolante polyuréthane dans laquelle sont enserrées des lettres en pâte alimentaire.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard (détail).

 

D’autres éléments quasi sculpturaux sont intégrés dans plusieurs de ses créations, comme avec Le curé Labelle : sa vie, son œuvre (…). De petits goujons de bois entourent une ouverture à même le plat supérieur qui laisse entrevoir un collage effectué sur la page de garde. Le coffret est quant à lui décoré d’une véritable cordée de bois miniature. Rivard utilise souvent des matériaux inhabituels pour des reliures, comme du sable ou des cocottes de pin. Pour Le Saint-Laurent et ses îles (…), des fleurs et des herbes séchées sont encapsulées dans un grand médaillon ovale placé sur la couverture.

 

Élie-Jospeh Auclair, Le curé Labelle : sa vie et son oeuvre : ce qu’il était devant ses contemporains, ce qu’il est devant la postérité, Montréal, Librairie Beauchemin, 1930. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Damase Potvin, Le Saint-Laurent et ses îles : histoire, légendes, anecdotes, description, topographie, Québec, Éditions Garneau, 1945. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

L’originalité de ce relieur se distingue même dans les plus petits détails. On retrouve sa signature à la toute fin des documents, accompagnée de l’année, de la saison, et parfois, d’un petit commentaire sur la température du moment.

Signature de Gabriel Rivard.

 

Signature de Gabriel Rivard.

 

Pour en connaître davantage sur le parcours de Gabriel Rivard et sur l’histoire de la reliure d’art au Québec, la thèse de Danielle Blouin « Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990) » est disponible pour consultation dans la collection de référence de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Vous êtes curieux de voir ces œuvres inusitées de vos propres yeux? Ne manquez la conférence « La reliure d’art au Québec » le 28 mars prochain dans le cadre de la série Mémoire de papier!

 

[i] Danielle Blouin, Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990), Montréal, Danielle Blouin, 2015, p. 400.

[ii] Idem, p. 402.