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Les ex-libris d’Ægidius Fauteux

6 juin 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault et Isabelle Robitaille, bibliothécaires,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

 

Ex-libris de Émile Vaillancourt

Ex-libris de Émile Vaillancourt

Henri Bouchot (1849-1906), historien de l’art et conservateur au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de France, a écrit : «L’ex-libris est la marque la plus vieille de l’amour sincère des hommes pour leur bien littéraire».[i]

 

Or, la Bibliothèque nationale possède une importante collection d’ex-libris, véritables œuvres d’art miniatures, rassemblés par l’homme de lettres Ægidius Fauteux (1876-1941). Au fil des ans, celui-ci les a regroupés par ordre alphabétique et divisés en 15 volumes, dont trois contenant des ex-libris canadiens et 12 des ex-libris étrangers. Cette collection unique a appartenu à l’ancienne Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal et comprend environ 1800 pièces, dont près de 440 canadiennes, datées de la fin du XVIIe siècle à 1941.

 

Ces marques de possession dans les livres fournissent des indices précieux sur leurs différentes provenances. S’attarder à l’étude de ces petites vignettes permet de contribuer, parfois modestement, à reconstituer l’histoire des livres et de leurs propriétaires ainsi que des créateurs et des graveurs de ces ex-libris. Afin de mieux faire connaître cette collection qui compte de « petits bijoux », BAnQ a numérisé et mis en ligne sur Flickr les trois volumes d’ex-libris canadiens de la collection Fauteux.

 

 

 

 

Qui est Fauteux?

 

Journaliste, bibliothécaire et historien, Ægidius Fauteux est né à Montréal le 27 septembre 1876. Après des études en théologie et en droit, il devient journaliste parlementaire à Québec pour le journal La Patrie, puis rédacteur en chef du journal La Presse de 1910 à 1912. Il est engagé, en 1915, à titre de conservateur de la nouvelle bibliothèque Saint-Sulpice, où il y demeure jusqu’à la fermeture de cette dernière en 1931. Par la suite, il occupe le poste de conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal pendant 10 ans, soit jusqu’à la fin de sa vie.

 

Portrait de Ægidius Fauteux à Spencer Wood en 1938.

Ægidius Fauteux à Spencer Wood en 1938.

 

Bibliophile et homme de lettres, Fauteux est l’un des grands érudits du Canada français du début du XXe siècle. Impliqué dans différentes sociétés et associations historiques, il a présidé la Société historique de Montréal de 1928 à 1941 et a participé à la fondation de la Société des Dix [ii]. Cela l’a amené à entretenir de nombreux contacts avec des collègues du Canada, des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne. Sa passion pour les ex-libris est rapidement connue de ceux-ci et il n’est pas rare que Fauteux reçoive ou échange ces petites vignettes au hasard de ses correspondances.

À l’instar des grandes bibliothèques nationales et universitaires, BAnQ a également rendu accessible en ligne les 15 volumes de cette collection d’ex-libris trop peu connue sur sa plateforme BAnQ numérique. Le public peut ainsi l’explorer pour en découvrir les richesses.

 

 

Ex-libris de Henri Viau

Ex-libris de Henri Viau

 

[i] Voir Les ex-libris et les marques de possession du livre, Paris, Rouveyre, 1891, p. 10.

[ii] Douville, R. (1997). La Société des Dix, son histoire, ses membres, son œuvre. Les Cahiers des dix, (52), 43–65. https://doi.org/10.7202/1012951ar

Les programmes de spectacles : histoire captivante d’une collection

31 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Hybrides, multiformes et éphémères, les programmes de spectacles publiés au Québec sont à la fois objets de collection et matériaux de recherche. Ils ont acquis leurs lettres de noblesse documentaires en 2009 au moment de l’adoption du plus récent Règlement sur le dépôt légal des documents publiés. Ce ne sont pourtant pas de nouveaux venus au sein des collections : leur parcours vers la reconnaissance couvre près d’un siècle.

 

Une histoire mouvementée

 

Richard III or the Battle of Bosworth Field [de William Shakespeare], after which, the farce of the Rendez-vous, or all in an uproar!, programme de spectacle, 35 x 14 cm, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Richard III or the Battle of Bosworth Field…, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Dès l’origine, au temps de la bibliothèque Saint-Sulpice, les programmes de spectacles ont constitué une collection informelle. Un petit ensemble se développe au fil des dons et du dépôt volontaire[i] sollicités par le conservateur Ægidius Fauteux. Quelque 750 programmes, principalement en théâtre, figurent dans l’inventaire de l’institution au moment de son acquisition par le gouvernement du Québec en 1941. C’est probablement pendant cette période fondatrice que les programmes du Théâtre Royal-Molson de la saison 1825-1826 – les plus anciens de la collection actuelle – gagnent les classeurs de la bibliothèque.

 

Sous le régime de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), le développement de cet ensemble se poursuit en sourdine. En 1984, on atteint la barre des 3000 titres auxquels s’ajoute trois ans plus tard un important don de programmes de théâtre provenant de l’ex-juge Gabriel-Édouard Rinfret. Une transition importante survient en 1991 : d’abord sous la responsabilité du Service des archives privées de la BNQ, les programmes de spectacles sont confiés à la nouvelle Division des collections spéciales. Le fait de les classer parmi les documents publiés va ouvrir la voie à l’application du dépôt légal aux programmes.

 

Deux obstacles demeurent pourtant : les monographies comportant peu de pages sont systématiquement écartées des collections patrimoniales et le Règlement sur le dépôt légal exclut expressément les programmes d’activités. Au printemps 2003, alors qu’on a franchi le seuil des 13 000 titres, la BNQ sollicite un avis qui lui permet de créer une nouvelle famille documentaire assujettie au dépôt légal. Après consultation auprès de deux experts québécois – Gilbert David, professeur à l’Université de Montréal et chercheur en théâtre, et Wolfgang Noethlichs, alors directeur de la Bibliothèque de l’École nationale de théâtre du Canada –, le dépôt légal des programmes de spectacles s’amorce en 2004. La collection figure désormais dans la politique d’acquisition de l’institution; un petit budget permet d’acheter des imprimés antérieurs au dépôt légal ou publiés hors Québec. En 2009, l’adoption du nouveau Règlement vient confirmer la pratique.

 

 

 

 

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

 

Une collection unique

 

Les contours de la collection de programmes de spectacles se précisent peu à peu au fil du classement et du traitement documentaire des acquisitions nouvelles et rétrospectives. Aujourd’hui, on évalue la collection à plus de 30 000 titres, dont la moitié figurent au catalogue et un peu moins de 7 % dans le site BAnQ numérique. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, car leur nature hybride de même que leur statut non officiel ont jusqu’ici favorisé la dispersion des programmes parmi les feuilles volantes, les monographies (en particulier les programmes souvenirs), les périodiques (programmes de festival et de saison) et les fonds d’archives (tels les quelque 160 programmes des spectacles présentés de 1916 à 1967 à l’auditorium de la bibliothèque Saint-Sulpice, ou encore ceux du Théâtre des Variétés de Gilles Latulippe, publiés entre 1967 et 2000).

 

Les programmes de spectacles, traces d’une activité culturelle foisonnante

 

Le programme de soirée a pour vocation d’accompagner le spectateur le temps d’un spectacle. En dépit de cette destinée éphémère, il est souvent conservé en sa qualité de souvenir personnel. Pour le spectateur, sa collecte génère en quelque sorte le journal d’un parcours culturel; pour le professionnel du spectacle, un carnet d’expériences. Ultimement, le programme se mue en matériau « mémoriel » collectif, en trace historique utile aux chercheurs, aux recherchistes et aux gestionnaires culturels. Ainsi, d’impressionnantes séries ont été acquises récemment auprès d’Hélène M. Stevens, organisatrice d’événements culturels, ainsi que des chercheures Renée Noiseux Gurik, scénographe, et Marie Thérèse Lefebvre, musicologue.

L'aiglon d'Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

L’aiglon d’Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

Pour Auguste Rondel, fondateur de la collection du département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France, les traces d’un spectacle ont une valeur intrinsèque variable, mais leur réelle valeur réside sans conteste dans leur « réunion documentaire[ii]». Selon le chercheur Gilbert David, les programmes de théâtre sont des « matériaux documentaires » qui agissent comme autant de « leviers interprétatifs[iii]». Sur leur couverture, entre leurs pages, la modeste feuille pliée ou le rutilant programme souvenir livrent de multiples indices de notre histoire culturelle, sociale et économique à la sagacité du chercheur, qu’il soit amateur, apprenti ou chevronné.

 

En écho à la collection patrimoniale d’affiches, les programmes détenus par BAnQ recensent un fabuleux foisonnement artistique en théâtre, en musique, en danse, en arts du cirque, sans oublier les défilés de rue, lectures de poésie, cérémonies officielles, événements sportifs, etc. Avec l’instauration du dépôt légal, on a pris acte de la logique éditoriale toute particulière de ce type d’imprimé et on lui a accordé les conditions favorables à la constitution d’une collection patrimoniale à la hauteur des attentes des citoyens et des chercheurs. Voilà qui confirme encore l’importance d’une collecte à la source, en direct sur le présent des producteurs et des diffuseurs de spectacles.

[i] Amorcé en 1921, le programme de dépôt volontaire de la bibliothèque Saint-Sulpice avait des visées semblables à celles du programme de dépôt légal actuel, mais sans sa portée légale.

[ii] Noëlle Giret, « Le théâtre, etc. », Revue de la Bibliothèque nationale de France, no 5 (juin 2000), p. 46.

[iii] Allocution présentée au colloque Théâtre et histoire tenu dans le cadre du congrès de l’Association francophone pour le savoir – Acfas en 2004.

 

Article paru dans À rayons ouverts, no 101.

L’art postal à la Bibliothèque nationale

23 mai 2019 par cmontemiglio 1 Commentaire

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pratique artistique née dans les années 1960 aux États-Unis, l’art postal s’est répandu à travers le monde et a toujours plusieurs adeptes. Permettant  de tisser des réseaux d’échanges entre artistes à l’international par la voie postale, cet art trouve de nouveaux publics grâce à la diffusion numérique, tout en restant fidèle à ses principes de démocratisation. Coup d’œil sur cette pratique singulière.

 

Qu’est-ce que l’art postal ?

Si l’on peut trouver les racines de cet art dans le mouvement dadaïste[i], c’est dans les années 1960 qu’une production artistique s’organise avec la New York Correspondence School of Art, fondé par Ray Jonhson en 1962. Nous sommes alors en période de grands questionnements dans le milieu de l’art, et on assiste à la naissance de mouvements artistiques internationaux comme Fluxus. Certains artistes cherchent à décloisonner les frontières entre les genres artistiques, à susciter la réflexion par le développement de l’art conceptuel et à créer des expériences grâce aux happenings. Dans cet esprit, l’art postal se situe à contre-courant des pratiques traditionnelles et peut se définir simplement ainsi : « activité artistique utilisant les ressources de la distribution postale »[ii]. On note ici que l’accent est surtout mis sur le mode de diffusion et non sur une pratique plastique particulière. Cartes postales, collages, timbres d’artiste, documents éphémères et objets divers : une œuvre d’art postale peut ainsi prendre n’importe quelle forme, tant qu’elle respecte les normes établies par les bureaux de poste. Ce mode de diffusion démocratique, qui ne nécessite pas de galerie ou de musée, permet aussi de créer des réseaux d’échange et de partage dans la communauté artistique en dehors du marché de l’art traditionnel.

 

L’art postal dans les collections de la Bibliothèque nationale

Plusieurs œuvres d’art postal ont trouvé leur place parmi la collection de livres d’artistes de la Bibliothèque nationale. L’un des joueurs les plus importants en la matière au Québec est Réparation de poésie. Ce collectif fondé en 1985 par Jean-Claude Gagnon, l’ « abominable homme des lettres »[iii], a créé plus d’une vingtaine de livres d’artistes avec la participation de créateurs provenant de partout dans le monde. Chacun de ces livres se présente sous la forme d’une boite, publiée en édition limitée, et rassemblant des œuvres originales de divers formats. La Bibliothèque nationale possède plusieurs de ces publications en un ou deux exemplaires. Plonger dans ces boites aux trésors est véritablement une expérience hors du commun, qui nous permet d’explorer d’autres modes de lecture que celui associé au codex traditionnel. La Bibliothèque nationale conserve aussi des éditions de Stamp Axe, un collectif d’art postal basé à Montréal ayant existé brièvement à la fin des années 1980.

 

Réparation de poésie no 17, Vue sur la ville, 2006

 

Circulaire 132 : un zine d’art postal … numérique

Récemment accessible sur BAnQ numérique, Circulaire 132 est un zine « d’assemblage et de collaboration d’art postal, d’art posté et d’art en général…. ». Chaque mois, une vingtaine de participants provenant de divers pays font parvenir par la poste vingt œuvres originales (timbre d’artistes­­­­, cartes postales, collages, etc.), signées et numérotées, à Réjean F. Côté à Sainte-Flavie, au Québec. Celui-ci assemble par la suite le zine et renvoie une copie à chacun des participants qui peuvent ainsi voir et apprécier les contributions de chacun. Le produit final est aussi accessible en version numérisée sur son blogue et maintenant, sur BAnQ numérique.

Réjean F. Côté, quatrième de couverture, Circulaire 132, avril 2019, vol. 1

 

En plus de produire Circulaire 132, monsieur Côté entretient de nombreuses correspondances avec des artistes en art postal venant de partout sur la planète. Il a ainsi accumulé au cours des années une riche collection qui est maintenant conservée chez Artexte et est en cours de numérisation. Un coup d’œil à cette collection vaut le déplacement, que ce soit pour voir les items étranges qui ont pu être envoyés par la poste malgré leur format inusité,  ou encore pour admirer des œuvres d’artistes du mail art renommés, comme Anna Banana.

Vous voulez plonger dans le monde fascinant de l’art postal? Les publications de Réparation de poésie et de Stamp Axe sont disponibles pour consultation à BAnQ Rosemont– La Petite-Patrie!

 

 

[i] Véhicule Art, Brain in the mail : mail art collection = collection d’art postal, Montréal, Véhicule Art, 1980, p. 9

[ii] Durozoi, Gérard (dir.), Dictionnaire de l’art moderne et contemporain, Paris, Hazan, 2002, p. 426

[iii] Sioui Durand, Guy, « Réparations de poésie : dix ans d’alternatives en marges des réseaux organisés », Inter, no 66, 1996, p. 54

 

Les guides de voyage Baedeker

17 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pour plusieurs, la saison estivale est synonyme de voyage, en attendant l’été explorons donc l’un des trésors de la Collection Saint-Sulpice: les guides de voyage Baedeker. Celui à qui l’on doit les guides de voyage modernes et qui en a fait un succès commercial international est Karl Baedeker (1801-1859). D’abord libraire, Baedeker combine sa passion du livre et des voyages et fonde sa maison d’édition en juillet 1827. Ses ouvrages pratiques se distinguent des autres guides de l’époque par trois caractéristiques majeures qui en feront la marque.

 

 

Berlin and its environs : handbook for travellers

Berlin and its environs : handbook for travellers

 

 

Sa facture et sa taille

Alors que les guides de voyage du début du XIXe siècle sont souvent de grands formats richement illustrés, Baedeker propose le format de poche léger et facile à emporter. Les livres sont rapidement identifiables à leur reliure de percaline rouge, au lettrage doré ainsi qu’à leurs tranches marbrées.

 

Ses traductions

Son expérience de traducteur chez l’éditeur britannique John Murray II (1778-1843) et le succès commercial de ses guides d’abord publiés en allemand amènent Baedeker à les traduire en anglais et en français. Cette idée lui vaut une renommée mondiale instantanée.

 

Ses informations exactes et d’actualité

Enfin, les guides Baedeker sont appréciés pour la précision, la qualité et la clarté des informations que l’on y puise. Karl Baedeker lui-même documente et rédige plusieurs guides. Pour les autres, il collige les informations et supervise toutes les étapes de la production. Outre les commentaires historiques, géographiques et culturels, de nombreux renseignements pratiques y sont consignés, tels les établissements recommandés aux dames voyageant seules ou les indications pour le transport des bagages de plus de 100 kg, ou encore sur les pourboires à offrir aux conducteurs. Les guides se distinguent également par un système novateur de classement par étoiles autant pour les hôtels que pour les restaurants et les attractions.

 

Les guides Baedeker seront publiés de 1828 à 1944. Les éditions de la première heure sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs. Un exemplaire de 1880, Berlin und Umgebungen, s’est récemment vendu à 600 € (soit l’équivalent de 780 $CAN) lors d’une vente aux enchères européenne.

 

 

Berlin and its environs : handbook for travellers

Berlin and its environs : handbook for travellers

 

 

La Collection Saint-Sulpice détient 20 guides Baedeker nous entraînant entre autres sur les routes de différentes destinations européennes. La sixième et dernière édition anglophone de Berlin and its Environs, de 1923, offre plus de 30 cartes et plans et suggère quelques itinéraires abondamment commentés. Un ex-libris manuscrit signé J. H. Ross, Montreal est présent sur le premier plat de couverture ainsi qu’une date d’acquisition, soit le 9 décembre 1926. Il pourrait s’agir du lieutenant James Hector Ross, héros de la Première Guerre mondiale, qui a reçu la Croix militaire.

 

Ross Baedeker's Guide Books

Ross Baedeker’s Guide Books

Catégorie(s) : Diffusion
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Restauration d’un trésor du fonds J. E. Livernois Ltée

9 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Jessica Régimbald, Restauratrice,
Direction de la conservation et de la numérisation

 

La direction de la conservation et de la numérisation reçoit de nombreuses demandes de la part des archivistes et des bibliothécaires de BAnQ pour effectuer des traitements de restauration et de conservation sur les documents précieux de nos fonds et de nos collections. L’une de ces demandes récente concernait une mosaïque d’épreuves photographiques montées sur un carton décoré à l’aquarelle en provenance du fonds J.E. Livernois conservé à BAnQ Québec.  Les documents de ce fonds, dont une partie a été numérisée, ont été produits par quatre générations de Livernois : Jules-Isaïe Benoît dit Livernois (1830-1865) et son épouse Élise L’Heureux-Livernois (1827-1896); leur fils aîné Jules-Ernest (1851-1933); Jules (1877-1952), issu du premier mariage de Jules-Ernest, et enfin diverses personnes sous la direction de Victor et de Maurice jusqu’à la fermeture des studios en 1974.

La mosaïque est constituée des portraits des finissants du Petit Séminaire de Québec datant de 1920[i].  Ce document fait partie d’une série illustrant une section importante de la production des photographes Livernois, soit des mosaïques de maisons d’enseignements tels que les collèges et les couvents.  Les photographies regroupées dans cette série du fonds J. E. Livernois Ltée ont d’ailleurs été inscrites en 2018 au Registre de la Mémoire du monde du Canada / Commission canadienne pour l’UNESCO (CCUNESCO).  Ce registre répertorie des œuvres et des documents exceptionnels témoignant de la richesse et de la diversité du patrimoine documentaire canadien.

 

Cette mosaïque est un excellent exemple des dommages pouvant se produire lors de mauvaises manipulations.  Son poids et sa grande dimension la rendent fragile lors de manipulations et c’est pour cette raison que trois des quatre coins sont brisés. Ce type d’objet doit être déplacé avec un plateau en dessous pour qu’il soit supporté le plus possible dans son entièreté.  

 

 

 

 

 

 

Pour débuter le traitement, un ruban adhésif qui était présent le long d’une cassure a été retiré mécaniquement à l’aide d’air chaud.  Le recto et le verso ont été nettoyés à sec afin d’enlever la saleté de surface.  Toutes les cassures ont été réparées à l’aide de colle d’amidon et de papier japonais et les petites lacunes, dans la partie supérieure du carton, ont été comblées.

 

La grande lacune le long de la bordure gauche a été comblée en laminant des papiers avec de la colle d’amidon afin de simuler l’épaisseur du carton et le papier supérieur a été teint à l’aquarelle afin d’harmoniser la couleur avec le reste de l’objet.  La lacune de la photo a été également comblée.  Le traitement de restauration a nécessité une vingtaine d’heures de travail et vient assurer la pérennité de cette mosaïque de photos d’une grande valeur historique.

[i] Fonds J. E. Livernois Ltée, BAnQ Québec, P560,S2,P300388.

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À la rencontre de l’histoire : une exposition à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

2 mai 2019 par cmontemiglio Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

La salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie accueillera, du 3 au 17 mai 2019, une exposition bien particulière née de la rencontre entre de jeunes artistes et les collections patrimoniales de la Bibliothèque. Des élèves de 3e secondaire de la concentration arts plastiques du Collège Jean-Eudes ont créé des tableaux-objets en utilisant comme matière première différents documents appartenant au domaine public disponibles sur BAnQ numérique.

 

Affiche de l’exposition

 

Toute cette aventure a débuté le 20 février dernier, alors que le groupe d’étudiants faisait une visite sur mesure à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie. Ils étaient accompagnés d’Emmanuelle Thifault Taillon, stagiaire en enseignement des arts plastiques et instigatrice du projet, ainsi que de Catherine L’Homme, enseignante en art plastique au Collège Jean-Eudes. Après une visite des réserves des collections spéciales, les étudiants ont pu découvrir et manipuler plusieurs documents patrimoniaux spécialement sélectionnés pour eux, notamment, un rare catalogue de caractères d’imprimerie de la Montreal Type Foundry, le magnifique ouvrage de botanique Canadian wild flowers, des affiches de guerre, des livres d’artistes, des journaux et périodiques dont la Revue moderne, des plans d’assurance-incendie, des cartes postales, et plusieurs autres!

