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Appel à tous : la liberté d’expression au Québec en question en 1938

13 septembre 2018 par Carnet de la Bn | Catégorie(s) : Diffusion

par Alban Berson, cartothécaire et Danielle Léger, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Cotton, William H., Carriers of the New Black Plague, [Baltimore], Ken Magazine, 1938.

Les cartes picturales sont particulièrement en vogue dans la première moitié du XXe siècle. Souvent, il s’agit de documents promotionnels à destination des touristes telles que cette carte des Laurentides publiée vers 1900. Parfois, il s’agit de cartes didactiques, conçues pour présenter une situation, appuyer une idée et convaincre. C’est le cas de cette mappemonde intitulée Carriers of the New Black Plague (Les porteurs de la nouvelle peste noire) originellement publiée dans le premier numéro de Ken Magazine. Cette revue, dans laquelle Ernest Hemingway a couvert la guerre civile espagnole, suivait une ligne éditoriale antifasciste et irrévérencieuse qui lui fut fatale : le retrait de ses commandites et le boycott de l’Église catholique la contraignirent à cesser ses activités après seize mois d’existence1.

 

L’auteur de la carte, William Henry Cotton (1880-1958) est un portraitiste, caricaturiste et dramaturge américain. S’inspirant des travaux de Carl W. Ackerman, doyen de l’École de journalisme de l’Université Columbia2, Cotton cherche à mettre en évidence l’état de la liberté d’expression à travers le monde en divisant les pays selon trois catégories :

 

  • En noir, les pays où règne un contrôle dictatorial des agences publiques de communication;
  • En gris, les pays où l’on observe des degrés divers de contrôle de l’information, de censure et d’intimidation;
  • En jaune, les pays bénéficiant d’une relative liberté de la part des autorités.

 

La mappemonde est illustrée de caricatures des plus fameux chefs de régimes dictatoriaux de l’époque, parmi lesquels Adolf Hitler, Benito Mussolini, l’Empereur du Japon Hirohito ou encore, à l’écart des autres sur son territoire de l’Union Soviétique, « Sa solitude rouge sang, camarade de personne, Staline » (nous traduisons). Le commentaire associé à la carte conclut : « C’est un fait, sur plus de la moitié du monde, la liberté est maintenant sous l’éclipse totalitaire ».

 

 La situation au Québec en 1938

Un élément qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur québécois est le statut du Québec dans cette grille d’analyse de la liberté d’expression dans le monde : ni en noir comme l’Allemagne nazie, ni en jaune comme les États-Unis où la liberté d’expression est protégée par le premier amendement à la Constitution, mais en gris, en compagnie de la province canadienne de l’Alberta, des colonies des empires français et britanniques, des nations baltes et de plusieurs pays d’Amérique latine.

 

Mais pourquoi le Québec est-il coloré en gris ? Pour les observateurs étatsuniens que sont Cotton et Ackerman, en quoi le Québec est-il menacé par la « nouvelle peste noire »? La carte reste muette à ce sujet : nous avançons trois hypothèses.

 

Première hypothèse: la domination du clergé

La domination des pouvoirs religieux au Québec pourrait constituer une cible potentielle. Pendant les années 1930 et 1940, l’Église catholique s’oppose au souhait du gouvernement de favoriser le libéralisme économique tout en appuyant la lutte au communisme et à toute forme de socialisme. Pour les citoyens du Québec, la forte influence du clergé se traduit par une pression sociale contraire au principe de la liberté de conscience et d’expression. À l’appui de cette hypothèse, rappelons le boycott orchestré par l’Église catholique à l’encontre de Ken Magazine : il illustre bien l’opposition marquée entre l’idéologie cléricale de l’époque et les factions progressistes de la société.

 

Deuxième hypothèse : les aspirations nationalistes

La Crise économique des années 1930 a engendré maints bouleversements économiques et sociaux. À ce point précis de l’Histoire, pour ses voisins du sud, le Québec incarne-t-il une sorte de « zone grise » par ses seules différences culturelles et ses velléités autonomistes, susceptibles de présenter une menace à l’hégémonie anglo-américaine sur le continent ? Dans un contexte de montée des idéologies fascistes sur le Vieux Continent, l’affirmation du nationalisme canadien-français suscitait-elle des préoccupations ?

