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Affiches de guerre et sécurité : éloge du silence

15 mars 2019 par Carnet de la Bn | Catégorie(s) : Diffusion

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qui dit affiche de guerre pense propagande. À cette évocation surgissent des images tissées de bruit, de courage, de fureur et de violence. Il y a pourtant, parmi celles-ci, une famille bien particulière d’affiches de guerre qui plaide pour le silence, la discrétion et la prudence : il s’agit des affiches de sécurité en temps de guerre.

 

Ces imprimés sont parvenus dans les réserves de BAnQ Rosemont−La Petite-Patrie en ordre dispersé, surtout grâce à des achats effectués pendant la dernière décennie auprès de fournisseurs spécialisés basés au Québec, au Canada ou aux États-Unis. Au fil des acquisitions, la Bibliothèque nationale en a  recueilli jusqu’ici une dizaine, tous publiés par le gouvernement canadien pendant la Seconde Guerre mondiale. Le corpus nous paraît assez significatif pour analyser les caractéristiques de ce genre bien particulier.

 

Le silence a bien meilleur goût

Toutes ces affiches de sécurité en temps de guerre font écho à une préoccupation clé : freiner la circulation de renseignements stratégiques, que ceux-ci prennent la forme d’une confidence privée ou d’une rumeur publique. L’enjeu : éviter de favoriser une attaque ennemie contre les installations industrielles et les convois militaires, que ces derniers empruntent les routes maritimes ou ferroviaires.

 

Careless words may cause disaster! Ottawa, Director of Public Information, 1941 ou 1942, 61 x 44 cm.

 

Sur l’affiche intitulée Careless words may cause disaster! (Des mots imprudents pourraient causer un désastre), le sillage d’un obus sous-marin suggère l’explosion imminente d’un vaisseau de guerre. L’image évoque le souvenir des u-boats allemands qui ont hanté les eaux du fleuve Saint-Laurent entre 1942 et 1945. Selon l’auteur Pierre Vennat, les sous-marins allemands auraient alors commis 28 attaques, coulé 23 bateaux et fait des centaines de victimes dans les eaux canadiennes, principalement en territoire québécois, dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent. À l’époque, la stratégie du gouvernement canadien fut d’ailleurs de garder ces incidents aussi secrets que possible afin « de ne pas divulguer des informations importantes à l’ennemi ». 1

 

Messages

Certaines affiches prodiguent une consigne générale de discrétion. L’affiche ci-dessours dénonce tout excès de bavardages au sujet des troupes canadiennes, de la production en temps de guerre et autres questions d’ordre militaire. Une retenue nécessaire, mais sans doute bien fragile tandis que la guerre défraye les manchettes des journaux, mobilise les citoyens et bouleverse leur quotidien. Interpellant hommes, femmes et enfants, on n’hésite pas à qualifier toute indiscrétion de trahison.

Il y a trop de bavardages. Ottawa, Le Service de l’information, entre 1940 et 1942, 61 x 44 cm.

 

D’autres évoquent divers contextes où la délation involontaire constitue un risque : conversation téléphonique, rencontre privée, trajet en tramway, séjour à l’hôtel ou – plus souvent – une rencontre à la taverne ou au bar où la consommation de boissons alcoolisées réchauffe l’atmosphère et délie les langues. Les espions ennemis sont partout. Sur trois d’entre elles, on aperçoit la figure à la fois caricaturale et symbolique d’Adolf Hitler, leader du camp nazi, ennemi suprême et incarnation du mal.

 

 

Stratégies visuelles

Véhiculés solidairement par le texte et l’image, adoptant volontiers un ton humoristique ou mélodramatique, les appels à la discrétion se veulent à la fois persuasifs et efficaces. On y croise des stratégies typiques de la culture visuelle des années 1940. On intègre par exemple un texte (laconique) et des photographies (en noir et blanc), en écho au graphisme en vogue dans les magazines illustrés de l’époque : on n’est pas bien loin des photoromans qui verront le jour en Italie vers la fin des années 1940.

 

Dans ces deux affiches, on expose la situation en deux registres bien contrastés : l’indiscrétion, commise dans un contexte anodin, est immédiatement suivie par une catastrophe (un naufrage) ou par un sabotage (une explosion).