Suite à leur visite, les jeunes artistes ont passé plusieurs semaines à développer leur concept et à le métamorphoser en véritable œuvre d’art :

 

 « Ils sont partis à la découverte de l’histoire québécoise pour se réapproprier de façon personnelle ces documents conservés précieusement. Ils ont réinterprété sous forme de tableau-objet les souvenirs du passé. Chacun raconte maintenant une toute nouvelle histoire. »[i]

 

Les douze tableaux-objets ont été accrochés dans la salle de consultation, où ils sont gracieusement mis en valeur par la lumière naturelle et un ingénieux système d’accrochage sur fil de pêche.

 

Vue de la salle de consultation

 

Les artistes, leurs parents et amis ainsi que le grand public sont invités à se joindre à nous pour le vernissage officiel qui aura lieu le vendredi 3 mai de 17 h à 19 h. L’exposition sera par la suite ouverte au public durant les heures d’ouverture de la salle de consultation du 3 au 17 mai 2019.

Toutes nos félicitations aux artistes!

 

[i] Extrait de la lettre d’invitation rédigée par Emmanuelle Thifault Taillon.

 

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L’iconographie documentaire : petit guide illustré

26 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Isabelle Robitaille, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

L’image, grande source d’information, est appréciée pour sa valeur tant artistique qu’historique et documentaire. Ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots? La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  nationale  a été développée au cours des dernières décennies en fonction de l’intérêt documentaire et historique des illustrations choisies. Hétéroclite de nature, cette collection documente l’imagerie du Québec à une époque où les photographies étaient peu courantes. Les documents faisant partie de cette collection, communément appelés gravures anciennes, étaient pour nos ancêtres des instruments de connaissance, des sources de rêves et parfois des témoignages de conquête de nouveaux territoires.

Avec plus de 875 documents dont près de 85% datent du XIXe siècle, la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque regroupe au même endroit les images anciennes in-plano provenant de quatre sources différentes : les journaux, les livres, les séries et les publications individuelles. Plusieurs techniques d’impression se côtoient, notamment la gravure sur bois, la gravure en creux, la lithographie et la photogravure, en plus d’autres techniques issues des avancées et des découvertes propres à la fin du XIXe siècle.

 

Les journaux

 

View from Champlain street / Canadian Illustrated News,1880.

View from Champlain street / Canadian Illustrated News, 1880.

La collection d’iconographie documentaire compte en premier lieu de nombreuses illustrations tirées de l’imposant périodique Canadian Illustrated News (1869-1883). Ce journal a été créé à une période marquée par un renouveau industriel, technique et commercial. Achetées en lot d’un libraire torontois dans les années 1970, ces centaines de coupures, prises individuellement, n’ont pas une grande valeur documentaire. Elles deviennent cependant une importante source d’information historique lorsqu’on les regroupe par sujets, lieux ou évènements.

Les illustrations du Canadian Illustrated News sont reproduites par le procédé de leggotypie inventé par l’associé de l’éditeur George-Édouard Desbarats (1838-1893), William Augustus Leggo (1830-1915). Cette technique de reproduction photomécanique permet d’imprimer des dessins et des gravures en même temps que le texte. La rapidité d’impression accrue favorise la diffusion et l’accessibilité et permet de représenter des scènes de la vie quotidienne dans lesquelles les lecteurs se reconnaissent.

 

 

 

 

 

 

Les livres

 

Quebec / Alain Manesson Mallet

Quebec / Alain Manesson Mallet

Le démontage et le découpage de livres anciens afin d’en extraire les planches illustrées étaient des pratiques communes chez certains libraires et collectionneurs (espérons qu’elles sont bien révolues de nos jours!). C’est pourquoi un grand nombre d’estampes se sont retrouvées sur le marché, extraites de leur contexte originel. Ainsi, des gravures anciennes provenant de livres font partie des plus anciens documents de cette collection. Certains d’entre eux, ont été intégrés à la collection d’iconographie documentaire en raison de leur intérêt historique. C’est par exemple le cas de la gravure illustrant aujourd’hui l’ex-libris utilisé par la Bibliothèque, Quebec, la figure CXX de la page 277 tirée de l’ouvrage Description de l’univers d’Alain Manesson Mallet (1630-1706). Publié en cinq volumes en 1683 à Paris par Denys Thierry, cet ouvrage comporte une section sur le Canada où est reproduite cette gravure, ornementée d’un ruban descriptif, sur laquelle on peut voir la ville de Québec entourée de la flotte française.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La série

 

On trouve aussi des gravures anciennes dans cette collection sous forme de séries, c’est-à-dire sous forme de volumes in-plano où plusieurs gravures sont faites pour être publiées dans un ensemble. Avec plus d’une centaine de gravures sur acier, la série de l’artiste typographique anglais William Henry Bartlett (1809-1854) est l’une des plus notables de la collection d’iconographie documentaire. Grand voyageur, surtout au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique, Bartlett passe plusieurs mois au Canada en 1838. Au cours de cette période, il dessine non seulement les villes de Québec et de Montréal mais aussi certaines villes des Cantons-de-l’Est. Ses nombreuses gravures qui illustrent les deux volumes de l’ouvrage Canadian Scenery Illustrated, publié par George Virtue à Londres entre 1840 et 1842, constituent une source documentaire d’une grande importance pour notre patrimoine historique.

 

View from the Citadel of Quebec Vue prise de la Citadelle de Québec / W.H. Bartlett

View from the Citadel of Quebec / W.H. Bartlett

 

 

À l’instar de Bartlett, la plupart des artistes dont les œuvres font partie de la collection d’iconographie documentaire ont visité les endroits qu’ils ont immortalisés. Certains illustrateurs et graveurs ont quant à eux choisi de fonder leur travail sur les récits de leurs contemporains, tandis que d’autres sont allés jusqu’à inventer leurs propres représentations des villes. Si ces images ne reflètent pas la réalité, elles expriment du moins les goûts des Européens de l’époque, c’est-à-dire un intérêt marqué pour les illustrations du Nouveau-Monde, bien qu’elles n’aient pas pour nous de valeur historique ou documentaire. C’est le cas de la série Collection des Prospects des Allemands François Xavier Habermann (1721-1796) et Balthazar Frédéric Leizelt (1755-1812), que leur imagination fertile amène à créer cinq vues imaginaires de Québec, probablement publiées autour de 1775. La gravure Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Québec de Habermann donne à Québec des airs de ville européenne. Ces images, ainsi que de nombreuses autres illustrant des lieux du monde entier, étaient destinées à être regardées à travers un appareil d’optique très populaire au XVIIIe siècle, le zograscope. Doté d’une lentille grossissante et d’un miroir, il créait un effet de profondeur et de relief. Pour un certain public européen avide de distractions, ces vues d’optique se substituaient aux périlleux et onéreux voyages en pays étrangers.

 

 

 

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

 

Les publications individuelles

 

Les pièces les plus importantes de la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque se présentent sous forme de « vues ». Elles constituent souvent des représentations évocatrices des endroits illustrés et comportent parfois des légendes détaillées. Ces vues ont, pour  la plupart  été publiées séparément, telles des œuvres d’art devant être exposées. Au milieu du XVIIIe siècle, plusieurs illustrations du Québec mises sur le marché de cette façon étaient basées sur des croquis faits au Canada par des militaires artistes et reproduits en gravure en Europe, particulièrement en Angleterre. Représentation d’une conquête et d’un pouvoir sur un territoire, la vue topographique était d’un grand intérêt pour les collectionneurs. Par la composition iconographique et l’exécution précise de la gravure en creux, l’artiste créait un document de qualité très recherché, autant à l’époque de sa création qu’aujourd’hui.

Acquise il y a quelques années, la gravure A view of the landing place above the town of Quebec, d’après le dessin de Hervey Smyth (1734-1811) illustrant les événements survenus le 13 septembre 1759 sur les plaines d’Abraham, a été publiée individuellement et faisait suite à sa série de six gravures intitulée Six Elegant Views of the Most Remarkable Places in the River and Gulph of St. Lawrence (Londres, 1760).  Ces gravures ont été reproduites dans Scenographia Americana ; recueil de vues de l’Amérique septentrionale et des Indes occidentales […] (Londres, 1768). Lors de son séjour au Québec, Smyth fut capitaine et aide de camp du général Wolfe.

 

A view of the landing place above the town of Quebec describing the assault of the enemy post (…) / Capt. Smyth

 

La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  brosse un tableau varié et riche de l’évolution de la vie culturelle et sociale de la province à travers la perception de ses habitants et de ses visiteurs. Couvrant trois siècles, les différentes sources d’iconographie présentées ici nous font connaître quelques artistes ainsi que des techniques d’impression caractéristiques de l’époque.

 

 

1878 : drôle d’année pour la presse québécoise

18 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qu’ont en commun Le Perroquet, Le Crapaud, Le Coq, Le Cochon, Le Castor national, ou encore Le Menteur, Le Farceur, Le Cancan et Le Diable à quatre? Tous sont des journaux humoristiques de la fin du XIXe siècle publiés au Québec. L’année 1878 est particulière. Des quelque 21 journaux qui voient alors le jour, plus de la moitié prônent l’humour comme ligne éditoriale. Sur le plan politique, 1878 est marquée par une polémique autour de la loi Angers obligeant plusieurs municipalités à participer à la construction du chemin de fer de la rive nord. Cette dispute fera certes la joie des presses satiriques de l’époque, mais peut-elle expliquer toute cette agitation de plumes en cette seule année?

 

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la presse écrite plus largement diffusée gagne la faveur du public en encourageant les débats d’idées. « En 1865, Montréal devient […] le centre industriel de l’imprimerie, succédant ainsi à la ville de Québec[i]» et, au début des années 1870, l’arrivée des presses rotatives permet d’augmenter le tirage tout en réduisant les coûts de production. Les hebdomadaires humoristiques tirent parti de cette situation. Ils ont parfois une vie éphémère, sont illustrés d’une ou deux caricatures et entremêlent anecdotes bon enfant, poèmes teintés de drôlerie, jeux de mots faciles et faits politiques traités sous l’angle de la moquerie. Les en-têtes attirent l’œil et il s’agit souvent de belles gravures exécutées par d’excellents artisans. On peut se procurer ces journaux pour un à cinq cents le numéro.

 

Entre perroquet, cochon et autres, la prédominance des titres aux noms d’animaux étonne. Si on ne peut avancer d’hypothèse sur ce courant, il va de soi que les éditeurs justifient leur choix avec humour : « Le Crapaud est le titre de notre journal, comme vous voyez il n’est pas pompeux, il n’est pas séduisant, il est plutôt modeste comme son image[ii]… »

 

Du côté francophone

 

Le Cancan, un hebdomadaire illustré, est publié à Québec d’avril à juillet 1878. Selon son directeur, G. R. Grenier[iii], « le journal est appelé à une grande tâche : désopiler la rate de l’humanité[iv] ». Son nom très explicite peut porter à interprétation. Dès le premier numéro, une mise en garde est donnée : les propos des collaborateurs éviteront de porter atteinte à la vie privée d’autrui. Il faudra attendre trois numéros pour voir apparaître la vignette représentant deux commères à leur fenêtre échangeant les derniers « cancans ». La caricature amusante de l’édition du 27 avril 1878, gravée sur bois fort, est signée Charles Montminy et met en scène le conflit politique de l’heure. Elle représente Henri-Gustave Joly de Lotbinière et Charles-Eugène de Boucherville, deux rivaux, tenant une balance en équilibre. Fait plutôt cocasse, le résultat de l’élection générale du 1er mai sera le plus serré au Québec depuis la Confédération et se traduira par un match presque nul.

 

 

 

Le Perroquet, un journal sorelois, se distingue par son en-tête croquignolet et sa très brève vie (trois numéros). Sa devise « Qui empêche de dire la vérité en riant[v] » accentue la portée des propos de l’éditeur, qui seraient aujourd’hui assurément qualifiés de misogynes : « Du reste notre personnel se compose de perroquets garçons. Nous l’avons voulu ainsi afin que notre journal ait son entière liberté d’action, soit à l’abri des indiscrétions et des querelles de ménage, et surtout afin que la rédaction en soit lucide[vi]. »  Le Farceur, fondé le 26 octobre par Honoré Beaugrand, a connu deux vies : d’octobre 1878 à février 1879, puis d’avril 1883 à mars 1884. C’est certainement le journal humoristique qui connaîtra le plus grand succès. Ses caricatures ainsi que son frontispice sont parmi les plus réussis sur le plan visuel. La gravure au burin, exécutée par la firme Stuart Relief, y est certes pour quelque chose. La qualité exceptionnelle de son en-tête fera d’ailleurs des jaloux et sera même parodiée par Le Grognard en 1881.

 

Les anglophones ne sont pas en reste

 

Les journaux humoristiques publiés en cette rigolote année 1878 ne sont pas exclusifs aux francophones. Quatre journaux anglophones emboîtent le pas : deux à Montréal, The Punch et The Jester, et deux à Québec, Quebec Star et Non Sense. The Jester jouit d’une grande popularité. Publié par George E. Desbarats et Fred J. Hamilton pendant plus d’une année, il cessera de paraître sans raison apparente. Les illustrations et son en-tête gravés au burin évoquent la qualité. À la une, le bouffon appuyé sur un secrétaire donne le ton. Non Sense se reconnaît par son en-tête illustrant un individu bouche ouverte, bras étendus et corps petit et fin. La devise est limpide : « No sense is better than no cents ». Selon Horace Têtu[vii], seulement quatre numéros ont été publiés entre juin et juillet 1878. L’édition de journaux humoristiques n’est évidemment pas exclusive à l’année 1878. Dès le milieu du XIXe siècle se succéderont des titres sans équivoque tels L’Écho des imbéciles, La Mascarade, La Trompette, etc. La Bibliothèque nationale possède plus d’une centaine de revues et de journaux d’humour québécois récents et anciens qui ne demandent qu’à vous faire sourire.

 

 

 

 

 

 

 

 

[i] Éric Leroux (dir.), 1870, du journal d’opinion à la presse de masse – La production industrielle de l’information, Montréal, Petit musée de l’impression / CHM, 2010.

[ii] Le Crapaud, vol. 1, n° 1, 7 juin 1878, p. 2.

[iii] Selon nos recherches dans l’Annuaire Marcotte de 1878, il pourrait s’agir de Gustave Grenier, greffier de l’Assemblée législative.

[iv] Le Cancan, Québec, P. Larose et Cie, vol. 1, n° 1, 12 avril 1878, p. 2.

[v] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 1.

[vi] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 2.

[vii] Horace Têtu, Historique des journaux de Québec, Québec, s. é., 1889, p. 84.

 

Montréal à travers les cartes postales

11 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Alban Berson, Cartothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

La passion des collectionneurs est un atout précieux pour la Bibliothèque nationale qui a pour mission de rassembler le patrimoine documentaire québécois. L’institution a acquis récemment une collection de plus de 7000 cartes postales relatives à Montréal rassemblées avec soin par monsieur Pierre Monette. S’étendant de la fin du XIXe siècle aux années 1960, cet ensemble unique constitue une source d’information inestimable et un portrait fascinant de la métropole. Les hauts lieux touristiques tels que l’Oratoire Saint-Joseph, le Vieux-Montréal ou encore le centre-ville y sont bien représentés, mais le curieux y trouvera également des attraits moins connus : parcs, hôpitaux, édifices religieux, écoles, marchés publics, cinémas, bureaux de poste, hôtels, restaurants, bars, commerces de détail, dont beaucoup sont aujourd’hui disparus ou méconnaissables.

Si la carte postale fait la part belle à l’architecture, elle n’ignore pas pour autant les activités humaines. La collection regorge de scènes de la vie quotidienne des Montréalais d’autrefois. Pompiers éteignant un incendie, garagistes du Mile End posant fièrement sur leur lieu de travail, skieurs du mont Royal, jeunes gens se détendant à la piscine, visiteurs enthousiastes du parc Dominion, villégiateurs installés au camping de Verdun, cavaliers de rodéo en pleine action, plaisanciers de Dorval naviguant sur le Saint-Laurent ou encore usagers d’une bibliothèque absorbés par leur lecture sont autant de témoignages d’une ville foisonnante et protéiforme. Beaucoup de ces images sont des photographies véritables. Plus de 200 sont l’œuvre de Harry Sutcliffe, un photographe montréalais majeur dont les collections de la Bibliothèque comptaient peu d’œuvres jusqu’ici. Une iconographie de fantaisie, romantique, humoristique ou didactique complète le tableau.

Jusqu’à présent plus de mille cartes postales de cette fabuleuse collection ont été numérisées.

 

Pierre Monette a commencé à collectionner les cartes postales vers la fin des années 1980, s’approvisionnant au marché aux puces du Vieux-Port. Passionné par Montréal, par son histoire et par ses personnages, sur lesquels il a commencé par collectionner les livres, il souligne l’importance de la carte postale comme témoin des métamorphoses du territoire. Les cartes sur lesquelles figurent des commerces, notamment, constituent souvent la seule représentation connue de l’établissement.

 

Cet ancien enseignant et conseiller pédagogique, aujourd’hui retraité, se dit heureux et fier que sa collection vienne enrichir les collections de la Bibliothèque nationale. L’entrevue complète avec monsieur Monette, réalisée à l’occasion de cette acquisition, est disponible sur le portail de BAnQ.

Voltaire au Québec : le débat sur la laïcité ne date pas d’hier…

4 avril 2019 par Carnet de la Bn 4 Commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

La philosophie des Lumières, dont Voltaire constitue le plus célèbre héraut, a fait l’objet de débats enflammés dans l’espace public québécois des XVIIIe et XIXe siècles. Au cœur du projet des Lumières on trouve le triomphe de la raison et de l’esprit critique sur la superstition et la foi aveugle, la diffusion des connaissances empiriques, la tolérance et la liberté de penser ainsi que la primauté de l’être humain dans une société régénérée par le progrès et la justice.

 

Voltaire est déiste, c’est-à-dire qu’il croit en l’existence d’un Être suprême orchestrant l’univers mais rejette toutes les Églises, qu’il juge arrogantes, trop avides de pouvoir et abusives. Il estime contre nature l’intervention de l’Église catholique dans les affaires de l’État. Selon lui, le dogmatisme religieux mène à un fanatisme sanglant. Bien sûr, de telles positions heurtent de front celles du clergé catholique. Symboles de cette confrontation idéologique, La Gazette littéraire de Montréal, publiée en 1778 et en 1779, et l’Institut canadien de Montréal, au XIXe siècle, deviendront victimes de leurs convictions.

 

 

 

 

La Gazette littéraire de Montréal

 

Le Français Fleury Mesplet, premier imprimeur de Montréal, débarque au Canada dans le sillage de l’invasion américaine de 1775 dirigée par les révolutionnaires du Congrès. Malgré le repli de l’armée américaine et le retour des Britanniques en juin 1776, l’imprimeur, à peine installé, décide de demeurer à Montréal. Il entreprend en 1778 la publication de La Gazette littéraire de Montréal, un hebdomadaire en français rédigé par Valentin Jautard, avocat sympathique à la cause américaine et à la philosophie des Lumières, tout comme Mesplet.

 

Les autorités ont bien avisé l’imprimeur de ne pas se mêler de politique et de religion. Mesplet doit se montrer prudent. Peut-être pour faire connaître Voltaire sans donner l’impression de favoriser ce philosophe, il imprime des extraits du Dictionnaire anti-philosophique qui lui est hostile. Ces extraits suscitent une vive réaction de la part d’admirateurs du grand homme qui répliquent dans La Gazette et fondent une académie à sa défense. Le débat s’engage donc dans le journal sur les idées voltairiennes mais aussi sur la liberté de la presse et sur la médiocrité de l’éducation prodiguée à la jeunesse montréalaise par les Sulpiciens au Collège de Montréal.

 

Le supérieur de ces derniers, Étienne Montgolfier, se plaint de La Gazette au gouverneur Frederick Haldimand tandis que le jésuite Bernard Well, sous le pseudonyme l’« Anonyme », critique la vision anticléricale de Voltaire dans le journal, poussant les défenseurs de ce dernier à se lancer dans une polémique dangereuse sur le déisme. Tous les auteurs en herbe signent d’un pseudonyme, Jautard inclus, ce qui fait reposer l’entière responsabilité des idées publiées sur l’imprimeur et le rédacteur.

 

Des critiques de Jautard concernant certaines décisions juridiques qui le touchent à titre d’avocat achèvent d’irriter Haldimand. Le 2 juin 1779, il fait arrêter Mesplet et Jautard, qui demeureront trois ans en prison, sans motif d’accusation, avant d’être libérés.

 

L’Institut canadien de Montréal

 

Au cours des décennies suivantes, d’autres journaux subissent les foudres de la censure, surtout pour des raisons politiques. La pensée de Voltaire fait évidemment des adeptes parmi les Canadiens les plus progressistes, même si son nom n’est pas brandi comme une bannière. Mais la défaite des Patriotes en 1837-1838 consolide la position du clergé, qui s’est rangé du côté des autorités coloniales au moment de la Rébellion. Dorénavant, l’Église catholique disposera de la force nécessaire pour imposer sa vision du monde aux libres penseurs sympathiques aux idées de Voltaire.

 

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

 

C’est dans le contexte de la défaite des Patriotes que naît en 1844 l’Institut canadien de Montréal, une association culturelle fondée par de jeunes Canadiens français « dans un but d’union, d’instruction mutuelle et de progrès général ». Doté d’une bibliothèque, l’Institut entend offrir une collection d’ouvrages représentant tous les points de vue, car ses membres croient aux vertus de la discussion raisonnée et du libre examen des idées afin de se forger une opinion éclairée. Sa bibliothèque contient notamment les œuvres complètes de Voltaire ainsi que d’autres écrits des philosophes des Lumières[i]. Plusieurs sont à l’Index.

 

Photo montrant des pages du catalogue manuscrit de l'Institut canadien de Montréal.