 

Troisième hypothèse : le gouvernement unioniste

La carte dessinée par Cotton cherche-t-elle à dénoncer le régime politique imposé par l’Union nationale de Maurice Duplessis?

Le cabinet de l’Union nationale, 1947-1948 : le défenseur des droits de la province et son équipe de patriotes, calendrier mural, Québec, Union nationale, 1947.

Ce calendrier met en valeur le cabinet de l’Union Nationale formé par Maurice Duplessis pendant son deuxième mandat. Peu après sa publication, les élections provinciales du 28 juillet 1948 vont susciter un véritable raz de marée unioniste grâce aux caisses bien garnies du parti et à des stratégies modernes de marketing. Le principal slogan électoral est percutant : « Les libéraux donnent aux étrangers; Duplessis donne à sa province ».

 

En 1938 toutefois, Maurice Duplessis est un nouveau chef de parti qui ne dispose pas encore de l’influence, du pouvoir et de l’arrogance qui seront sa marque de commerce à partir de 1944. Le style populiste de Duplessis peut rappeler jusqu’à un certain point celui d’un Mussolini, mais la période dite de la Grande Noirceur au Québec ne couvre après tout que les quinze années d’après-guerre.

 

Les militants étasuniens qui se portent à la défense de la liberté d’expression ont sans doute remarqué l’adoption en 1937 de la Loi protégeant la province contre la propagande communiste (mieux connue sous le nom de « loi du cadenas »). Tout lieu servant à la propagation du communisme ou du bolchevisme pouvait désormais être condamné par le procureur général. Cette mesure légale pouvait s’avérer une menace pour les organisations syndicales ou religieuses. Elle a notamment servi à légitimer la fermeture de journaux comme l’hebdomadaire communiste Clarté (survenue le 9 novembre 1937) et de nombreuses perquisitions.

 

À votre avis…

Ami lecteur du Carnet de la Bibliothèque nationale, quel est votre avis sur cette question ?

Saurez-vous nous révéler pourquoi l’Alberta a, elle aussi, été drapée de gris?

 

 

1. Voir la note consignée dans le catalogue de la Cornell University : https://digital.library.cornell.edu/catalog/ss:3293963.

2. Voir l’article publié sur le site de la Columbia University : http://www.columbia.edu/cu/alumni/Magazine/Spring2005/llackerman.html

4 commentaires pour “Appel à tous : la liberté d’expression au Québec en question en 1938”

  1. Très intéressant!
    Moi je pense que la touche grise sur Québec et Alberta fait référence au colonialisme…

  2. La troisième hypothèse est probablement la bonne. D’après moi, l’Alberta est en gris parce que la province était alors dirigée par William Aberhart, un créditiste. En 1937, son gouvernement a essayé de faire adopter le « Accurate News and Information Act », qui auraient forcés les journaux à publier des mises au point sur les histoires jugées inexactes. Les journaux albertains qui ont combattu ce projet de loi ont gagné le prix Pulitzer.

  3. J’opterais pour la troisième hypothèse en notant toutefois que si Duplessis a pu faire voter la loi du cadenas, c’est parce que le clergé dominait la société « canadienne-française ». La carte semble être faite à partir du respect des libertés formelles plutôt que d’un ensemble de facteurs sociologiques et politiques (1ère hypothèse).

  4. Nul doute qu’il s’agisse de la troisième hypothèse. La loi du Cadenas a de grandes répercussions à l’extérieur du Québec. À telle enseigne que le New York Times y consacre un texte en 1938:

    « Is Quebec going fascist? Canadians in the other Provinces
    would like to know. They have recently seen the Quebec
    Government padlock the offices of a French Leftist newspaper,
    confiscate books, letters and documents found in the
    editor’s private rooms. […] They have heard Premier Maurice
    Duplessis make it clear that these first applications of the
    disputed new Provincial «anti-Communist» padlock law
    will not be the last. And since the Duplessis government took
    office a little more than a year ago they have seen other less
    spectacular phenomena of a kind that seems to follow a pattern
    already set by European Fascists. »

    John MacCormac, «An “Anti-communist” Quebec Stirs All
    Canada», The New York Times, 9 janvier 1938, p. 10.

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