 

L’affiche Une indiscrétion peut causer une catastrophe résume quant à elle l’intrigue en six temps, sous une forme similaire à la bande dessinée, avec gros plans et effets de lumière. Les protagonistes sont au nombre de cinq : le soldat, sa fiancée, le père de celle-ci, l’espion et le saboteur qui fait sauter le train.

Lionel Bell Jameson, Une indiscrétion peut causer une catastrophe. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, [1940 ou 1941].

 

Créateurs

L’anonymat du créateur est le plus souvent la règle dans ce genre de production graphique. On note ici deux exceptions. Outre le fait qu’il soit né à Régina en 1908, on sait malheureusement peu de choses de Lionel Bell Jameson. Jacques Bédard n’est guère plus connu. Un article publié à la une du journal Le Jour en août 1941 nous apprend que son affiche fait partie d’une série de quatre affiches prônant la discrétion. Le rédacteur en chef Émile-Charles Hamel y salue le « dessin hardi et personnel » et « l’humour du meilleur ton » du « jeune artiste canadien-français de Montréal ».  Sans aucun parti-pris, cela va sans dire…

 

Étienne-Charles Harvey, « D’excellente propagande », Le Jour, 23 août 1941, p. 1.

 

 

Édition

Imprimées en lithographie, la plupart de ces affiches ont connu deux versions : l’une en français, l’autre en anglais. Selon Marc H. Choko, spécialiste de l’affiche, ces mises en garde contre les « ennemis de l’intérieur » ont été imprimées et distribuées en grand nombre. Ce tirage important était motivé par le rôle stratégique du Canada dans ce conflit quant à la production de matériel de guerre, à la fourniture de provisions essentielles et à la protection des convois transatlantiques. 2

 

On remarque trois « affiches à la main » dont le format laisse penser qu’elles ont pu être distribuées comme des tracts. Pour celle de gauche, BAnQ détient un exemplaire de plus grand format. Celle de droite consiste en un avertissement prodigué par le directeur du Service de l’information à l’intention des clients d’hôtel, les enjoignant de se méfier de la présence d’« agents de l’ennemi » : « Souvenez-vous que les murs ont des oreilles… »…

 

 

Une « cinquième colonne » ?

Les affiches canadiennes de sécurité en temps de guerre ne constituent pas une exception. Selon Françoise Passera, « l’ennemi le plus présent dans les affiches alliées est l’espion », dans le sillage « de multiples campagnes d’affichage destinées aux populations, aux ouvriers travaillant sur les chantiers navals ou dans les usines d’armement, aux troupes stationnées dans le sud de l’Angleterre ». L’auteure affirme : « Une véritable psychose s’empare des Alliés dont il est encore difficile de savoir si elle est justifiée ou non. »3

 

Fantasme ou réalité ? Pour désigner la cohorte de traîtres embusqués, les Alliés auront recours à l’expression « cinquième colonne » 4, fréquemment reprise pendant la Deuxième Guerre mondiale. En France, notamment, on imputera la défaite de 1940 à l’action de cette «cinquième colonne», fasciste et pro-allemande. Aujourd’hui, plusieurs considèrent l’« ennemi intérieur » soit comme une réalité volontairement amplifiée, soit comme un mythe construit de toutes pièces : la théorie du complot aurait été largement utilisée par les pouvoirs politiques et militaires pour semer la peur, justifier leurs actions et couvrir leurs échecs.

 

Qu’elle soit imaginaire ou fondée, les figures du traître malveillant, de l’espion sournois et de l’implacable saboteur auront suscité un climat de psychose et de suspense bien réel… et une production d’affiches de guerre inventives.

Détail de l’affiche Indiscrétion, sabotage : gardez secret votre travail de guerre. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, 1940 ou 1941.

 

__________________

 

1 Pierre Vennat, Sous-marins allemands dans les eaux québécoises, http://www.lequebecetlesguerres.org/sous-marins-allemands-dans-les-eaux-quebecoises/

2 Marc H. Choko, Canadian War Posters, Cambridge, Worth Press, 2012, p. 159.

3 Françoise Passera, Les Affiches de propagande 1939-1945, Caen, Le Mémorial de Caen, 2005, p. 66-68.

4 L’expression « cinquième colonne » aurait été créée en 1936 pendant la guerre civile espagnole pour désigner les partisans nationalistes, fidèles au général Franco, embusqués dans le camp républicain au pouvoir. Le ministère français des Armées offre sa propre interprétation : https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/la-cinquieme-colonne.

 

 

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