Catalogue manuscrit de la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal, s. d. BAnQ Vieux-Montréal,
fonds Institut canadien de Montréal (P768, S6, SS1, D1).

L’Institut est donc porté par une idéologie jugée radicale pour l’époque : liberté de penser, instruction laïque pour tous, libertés civiles et politiques, séparation de l’Église et de l’État. Ultramontain, l’évêque de Montréal Ignace Bourget défend quant à lui la primauté du pape et prône la soumission des fidèles au clergé sur toutes les questions, même politiques. Le choc est inévitable.

 

Dans sa Lettre pastorale contre les erreurs du temps de 1858, Mgr Bourget met ses ouailles en garde contre les pièges et les séductions d’un terrible monstre : « Ce monstre, c’est le Philosophisme, ou l’esprit d’irréligion, qui prit naissance dans le siècle dernier, et qui reconnaît pour père le trop célèbre Voltaire et tous ses disciples, qui formèrent l’École Voltairienne[ii]. »

 

Il s’attaque ensuite, dans la même série de lettres pastorales, à l’Institut canadien de Montréal, qui nourrit selon lui cet esprit de révolte en refusant de censurer sa bibliothèque, et au journal Le Pays qui y est associé. Le clergé cherche manifestement à extirper du Québec toutes les idées non conformes à sa conception ultramontaine d’une société assujettie à l’Église. Et il y réussira. Après une âpre lutte remplie de rebondissements[iii], l’Institut canadien de Montréal doit finalement fermer ses portes en 1880.

 

Voltaire devient officiellement persona non grata au Québec. Et pour longtemps. En 1933, le Bureau de censure du Québec refuse l’entrée au pays du film américain Voltaire, qui trace un portrait flatteur du philosophe à l’opposé de celui véhiculé dans les écoles québécoises. Encore en 1957, le film de Sacha Guitry Si Paris nous était conté est amputé au Québec des passages concernant le grand homme…

 

 

Portrait de Monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, 1872.

« [La religion catholique] condamne et repousse avec horreur cette tolérance pratique, mais damnable, qui admet que toute religion est bonne; et cette conquête de la raison, qui est ce fatal rationalisme du jour, qui met la raison de l’homme au-dessus de la raison de Dieu. »

Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 356.

 

Portrait de Louis-Antoine Dessaulles, vers 1860.« Mais si la tolérance est une idée anticatholique, cela voudrait donc dire que la réaction [ultramontaine] peut imposer ses idées à l’individu sans se mettre le moins du monde en peine de le convaincre par la discussion! Dieu nous aurait donc inutilement donné l’intelligence et le libre arbitre! Dieu se serait donc trompé! »

Louis-Antoine Dessaulles, [Discours sur la tolérance], dans Annuaire de l’Institut canadien pour 1868, Montréal, Imprimerie du journal Le Pays, 1868, p. 10.

 

[i] BAnQ a acquis la collection d’ouvrages de l’Institut canadien de Montréal en 2006.

[ii] Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Montréal depuis son érection…, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858 ?, p.356 .

[iii] Pour de plus amples informations sur l’existence de l’Institut canadien de Montréal et sur sa lutte contre le clergé, consultez le dossier du no 80 d’À rayons ouverts.

Des théodolites fabriqués à Montréal

29 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Alban Berson, Cartothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales
Daniel Chouinard, Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

Un théodolite est un instrument d’arpentage inventé au XVIe siècle dont l’usage se répand à partir du XVIIIe. Muni de lentilles, il sert à mesurer les angles horizontaux et verticaux à partir d’un point précis et fixe. Le théodolite est encore couramment utilisé aujourd’hui, avec des fonctions numériques intégrées.

 

L’acquisition d’un tel instrument par BAnQ est inusitée puisque le mandat patrimonial de l’institution porte essentiellement sur l’acquisition et la conservation de documents publiés ou de documents d’archives. Mais lorsque au cours de l’automne 2018, un particulier nous a approchés pour nous offrir quelques documents cartographiques anciens ainsi que trois théodolites, nous avons été sensibles à la valeur patrimoniale de ces instruments bien conservés ainsi qu’à l’utilisation que nous pourrions en faire lors de la mise en valeur de notre collection de cartes géographiques anciennes.

 

Au moins deux des trois théodolites acquis par BAnQ ont été fabriqués à Montréal par Charles Hearn au début des années 1860. Né en Angleterre, Hearn s’installe d’abord à Toronto en 1857 puis déménage à Montréal en 1860 ou 1861, au 154 de la rue Notre-Dame, où il s’établit, comme en témoignent les annuaires Lovell, en tant qu’« opticien et fabricant d’instruments de mathématiques ».

 

Entrée pour Charles Hearn dans l'annueaire Lovell.

Entrée dans l’annuaire Lovell

 

 

 

Carte montrant le lieu de fabrication des théodolites.

Lieu de fabrication des théodolites (entouré en bleu) , Atlas of the city and island of Montreal, Henry W. Hopkins, 1879, pl. 38

 

 

Photo de la boussole avec nom du fabricant et lieu d'origine de théodolite.

Le nom de Charles Hearn et le lieu de fabrication « Montréal » inscrits dans la boussole intégrée à un théodolite

 

Charles Hearn décède en 1865. Les théodolites produits lors de ses quatre années passées à Montréal sont les premiers fabriqués au Québec.

 

Des inscriptions sur les boîtes en bois servant à transporter les appareils ainsi que des informations obtenues lors de l’acquisition attestent que ces instruments ont appartenu à la famille Vincent, dont trois générations ont exercé le métier d’arpenteur.

 

Né à Longueuil en 1867, Arthur Vincent reçoit sa commission d’arpenteur en 1890. Ses compétences lui permettent de travailler également comme ingénieur civil et architecte au sein de la firme Vincent & Girouard. Cette société devient Vincent, Girouard & Vincent en 1920, quelques mois avant que le fils d’Arthur, Roch-Arthur Vincent, diplômé en génie civil, reçoive à son tour sa commission d’arpenteur. À la mort de son père en 1949, pour conserver la clientèle de ce dernier, Roch-Arthur exerce cette profession ainsi que celle d’ingénieur sous la raison sociale « Arthur Vincent incorporée, arpentage ». Ses bureaux sont situés au 517 de la rue Saint-Laurent, à Montréal, presque au coin de la rue Saint-Jacques. Les activités de la compagnie cessent en 1972. En 1935, l’épouse de Roch-Arthur, Marie Taschereau, met au monde un garçon prénommé Louis-Errol. Ce dernier obtient une licence en sciences agronomiques à la Faculté d’agronomie du collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière puis une maîtrise en géographie de l’Université Laval. Il entreprend sa carrière d’arpenteur au Bureau d’aménagement de l’Est du Québec, puis devient rédacteur scientifique à la Commission géologique du Canada en 1970. On lui doit notamment l’ouvrage Regards sur les paysages canadiens, écrit en collaboration avec R. G. Blackadar. Il s’éteint à Montréal en 1994.

 

Arthur, puis Roch-Arthur ont utilisé les théodolites dans le cadre de leurs activités professionnelles. Louis-Errol Vincent, qui disposait d’appareils de mesure plus modernes, les a probablement conservés en leur souvenir. BAnQ détenant dans ses fonds d’archives de nombreux plans produits à l’aide de ces outils, nous nous félicitions de cette acquisition qui contribue à éclairer le contexte de création de pièces importantes du patrimoine documentaire québécois. 

 

Alban Berson utilisant le théodolite.

Notre cartothécaire, Alban Berson, utilisant un théodolite fabriqué à Montréal au début des années 1860.

Les reliures étonnantes de Gabriel Rivard

21 mars 2019 par cmontemiglio Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio et Isabelle Robitaille, bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Une « contamination ». C’est le mot choisi par Danielle Blouin dans sa thèse de doctorat[i] pour décrire la présence des reliures de Gabriel Rivard dans les collections patrimoniales de BAnQ. Seules quelques-unes de ses reliures d’art sont identifiées au catalogue, bien qu’elles se trouvent en assez grand nombre dans les collections patrimoniales de l’institution. En effet, plusieurs de ses reliures colorées et quasi sculpturales protègent des documents rares datant de plus de 200 ans, au grand étonnement de la bibliothécaire qui parcourt les rayons.

 

Order of the Governor in Council, of the 7th July 1796, for the regulation of commerce , between this Province and the United States of America, Quebec, John Neilson, 1796. Reliure de Gabriel Rivard. 

     

Arrest du Conseil d’Estat du Roy, du huitième Mars 1689 : qui décharge les castors provenans des Colonies Françoises de Canada (…), Paris, Chez la Veuve Saugrain & Pierre Prault, 1720. Reliure de Gabriel Rivard.

 

Anno tertio Georgii IV. Regis. Cap. CXIX = Acte pour règler le commerce des Provinces du Bas et du Haut Canada et pour d’autres fins relatives aux dites Provinces (du 5 aout 1822), Londres, 1822. Reliure de Gabriel Rivard.

 

À première vue, il est difficile de croire que les trois livres ci-dessus datent du XVIIIe et XIXe siècle. Ces reliures ont toutes été faites durant les années 1970 par un employé de la Bibliothèque nationale du Québec, Gabriel Rivard. Comme le raconte Danielle Blouin, c’est un peu par hasard en 1971, lors d’une balade sur la rue St-Denis[ii]  que Gabriel Rivard entre à la Bibliothèque nationale (dans l’édifice de la Bibliothèque St-Sulpice) pour offrir ses services de relieur. Il est engagé, et restera en poste jusqu’en 1976. Le chef de la section reliure est à l’époque Fernand Longpré, qui commande à Rivard des reliures traditionnelles, mais qui lui permet également d’effectuer des créations libres et atypiques. Cette liberté peut aujourd’hui nous sembler tout à fait étonnante, surtout pour des documents ayant une certaine rareté. En effet, plusieurs dizaines de livres, provenant pour la plupart de la collection de la Bibliothèque Saint-Sulpice, sont très fragiles. Les reliures effectuées par Rivard, malgré leur excentricité, remplissent toutefois sans difficulté leur fonction première : protéger ces documents précieux. Un travail méticuleux d’identification est présentement en cours afin de repérer ces reliures et d’ajouter le nom de leur créateur aux notices bibliographiques des ouvrages, ce qui facilitera le travail de chercheurs souhaitant se pencher sur cette situation unique.

 

Matériaux inusités

Des reliures conservées dans la collection de reliure d’art, également réalisées alors que Rivard était à l’emploi de la Bibliothèque nationale du Québec, sont tout aussi étonnantes et créatives. Pour l’ouvrage Écrivains québécois de nouvelle culture, publié par la Bibliothèque nationale du Québec en 1975, Rivard fixe, sur le plat supérieur, un amoncellement de mousse isolante polyuréthane dans laquelle sont enserrées des lettres en pâte alimentaire.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard (détail).

 

D’autres éléments quasi sculpturaux sont intégrés dans plusieurs de ses créations, comme avec Le curé Labelle : sa vie, son œuvre (…). De petits goujons de bois entourent une ouverture à même le plat supérieur qui laisse entrevoir un collage effectué sur la page de garde. Le coffret est quant à lui décoré d’une véritable cordée de bois miniature. Rivard utilise souvent des matériaux inhabituels pour des reliures, comme du sable ou des cocottes de pin. Pour Le Saint-Laurent et ses îles (…), des fleurs et des herbes séchées sont encapsulées dans un grand médaillon ovale placé sur la couverture.

 

Élie-Jospeh Auclair, Le curé Labelle : sa vie et son oeuvre : ce qu’il était devant ses contemporains, ce qu’il est devant la postérité, Montréal, Librairie Beauchemin, 1930. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Damase Potvin, Le Saint-Laurent et ses îles : histoire, légendes, anecdotes, description, topographie, Québec, Éditions Garneau, 1945. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

L’originalité de ce relieur se distingue même dans les plus petits détails. On retrouve sa signature à la toute fin des documents, accompagnée de l’année, de la saison, et parfois, d’un petit commentaire sur la température du moment.

Signature de Gabriel Rivard.

 

Signature de Gabriel Rivard.

 

Pour en connaître davantage sur le parcours de Gabriel Rivard et sur l’histoire de la reliure d’art au Québec, la thèse de Danielle Blouin « Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990) » est disponible pour consultation dans la collection de référence de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Vous êtes curieux de voir ces œuvres inusitées de vos propres yeux? Ne manquez la conférence « La reliure d’art au Québec » le 28 mars prochain dans le cadre de la série Mémoire de papier!

 

[i] Danielle Blouin, Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990), Montréal, Danielle Blouin, 2015, p. 400.

[ii] Idem, p. 402.

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Affiches de guerre et sécurité : éloge du silence

15 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qui dit affiche de guerre pense propagande. À cette évocation surgissent des images tissées de bruit, de courage, de fureur et de violence. Il y a pourtant, parmi celles-ci, une famille bien particulière d’affiches de guerre qui plaide pour le silence, la discrétion et la prudence : il s’agit des affiches de sécurité en temps de guerre.

 

Ces imprimés sont parvenus dans les réserves de BAnQ Rosemont−La Petite-Patrie en ordre dispersé, surtout grâce à des achats effectués pendant la dernière décennie auprès de fournisseurs spécialisés basés au Québec, au Canada ou aux États-Unis. Au fil des acquisitions, la Bibliothèque nationale en a  recueilli jusqu’ici une dizaine, tous publiés par le gouvernement canadien pendant la Seconde Guerre mondiale. Le corpus nous paraît assez significatif pour analyser les caractéristiques de ce genre bien particulier.

 

Le silence a bien meilleur goût

Toutes ces affiches de sécurité en temps de guerre font écho à une préoccupation clé : freiner la circulation de renseignements stratégiques, que ceux-ci prennent la forme d’une confidence privée ou d’une rumeur publique. L’enjeu : éviter de favoriser une attaque ennemie contre les installations industrielles et les convois militaires, que ces derniers empruntent les routes maritimes ou ferroviaires.

 

Careless words may cause disaster! Ottawa, Director of Public Information, 1941 ou 1942, 61 x 44 cm.

 

Sur l’affiche intitulée Careless words may cause disaster! (Des mots imprudents pourraient causer un désastre), le sillage d’un obus sous-marin suggère l’explosion imminente d’un vaisseau de guerre. L’image évoque le souvenir des u-boats allemands qui ont hanté les eaux du fleuve Saint-Laurent entre 1942 et 1945. Selon l’auteur Pierre Vennat, les sous-marins allemands auraient alors commis 28 attaques, coulé 23 bateaux et fait des centaines de victimes dans les eaux canadiennes, principalement en territoire québécois, dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent. À l’époque, la stratégie du gouvernement canadien fut d’ailleurs de garder ces incidents aussi secrets que possible afin « de ne pas divulguer des informations importantes à l’ennemi ». 1

 

Messages

Certaines affiches prodiguent une consigne générale de discrétion. L’affiche ci-dessours dénonce tout excès de bavardages au sujet des troupes canadiennes, de la production en temps de guerre et autres questions d’ordre militaire. Une retenue nécessaire, mais sans doute bien fragile tandis que la guerre défraye les manchettes des journaux, mobilise les citoyens et bouleverse leur quotidien. Interpellant hommes, femmes et enfants, on n’hésite pas à qualifier toute indiscrétion de trahison.

Il y a trop de bavardages. Ottawa, Le Service de l’information, entre 1940 et 1942, 61 x 44 cm.

 

D’autres évoquent divers contextes où la délation involontaire constitue un risque : conversation téléphonique, rencontre privée, trajet en tramway, séjour à l’hôtel ou – plus souvent – une rencontre à la taverne ou au bar où la consommation de boissons alcoolisées réchauffe l’atmosphère et délie les langues. Les espions ennemis sont partout. Sur trois d’entre elles, on aperçoit la figure à la fois caricaturale et symbolique d’Adolf Hitler, leader du camp nazi, ennemi suprême et incarnation du mal.

 

 

Stratégies visuelles

Véhiculés solidairement par le texte et l’image, adoptant volontiers un ton humoristique ou mélodramatique, les appels à la discrétion se veulent à la fois persuasifs et efficaces. On y croise des stratégies typiques de la culture visuelle des années 1940. On intègre par exemple un texte (laconique) et des photographies (en noir et blanc), en écho au graphisme en vogue dans les magazines illustrés de l’époque : on n’est pas bien loin des photoromans qui verront le jour en Italie vers la fin des années 1940.

 

Dans ces deux affiches, on expose la situation en deux registres bien contrastés : l’indiscrétion, commise dans un contexte anodin, est immédiatement suivie par une catastrophe (un naufrage) ou par un sabotage (une explosion).

 

L’affiche Une indiscrétion peut causer une catastrophe résume quant à elle l’intrigue en six temps, sous une forme similaire à la bande dessinée, avec gros plans et effets de lumière. Les protagonistes sont au nombre de cinq : le soldat, sa fiancée, le père de celle-ci, l’espion et le saboteur qui fait sauter le train.

Lionel Bell Jameson, Une indiscrétion peut causer une catastrophe. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, [1940 ou 1941].

 

Créateurs

L’anonymat du créateur est le plus souvent la règle dans ce genre de production graphique. On note ici deux exceptions. Outre le fait qu’il soit né à Régina en 1908, on sait malheureusement peu de choses de Lionel Bell Jameson. Jacques Bédard n’est guère plus connu. Un article publié à la une du journal Le Jour en août 1941 nous apprend que son affiche fait partie d’une série de quatre affiches prônant la discrétion. Le rédacteur en chef Émile-Charles Hamel y salue le « dessin hardi et personnel » et « l’humour du meilleur ton » du « jeune artiste canadien-français de Montréal ».  Sans aucun parti-pris, cela va sans dire…

 

Étienne-Charles Harvey, « D’excellente propagande », Le Jour, 23 août 1941, p. 1.

 

 

Édition

Imprimées en lithographie, la plupart de ces affiches ont connu deux versions : l’une en français, l’autre en anglais. Selon Marc H. Choko, spécialiste de l’affiche, ces mises en garde contre les « ennemis de l’intérieur » ont été imprimées et distribuées en grand nombre. Ce tirage important était motivé par le rôle stratégique du Canada dans ce conflit quant à la production de matériel de guerre, à la fourniture de provisions essentielles et à la protection des convois transatlantiques. 2

 

On remarque trois « affiches à la main » dont le format laisse penser qu’elles ont pu être distribuées comme des tracts. Pour celle de gauche, BAnQ détient un exemplaire de plus grand format. Celle de droite consiste en un avertissement prodigué par le directeur du Service de l’information à l’intention des clients d’hôtel, les enjoignant de se méfier de la présence d’« agents de l’ennemi » : « Souvenez-vous que les murs ont des oreilles… »…

 

 

Une « cinquième colonne » ?

Les affiches canadiennes de sécurité en temps de guerre ne constituent pas une exception. Selon Françoise Passera, « l’ennemi le plus présent dans les affiches alliées est l’espion », dans le sillage « de multiples campagnes d’affichage destinées aux populations, aux ouvriers travaillant sur les chantiers navals ou dans les usines d’armement, aux troupes stationnées dans le sud de l’Angleterre ». L’auteure affirme : « Une véritable psychose s’empare des Alliés dont il est encore difficile de savoir si elle est justifiée ou non. »3

 

Fantasme ou réalité ? Pour désigner la cohorte de traîtres embusqués, les Alliés auront recours à l’expression « cinquième colonne » 4, fréquemment reprise pendant la Deuxième Guerre mondiale. En France, notamment, on imputera la défaite de 1940 à l’action de cette «cinquième colonne», fasciste et pro-allemande. Aujourd’hui, plusieurs considèrent l’« ennemi intérieur » soit comme une réalité volontairement amplifiée, soit comme un mythe construit de toutes pièces : la théorie du complot aurait été largement utilisée par les pouvoirs politiques et militaires pour semer la peur, justifier leurs actions et couvrir leurs échecs.

 

Qu’elle soit imaginaire ou fondée, les figures du traître malveillant, de l’espion sournois et de l’implacable saboteur auront suscité un climat de psychose et de suspense bien réel… et une production d’affiches de guerre inventives.

Détail de l’affiche Indiscrétion, sabotage : gardez secret votre travail de guerre. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, 1940 ou 1941.

 

__________________

 

1 Pierre Vennat, Sous-marins allemands dans les eaux québécoises, http://www.lequebecetlesguerres.org/sous-marins-allemands-dans-les-eaux-quebecoises/

2 Marc H. Choko, Canadian War Posters, Cambridge, Worth Press, 2012, p. 159.

3 Françoise Passera, Les Affiches de propagande 1939-1945, Caen, Le Mémorial de Caen, 2005, p. 66-68.

4 L’expression « cinquième colonne » aurait été créée en 1936 pendant la guerre civile espagnole pour désigner les partisans nationalistes, fidèles au général Franco, embusqués dans le camp républicain au pouvoir. Le ministère français des Armées offre sa propre interprétation : https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/la-cinquieme-colonne.

 

 

Dix ans de collecte du Web québécois

5 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Martine Renaud
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

 

En 2009, après plusieurs années de travaux et de réflexion, la Bibliothèque nationale a entrepris la collecte et l’archivage des sites Web québécois. Nous avons décrit, dans un article précédent, ce patrimoine documentaire souvent volatile et éphémère. Les premières collectes ont été effectuées dans le cadre d’un projet pilote. 

 

 

L’actualité de 2009

 

Ces premières collectes avaient une portée modeste : environ 25 organismes gouvernementaux, essentiellement des ministères.

Qu’apprend-on en examinant les sites collectés en 2009? Ils reflètent bien sûr l’actualité de l’époque. On faisait grand cas en 2009 de l’épidémie d’influenza. Qui se souvient du célèbre virus H1N1? Une vaste campagne de vaccination battait son plein à l’hiver 2009 et le gouvernement québécois avait alors un site consacré à ce sujet :

 

 

Le site Pandémie influenza, qui n’existe plus aujourd’hui.

