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Faux ou fac-similé? Tout est dans l’intention…

17 janvier 2019 par Carnet de la Bn | Catégorie(s) : Cartes géographiques, Diffusion, Les chercheurs de la Bibliothèque nationale

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Quelle est la différence entre un fac-similé et un faux?

Matériellement, il n’y en a pas : ce sont des copies ressemblant en tout point, ou presque, à l’original. La différence se trouve dans l’intention du copiste ou de certains revendeurs. Tandis qu’un fac-similé est une fidèle reproduction utile pour étudier un document lorsqu’on n’a pas accès à l’original, un faux est conçu pour tromper et faire croire qu’on tient en mains l’original, généralement à des fins mercantiles.

Le fac-similé

Beaucoup de fac-similés sont conservés à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie. Avant le développement du numérique, c’était des outils indispensables pour quiconque s’intéressait à des documents précieux, parfois uniques, dont les originaux étaient conservés à l’étranger. Certains servaient également d’élément de décoration.

Le faux

Les faux sont beaucoup plus rares. Nous avons récemment repéré un document au sujet duquel il est difficile de trancher entre faux et fac-similé. Il s’agit de cette carte, prétendument l’œuvre du géographe flamand Jodocus Hondius (1563-1612) :

 

America

 

A priori, elle présente peu de différences avec l’original conservé à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie et dont les ornements ont déjà fait l’objet d’un article du Carnet de la Bibliothèque nationale :

 

America / Jodocus Hondius, excudit

 

Les couleurs, toujours ajoutées à la main sur les cartes anciennes, ne sont pas  significatives. À l’œil nu comme à la table lumineuse, le papier chiffon est d’une facture très similaire au travail d’un papetier du XVIIe siècle. En passant le doigt sur l’image, on sent les reliefs indicateurs d’un procédé d’impression par gravure. Ceci exclut les techniques modernes de type laser. En revanche, l’absence de pliure au milieu est suspecte, puisqu’il s’agit d’une carte censée avoir été extraite d’un atlas. Mais après tout, il pourrait s’agir d’un exemplaire tiré à part.

Une date suspecte

Ce qui révèle qu’il ne s’agit pas d’un authentique document ancien, c’est la volonté du copiste de dater une carte qui, à l’origine, ne l’était pas. En effet, en haut à droite, dans le petit cartouche situé au-dessus du voilier, il inscrit « Anno 1588 » :

 

Carte équivoque, détail

 

Or, la plaque qui a servi à produire plusieurs éditions de cette carte durant trente ans a été gravée en 1606. De plus, certains ornements sont inspirés des illustrations de Théodore de Bry, un graveur français qui ne publie ses ouvrages sur l’Amérique qu’à partir de 1590. Cette datation est donc douteuse. Sur l’original, ce petit cartouche ne contient pas de date, mais plutôt la description en latin du bateau japonais représenté en-dessous :

 

America / Jodocus Hondius, excudit, détail.

 

Le producteur du document a-t-il antidaté la carte pour impressionner les acheteurs potentiels ? Auquel cas il s’agirait d’une contrefaçon éhontée. Ou bien a-t-il délibérément altéré cette partie de l’information pour distinguer sa production destinée à un usage décoratif de l’œuvre originale de Jodocus Hondius?

Une signature en filigrane

Il faudrait connaître cet habile copiste et ses intentions pour répondre à cette question avec assurance. Le seul indice qu’il nous ait laissé de son identité est ce filigrane visible à la table lumineuse représentant une femme nue ou une nymphe assise au creux de la lettre C :

 

Carte équivoque, détail.

 

Tout lecteur qui serait en mesure d’associer ce mystérieux emblème à son propriétaire est invité à nous contacter.

 

Fort heureusement, les faux documents anciens sont rares et les spécialistes de collection savent les identifier… ou à tout le moins, dans des cas comme celui-ci, savent les placer dans la « zone grise » entre faux et fac-similé de décoration. De fait, les faux de qualité sont si inusités qu’ils ont paradoxalement éveillé l’intérêt de certains collectionneurs amateurs de cartes insolites.

 

Au moment où ces lignes sont écrites, un exemplaire de cette carte équivoque est en vente sur eBay au prix de 335$. Une somme sujette à caution : bien trop modeste pour une véritable carte de Hondius, mais beaucoup trop élevée pour un fac-similé en mauvais état de conservation. Un document décidément très ambigu.

 

 

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