 

 

Sur le site du ministère des Finances, on trouvait plusieurs documents sur les effets de la crise financière mondiale de 2008 sur l’économie québécoise :

 

 

Site du ministère des Finances, 2009.

 

 

Toujours d’actualité

Si la pandémie de grippe et la crise financière semblent bel et bien derrière nous, certains sujets de l’époque sont encore d’actualité.  En 2009, on pouvait consulter les rapports déposés dans le cadre des consultations de la commission Bouchard-Taylor sur le site de celle-ci :

 

 

Site de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, qui n’existe plus.

 

La question des accommodements et des différences culturelles demeure très actuelle.

 

 

L’Assemblée nationale

 

Le site de l’Assemblée nationale offre également des perspectives historiques intéressantes. On peut, entre autres, y consulter les pages consacrées à François Legault, alors député du Parti québécois, à Éric Caire, alors député  de l’Action démocratique du Québec et à Marguerite Blais, alors députée du Parti libéral du Québec.

 

 

 

Le Web québécois collecté depuis 2009

 

Dix ans plus tard, la portée des collectes et leur nombre ont considérablement augmenté et se sont également beaucoup diversifiés; BAnQ ratisse maintenant plus large que le seul Web gouvernemental. 

Voici un tableau comparatif des collectes de 2009 et de celles en date du 1er mars 2019 :

 

  2009 2009-2019
 Nombre de collectes 16 12 823
 Nombre d’organismes dont le site Web est diffusé 25 1 295
 Documents collectés 17 026 257 149 647 697
 Taille totale des archives (téraoctets) 0,90 31

 

 

Il est également intéressant de constater la progression de l’utilisation des images ainsi que des ressources audio et vidéo :

 

  2009 2009-2019
Type de documents collectés Nombre Taille (Gb) Nombre Taille (Gb)
 Pages HTML 15 073 735 306 122 146 682 4 967
 Images 1 275 183 49 18 159 220 1 454
 Applications(PDF,Word,Excel,etc.) 644 117 526 5 702 995 3 695
 Documents vidéo 17 009 19 1 309 413 20 288
 Documents audio 7 458 4 79 660 320
 Autres 8 755 0,01 2 249 727 235

 

La multiplication des applications utilisées est un défi majeur pour les institutions qui collectent le Web. Les membres de l’International Internet Preservation Consortium (IIPC), qui assurent la maintenance de Heritrix, le robot collecteur que BAnQ utilise (une création d’Internet Archive), tentent à chacune de ses mises à jour de l’adapter aux nouvelles applications utilisées. Les contenus dynamiques sont souvent les plus difficiles à collecter.

 

Un contenu à explorer…

 

Depuis 2009, les collectes se sont progressivement élargies. Elles offrent maintenant plusieurs corpus susceptibles d’intéresser les chercheurs, particulièrement dans le domaine des humanités numériques.  Des sites concernant les élections provinciales québécoises de 2012, 2014 et 2018 ont été collectés, (principaux partis, blogues politiques, sites d’actualités, etc.), les élections municipales de 2013 et 2017 ont également été couvertes. Nous collectons également des sites dits « thématiques » (c’est-à-dire non gouvernementaux) : organisations culturelles (musées, bibliothèques et archives), organismes communautaires, associations professionnelles, journaux régionaux, etc.

 

… et à exploiter

 

The Archives Unleashed Project, une organisation visant à faire connaître et utiliser les archives Web, organise des hackathons réunissant bibliothécaires, chercheurs et programmeurs analystes qui, en utilisant des corpus spécifiques, créent des outils et des applications permettant d’exploiter et d’analyser les données, ce qui permet de découvrir de nouvelles avenues de recherche.  Voici quelques exemples :

Extracting Place Names from Web Archives at Archives Unleashed Vancouver

Archive spotlight: Heritage Community Foundation Alberta Online Encyclopedia

 

L’Agence ISBN de la Bibliothèque nationale : 40 ans au service des éditeurs

27 février 2019 par Carnet de la Bn 3 Commentaires

par Elena Cirnatiu et Nathalie Boucher
Direction du dépôt légal et des acquisitions

La Bibliothèque nationale célèbre cette année son 40e anniversaire à titre d’agence nationale responsable de l’attribution des ISBN auprès des éditeurs francophones canadiens, des éditeurs allophones québécois et des éditeurs gouvernementaux. Cette activité figure depuis 1979 parmi les trois services essentiels que la Bibliothèque nationale dispense aux éditeurs, outre le dépôt légal  et le CIP.

Photo: Karine Ouellette

Les éditeurs anglophones canadiens, quant à eux,  obtiennent ce service auprès de Bibliothèque et Archives Canada (BAC);  les deux agences nationales canadiennes agissent donc en complémentarité et sont chapeautées par l’Agence internationale ISBN établie à Londres, qui regroupe toute une communauté ISBN déployée dans 160 pays. Organisation sans but lucratif désignée par l’ISO (International Organization for Standardization) en tant qu’autorité d’enregistrement pour le système ISBN, l’Agence internationale attribue des domaines (séquences de numéros d’identification) aux agences nationales qui en sont membres, lesquelles, à leur tour, attribuent des registres ISBN aux éditeurs de leur territoire et veillent à l’application de la norme internationale auprès des éditeurs qu’elles desservent.  

 

Qu’est-ce qu’un ISBN?

Apparaissant à première vue comme une séquence aléatoire, l’ISBN (International Standard Book Number) renferme une clé donnant à chaque publication son identifiant lui permettant d’être repérée dans la chaîne du livre.

Photo: Karine Ouellette

 

C’est donc un numéro univoque, servant à identifier à l’échelle internationale chaque titre, ou chaque édition d’un titre publié par un éditeur donné. Il est utilisé par tous les intervenants du domaine de l’édition : bibliothèques, librairies, fournisseurs Internet, maisons d’édition. Il sert notamment pour le suivi des commandes et des ventes, les inventaires, les catalogues et le référencement. Bref, il est destiné à simplifier la commercialisation et les opérations de gestion, non seulement du livre, mais également de chaque format d’une publication. En effet, chaque format d’une publication (imprimé, PDF, ePub, mobi, html, etc.), que son support soit numérique ou imprimé doit recevoir un numéro ISBN distinct, facilitant ainsi leur repérage.

 

Un numéro scruté à la loupe ou la structure du ISBN 13

Jusqu’en décembre 2006, les ISBN étaient composés de 10 chiffres, mais depuis 2007, le numéro ISBN est désormais composé de 13 chiffres, répartis en 5 segments.

Ces chiffres  ne sont pas répartis au hasard : leur agencement a un sens et une utilité.

Par exemple : ISBN 978-2-7609-1311-0

–  978 : Le préfixe. Composé de 3 chiffres, il désigne le livre en tant que catégorie de produit. Actuellement, il ne peut être que 978 ou 979.

– 2 : Le numéro d’identification du groupe. Ce 2e chiffre désigne une zone géographique, un pays, une région ou une zone linguistique. Par exemple, les pays francophones utilisent le chiffre 2, alors que les éditeurs anglophones affichent les codes 0 ou 1.

– 7609 : L’identifiant de l’éditeur. À noter que la longueur de ce chiffre est inversement proportionnelle à la production de l’éditeur.

– 1311 : L’identifiant de l’ouvrage à l’intérieur de la production de l’éditeur.

– 0 : La clé de contrôle qui valide mathématiquement le reste du numéro.

Par exemple : Vingt-trois secrets bien gardés de Michel Tremblay, lorsqu’il est publié à Montréal chez Leméac, porte l’ISBN 978-2-7609-1311-0, tandis qu’il est identifié par l’ISBN 978-2-330-11929-4 pour l’édition française chez Actes Sud.

 

Supports de publication, formats numériques : un monde en mouvance

Les types de publications pouvant se voir attribuer un ISBN sont nombreux et ne cessent de se multiplier en fonction de l’évolution des supports numériques et de la dématérialisation du livre[1]. Ces transformations ont également un impact sur les modes de diffusion et de commercialisation du livre et entraînent des répercussions sur toute la chaîne de l’édition, notamment par la croissance du phénomène de l’autoédition et l’apparition de plateformes numériques d’autoédition (par exemple le service Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon). Ces questions se trouvent donc au cœur des travaux menés par l’Agence internationale ISBN qui se réunit annuellement en congrès afin de mener des consultations auprès de ses membres.

 

Avantages de l’ISBN pour les éditeurs

Outre la facilitation des différentes opérations de gestion et du repérage dans les banques de données bibliographiques, le fait d’obtenir un numéro ISBN permet aux éditeurs de bénéficier du Programme canadien de catalogage avant publication (CIP). De surcroît, BAnQ publie à partir des données recueillies le Bottin des éditeurs francophones canadiens. Cette liste est reprise dans le Registre mondial des éditeurs de l’Agence internationale et permet de trouver les coordonnées des éditeurs de tous les pays participants.

Photo: Karine Ouellette

 

Et pour obtenir un numéro ISBN?

Si vous êtes un éditeur sur le point de publier un ouvrage ou de le mettre en ligne, vous pouvez consulter la section destinée aux éditeurs du site Internet de BAnQ, intitulée L’espace professionnel, qui vous fournira des renseignements détaillés sur la procédure d’obtention de numéros ISBN. Vous pouvez également communiquer avec le service de l’Agence ISBN de BAnQ. L’équipe, composée d’une technicienne principale épaulée de trois techniciennes collaboratrices à temps partiel, reçoit de nombreux appels et courriels, et se fait un plaisir de répondre à des demandes portant sur des questions aussi diverses que la nécessité d’obtenir un ISBN pour un ouvrage donné, l’endroit où imprimer l’ISBN, la différence entre réimpression et nouvelle édition ou encore, l’utilisation de l’ISBN selon les types de formats publiés. Si vous avez besoin d’information, n’hésitez pas à communiquer avec l’équipe de l’Agence ISBN de BAnQ :

Téléphone :

Région de Montréal : 514 873-1101, poste 3785

Autres régions du Québec : 1 800 363-9028, poste 3785

Courriel :

secteur privé : isbn@banq.qc.ca

gouvernement du Québec : isbngouv@banq.qc.ca

 

L’équipe de l’Agence ISBN : Mireille Laforce, directrice du dépôt légal et des acquisitions, Anne-Marie Gérin et Elena Cirnatiu, techniciennes en documentation, Nathalie Boucher, agente de secrétariat, Caroline Aubé et Amélie Proulx, techniciennes en documentation. Photo : Karine Ouellette

 

[1] La liste exhaustive des documents visés par l’ISBN est disponible à l’annexe I du Guide sur l’utilisation de l’ISBN diffusé sur le site Internet de BAnQ.

 

Webographie :

www.isbn-international.org (Agence internationale de l’ISBN)

www.banq.qc.ca (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

www.bac-lac.gc.ca (Bibliothèque et Archives Canada)

http://www.bnf.fr (Bibliothèque nationale de France)

 

Le charme désuet des cartes picturales

20 février 2019 par Carnet de la Bn 2 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche, Direction générale du tourisme, Laurentides (nord de Montréal), Gatineau, Outaouais, Québec, 1966, p. 57

 

Le terme « carte ornée » évoque plus les somptueuses productions des XVIe et XVIIe siècles aux cartouches baroques et peuplées de monstres marins et de caravelles aux voiles gonflées que les travaux des cartographes du XXe siècle. Pourtant, entre les années 1920 et 1960 se développe un genre cartographique basé sur l’image : les cartes picturales. Très prisées en leur temps, elles sont omniprésentes : livres, revues, brochures et guides touristiques en proposent toujours de nouvelles et elles servent d’élément de décoration dans les maisons, les écoles et les clubs sociaux en tous genres. Cette cartographie à la fois didactique et ludique nait de la conjonction de deux phénomènes : d’une part, le développement des techniques de reproduction des documents anciens qui remet au goût du jour les cartes anciennes richement ornées, d’autre part, l’épanouissement d’une culture populaire iconographique sous la forme du dessin de presse, de la bande-dessinée et, à partir de 1928, du dessin animé[1]. Sous cette double influence, la cartographie renoue alors avec l’image, un de ses éléments constitutifs mais qu’elle avait longtemps délaissée, et entame une cure de jouvence. BAnQ conserve plusieurs de ces œuvres emblématiques de la première moitié du XXe siècle.

 

Précurseur de la carte picturale

Si, en cartographie, le XIXe siècle n’est pas celui de l’ornement, il existe toutefois quelques travaux qui préfigurent l’ère des cartes picturales. Il s’agit le plus souvent d’œuvres figurant dans des atlas comme cette carte de l’Arctique publiée à Edinburgh en 1856 :

A. Fullarton & Co, Arctic regions, Edinburgh, 1856

 

Toutefois, sur ce type de document, les images sont périphériques à la topographie. Elles n’y sont pas organiquement insérées comme c’est le cas sur cette carte du Vieux-Montréal de 1939 commémorant la visite du roi George VI et de la reine Elizabeth et qui se veut un survol historique de la métropole :

 

 

L’auteur de cette carte, une des quelques cartes picturales produites au Québec, est l’architecte Wilson Percy Roy (1900-2001), qui étudie à l’Université McGill sous les auspices du spécialiste de l’architecture traditionnelle québécoise Ramsay Traquair (1874-1952) et ouvre son cabinet à Montréal en 1927.

 

Une carte picturale à assembler

La charmante carte reproduite ci-dessus présente un format pour le moins inhabituel. Elle est composée de 50 petits cartons à collectionner, en forme de tuile, distribués à l’unité dans des emballages de chocolat. Cette carte casse-tête intitulée Mapa de America del Norte y Central est confectionnée en Espagne autour de 1940 par la compagnie Litografía B. Baño pour promouvoir le chocolatier Orthi. Le cartographe et illustrateur ne semble pas très familier avec l’Amérique du Nord : l’écusson sur le drapeau du Canada (le Red Insign) est caduc depuis 1907 et certains ornements sont disposés de manière incongrue tel cet alligator hantant les Grands Lacs.  Tout comme l’artiste, le gourmand ayant rassemblé les 50 tuiles est demeuré anonyme.

 

Archétype de la carte picturale

La représentation du Canada ci-dessus, archétype de la carte picturale dans le foisonnement de ses ornements, est l’œuvre de l’artiste torontois Stanley F. Turner (1883-1953). Conçue dans un contexte publicitaire, la carte souligne et célèbre le rôle joué par les postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans l’histoire du Canada depuis la fondation de la compagnie, le 2 mai 1670. Certaines des nombreuses illustrations témoignent toutefois d’évènements bien antérieurs à cette date, tels que l’arrivée de Leif Erikson (ca. 970-ca. 1020) au Vinland vers l’an 1000. Les ornements, plus particulièrement ceux situés dans les océans, semblent faire écho à l’iconographie de l’âge d’or de la cartographie. Ainsi, le kayak situé près de l’île Southampton évoque l’America gravée par Jodocus Hondius en 1606[2]. De même, les phoques rappellent celui que Samuel de Champlain fait figurer sur sa Carte geographique de la Nouvelle Franse en 1613. Quant aux baleines, castors et poissons volants, ce sont des espèces endémiques sur les cartes géographiques du XVIe au XVIIIe siècle. 

 

Le père de Bécassine…

Pinchon, J. P., Canada, 1948

Joseph Porphyre Pinchon (1871-1953) est connu en premier lieu pour être le père de l’héroïne de bande-dessinée Bécassine, stéréotype de la provinciale balourde telle que perçue par les élites parisiennes. Pour notre plus grand plaisir, Pinchon s’adonne aussi occasionnellement à la cartographie picturale comme sur cette carte du Canada tirée d’un atlas de 1948 destiné aux écoles françaises et intitulé L’épanouissement du monde. L’iconographie y fait la part belle aux grands personnages de la Nouvelle-France tels que Cartier, Champlain et Montcalm. Ceux-ci interagissent avec des Amérindiens ainsi qu’avec des habitants. En revanche, pas la moindre trace de présence britannique sur ces dessins censés illustrer le Canada. Il est vrai que l’atlas ne consacrant qu’une seule ligne à la Conquête, Pinchon n’avait pas à mettre en exergue cette « anecdote » pour les écoliers français d’après-guerre.

 

Carte picturale promotionnelle

Association des hôteliers de Québec-Gaspésie, Québec et la Gaspésie, Métis Beach, 1963

Non signée, cette Carte de vacances : Québec et la Gaspésie est également l’œuvre de Stanley F. Turner. Il s’agit à l’origine d’un outil  promotionnel réalisé dans les années 1940 pour le compte de la marque de bière Brading’s Capital Brewery, aujourd’hui connue sous le nom de Carling O’Keefe. Cette version de 1959 est commanditée par un groupe d’hôteliers de Québec et de la péninsule gaspésienne. Si quelques éléments annexes à la carte sont traduits en anglais, l’ensemble des éléments textuels intégrés à la topographie, des informations historiques pour la plupart, apparaissent en français. Tout comme sur sa carte réalisée pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, Turner semble s’inscrire dans une certaine tradition cartographique par le choix de ses ornements.

 

Cette affinité avec les grands cartographes de jadis est parfois même involontaire : la représentation du chemin de portage amérindien entre le lac Pohénégamook (dans l’actuel comté de Témiscouata) et la rivière Saint-Jean (aujourd’hui au Nouveau-Brunswick) est récurrente depuis que Jean-Baptiste-Louis Franquelin (vers 1651 – après 1712) en signale l’existence en 1678 sur sa Carte pour servir à l’éclaircissement du papier terrier de la Nouvelle-France. Bien qu’il soit très improbable que Turner ait eu connaissance de cette carte manuscrite conservée en France, il est plaisant de constater que les deux cartographes, à presque 300 ans d’écart, symbolisent tous deux ce chemin de portage par des ornements similaires :

 

Du moyen-âge à nos jours, l’image a contribué à enrichir la cartographie. Si elle a pu s’estomper par période, c’est toujours pour mieux revenir sous une forme renouvelée, en réinventant son rapport informationnel à la topographie. Les cartes picturales ont joué un rôle dans la vulgarisation du savoir historique et géographique jusque dans les années 1960. Elles sont aujourd’hui plus rares, cantonnées aux atlas pour enfants tels que le superbe Cartes d’Aleksandra Mizielinska et à quelques dépliants touristiques. À consulter des cartes topographiques, hydrographiques ou tout simplement l’application cartographique de son téléphone, on pourrait croire à une nouvelle disparition de l’image de l’univers cartographique. On se méprendrait : il existe aujourd’hui de nombreuses plateformes permettant de géolocaliser une illustration, une photographie ou une carte postale sur une carte géographique ancienne ou contemporaine. C’est le cas notamment de Historypin, un site web collaboratif auquel contribue BAnQ en épinglant sur le fond de carte de Google Maps une partie de ses collections iconographiques, à l’endroit exact où se trouvait l’objet représenté sur l’image. Plus d’un millénaire de représentation de la Terre en témoigne : l’image et la carte sont faites l’une pour l’autre.

 

Master, Oliver et Arthur Edwards, Dominion of Canada, Ottawa, 1928, p. 9

 

1] Voir Hornsby, Stephen J., Picturing America: The Golden Age of Pictorial Maps, Chicago, The University of Chicago Press, 2017, 289 p.

[2] Voir Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, in Carnet de la bibliothèque nationale, 30 août 2018.

Jean-Paul Sartre à Montréal : revue de presse

14 février 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Simon Mayer, bibliothécaire

 

À l’hiver 1946, le philosophe et écrivain existentialiste Jean-Paul Sartre a été l’objet d’une vive attention à Montréal. D’abord, au tournant du mois de février, la troupe l’Équipe de Pierre Dagenais présente pendant une semaine, au Gesù, la pièce Huis clos du célèbre intellectuel français. Ce dernier est ensuite de passage à l’hôtel Windsor le 10 mars pour donner une conférence dans le cadre du thé-causerie annuel de la Société d’étude et de conférences, club qui attire l’élite sociale féminine canadienne-française.

 

Enregistrée par Radio-Canada, la conférence intitulée « La littérature française de 1914 à 1945; la littérature clandestine » a été couverte par la plupart des médias écrits montréalais.

 

Contexte philosophique au Québec

Depuis le XIXe siècle et l’encyclique papale Æterni Patris de 1879, la philosophie et son enseignement sont dominés au Québec par l’étude de l’œuvre de saint Thomas d’Aquin, docteur de l’église du XIIIe siècle, qui a tenté de concilier le savoir hellénique antique et le christianisme. Le néothomisme, dont la figure de proue en France, Jacques Maritain, exerce une influence notable sur la philosophie québécoise dans les années 1930, vise entre autres à défendre une cohabitation de la foi avec la raison et l’expérience.

 

Pendant ce temps, grâce aux étudiants qui reviennent de séjours d’études à l’étranger ainsi qu’à la présence des congrégations enseignantes ayant de forts liens outre-Atlantique, l’université québécoise s’intéresse aux idées en vogue en Europe. C’est ainsi que, dès 1930, paraissent dans la Revue dominicaine deux articles tirés d’une thèse d’Antonio Barbeau sur la psychanalyse. Le père dominicain Marie-Ceslas Forest, longtemps doyen de la Faculté de philosophie de l’Université de Montréal, n’est pas pour rien dans cette ouverture. En 1946, il apporte d’ailleurs son appui au projet de la Société d’étude et de conférences d’inviter Jean-Paul Sartre à son thé-causerie annuel.

 

L’existentialisme fait jaser

Rapidement, les idées de Sartre se propagent non pas par le milieu universitaire, mais plutôt par le truchement des médias, qui en font un phénomène mondain. Il faut dire qu’avec Sartre, l’existentialisme est sorti des cercles restreints de la philosophie pour emprunter les chemins plus populaires du roman et du théâtre.

 

L’intérêt a d’abord été attisé grâce au succès critique et populaire de la pièce Huis clos présentée du 27 janvier au 3 février 1946, qui fait presque l’unanimité. Malgré une critique élogieuse écrite de sa main le lendemain de la première, André Langevin, alors responsable des pages littéraires du Devoir, prend une nouvelle position le 2 février en se montrant très acerbe face au travail de Sartre. Le Devoir publie ensuite durant le mois de février quelques articles repiqués de revues françaises qui condamnent l’œuvre du philosophe sans économie de termes orduriers. En septembre suivant, Langevin va même jusqu’à endosser la prohibition de l’œuvre du philosophe.

 

 

La liberté comme responsabilité

Après avoir été annoncée dans les pages mondaines des grands quotidiens montréalais, la conférence de Sartre du 10 mars fait aussi noircir du papier le lendemain, alors que La Patrie, Le Canada et La Presse offrent, sur un ton neutre, un long compte rendu de la présentation et qu’une photo du philosophe paraît même à la une du Canada. Ce même journal publie le lendemain une caricature de Sartre, œuvre de Robert LaPalme. Pendant ce temps, au Devoir, André Langevin tourne d’abord en dérision le caractère mondain de l’événement et le physique du conférencier, avant de passer à une relation plutôt fiable de la conférence. Durant sa présentation, Sartre dresse un portrait des orientations prises par la littérature française au contact de la guerre, et de l’engagement de l’écrivain mené par une liberté individuelle qui ne peut, conformément à l’existentialisme tel qu’il le propose, être réellement atteinte que si tous les hommes sont libres. La responsabilité d’atteindre cet idéal incombe selon lui à l’écrivain. L’événement suscite d’autres réactions. La Revue dominicaine met en garde contre la tentation du désespoir, L’Action universitaire titre «Littérature dissolvante», alors que dans La Nouvelle Relève, Guy Sylvestre se fait plus pédagogique et présente les courants existentialistes.

 

La responsabilité comme liberté

Pendant quelques mois en 1946, le nom de Jean- Paul Sartre a été sur bien des lèvres à Montréal, et pour cause. Comment résister à la force de cette formule utilisée par Sartre pour illustrer la responsabilité comme source de liberté : « Les problèmes moraux sont des conflits de devoirs. La solution morale est une solution d’invention; la vie morale est une vie d’invention1»?

1.Propos relatés par Alfred Ayotte dans « Philosophie de M. Sartre »,La Presse, 11 mars 1946, p. 12.

 

Bibliographie

 

 

 

 

 

#ColorOurCollections 2019 : le coloriage au service du patrimoine

4 février 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

 

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BAnQ participe, pour une toute première fois, au grand évènement mondial #ColorOurCollections.

 

Cette initiative de la bibliothèque de la New York Academy of Medicine réunit, depuis 2016, bibliothèques, centres d’archives et autres institutions culturelles de partout sur la planète. Celles-ci mettent à la disposition des internautes des illustrations en noir et blanc provenant de leur collection, qui peuvent être imprimées puis coloriées. Plus de 200 institutions se sont prêtées au jeu l’an dernier, dont les bibliothèques nationales de Pologne et de Slovaquie. De nombreux établissements d’enseignement étaient aussi de la partie, dont la bibliothèque de l’Université McGill, ainsi que de prestigieux lieux de savoir comme le Smithsonian.

 

Cette année, l’évènement se déroule du 4 au 8 février 2019. Nous avons donc sélectionné pour vous une quinzaine d’illustrations provenant de divers types d’ouvrages patrimoniaux tels que des programmes de spectacles, des imprimés anciens et des périodiques. Ces images à colorier peuvent être téléchargées gratuitement à partir de notre album Flickr ou encore sur le site Web de #ColorOurCollections, où vous trouverez les propositions de toutes les institutions participantes. Voilà une belle manière  de découvrir votre patrimoine iconographique de façon créative.

 

Montrez-nous vos talents de coloristes! Vous pouvez partager vos créations en publiant une photographie de votre œuvre finale en identifiant @BAnQ et en utilisant le mot-clic #ColorOurCollections.

 

À vos crayons, prêts, coloriez !

 

 

Un coloriage de notre collègue Anne-Marie Boisvert.

 

 

 

Arthur Buies : improbable allié du curé Labelle

29 janvier 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

À la mémoire de mon collègue Stefán Ketseti (1966-2014)

Arthur Buies, [vers 1880], Fonds J. E. Livernois Ltée

Le 26 janvier 1901, s’éteignait à Québec Arthur Buies. Le XIXe siècle québécois a produit peu d’esprits aussi libres que celui d’Arthur Buies, qui fut tour à tour journaliste, écrivain et fonctionnaire sans jamais renoncer à exercer un remarquable talent de polémiste. Né en 1840 près de Montréal, il est rapidement confié à deux grand-tantes maternelles qui s’efforcent de contenir le tempérament rebelle qu’affiche déjà le jeune Arthur, qui est renvoyé de plusieurs collèges. Il ne revoit son père, installé en Guyane depuis sa naissance, qu’en 1856. Celui-ci l’envoie faire des études à Dublin, mais Arthur ne l’entend pas de cette oreille et décide rapidement de s’installer plutôt à Paris. Il a tout juste 17 ans, fréquente le lycée impérial Saint-Louis et échoue quatre fois à l’examen du baccalauréat. En proie à de graves difficultés financières – son père lui a coupé les vivres –, il rentre au Canada en 1862.

Une carrière prolifique

Le jeune homme devient alors membre de l’Institut canadien de Montréal, qui a maille à partir avec l’évêque, Mgr Bourget, hostile à l’esprit libéral de ses membres. Commence alors la carrière d’homme de lettres de Buies : il prononce des conférences, publie des textes polémiques dans divers journaux ainsi que Lettres sur le Canada, une brochure dans laquelle il dénonce la mainmise du clergé sur la société canadienne-française.

En septembre 1868, il fonde son propre journal hebdomadaire, La Lanterne canadienne, dont il est l’unique rédacteur et qui cesse de paraître au bout de 27 numéros, victime de son radicalisme et de l’hostilité du clergé. Buies a toutefois pu y aborder en toute liberté les thèmes qui lui seront chers pendant toute sa vie : la lutte contre le cléricalisme, le plaidoyer pour une langue française de qualité et la nécessité de déconfessionnaliser le système scolaire et d’y introduire un enseignement des sciences plus poussé. Voilà des opinions peu banales émises dans le Québec de la fin des années 1860 par un homme qui n’a pas trente ans.

Au cours des années 1870, Arthur Buies est chroniqueur pour divers journaux, un rôle dans lequel il excelle. Il lance un nouveau journal, Le Réveil, qui paraît de mai à décembre 1876. Sans doute usé par ses divers combats, il traverse en 1879 une importante crise morale et, après plus de 20 ans d’abstention, revient à la pratique religieuse. Il se lie alors d’amitié avec le curé François-Xavier-Antoine Labelle, figure majeure de la colonisation. Ce sera un véritable tournant dans sa vie professionnelle.

« Emparons-nous du sol! »

Buies entreprend alors de défendre l’idéal de la colonisation du territoire québécois avec la passion et l’ardeur qui le caractérisent. Déjà en 1863 il a publié deux articles sur le sujet dans le journal Le Défricheur. Le premier ouvrage de Buies en faveur de la colonisation paraît en 1880 et porte un titre qui en résume bien le programme : Le Saguenay et la vallée du lac Saint-Jean : étude historique, géographique, industrielle et agricole. Il s’agit d’une commande de la Commission des Terres de la Couronne. Il veut faire de ce livre « le plus complet de tous ceux qui aient jamais été écrits sur le Saguenay et le lac Saint-Jean ».

Sur Instagram hier, @collectionlaurentienne présentait d’ailleurs un superbe exemplaire de cet ouvrage.

En 18 chapitres et quelque 350 pages entrecoupées d’une dizaine d’illustrations montrant des lieux pittoresques et des villages, Buies met sa remarquable plume au service de l’idéologie du curé Labelle et se fait l’ardent promoteur de l’occupation du sol – la devise « Emparons-nous du sol » figure en tête du titre de l’ouvrage –, de l’agriculture et du développement industriel. Tirant la matière de son livre autant de la documentation existante que de ses visites sur le terrain, il relate d’abord l’histoire ancienne de la région puis décrit par le menu la géographie de la rivière Saguenay et l’histoire de son développement. Il ne manque pas de faire l’éloge du rôle joué par les industriels du bois William Price et Peter McLeod, passant sous silence les excès provoqués par le véritable monopole qu’ils exercent sur l’économie de la région. Il aborde ensuite de la même façon la région du lac Saint-Jean puis s’aventure, sans avancer d’arguments solides, à expliquer la formation géologique de la région par « un grand cataclysme » survenu « dans les temps préhistoriques ». Il décrit enfin l’histoire des voies d’accès à la région et l’état du système d’instruction publique.

L’ardeur de Buies dans la défense de la colonisation du territoire québécois ne se démentira pas. Ce premier ouvrage sera réédité en 1896 et Buies reviendra à plusieurs reprises sur le sujet du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il publiera également des ouvrages sur les régions de l’Outaouais, des Laurentides, du Bas-Saint-Laurent et de la vallée de la Matapédia. En 1900, un an avant sa mort, paraît La Province de Québec, une vaste synthèse qui lui a été commandée par le département de l’Agriculture. Jusqu’au bout Buies aura défendu passionnément un territoire pour lequel il n’a jamais caché son attachement.

 

 

Article publié à l’origine dans le numéro 97 d’À rayons ouverts.

Une affiche inusitée et un défi de restauration

24 janvier 2019 par Carnet de la Bn 1 Commentaire

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions
et
Marie-Claude Rioux,
Restauratrice, Direction de la conservation et de la numérisation

On pourrait croire  que l’ensemble des acquisitions faites pour les collections de la Bibliothèque nationale se font auprès de marchands prestigieux ou lors de ventes aux enchères solennelles. Certes, c’est régulièrement le cas, mais il arrive aussi que des pièces remarquables fassent leur entrée dans les collections par des voies moins traditionnelles. C’est ce qui est arrivé pour une affiche produite en sérigraphie sur métal par le Département des Terres et Forêts entre 1940 et 1965.

À la fin de février 2018, un particulier nous a signalé par courriel qu’une affiche québécoise ancienne portant sur la prévention des feux de forêts était offerte sur le site Internet d’une maison montréalaise de ventes aux enchères qui nous était inconnue. Une visite sur place ne fit qu’ajouter à notre surprise : l’endroit était un vaste entrepôt dans lequel s’entassaient pêle-mêle des milliers d’objets disparates, dont beaucoup semblaient provenir de ventes de débarras ou de successions. Une fois l’affiche (difficilement) repérée, nous avons pu constater qu’il s’agissait d’une affiche double face produite en sérigraphie sur métal, du jamais vu dans notre  collection d’affiches. De toute évidence destinée à un affichage de longue durée à l’extérieur, elle était dans un assez piteux état : très sale, peut-être contaminée par des moisissures ou détériorée par des insectes. En raison de son évidente rareté, nous avons tout de même misé et obtenu l’affiche pour la somme de 100 $, c’est-à-dire trois fois rien pour un document de ce type malgré son état. Nous n’étions toutefois pas au bout de nos peines.

 

Un patient travail de restauration

Lors de son arrivée au laboratoire de restauration, l’affiche de métal était très souillée. En effet, il y avait plusieurs fils d’araignées visibles, ainsi qu’une épaisse couche de saleté noire sur le cadre de bois et sur la surface de l’affiche.

 

 

Notre premier traitement a été de vérifier que derrière cette salissure ne se cachaient pas d’insectes. Pour ce faire, nous avons emballé hermétiquement l’affiche dans du plastique et placé des pièges autocollants à l’intérieur. Après deux semaines d’attente, nous avons constaté qu’aucun insecte ne s’y était mis les pattes! Satisfaits,  nous étions prêts à commencer le nettoyage.

 

La saleté de surface a été enlevée à l’aide d’un aspirateur et d’une brosse douce. Cette opération a été profitable, mais beaucoup de travail restait encore à faire.

 

 

Grâce à de petites éponges trempées dans une solution d’eau distillée et d’éthanol, nous avons commencé le nettoyage du métal. Cette étape a exigé beaucoup de soins, puisqu’à certains endroits le métal était plus fragile. Plusieurs heures et une multitude d’éponges plus tard, nous avons complété le nettoyage du recto et du verso de l’affiche. Le résultat était très concluant, les couleurs vives originales sont apparues! Le cadre de bois a été nettoyé quant à lui à l’aide d’un tissu légèrement humide.

 

Une restauration réussie

L’affiche est maintenant protégée dans un contenant de préservation sur mesure et sera conservée dans des conditions optimales dans les réserves des collections patrimoniales. Grâce aux efforts faits pour la restaurer et la protéger, cette ressource précieuse pourra maintenant être numérisée et mise à la disposition de la collectivité.

Catégorie(s) : Acquisition, Affiches, Affiches, Conservation
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Faux ou fac-similé? Tout est dans l’intention…

17 janvier 2019 par Carnet de la Bn 1 Commentaire

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Quelle est la différence entre un fac-similé et un faux?

Matériellement, il n’y en a pas : ce sont des copies ressemblant en tout point, ou presque, à l’original. La différence se trouve dans l’intention du copiste ou de certains revendeurs. Tandis qu’un fac-similé est une fidèle reproduction utile pour étudier un document lorsqu’on n’a pas accès à l’original, un faux est conçu pour tromper et faire croire qu’on tient en mains l’original, généralement à des fins mercantiles.

Le fac-similé

Beaucoup de fac-similés sont conservés à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie. Avant le développement du numérique, c’était des outils indispensables pour quiconque s’intéressait à des documents précieux, parfois uniques, dont les originaux étaient conservés à l’étranger. Certains servaient également d’élément de décoration.

Le faux

Les faux sont beaucoup plus rares. Nous avons récemment repéré un document au sujet duquel il est difficile de trancher entre faux et fac-similé. Il s’agit de cette carte, prétendument l’œuvre du géographe flamand Jodocus Hondius (1563-1612) :

 

America

 

A priori, elle présente peu de différences avec l’original conservé à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie et dont les ornements ont déjà fait l’objet d’un article du Carnet de la Bibliothèque nationale :

 

America / Jodocus Hondius, excudit

 

Les couleurs, toujours ajoutées à la main sur les cartes anciennes, ne sont pas  significatives. À l’œil nu comme à la table lumineuse, le papier chiffon est d’une facture très similaire au travail d’un papetier du XVIIe siècle. En passant le doigt sur l’image, on sent les reliefs indicateurs d’un procédé d’impression par gravure. Ceci exclut les techniques modernes de type laser. En revanche, l’absence de pliure au milieu est suspecte, puisqu’il s’agit d’une carte censée avoir été extraite d’un atlas. Mais après tout, il pourrait s’agir d’un exemplaire tiré à part.

Une date suspecte

Ce qui révèle qu’il ne s’agit pas d’un authentique document ancien, c’est la volonté du copiste de dater une carte qui, à l’origine, ne l’était pas. En effet, en haut à droite, dans le petit cartouche situé au-dessus du voilier, il inscrit « Anno 1588 » :

 

Carte équivoque, détail

 

Or, la plaque qui a servi à produire plusieurs éditions de cette carte durant trente ans a été gravée en 1606. De plus, certains ornements sont inspirés des illustrations de Théodore de Bry, un graveur français qui ne publie ses ouvrages sur l’Amérique qu’à partir de 1590. Cette datation est donc douteuse. Sur l’original, ce petit cartouche ne contient pas de date, mais plutôt la description en latin du bateau japonais représenté en-dessous :

 

America / Jodocus Hondius, excudit, détail.

 

Le producteur du document a-t-il antidaté la carte pour impressionner les acheteurs potentiels ? Auquel cas il s’agirait d’une contrefaçon éhontée. Ou bien a-t-il délibérément altéré cette partie de l’information pour distinguer sa production destinée à un usage décoratif de l’œuvre originale de Jodocus Hondius?

Une signature en filigrane

Il faudrait connaître cet habile copiste et ses intentions pour répondre à cette question avec assurance. Le seul indice qu’il nous ait laissé de son identité est ce filigrane visible à la table lumineuse représentant une femme nue ou une nymphe assise au creux de la lettre C :

 

Carte équivoque, détail.

 

Tout lecteur qui serait en mesure d’associer ce mystérieux emblème à son propriétaire est invité à nous contacter.

 

Fort heureusement, les faux documents anciens sont rares et les spécialistes de collection savent les identifier… ou à tout le moins, dans des cas comme celui-ci, savent les placer dans la « zone grise » entre faux et fac-similé de décoration. De fait, les faux de qualité sont si inusités qu’ils ont paradoxalement éveillé l’intérêt de certains collectionneurs amateurs de cartes insolites.

 

Au moment où ces lignes sont écrites, un exemplaire de cette carte équivoque est en vente sur eBay au prix de 335$. Une somme sujette à caution : bien trop modeste pour une véritable carte de Hondius, mais beaucoup trop élevée pour un fac-similé en mauvais état de conservation. Un document décidément très ambigu.

 

 

Découvrir la collection des livres d’artistes numérisés : perspective historique

20 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Bien que la collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie soit surtout constituée d’œuvres parues à partir de la décennie 1970, un détour vers les premiers pas de l’édition artistique au Québec révèle des créations fascinantes, autant du point de vue visuel que conceptuel. En effet, un coup d’œil historique nous permet de mettre en perspective la production contemporaine et mieux comprendre la genèse de cette pratique artistique singulière qu’est la création d’un livre d’artiste.

 

Metropolitan Museum (1931)

 

 

Metropolitan Museum de Robert Choquette et d’Edwin Holgate est un cas particulièrement intéressant lorsque l’on retrace l’histoire de la publication d’artistes au Québec. L’ouvrage, conçu à Montréal en 1931, ne porte aucune mention d’éditeur. Nous pouvons donc en conclure que la publication est réalisée d’un bout à l’autre par les deux artistes, en collaboration avec un typographe. Cette idée d’une œuvre autopubliée par des artistes qui conçoivent et réalisent entièrement le projet correspond tout à fait à la définition d’un livre d’artistes[i]. Metropolitan Museum a aussi de particulier qu’elle réunit le travail d’un auteur francophone, Robert Choquette, en début de carrière, et les illustrations d’un artiste anglophone, Edwin Holgate, artiste déjà établi et membre du Groupe des sept. Les deux collaborateurs travaillent alors ensemble à l’École des beaux-arts de Montréal. Cette publication, dans laquelle l’importance de la contribution des deux créateurs est égale, a un tirage limité de 475 exemplaires, signés et numérotés, et comprend 400 vers en alexandrin de Choquette et treize bois gravés de Holgate. La première partie du texte raconte la visite du célèbre musée new-yorkais, alors que la deuxième partie se déroule dans la ville comme telle, ultime symbole de la modernité. La relation entre le texte et les illustrations est très libre, le ton philosophique du texte laissant beaucoup de place à la créativité de la représentation visuelle[ii].  

 

Les éditions Erta

 

On ne peut passer sous silence l’impact qu’a eu la création des éditions Erta dans le champ artistique et littéraire au Québec. Créées par Roland Giguère en 1949, les publications qui seront produites sont le fruit de multiples expérimentations où le livre devient un objet dont les dimensions matérielles et visuelles sont aussi importantes que le texte[iii]. Les publications surprennent par leur fantaisie et leur technique de production, parfois issue du domaine industriel, et leur dimension conceptuelle. Giguère, véritable avant-gardiste, fait partie des premiers artistes à choisir le livre comme principal objet de création[iv].

 

Midi perdu (1951)

 

 

 

Midi perdu fait partie des premières publications de la célèbre maison d’édition expérimentale. Parue en 1951 en seulement 20 exemplaires, il s’agit d’une collaboration entre Roland Giguère qui signe le texte, et Gérard Tremblay pour les illustrations. On remarque d’emblée l’impression sur bleus d’architecte, « blueprint », traditionnellement réservé au dessin commercial. Ce support, très intéressant du point de vue esthétique, a le désavantage d’être très sensible à la lumière et nécessite des précautions en ce sens au niveau de la conservation. Le texte y est manuscrit, ce qui met de l’avant la gestualité du poète et la subjectivité de l’écriture[v].

 

Images apprivoisées (1953) 

 

Images apprivoisées / Roland Giguère

 

Le cas d’Images apprivoisées, également publié chez Erta en 1953 en 100 exemplaires, est tout aussi intéressant, mais pour des raisons totalement différentes. On a dit de ce livre qu’il s’agirait du premier livre d’artiste québécois, au sens contemporain du terme, de par sa dimension conceptuelle[vi]. En effet, le livre est composé de clichés typographiques trouvés par Roland Giguère et reproduits tels quels. Ces images ont servi d’inspiration pour les poèmes qui les accompagnent, dans un processus de création proche de l’automatisme. Ainsi, l’intérêt de l’œuvre ne réside pas ici dans son aspect matériel, qui est plutôt conventionnel, mais dans la démarche conceptuelle utilisée par l’artiste.

 

Votre curiosité est piquée et vous aimeriez en savoir plus sur ces ouvrages? Voici quelques sources à consulter :

 

Et n’oubliez pas que toutes les œuvres mentionnées dans cet article peuvent être consultées sur demande, à la salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

Pour en savoir plus sur le processus de numérisation des livres d’artistes, consultez le premier article de cette série.

Pour découvrir la collection de livres d’artistes numérisés faits par des femmes, consultez le deuxième article de cette série.

 

Le Carnet souhaite à tous ses lecteurs un très beau temps des fêtes et sera de retour le 17 janvier.  Meilleurs vœux!

 

[i] Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990, p. 187

[ii] Pour une analyse détaillée de cet ouvrage, voir Sylvie Bernier, Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990

[iii] Idem, p. 263

[iv] Sylvie Alix, « L’histoire du livre d’artiste au Québec », dans Jo Nordley Beglo (dir.), Essais sur l’histoire de la bibliothéconomie d’art au Canada, Ottawa, Arlis Canada, 2006, p. 40

[v] Sylvie Bernier, idem, p. 292

[vi] Sébastien Dulude, Esthétique de la typographie : Roland Giguère, les éditions Erta et l’École des arts graphiques, Montréal, Éditions Nota Bene, 2013, p. 179

 

Relieuse : un métier méconnu

12 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Lisa Miniaci et Lise Denis
Direction générale de la Bibliothèque nationale

Parmi les milliers de documents acquis annuellement par BAnQ, un certain nombre requiert les soins d’un individu qui pratique un métier rare : la reliure. Lise Denis, relieuse à la Direction générale de la Bibliothèque nationale, reçoit chaque semaine des dizaines de documents qui ont besoin de soins.

Lise Denis au travail, elle arrondit un dos de livre sur l’étau. En arrière-plan, le cousoir. Photo: Isabelle Goulet.

Lise a reçu sa formation en reliure de bibliothèque au Collège Ahuntsic où elle a complété un diplôme d’études collégiales. Ce programme n’existe plus au Québec, les nouveaux relieurs doivent donc souvent apprendre leur métier dans un atelier auprès d’un maître. Cet apprentissage est souvent orienté vers la reliure d’art, une discipline qui relève de la création artistique et dont les techniques ne correspondent pas à l’utilisation intensive des documents de bibliothèques. Par conséquent,  la reliure de bibliothèque est une technique où il y a peu de relève et la majorité des bibliothèques publiques font désormais affaire avec des fournisseurs de service externes. Toutefois, la Bibliothèque nationale ayant le mandat de conserver, dans la mesure du possible, l’intégrité physique des documents, il s’avère nécessaire d’employer un relieur à temps plein  pour effectuer du travail sur mesure.

La reliure et la réparation des documents ont pour but de faciliter la manipulation des documents en libre accès, de réduire l’espace qu’ils occupent et de les protéger le plus longtemps possible.

Le métier de relieur requiert beaucoup d’aisance manuelle et une panoplie d’outils sont à la disposition de l’artisan : un cousoir pour coudre des pages, un étau pour arrondir le dos des livres, une presse hydraulique pour mieux sécher les documents collés, entre autres. L’outil le plus impressionnant est le couteau électrique, communément appelé guillotine, qui sert à couper le carton en grande quantité et avec précision. 

Parfois, pour améliorer la rapidité des interventions, une machine à relier est utilisée pour coller les documents minces. Les documents reçus en dépôt légal en feuilles libres sont souvent solidifiés par cette méthode. L’appareil est aussi utilisé pour coller les documents reliés par des boudins, qui sont particulièrement irritants lorsqu’on essaie de les placer sur les rayons. En enlevant les boudins et en les remplaçant par une bande collante, on solidifie le document. 

Le meilleur ami du relieur est fort anodin, mais indispensable :  un plioir en os de baleine ou en Teflon. Le plioir est une extension de la main et permet de frotter et de plier une multitude de matériaux sans se blesser. 

 

La « guillotine ». Photo: Isabelle Goulet.

 

Lise apprécie particulièrement les livres reçus en don. Elle aime les traces laissées par leur parcours. Le vieux livre abimé qu’elle tient entre ses mains est synonyme de filiation : quelqu’un l’a jugé assez précieux pour l’acquérir, le garder et le transmettre d’une génération à l’autre, il termine son voyage dans les collections de BAnQ. Par la reliure, Lise redonne à ce livre ses lettres de noblesse et le rend une fois de plus accessible au public, elle lui offre en somme une seconde vie.   

Le RDA Toolkit repensé : ce qu’il faut savoir pour s’y préparer

6 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Daniel Paradis
Bibliothécaire responsable de la normalisation bibliographique,
Direction du traitement documentaire des collections patrimoniales

 

Le 22 octobre dernier s’est tenue la conférence Le RDA Toolkit repensé : ce qu’il faut savoir pour s’y préparer à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque. Près de 170 personnes provenant de différents milieux documentaires, principalement du Québec, y ont pris part. Quel est donc ce RDA Toolkit qui a attiré des bibliothécaires et des techniciens en documentation en aussi grand nombre?

 

 

Qu’est que le RDA Toolkit?

Le RDA Toolkit est l’outil en ligne qui donne accès à RDA (Ressources : Description et Accès), une norme internationale de catalogage qui fournit des éléments de données, des lignes directrices et des instructions permettant aux bibliothèques, aux organismes du patrimoine culturel, ainsi qu’à la communauté du Web de données de décrire des ressources documentaires et d’y donner accès. C’est cette norme que BAnQ et de nombreuses autres bibliothèques au Québec et ailleurs dans le monde utilisent pour rédiger les notices bibliographiques qui alimentent leurs catalogues et formuler les points d’accès qui y permettent le repérage. La norme est disponible en huit langues, dont le français, et l’outil en ligne de RDA est vendu dans 65 pays répartis sur tous les continents. La traduction française de la norme, entreprise en 2010, se poursuit sous la responsabilité de BAnQ avec la collaboration de Bibliothèque et Archives Canada.

 

Évolution de RDA

La maintenance et l’évolution de RDA sont confiées à un comité nommé RDA Steering Committee (RSC). Ses 12 membres proviennent de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Océanie. J’y œuvre moi-même en tant qu’agent de liaison pour les différentes équipes de traduction de la norme. BAnQ et le RSC ont voulu profiter de la présence du RSC à Montréal, dans le cadre de sa réunion annuelle du 22 au 26 octobre, pour organiser une conférence à l’intention du personnel des bibliothèques québécoises afin de les sensibiliser aux changements à venir. En 2017, le RSC a en effet entrepris un important projet de restructuration et de refonte (Projet 3R) de la norme et de l’outil en ligne qui aura un impact appréciable sur le travail des utilisateurs de RDA. La conférence a donné la rare occasion d’entendre à Montréal les auteurs mêmes de la norme parler des principaux changements qu’ils ont prévu faire et en expliquer les raisons.

 

Daniel Paradis
Photo: Michel Legendre

 

Les sujets abordés par les conférenciers ont compris un résumé des travaux effectués par le Comité RDA nord-américain au cours des neuf premiers mois de son existence, présenté par Dominique Bourassa et Nathalie Mainville; un survol du Projet 3R, présenté par Gordon Dunsire, président du RSC; une démonstration de la version bêta du RDA Toolkit, faite par moi-même; des précisions sur les méthodes d’enregistrement, la transcription et les mentions de manifestation, par Kathy Glennan, présidente désignée du RSC, ainsi qu’une description des travaux en cours concernant les agrégats et les œuvres diachroniques, présentée par Gordon Dunsire.

 

L’enregistrement des présentations dans la langue où elles ont été faites et les présentations PowerPoint en anglais et en français sont disponibles sur le site du RSC : http://www.rda-rsc.org/rscpresentations.

 

Photo: Michel Legendre

La préservation numérique, un enjeu majeur pour les institutions de mémoire

29 novembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Martine Renaud, bibliothécaire,
Direction générale de la Bibliothèque nationale

Saviez-vous que le 29 novembre est la Journée mondiale de la préservation numérique? L’UNESCO définit la préservation numérique comme «…la somme de tous les procédés qui visent à assurer l’accès permanent des matériaux du patrimoine numérique aussi longtemps que le besoin s’en présente». On constate immédiatement l’intérêt de la chose pour la Bibliothèque nationale qui, non seulement numérise plusieurs collections, mais acquiert également des documents nés-numériques sans équivalent sur support papier et des sites Web. Comment assurer l’accès à long terme à ces documents, malgré l’évolution constante des formats et des technologies qui les supportent?

Cette question complexe a récemment fait l’objet de deux évènements auxquels des représentants de la Bibliothèque ont participé : le congrès iPRES, qui s’est tenu à Boston en septembre dernier, et plus près de nous, la journée @Risk North 2 : Collections numériques en péril qui a eu lieu à Montréal le 9 novembre.

 

iPRES

Les congrès iPRES ont lieu chaque année depuis 2004 et réunissent des experts du monde entier, spécialistes de l’informatique, archivistes et bibliothécaires, qui discutent de stratégies d’implantation et d’initiatives novatrices, à petite ou très grande échelle. On constate que la préservation numérique est encore un secteur en mouvance, peu normalisé où l’expérimentation est de mise. Il est possible de consulter les présentations de l’édition 2018 ici. Les lecteurs pourront constater la diversité des approches (migration, émulation) et des outils.

 

@Risk North 2

L’événement @Risk North 2 : Collections numériques en péril était quant à lui organisé par l’ABRL (Association des bibliothèques de recherche du Canada) et réunissait une centaine de personnes, provenant principalement d’universités canadiennes. Les participants ont eu l’opportunité d’en apprendre davantage sur ce qui se fait dans les institutions canadiennes sur le plan de la préservation numérique et de partager leurs propres expériences.

On y a présenté, entre autres, les résultats d’un sondage sur la préservation numérique auquel ont participé 51 institutions canadiennes : universités, services d’archives, bibliothèques et  musées. Les défis sont nombreux, notamment la variété des contenus à préserver, qu’il s’agisse d’archives numériques, de documents numérisés, de données de recherche ou encore de contenus sur des supports désuets, par exemple les disquettes 3,5 ou les disques souples (floppy disk en anglais). Le financement1 et la gouvernance des projets de préservation sont également des défis considérables. Pour être abordable la préservation devra être faite à grande échelle ou encore en collaboration et comme elle implique la plupart du temps plusieurs unités de travail, par exemple en bibliothèque les services informatiques, les acquisitions et le traitement documentaire, la coordination des efforts est essentielle.

 

 

L’équipe de BAnQ présente à @Risk North 2: Carole Gagné, David Lamarche, Maureen Clapperton, Stéphane Tellier, Mireille Laforce, Valérie D’Amour et Pascale Montmartin. Photo: Mireille Nappert

 

La préservation numérique : bilan

Une chose fait l’unanimité, la préservation numérique est essentielle à la survie du patrimoine documentaire. Comme le soulignait Mireille Laforce, directrice du dépôt légal et des acquisitions à la Bibliothèque nationale du Québec lors de l’évènement, la préservation numérique a beaucoup en commun avec la lutte aux changements climatiques : le problème nous concerne tous, tout le monde s’entend pour dire qu’il est très important et très complexe, plusieurs solutions sont connues mais demeurent coûteuses et une concertation est nécessaire pour obtenir des résultats concluants et durables.  Bref, c’est un défi de taille.

 

1. David Rosenthal, pionnier de la préservation numérique, le résume très bien: “…the most serious challenge facing the field is economic. Except for a few corner cases, we know how to do digital preservation, we just don’t want to pay enough to have it done.”
https://blog.dshr.org/2018/11/ithakas-perspective-on-digital.html

À quoi servent les ornements sur les cartes anciennes?

21 novembre 2018 par Carnet de la Bn 4 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Les ornements sur les cartes anciennes attirent le regard autant que les informations géographiques elles-mêmes. Omniprésents sur les cartes d’une période s’étendant du Moyen-âge jusqu’au XVIIIe siècle, on les trouve encore occasionnellement sur des œuvres cartographiques contemporaines, par tradition ou en hommage aux grands géographes de l’histoire tels que Gérard Mercator (1512-1594), Abraham Ortelius (1527-1598), ou encore les trois générations de la famille hollandaise des Blaeu, tous maîtres dans l’art subtil d’illustrer leurs œuvres. Après un déclin progressif d’un siècle et demi, le début du XXe a vu la réémergence de l’ornement à travers la mode des cartes picturales éducatives ou touristiques. Sur ce type de document, l’information géographique est limitée à un fond de carte rudimentaire. À ce dernier, se superpose une iconographie didactique, comme sur cette mappemonde, ou un parcours d’attractions et d’activités, comme sur cette carte des Laurentides. Au contraire, les cartes antérieures au XIXe siècle, elles, associent les illustrations aux connaissances géographiques les plus à jour et les plus précises de leur temps.

 

Certes, les ornements embellissent les cartes anciennes. Mais cette plus-value esthétique est loin d’être leur unique fonction. Habitants de contrées reculées, animaux, végétaux, créatures fantastiques, vues de ville ou encore cartouches sensationnels,  un examen attentif des cartes anciennes conservées à BAnQ permet de repérer des ornements aux fonctions presque aussi variées que les sujets représentés[1]. Ces fonctions ne sont pas exclusives les unes des autres. Au contraire, elles s’additionnent et s’entrelacent souvent, contribuant à faire des cartes géographiques des documents extrêmement composites, au confluent de la science, de l’art, de la politique et de l’histoire de la pensée. Sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la systématicité, nous exposons ici douze fonctions assurées par les ornements dans l’ensemble informationnel que constitue une carte géographique ancienne.

 

Embellir

 

North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans…

Le cartouche de cette carte intitulée North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans enchante l’œil. Autour de l’information textuelle se déploie un décor végétal circulaire. À gauche, deux chérubins folâtrent. L’un d’eux porte sous le bras une morue dont la signification sera traitée plus bas.  À droite, on reconnait une Amérindienne à sa nudité, sa coiffe, son arc et son carcan. Comme souvent, ses traits et son morphotype évoquent davantage une Européenne. Les couleurs ajoutées à la main renforcent cette impression. Entre les sujets humains, un alligator poursuit un castor rétif. Le tout n’est pas sans ressemblance avec les tableaux rococo qui lui sont contemporains. Cependant, le contexte documentaire de la carte géographique confère à l’image des fonctionnalités spécifiques.

 

Le grand maître de la peinture baroque hollandaise, Johannes Vermeer (1632-1675) vécut durant l’âge d’or de la cartographie aux Pays-Bas. Un de ses sujets de prédilection est la science géographique : cartes murales, globes et même un géographe et un astronome au travail occupent plusieurs de ses tableaux[2]. Peintre de génie, Vermeer n’en est pas moins versé dans les sciences, en particulier l’optique géométrique qu’il met à profit dans l’élaboration de son œuvre. Le cas de Vermeer fait apparaitre une idée essentielle : si des catégories telles que « l’art » ou « la science » sont nécessaires à la réflexion puisque penser exige un certain niveau d’abstraction, il convient de ne pas pour autant demeurer captif de ces catégories. Plus particulièrement lorsqu’il s’agit de cartes géographiques. L’art et la science n’y sont pas simplement juxtaposés dans le sens où à un élément purement scientifique (la topographie) se superposerait un élément purement esthétique (l’ornement). Toute carte est d’emblée une représentation au sein de laquelle, pour reprendre une célèbre formule de Hegel « beauté et vérité sont une seule et même chose ». Ornement et topographie sont en mise en valeur mutuelle et dialogue constants. D’ailleurs, certains ornement relèvent du documentaire (ce qui les rapprocheraient plus de la science), tandis que bien des observateurs ne sont pas insensibles à la beauté de cartes topographiques dénuées d’illustration.

 

Au demeurant, la valeur esthétique des cartes anciennes n’est pas une illusion rétrospective attribuable à nos inclinations post-modernes. C’est en fait dès le XVIe siècle un aspect saillant de la production de cartes géographiques imprimées[3], en particulier pour des raisons commerciales dont il sera question en fin d’article, mais pas seulement. Certes, la beauté du dessin peut, comme dans les beaux-arts, se suffire à elle-même, être en elle-même sa propre fin. Mais dans le cas des ornements sur les cartes géographiques, l’iconographie est souvent un moyen déployé en vue d’une certaine fin : l’enrichissement informationnel du document[4].

 

Combler

 

L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences…

C’est un reproche souvent adressé aux géographes : sur leurs œuvres, ils meubleraient  à l’aide d’ornements bien commodes les espaces correspondant à des terres inconnues. Ainsi, dans son poème intitulé  On Poetry: A Rhapsody Jonathan Swift (1667-1745) écrit non sans humour :

 

“ So geographers, in Africa maps,
With savage pictures fill their gaps,
And o’er uninhabitable downs
Place elephants for want of towns.”

 

Il est indéniable que des illustrations soient parfois placées exactement à l’endroit représentant les zones inexplorées pour lesquelles le géographe ne possède aucune source fiable. Jonathan Swift évoque l’intérieur des terres du continent africain. Il aurait tout aussi bien pu prendre l’exemple du Nord-Ouest de l’Amérique du Nord. La carte de Pieter van der Aa (1659-1733), intitulée L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences est caractéristique de cette pratique. Les territoires situés à l’ouest de la baie d’Hudson étant totalement inconnus du Hollandais, il y fait graver son cartouche décoré d’Amérindiens et du dieu Neptune.

 

Mais on se méprendrait à voir là une quelconque forme de malhonnêteté intellectuelle. En 1707 comme aujourd’hui, le lecteur familier des cartes comprend que le cartouche ne sert nullement à masquer l’ignorance. Le géographe l’a placé à cet endroit de la feuille parce que, précisément, l’absence d’information géographique à consigner fait de cette partie l’espace adéquat pour le cartouche. En effet, dans un souci de lisibilité et d’équilibre des éléments graphiques de l’œuvre, il est préférable de le tracer là plutôt que sur une portion où il empièterait sur le tracé des terres ou la toponymie. Sur l’exemple choisi, une vaste étendue est laissée vierge sous le cartouche, preuve de la bonne foi de Pieter van der Aa. Sur d’autres cartes, comme cette œuvre de Jacques Nicolas Bellin (1703-1772), autour du cartouche, des mentions telles que « On ignore si dans cette partie ce sont des terres ou la mer » ou encore « Ces parties sont entièrement inconnues » apparaissent explicitement.

 

Certes, les cartographes utilisent les ornements pour combler des lacunes de connaissance des territoires représentés, mais remplir ce vide n’équivaut pas à dissimuler leur ignorance.

 

Montrer

 

Carte de la Nouvelle France, où se voit le cours des grandes rivières…

Une des conventions graphiques les plus répandues dans le domaine de la cartographie consiste à représenter chaque point de l’étendue comme si l’observateur surplombait ce point selon un angle perpendiculaire à la terre (par opposition à une vue à vol d’oiseau qui est une perspective aérienne oblique sur un territoire). Si cette méthode est particulièrement efficace pour décrire fidèlement des territoires (sur des cartes) ou des milieux urbains (sur des plans), en revanche elle ne permet pas d’embrasser le panorama comme on pourrait le faire à hauteur d’homme (ou d’oiseau).

 

Ainsi, sur sa Carte de la Nouvelle France, Henri Abraham Chatelain (1684-1743) représente la partie la mieux connue de l’Amérique du Nord ainsi que la ville de Québec, à laquelle il consacre un plan dans un carton. Pour compléter ces informations avec un panorama de la capitale de la Nouvelle-France, il emploie un type d’ornement spécifique : la vue. Le lecteur peut ainsi connaitre non seulement la position géographique de Québec (sur la carte), la disposition de ses différents édifices et voies (sur le plan) mais également son aspect selon un certain angle (la vue).

 

Chatelain a un prestigieux précurseur en la personne de Jean-Baptiste-Louis Franquelin (1651- après 1712), hydrographe du roi en Nouvelle-France. Sur sa Carte de l’Amerique septentrionnalle de 1688, celui-ci fait figurer une vue de Québec « d’un réalisme hors du commun » et « représente avec une minutie remarquable le relief et l’environnement bâti de la capitale coloniale » comme le souligne Jean-François Palomino dans sa thèse de doctorat soutenue à l’université de Montréal[5]. Dans le cas de Franquelin, il ne s’agit pas simplement de dépeindre Québec mais également de se positionner comme géographe de terrain, résident de la Nouvelle-France, producteur d’information nouvelle, exacte et exclusive.

 

À l’aide de ce type d’ornement qu’est la vue, non seulement la carte représente, mais elle montre. Ce sont là deux modes complémentaires de description d’un territoire.

 

Se repérer

 

Jacques Nicolas Bellin, simple commis au dessin puis ingénieur hydrographe au Dépôt de cartes et plans de la marine est un des plus illustres et prolifiques cartographes français. Grand connaisseur du fleuve Saint-Laurent, il ne visite pourtant jamais la Nouvelle-France. Par l’intermédiaire du Ministère de la Marine, Bellin confie aux vaisseaux du roi des cartes manuscrites du fleuve afin que les navigateurs y consignent de l’information inédite et y effectuent des corrections. Les cartes de retour à Paris, Bellin consigne scrupuleusement toutes les mises à jour. Ce système lui permet d’obtenir l’hydrographie du Saint-Laurent la plus précise avant la Conquête.

 

Les cartes hydrographiques sont des outils précieux dans la prévention des naufrages. Les relevés bathymétriques, notamment, en indiquant la profondeur des eaux, permettent aux pilotes d’éviter les nombreux pièges tendus par le Saint-Laurent. La représentation des battures (bancs de sable) est également une information précieuse pour les marins. Une catégorie d’illustration contribue elle aussi à assurer de meilleures conditions de navigation en facilitant le repérage : les profils de côte. Communs dans les guides de navigation au XIXe siècle, au XVIIIe on les trouve essentiellement sur les cartes produites par les hydrographes travaillant en lien direct avec des sources de terrain. C’est le cas de Bellin sur Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis la mer jusqu’a Quebec en deux feuilles IIe feuille. Le profil de côte ci-dessous correspond à une vue des terres situées entre la pointe des Monts-Pelés et la pointe de Manicouagan.

 

Carte du cours du fleuve de Saint Laurent…

 

On obtiendrait cette vue d’un navire situé au point A indiqué sur la carte :

 

Carte du cours du fleuve de Saint Laurent…

 

Ce système de concordance entre un point et une vue permet au navigateur de valider sa position : s’il pense se trouver au point A, il devrait, en observant l’horizon en direction du Nord-Est, constater la présence du profil de cote reproduit sur la carte. Une vue différente serait le signe d’une erreur de repérage. Ce type d’illustration n’est que fortuitement esthétique. Il s’agit principalement d’un outil complémentaire aux instruments de navigation.

 

Instruire

 

Typus cosmographicus universalis…

 

La mappemonde intitulée Typus cosmographicus universalis publiée en 1537 est enrichie de nombreux ornements étonnants parmi lesquels des serpents ailés, une scène de charge d’éléphants, une sirène dans la mer du Japon ou encore le banquet cannibale commenté plus bas[6]. Les angelots utilisant une manivelle pour faire tourner la Terre sur son axe Nord-Sud traduisent de manière imagée une découverte scientifique encore très confidentielle : alors que Nicolas Copernic (1473-1543) ne publiera son traité sur la rotation de la Terre que quelques années plus tard (Des révolutions des sphères célestes, 1543), ses thèses sur l’héliocentrisme circulent déjà au sein d’un groupe restreint d’initiés. Démonstrations mathématiques à l’appui, Copernic soutient que la Terre pivote sur son axe et tourne autour du soleil qui, lui, reste immobile. Une conception exactement inverse à la position géocentrique défendue par l’Église et qui requiert donc la plus grande prudence, y compris en cette période de transition vers la Réforme en Allemagne.

 

Le géographe Sebastian Münster (1488-1552) et le graveur Hans Holbein le Jeune (1497-1543) adhèrent au système de Copernic. Ils le vulgarisent aussi subtilement qu’intelligiblement à l’aide de ces diligents angelots. Ces ornements constituent un clin d’œil à la communauté des savants avisés et un prologue à la diffusion des thèses héliocentristes de Copernic. Ces anges-là sont tout sauf innocents. En 1600, le philosophe Giordano Bruno sera condamné à être brûlé vif pour avoir soutenu, notamment, que l’Univers était infini et, par conséquent, constellé d’une infinité d’astres et dépourvu de centre.

 

Exprimer

 

Accurata delineatio celeberrimæ regionis…

Le cartouche de cette carte de Matthaeus Seutter (1678-1757) est particulièrement soigné. Il dépeint de manière allégorique la tristement célèbre bulle spéculative de la Compagnie du Mississippi de 1719. Les ressources à même d’exploiter les richesses de la Louisiane avaient été largement surévaluées et les actionnaires floués puis ruinés par la publicité mensongère orchestrée par l’économiste écossais John Law.

 

Sur le cartouche, Fortuna, déesse de la chance, verse des joyaux et autres richesses mais elle est perchée sur une bulle, symbole de la précarité. En bas, des chérubins produisent des actions de la compagnie à l’aide d’une presse à imprimer tandis que d’autres soufflent des bulles de savon, entourés de ballots d’actions sans valeur. Autour du socle, des investisseurs se désespèrent, certains se jetant d’un arbre, un autre s’empalant sur son épée ou s’arrachant les cheveux. Au-dessus de leurs têtes, un ange laisse pendre un sac d’argent vide[7].

 

Matthaeus Seutter utilise l’ornement à la manière d’une caricature ou d’une satire. Ce procédé lui permet d’exprimer son sarcasme au sujet de l’actualité d’une partie du territoire cartographié. Le travail des cartographes est souvent influencé par la géopolitique. C’est plus particulièrement le cas s’agissant du tracé des frontières ou de l’attribution à une nation plutôt qu’à une autre de terres nouvellement découvertes[8]. Le commentaire politique via les ornements demeure relativement rare avant la vogue des cartes picturales de la première moitié du XXe siècle.

 

 

 

 

 

Relater

La géographie est « l’œil & la lumière de l’Histoire » écrit Joan Blaeu (1596-1673) dans l’avertissement au lecteur de son Grand atlas[9]. Le géographe hollandais compare la lecture des cartes à une exploration de la Terre accomplie par un voyageur immobile. Mais puisque espace et temps sont indissociables, explique Blaeu, la géographie est également essentielle à la compréhension de l’histoire. Elle déploie donc non seulement une science de l’espace mais fonde aussi un préalable indispensable à la science du temps. En effet, que peut-on comprendre de la traite des fourrures ou du siège de Québec sans une représentation adéquate de l’Amérique du Nord et de la position des groupes humains impliqués dans ces processus et évènements ? Certaines cartes sont même entièrement conçues pour éclairer un épisode historique telles que cette carte de Thomas Jefferys (ca. 1710-1771) consacrée au siège de Québec ou encore cette carte française disponible sur Gallica destinée à expliquer au roi le naufrage de l’Éléphant sur les battures du Cap Brûlé en 1729.

 

Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays…

 

Souvent, la topographie est beaucoup plus générale et des évènements notables sont dépeints à l’aide d’ornements périphériques. La carte très abondamment ornée de Jean Baptiste Louis Clouet (1730-?) intitulée Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays est typique de cette pratique. En bordure de la carte, vingt vignettes décrivent des évènements importants de l’histoire du continent américain tels que l’exploration du Saint-Laurent par Cartier ou la fondation de Québec par Champlain. Chaque vignette est assortie d’une légende explicative en français et en espagnol. La topographie de Clouet ne constitue pas une avancée majeure dans la connaissance géographique de l’Amérique. L’abbé s’appuie sur les travaux de cartographes plus novateurs que lui. L’intérêt de son œuvre réside ailleurs : Clouet est un pédagogue. Sa carte ornée s’apparente à la base d’un cours d’histoire, une vulgarisation des 300 premières années de l’Amérique post-colombienne.   

 

Fabuler

 

La Nuova Francia

 

On serait bien en peine de pointer sur une carte d’aujourd’hui un vaste archipel ou une île d’importance sur la côte du Labrador. Pourtant, de 1507 au milieu du XVIIe siècle, de nombreuses cartes du Canada ont rapporté la présence inquiétante d’une ou plusieurs « îles aux Démons » dans cette partie de l’Atlantique Nord. La Nuova Francia (1556) de Giovanni Battista Ramusio (1485-1557) accentue le caractère diabolique de l’endroit en y mettant en scène un trio de démons ailés, dotés de queues et de pattes de satyre et dont un arbore les proverbiales cornes lucifériennes.

 

L’île ou l’archipel aux Démons apparait sous le nom d’Insulae Demonium sur la fascinante carte de Johann Ruysch (1460-1533) de 1507, la toute dernière à considérer les récentes découvertes comme étant situées non pas sur un continent distinct mais dans les confins orientaux de l’Asie. Au cœur d’une vaste baie s’étendant du Groenland à Terre-Neuve, le Hollandais insère deux îles en forme de hamburger assorties d’un énigmatique commentaire latin qui pourrait être traduit ainsi : «  On dit que les marins qui se sont approchés de ces îles pour y trouver du poisson et autres denrées ont été tant tourmentés par les démons qu’ils n’ont pu s’en échapper sans danger. » Pendant plus d’un siècle, les géographes les plus éminents tels que Münster, Ortelius, ainsi que Ramusio sur La Nuova Francia, ont reproduit cette information (tout en déplaçant ou en modifiant la  configuration des îles) sur la foi des travaux de Ruysch.

 

Il est concevable que la ou les grandes îles anciennement dites « aux démons » soient en fait les petites îles de Belle Isle et Lark Island ou encore Quirpon, dont on se serait mépris au sujet de l’étendue et de la forme. On imagine sans peine que les vicissitudes de la navigation et la rigueur du climat sous ces latitudes aient évoqué l’enfer aux marins qui fréquentaient ces eaux. Dans son livre sur les lieux fictifs apparaissant sur les cartes anciennes, Raymond H. Ramsay émet une hypothèse captivante : les sagas islandaises relatives au Groenland et au Vinland rapportent la présence d’un peuple appelé « les hurleurs » : Skrælings. Il pourrait s’agir des Béothuks, peuple autochtone de Terre-Neuve disparu au XIXe siècle. Les marins européens du XVIe siècle pourraient avoir été épouvantés par les cris de ces « Skrælings » hostiles à leur survenue[10]. En plus de bipèdes cornus, la carte de Ramusio offre à voir sur l’île des villageois et un chasseur tout ce qu’il y a de plus humains. Qu’il s’agisse ou pas de Béothuks « hurleurs », souvenons-nous qu’une idée datant de l’Antiquité veut que les démons se manifestent communément sous la forme… de voix.

 

Ramusio, dont la carte s’insère dans un recueil de récits de voyages parmi lesquels ceux de Jacques Cartier[11], peut également avoir été inspiré par un épisode de la Deuxième Relation de Cartier. En effet, le chapitre IV de ce texte rapporte le stratagème employé par les Iroquoiens pour dissuader les Français de se rendre à Hochelaga. Selon Cartier, les autochtones  «  firent habiller troys hommes en la façon de troys diables lesquelz avaoient des cornes aussi longues que le bras et estoient vestuz de peauls de chiens blancs et noyrs et avoyent le visaige painct aussi noir que le charbon […] »[12] Certes, Hochelaga est très éloignée de Terre-Neuve et n’apparait même pas sur la carte. Mais Ramusio peut avoir synthétisé en une image deux différents récits de démons relatifs à cette même partie du monde sur laquelle il ne disposait que de peu d’information. Quelque explication qu’on donne à son origine, l’île aux Démons est un exemple emblématique de mirage cartographique[13]. Une fable effroyable renforcée par des ornements cauchemardesques.

 

Symboliser

 

Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova…

 

 

Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova…

 

Pour tracer sa superbe carte intitulée Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova, Nova Francia, adjcentiaq3, Joan Blaeu, auteur de l’Atlas Maior, un des plus somptueux atlas de l’histoire, s’appuie principalement sur les œuvres cartographiques de Samuel de Champlain. Ce sont alors les travaux les plus précis et à jour sur la Nouvelle-France.

 

Sur cette carte, Blaeu prend soin de représenter non seulement les terres de l’Est du Canada mais également les hauts-fonds marins où abondent les morues. Les ornements représentant des angelots et des pêcheurs manipulant ces poissons symbolisent et soulignent l’importance des grands bancs de Terre-Neuve pour l’industrie de la pêche européenne. La morue de l’Atlantique nourrit alors des populations entières sur le Vieux Continent. La portée économique de l’industrie halieutique est telle qu’on parle alors de la morue comme de « la monnaie de Terre-Neuve ». Sur cet exemple, le symbole renvoie à une activité humaine caractéristique d’une région du monde. C’est également le cas des nombreuses images de castors qui évoquent la traite des fourrures en Amérique du Nord, comme ce rongeur hostile placé au pied du cartouche de cette carte de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782).

 

Symboliser est peut-être la fonction principale des ornements, en particulier lorsque le sujet est un animal[14]. De fait, du MoyenÂge jusqu’au début du XVIIe siècle, les animaux sont plus souvent représentés pour ce qu’ils symbolisent dans l’univers mental des Européens que dans un souci naturaliste.

 

Perpétuer

 

Partie orientale du Canada…

Du Moyen-âge à la Renaissance, la baleine constitue l’animal par excellence dépeint pour ce qu’il évoque plutôt que pour ce qu’il est du strict point de vue de l’histoire naturelle. La cause en est peut-être que ces créatures océanes, rarement observées et aux dimensions cyclopéennes, tiennent en cela plus du monstre (c’est-à-dire de la bête étrangère à l’ordre habituel de la nature) que de l’animal (lequel participe de la nature). La référence au bestiaire est essentielle pour comprendre la vision du monde des Européens, du XIe au XVIIe siècle : les fables et images animalières qui y sont consignées traduisent un ensemble de préceptes moraux et doctrinaux que le nouvel intérêt pour l’histoire naturelle à la Renaissance ne relègue que très progressivement, la scission entre le mythe et la science s’opérant sur plusieurs siècles. Au milieu du XVIIe siècle, pour la vaste majorité des lettrés, les cétacés sont encore des monstres dotés d’une forte charge symbolique[15].

 

Or, quelles croyances sont associées à ces monstres marins ? Tout d’abord, on ne peut ignorer la dimension allégorique de la baleine dans le christianisme : Jonas resta prisonnier du ventre de la bête pendant trois jours « et l’Éternel parla au poisson et il vomit Jonas sur la terre » (Jonas, 2 :10). Trois jours, c’est également la durée qui s’écoule entre la mort du Christ et sa Résurrection. La baleine symbolise donc l’épreuve douloureuse et la renaissance qu’elle entraîne. Ce mythe s’applique adéquatement aux marins dont le sacrifice rend les cartes géographiques possibles. Après un périlleux voyage, les aventuriers des contrées lointaines reviennent transfigurés et porteurs de savoirs nouveaux sur le monde. Par ailleurs, une théorie séduisante soutient que, tout comme la carte dévoile un territoire étranger, la mise en scène d’êtres surnaturels offre à l’observateur une vue sur des merveilles de la Création habituellement dissimulées dans les profondeurs océaniques. Ainsi, à l’image de Dieu peuplant les mers de créatures fantastiques après avoir créé l’univers, le géographe parsèmerait sa représentation du monde de monstres équivalents[16]. Il se hisserait ainsi au statut de dieu de cabinet, contemplant sa création, compas et crayon à la main.

 

À l’instar de bien d’autres métiers, la cartographie perpétue un certain nombre de traditions dont l’origine est souvent aussi lointaine qu’obscure. Il est délicat de spéculer sur ce que Jean-Baptiste Nolin (ca. 1657-1708), graveur de Vincenzo Coronelli (1650-1718), a précisément à l’esprit en gravant cette baleine sur la carte intitulée Partie orientale du Canada ou de la Nouvelle France. Le parisien n’ignore rien du Livre de Jonas. Mais trace-t-il cet ornement sciemment ? Ou bien ne fait-il que perpétuer machinalement une longue tradition d’ornements représentant des monstres marins sur les cartes géographiques ? Quel que soit le sens que Nolin ait donné à cette image, le fait est que ce sujet a eu la faveur des géographes pendant plus de sept siècles. Une telle continuité ne saurait être anodine.

 

 Honorer

 

Dans l’entrée Ouest du site de Tolbiac de la Bibliothèque nationale de France sont exposés deux globes de presque quatre mètres de diamètre, l’un terrestre, l’autre céleste, réalisés au début des années 1680 par Coronelli en l’honneur de Louis XIV. La dédicace est à la dimension des globes et du dédicataire :

 

« À l’auguste majesté de Louis le Grand, l’invincible, l’heureux, le sage, le conquérant, […] pour rendre un continuel hommage à sa gloire et à ses héroïques vertus, en monstrant les pays où mille grandes actions ont esté executées et par luy mesme et par ses ordres, à l’estonnement de tant de nations qu’il auroit pu soumettre à son empire si sa modération n’eust arresté le cours de ses conquestes et prescrit des bornes à sa valeur plus grande encore que sa fortune. »

Sans que la flatterie y atteigne de tels cimes,  il est commun, sur les cartes géographiques anciennes, de lire des dédicaces ou de constater la présence d’ornements destinés à honorer un personnage éminent. Ainsi, par exemple, sur la Carte des pays connus sous le nom de Canada, Didier Robert de Vaugondy (1723-1786) reproduit les armoiries de son protecteur, le comte d’Argenson.

 

Carte des pays connus sous le nom de Canada…

Les portraits sont un moyen courant de rendre hommage, en particulier chez Henricus Hondius (1597-1651) qui fait figurer celui de son père Jodocus Hondius (1563-1612) aux côtés de ceux de Ptolémée, de Mercator et de Jules César[17], dans une tentative d’édification d’un curieux mont Rushmore des géographes.

Les honneurs ont parfois un prix. Sur cette carte de de la Cornouaille de 1748, le cartographe anglais Thomas Martyn (1695-1751) reproduit les blasons des 164 souscripteurs ayant permis de financer ses travaux d’arpentage. Cette souscription leur vaut également de voir apparaitre le nom de leur siège de comté sur la carte. Cette pratique, qui ne manque pas de soulever les habituelles interrogations sur l’indépendance du savant à l’égard de ses bailleurs de fonds, nous amène à la douzième et dernière fonction des ornements traitée dans cet article : vendre.

 

 

 

 

 

Vendre

 

Cartographier est un moyen de maximiser les résultats de ses opérations sur un territoire donné. En tant qu’outil de gestion d’entreprises militaires, coloniales ou commerciales, toute carte peut être d’emblée envisagée d’un point de vue économique. Par ailleurs, la géographie est un métier dont le praticien espère tirer profit et au sein duquel la concurrence peut être sévère. L’âge d’or de la cartographie, en particulier en Hollande et en Flandres aux XVIe et XVIIe siècles, voit des rivalités fameuses telles que celle entre Hondius père et Ortelius puis Blaeu. Les atlas sont chers et les consommateurs, lettrés, marchands, bourgeois ou nobles, ont souvent le choix entre plusieurs ouvrages récents. Ce type de marché bénéficie à la science géographique dans la mesure où les géographes doivent redoubler de travail et d’ingéniosité pour obtenir des informations nouvelles, fiables et, préférablement, exclusives. Cette poursuite du produit le plus intéressant et attrayant se traduit par une surenchère ornementale. Joan Blaeu, dont il a été question plusieurs fois ici, est l’archétype du géographe dont les ornements mettent en valeur les œuvres de manière magistrale.

 

Aux XVIe et XVIIe siècles, plusieurs sujets d’illustration contribuent à augmenter l’attractivité des cartes auprès de la clientèle : monstres marins, animaux exotiques, navires, angelots et indigènes des terres lointaines. Parmi ces derniers, une catégorie fascine plus particulièrement le public : les cannibales.

 

Les premières expéditions portugaises au Brésil rapportent la présence de tribus pratiquant l’anthropophagie rituelle. Si leur existence est attestée, l’insistance des explorateurs sur ce phénomène est révélatrice d’une tentative de sensibiliser les autorités à plusieurs de leur revendications telles que l’augmentation des ressources nécessaires à la colonisation, le recours à l’esclavage des Amérindiens ou l’impératif d’évangélisation de ceux-ci[18]. La récurrence du sujet est une aubaine pour les graveurs en quête d’images sensationnalistes et donc lucratives. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, effroi et abomination font vendre.

 

Typus cosmographicus universalis

 

Sebastian Münster et Hans Holbein exploitent ce filon sur Typus cosmographicus universalis. L’iconographie située dans la partie inférieure gauche de la carte compose un documentaire fantasmatique sur la routine quotidienne induite par un régime alimentaire cannibale : chasse à l’homme (le gibier est transporté à l’aide d’un cheval, animal à peine introduit en Amérique) ; méchoui anthropophage (le cuistot, tout comme les anges coperniciens, emploie une manivelle) ; découpage des membres à la machette puis séchage d’une jambe, d’une main et d’une tête sur les branches dépassant d’une cabane rudimentaire. Les cannibales vaquent à ces occupations sans manifester la moindre férocité. Leurs visages sont impassibles. C’est une journée comme une autre sous les tropiques. Cette froideur ne les rend que plus monstrueux.

 

Partie occidentale du Canada…

 

Sur Partie occidentale du Canada ou de la Nouvelle France, Jean-Baptiste Nolin grave un homme amputé rôtissant dans le cartouche consacré aux échelles. Le collaborateur de Coronelli fait ici preuve d’une flagrante absence de scrupule puisque sa carte est consacrée à une partie du continent sur laquelle aucun cas d’anthropophagie n’a jamais été recensé. Les graveurs, comme les cannibales, doivent bien se nourrir pour vivre[19].

Le recours à l’ornementation pour augmenter la valeur commerciale des cartes géographiques est une pratique qui a fait ses preuves sur la durée. Aujourd’hui encore, les cartes anciennes richement ornées étant les favorites des collectionneurs, elles sont souvent les plus dispendieuses. À tel point que les plus somptueuses sont la plupart du temps inabordables pour les institutions patrimoniales publiques et accessibles seulement à une clientèle privée plus fortunée.

 

Des images éloquentes

 

Sur une carte géographique, le sens est produit par l’interaction de différentes catégories d’informations : le tracé, les toponymes et autres segments textuels, les symboles, les coordonnées, etc. Les ornements font partie intégrante de cet ensemble organique. S’il est possible de les envisager isolément, tout comme on peut se concentrer sur la partition d’un certain instrument au sein d’une symphonie, il est plus fructueux de les considérer au premier chef comme une partie fonctionnelle du tout duquel ils participent. En effet, comme nous l’avons vu, un ornement n’est pratiquement jamais une pure décoration, sans lien avec le reste de la carte. Et s’il agrémente la topographie, c’est loin d’être son unique rôle. Au contraire c’est un élément informationnel qui s’articule de manière fonctionnelle avec les autres catégories d’éléments cartographiques. Certes, les significations et fonctions des ornements ne sont pas toujours immédiatement compréhensibles, principalement parce que cette compréhension est étroitement tributaire du contexte historique et des circonstances de création de la carte. Une baleine, par exemple, n’a plus la même charge symbolique aujourd’hui qu’au XVIe siècle. Une carte destinée à la navigation est conçue différemment d’une carte complétant un récit de voyage. Mais le contexte historique et les conditions de production de la carte jettent une lumière précieuse sur les ornements, lesquels, à leur tour, contribuent à éclairer davantage la richesse informationnelle des cartes géographiques anciennes.

 

Accurata delineatio celeberrimæ regionis…

 

 

Sources

Aa, Pieter van der, L’Amérique septentrionale suivant les nouvelles observations de mess.rs de l’Academie royale des sciences, Leide, Pieter  van der Aa, [entre 1707 et 1730]

Alpers, Svetlana, « The Mapping Impulse in Dutch Art » dans Woodward, David chapitre, Art and cartography : six historical essays, Chicago, The University of Chicago Press, 1987, p. 51-96

Anville, Jean-Baptiste Bourguignon d’, Canada, Louisiane et terres angloises, Paris, Bourguignon d’Anville, 1755

Bellin, Jacques Nicolas, Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis la mer jusqu’a Quebec en deux feuilles IIe feuille, Paris, Dépôt des cartes et plans de la marine, 1761

Berson, Alban, L’île aux démons : cartographie d’un mirage, in Borealia: A Group Blog on Early Canadian History, 24 octobre 2018

Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, in Carnet de la bibliothèque nationale, 30 août 2018

Berson, Alban, Une carte des illusions perdues, in À rayons ouverts, n. 102, 2018, p. 33-34

Blaeu, Joan, Extrema Americæ, versus boream, ubi Terra Nova, Nova Francia, adjcentiaq3, Amsterdam, Blaeu, [1662]

Blaeu, Joan, Le grand atlas, ou, Cosmographie Blaviane : en laquelle est exactement descritte la terre, la mer et le ciel, Amsterdam, Blaeu, 1667

Bolton, Solomon, North America performed under the patronage of Louis Duke of Orleans, First Prince of the Blood, [London], printed for John and Paul Knapton, 1752

Cartier, Jacques, Relations, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1986, 498 p.

Chatelain, Henri-Abraham, Carte de la Nouvelle France, où se voit le cours des grandes rivières de S. Laurens & de Mississipi, [172-?]

Clouet, Jean Baptiste Louis, Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays, Paris, L. Mondhare, 1788

Coronelli, Vincenzo, Partie occidentale du Canada ou de la Nouvelle France où sont les nations des Ilinois, de Tracy, les Iroquois, et plusieurs autres peuples, Paris, chez I.B. Nolin, 1688

Coronelli, Vincenzo, Partie orientale du Canada ou de la Nouvelle France où sont les provinces, ou pays de Saguenay, Canada, Acadie, Paris, chez I.B. Nolin, 1689

Davies, Surekha, Renaissance ethnography and the invention of the human: new worlds, maps and monsters, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, 355 p.

Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, Toronto, University of Toronto Press, 1998, 320 p.

George, Wilma B., Animals and maps, Berkeley, University of California Press, 1969, 235 p.

Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, Sillery, Éditions du Septentrion, avec la collaboration de BAnQ, 2007, 298 p.

Münster, Sebastian, Typus cosmographicus universalis, Bâle, Johann Herwagen, 1537

Palomino, Jean-François, Entre la recherche du vrai et l’amour de la patrie : cartographier la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, in Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, n. 1, 2009 p. 84-99

Palomino, Jean-François, L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France au XVIIe et XVIIIe siècles, thèse de doctorat, Montréal, Université de Montréal, Département d’histoire, 2018

Ramsay, Raymond H., No longer on the map: discovering places that never were, New York, The Viking Press, 1972, 276 p.

Ramusio, Giovanni Battista, Delle navigationi et viaggi, Venise, Giunta, 1556, 3 vol.

Ramusio, Giovanni Battista, La Nuova Francia, Venise, Giunta, 1556

Ramusio, Giovanni Battista, La terra de Hochelaga nella Nova Francia, Venise, Giunta, 1556

Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, New York, Sterling, 2012, 218 p.

Robert de Vaugondy, Didier, Carte des pays connus sous le nom de Canada, dans laquelle sont distinguées les possessions françoises, & angl?, Paris, Robert de Vaugondy, 1628

Seutter, Matthaeus, Accurata delineatio celeberrimæ regionis Ludovicianæ vel Gallice Louisiane ot. Canadæ et Floridæ adpellatione in Septemtrionali America, Augsbourg, [1720?]

Skelton, Raleigh Ashlin, Decorative printed maps of the 15th to 18th centuries : with eighty-four reproductions and a new text, London, Spring Books, 1965, 164 p.

Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, London, British Library, 2013, 144 p.

Zandvliet, Kees, Mapping for money: Maps, plans, and topographic paintings and their role in Dutch overseas expansion during the 16th and 17th centuries, Amsterdam, Batavian Lion International, 1998, 328 p.

 

[1] Pour une histoire illustrée des sujets d’ornement sur les cartes anciennes, voir notamment Reinhartz, Dennis, The art of the map : an illustrated history of map elements and embellishments, 2012

[2] Voir Alpers, Svetlana, « The Mapping Impulse in Dutch Art » dans Woodward, David chapitre, Art and cartography : six historical essays, 1987, p. 51-96

[3] Voir notamment Skelton,Raleigh Ashlin, Decorative printed maps of the 15th to 18th centuries : with eighty-four reproductions and a new text, 1965, p. 16-19

[4] Voir Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, 2018

[5] Palomino, Jean-François, L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France au XVIIe et XVIIIe siècles, 2018

[6] Voir le commentaire de cette carte in Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent : atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, 2007, p. 30

[7] Ces deux derniers paragraphes sont en partie tirés de Berson, Alban, Une carte des illusions perdues, in À rayons ouverts, n. 102, 2018, p. 33-34

[8] Voir Palomino, Jean-François, Entre la recherche du vrai et l’amour de la patrie : cartographier la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, in Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, n. 1, 2009 p. 84-99

[9] Blaeu, Joan, Le grand atlas, ou, Cosmographie Blaviane : en laquelle est exactement descritte la terre, la mer et le ciel, 1667

[10] Ramsay, Raymond H., No longer on the map: discovering places that never were,119

[11] Ramusio, Giovanni Battista, Delle navigationi et viaggi, 1556

[12] Cartier, Jacques, Relations, 1986, p. 144

[13] Voir Berson, Alban, L’île aux démons : cartographie d’un mirage, 2018

[14] Voir George, Wilma B., Animals and maps, 1969

[15] Voir Dickenson, Victoria, Drawn from life : science and art in the portrayal of the New World, 1998, p. 31

[16] Voir Van Duzer, Chet, Sea monsters on medieval and renaissance maps, 2013, p. 8-12

[17] Possiblement en référence à la description de la Gaule au Livre I de La guerre des Gaules qui ferait de César un géographe.

[18] Voir Davies, Surekha, Renaissance ethnography and the invention of the human: new worlds, maps and monsters, 2017

[19] Nolin n’est pas un parangon de vertu. En 1706, il perd un long procès pour contrefaçon contre le cartographe Guillaume Delisle.

Le CIP : un service méconnu

15 novembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Nathalie Ebacher, bibliothécaire, Catalogage avant publication,
Direction du traitement documentaire des collections patrimoniales

 

Le CIP (ou catalogage avant publication) est un programme gouvernemental volontaire et gratuit offert aux éditeurs canadiens. Il permet de cataloguer les livres avant leur publication à l’aide des informations fournies par les éditeurs et d’assurer une diffusion rapide des données bibliographiques auprès des librairies et des bibliothèques.

 

Le sigle «  CIP » provient de « Cataloging in Publication », le nom anglais du programme créé en 1971 par la Library of Congress. Au Canada, le programme est coordonné par Bibliothèque et Archives Canada (BAC) et administré au Québec par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour les éditeurs québécois francophones.

 

Pourquoi participer au CIP?

En participant au Programme CIP, les éditeurs bénéficient d’une publicité gratuite pour leurs nouveaux livres. Les notices CIP paraissent dans plusieurs outils bibliographiques utilisés tant par les libraires que par les bibliothécaires pour la sélection des documents, notamment Livres québécois à paraître.

 

Les données CIP sont également imprimées dans chaque livre. Les bibliothèques et les centres de documentation utilisent ces renseignements pour cataloguer rapidement et à moindre coût leurs nouvelles acquisitions. Les délais de catalogage étant ainsi réduits, les nouveaux livres sont mis plus tôt à la disposition du public.

 

 

Les données du CIP telles qu’elles apparaissent dans le document.

 

 

L’équipe, composée d’une bibliothécaire, d’un technicien et d’une agente de bureau est également appuyée par d’autres collaborateurs à temps partiel et  traite environ 3000 demandes par année provenant de plus de 250 éditeurs québécois. En octobre 2018, nous avions déjà reçu plus de 2800 demandes.

 

 

Dans l’ordre habituel: Martin Sirois, Josée Dugas, Catherine Gérard, Nathalie Ebacher et Catherine St-Pierre.

 

Vous êtes un éditeur québécois de langue française et vous voulez participer? Venez visiter notre site afin de vérifier si votre publication est visée par le programme ainsi que pour connaître les modalités de participation

 

Serez-vous notre 3000e demande?

La guerre est finie! : l’armistice de 1918 dans les journaux québécois

8 novembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

« La liberté triomphe » : c’est par cette manchette que le journal Le Soleil ouvre son édition du 11 novembre 1918, annonçant l’armistice qui met fin à la Première Guerre mondiale, alors la plus meurtrière de l’histoire avec ses quelque 20 millions de morts. Les belligérants ont fixé le cessez-le-feu à 11h (heure de Paris), le 11e jour du 11e mois. Le dernier soldat canadien victime du conflit sera George Lawrence Price, tué deux minutes avant l’armistice, au moment où l’armée canadienne reprend à l’ennemi la ville de Mons, en Belgique.

 

 

 

Paix et révolution

 

« L’Allemagne vaincue se livre » déclare La Presse. « Right and justice is triumphant » affirme le Sherbrooke Daily Record. « Officiel – La guerre est terminée » claironne Le Devoir. Ce 11 novembre 1918, il y a cent ans, tous les quotidiens québécois propagent la nouvelle de l’armistice. Ils font état de manifestations de joie spontanées dans les rues au son des cloches d’églises et des sifflets d’usines signalant la fin de la guerre tôt ce lundi matin. Les journaux annoncent les parades et les célébrations à venir ou déjà amorcées.

 

 

Si tous les journalistes de l’époque déplorent le carnage que la guerre a engendré, ils s’entendent aussi pour dire qu’une paix durable ne pouvait être atteinte qu’en écrasant l’impérialisme germanique. Châtiment de Dieu, l’Allemagne est désormais ravagée de l’intérieur par une révolution socialiste semblable à celle qui a bouleversé la Russie l’année précédente. Le Kaiser Guillaume II, l’ennemi détesté, a abdiqué et fui en Hollande, une nouvelle qui marque les esprits tout autant que celle de l’armistice.

 

Le grand sacrifice assurera la fin des guerres

 

Bien sûr, on ne manque pas de commémorer le sacrifice des Canadiens en zone de guerre européenne, et particulièrement celui des Canadiens français, dont la majorité a combattu dans la seule unité militaire de langue française du Canada, le 22e Bataillon. L’Action catholique titre « Les héros canadiens-français » tandis que le maire de Québec, Henri-Edgar Lavigueur, vante la bravoure et la loyauté de nos soldats dans un discours reproduit dans le Quebec Chronicle.

 

On croit alors que les conditions de capitulation très dures imposées au vaincu préviendront pour toujours le retour de l’expansionnisme allemand. Contrainte à libérer les pays envahis depuis 1914, à céder aux vainqueurs ses armes, son équipement et ses véhicules militaires et à réduire presque à néant son armée, l’Allemagne devra en outre, à la signature du Traité de Versailles en 1919, payer à ses adversaires un énorme dédommagement financier en guise de réparation de guerre. Cette situation, vécue par les Allemands comme une terrible humiliation puis aggravée par la crise économique des années 1930, conduira plutôt au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale…

 

Aujourd’hui, 100 ans plus tard, il convient plus que jamais de se souvenir et d’éviter les erreurs du passé, afin de ne jamais plus avoir à revivre une telle tragédie.

 

Défilé des soldats du 22e Bataillon canadien-français au retour de la guerre, près de la gare du Palais à Québec. Photographie, mai 1919.

L’asclépiade : une plante au fil du temps dans la collection nationale

2 novembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Céline Simonet,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Selon la base de données des plantes vasculaires du Canada VASCAN, le genre asclepias correspond à quinze espèces. Au Québec, il existe les quatre espèces indigènes suivantes :

  • l’asclépiade commune ou asclepias syriaca,
  • l’asclépiade incarnate ou asclepias incarnata,
  • l’asclépiade très grande ou asclepias exaltata [espèce peu commune],
  • ainsi que l’asclépiade tubéreuse ou l’asclépiade de l’intérieur ou asclepias tuberosa var. interior [espèce désignée menacée au Québec].

(source : espace pour la vie montréal – Carnet horticole et botanique)

Dans la collection nationale

Au sein de la collection nationale, nous retrouvons les descriptions et illustrations de cette plante dans trois documents, dont deux sont considérés comme majeurs dans l’histoire de la botanique au Québec : ceux de l’abbé Provancher et du frère Marie-Victorin.

 

Léon Provancher, Flore canadienne…, Québec, Joseph Darveau, imprimeur-éditeur, 1862, p. 395.

 

 

Édouard-Zotique Massicotte, Monographies de plantes canadiennes…, Montréal, C.O. Beauchemin & fils, libraires-éditeurs, 1899, p. 86.

 

 

Frère Marie-Victorin, Flore laurentienne, Montréal, Imprimerie de La Salle, 1935, p. 519.

 

Premières mentions

En 1635, le médecin et botaniste parisien Jacques Philippe Cornut donne une description de l’asclépiade dans son livre Canadensium, le premier traité de botanique de l’Amérique du Nord. Toutefois, il n’est pas le premier à mentionner l’existence de cette plante aux fibres soyeuses. L’explorateur Jacques Cartier et l’avocat, voyageur et écrivain Marc Lescarbot l’avaient fait bien avant. Quoi qu’il en soit, cette plante considérée comme une mauvaise herbe défie le temps par l’intérêt que les autochtones, explorateurs, botanistes, soldats, gourmets, scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs lui réservent.

 

L’asclépiade: à la fois toxique et utile

Le fruit de l’asclépiade, ou follicule, libère, lorsqu’il vient à maturité, de longues soies blanches appelées aigrettes. Ces dernières disséminent les graines. La « soie d’Amérique » est cette fibre soyeuse produite à partir de l’aigrette de la graine – fibre douce à la propriété isolante utile pour le rembourrage des gilets de sauvetage et des duvets et la fabrication de vêtements chauds. Pour ces raisons, l’asclépiade est appelée herbe à ouate, herbe à coton ou cotonnier. Les Amérindiens utilisaient la fibre des tiges pour fabriquer de la corde. L’asclépiade est connue également sous le nom de cochon de lait, car elle produit un latex de couleur blanchâtre, qui est toxique. C’est une herbe à suc laiteux. Cette substance a déjà été utilisée pour la fabrication de caoutchouc.

 

Le Centre antipoison du Québec classe l’asclépiade dans sa liste des plantes indigènes et cultivées toxiques pour les humains et la majorité des animaux.  En revanche, les boutons floraux, les tiges, les feuilles et les fruits seraient comestibles, mais seulement lorsqu’ils seraient jeunes/en début de maturité. Les jeunes pousses printanières  pourraient être consommées comme des  asperges, d’où son appellation d’asperges sauvages. Les femelles des papillons monarques pondent leurs œufs sur les feuilles de l’asclépiade et les larves se nourrissent exclusivement de cette plante, ce qui les rend toxiques pour les prédateurs. L’asclépiade est donc une plante essentielle à la survie de ces papillons.

 

En outre, le chirurgien, médecin et naturaliste Michel Sarrazin rapporte le premier que le nectar des fleurs d’asclépiade est sucré. Le missionnaire jésuite français Louis Nicolas, quant à lui, évoque même le terme de « miel ». Le chimiste et apothicaire Samuel Sturton attribuait des propriétés magiques aux fleurs de l’asclépiade, car coupées, elles se déplaçaient toutes seules. Le mouvement des fleurs étaient dues en fait à la forte présence d’insectes. L’asclépiade est aussi appelée familièrement petits cochons, petits poissons et oreilles à cause de la forme de ses fruits appelés parfois gousses.

 

Une plante toujours d’actualité

L’asclépiade commune reste au 21e siècle un sujet de recherche. Les scientifiques s’intéressent particulièrement aux fibres de cellulose des soies, des graines et de la tige. Ces dernières ont des propriétés ultra-absorbantes; elles peuvent notamment absorber les huiles, ce qui en fait une plante de premier choix pour la décontamination suite aux marées noires.

 

Avis à tous les amateurs de plantes, d’histoire de la botanique et d’art :  le 15 novembre prochain, Représenter la flore au Québec, une des visites-conférences de la série Mémoire de papier, vous permettra d’admirer des livres anciens, livres d’artistes, cartes postales et affiches, ainsi que des estampes et d’en apprendre plus sur le contexte de leur création. 

 

Bibliographie

ANGIER, Bradford, Guide des plantes sauvages médicinales, La Prairie, Éditions Broquet, 1990, p. 47-51.

ASSELIN, Alain, Curieuses histoires de plantes du Canada, Québec, Septentrion, 2014, tome 1, p. 108-112.

ASSINIWI, Bernard, La médecine des indiens d’Amérique, Montréal, Guérin littérature, 1988, p. 90-91.

BARRIAULT, Diane, « Asclepias syriaca », Comité régional pour la protection des falaises, en ligne.

BOUCHARD, Marie-Pier, « RIDA : une solution à base d’asclépiade en cas de déversement d’hydrocarbures », Ici Mauricie-Centre-du-Québec, en ligne.

DAGENAIS, Danielle, « Commune mais pas banale, l’asclépiade », Le Devoir, 27 juin 1998, p. A10.

DOYON, Dominique, Inventaire des mauvaises herbes dans les cultures du Québec (1980-1984), Québec, Ministère de l’agriculture, des pêcheries et de l’alimentation, 1987.

DUBOIS, Pierre, « L’asclépiade : du coton québécois », Interface, mai 1992, p. 49.

FÉRON, Frédérique, «  L’asclépiade, la plante miracle à tout faire », @Paris Match, 14 décembre 2016, en ligne.

GERMAIN-THÉRIEN, Chloé, Plantes urbaines médicinales & comestibles, Montréal, C. Germain-Thérien, 2009, p. 8-11.

GINGRAS, Pierre, « Asclépiade toxique », LaPresse.ca, 18 octobre 2010, en ligne.

LAMBERT, John, Voyage au Canada dans les années 1806, 1807 et 1808, Québec, Septentrion, 2006, p. 279-281.

LEGAL, Gérald, Aventure sauvage – de la cueillette à l’assiette, Salaberry-de-Valleyfield, Marcel Broquet, 2016, p. 78-82.

« Les asclépiades indigènes du Québec », Espace pour la vie, en ligne.

 

Découvrir la collection des livres d’artistes numérisés: perspective de femmes

26 octobre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

La récente mise en ligne de plusieurs livres d’artistes sur BAnQ numérique met en lumière le travail de plusieurs artistes d’époques et de styles divers, nous permettant d’apprécier, à petite échelle, la diversité de la collection. Nous vous proposons dans cet article de découvrir notre collection à travers le regard de sept femmes à l’immense talent. Les œuvres mentionnées, pour la plupart publiées au courant des années 2000, permettent de se familiariser avec la production contemporaine de livres d’artistes au Québec.

 

Artistes sérigraphes

 

La sérigraphie, une technique d’impression empruntée à l’industrie commerciale basée sur le principe du pochoir, est un moyen d’expression courant dans la production de publications d’artistes en tout genre, allant du livre d’artiste au graphzine.  C’est notamment le cas de Catastrophizing : a collection of quality paranoias (2004) et deThe small book of well-behaved children (2005), deux publications d’Amber Albrecht. L’artiste nous plonge dans un univers inquiétant, dont l’esthétique surréaliste est inspirée de l’iconographie des livres pour enfants. Catastrophizing privilégiant l’image au texte, les seuls mots utilisés servent à énumérer une série de dix peurs irrationnelles qui y sont illustrées.

 

Isabelle Ayotte utilise aussi la sérigraphie comme technique d’expression artistique dans Des solitudes à consoler (2008) et Là où je ne suis pas (2010). Ici, la sérigraphie cohabite magnifiquement avec la poésie. On retrouve dans ces deux livres d’artiste des thématiques récurrentes dans ses œuvres : les maisons, l’hiver et la solitude, ainsi qu’un style minimaliste qui porte à la contemplation. A Knight Move ou L’émergence de la Chrysalide (2011) de Pascaline Knight, un livre d’artiste grand format lui aussi tout en sérigraphie, nous plonge dans le monde personnel et introspectif de l’artiste. Julie Doucet, figure majeure du champ du livre d’artiste québécois, utilise dans Forcast (2011) des mots découpés dans des magazines. Les poèmes ainsi formés ont ensuite été sérigraphiés par l’artiste.

 

Seule exception à cette domination sérigraphique, Judith Poirier explore quant à elle les possibilités qu’offre la typographie dans Dialogue (2009). S’intéressant aux rapports entre la page imprimée et l’écran, elle imprime des caractères typographiques directement sur de la pellicule filmographique. Dialogue est donc aussi un film, que vous pouvez visionnersur la plateforme Vimeo.   

 

Magnifique ouvrage de bibliophilie

 

Par ailleurs, il est désormais possible d’admirer en ligne un magnifique livre de notre collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie. Il s’agit de Canadian Wild Flowers de Catharine Parr Traill, un livre de botanique entièrement illustré de lithographies rehaussées individuellement à l’aquarelle par Agnes Fitzgibbon, la nièce de l’auteure.  La première édition de cinq cents exemplaires est publiée à Montréal par John Lovell en 1868, suivie d’une deuxième l’année suivante. L’ouvrage, très populaire, connaîtra au moins quatre rééditions, pour un total de plus de 20 000 gravures toutes colorées à la main sur une période de trente ans[1].  Ces représentations florales, d’une grande qualité artistique, méritent le coup d’œil, en plus de livrer des informations sur la flore canadienne aux amateurs de botanique!

Vous souhaitez voir de vos propres yeux ces magnifiques spécimens? Tous les ouvrages mentionnés dans cet article peuvent être consultés sur demande, à la salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Pour en savoir plus sur le processus de numérisation des livres d’artistes, consultez le premier article de cette série.

[1] DUCIAUME, Jean-Marcel. « Le livre d’artiste au Québec : contribution à une histoire », dans Études françaises, vol. 18, no2 , 1982, p. 89-98.




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