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Albums photographiques dans les collections patrimoniales – deuxième partie

10 octobre 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio Pas de commentaires

par Jessica Régimbald
Restauratrice
Direction de la conservation et de la numérisation


et Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pour le second article de cette série spéciale sur la découverte d’albums photographiques dans les collections patrimoniales de BAnQ, nous partons à la rencontre du photographe Samuel McLaughlin. Envie de connaître d’autres trésors de la collection? Vous pouvez relire le premier article de la série portant sur le mystérieux album Anticosti, 1905.

Couverture de R. Saguenay 1886.

 

 

Bienvenue dans le Saguenay du XIXe siècle

 

Lorsque l’on s’intéresse à l’histoire de la photographie au Québec et au Canada, impossible de passer sous silence le nom de Samuel McLaughlin. Cet immigrant irlandais établi au Canada depuis les années 1840 est notamment nommé « premier photographe officiel de la Province du Canada » en 1861[i]. En tant que photographe attitré au Service des travaux publics, il documente différents projets tels que la construction du Parlement à Ottawa, dont quelques photos sont conservées à BAnQ Québec. Issu de la collection patrimoniale de livres anciens, on trouve également un impressionnant album, paru en 1886, qui comprend 38 épreuves photographiques : R. Saguenay, 1886. On y voit différents travaux publics effectués au Saguenay et au Lac Saint-Jean, offrant ainsi une perspective unique sur le développement de la région en pleine période de colonisation. Le contexte exact dans lequel fut produit cet album reste encore à être éclairci. Démarche intéressante, la Société historique du Saguenay, qui détient aussi un exemplaire de cet album, a initié un projet pour identifier les personnes sur les photographies et en faire des descriptions avec l’aide du public.

 

Samuel McLaughlin, planche 38 tirée de R. Saguenay 1886.

 

Les photographies de l’ouvrage conservé par BAnQ proviennent de tirages sur papier albuminé. McLaughlin serait un des premiers photographes à utiliser ce procédé au Québec[ii]. Il est possible de reconnaître ce procédé par les tons chauds des tirages allant du brun-rouge au mauve-rouge. Les blancs ont une tonalité particulièrement jaunâtre. Ces photos sont composées d’une structure à deux couches, soit le support papier et l’émulsion faite à base d’albumine, une protéine que l’on trouve dans le blanc d’œuf. Ainsi, les fibres de papier sont visibles à travers l’émulsion. Juste avant la prise de la photographie, le photographe sensibilise l’émulsion, c’est-à-dire qu’il y ajoute des éléments chimiques réagissant à la lumière, avant l’exposition par contact avec le négatif. L’exposition peut durer plusieurs minutes, en fonction de la luminosité.

 

À gauche, une albumine. À droite, une épreuve gélatino-bromure d’argent.

 

Le grand projet de Samuel McLaughlin 

 

Une autre publication de McLaughlin est conservée dans les collections patrimoniales de BAnQ. Il s’agit ici d’un projet personnel, publié à partir de 1858,  dont il est à la fois le photographe et l’éditeur : un portfolio permettant d’admirer douze photographies du Canada.  The photographic portfolio : a monthly view of Canadian scenes and scenery est basé sur un principe simple : sur abonnement, on recevait par la poste une photographie, chaque mois, dans le but de constituer peu à peu un magnifique album de vues canadiennes. Chaque épreuve, une albumine protégée par un papier de soie, était accompagnée d’une couverture portant le titre de la photographie et d’un texte descriptif[iii]. BAnQ conserve la série complète constituée de 12 pièces qui a été reliée et qui permet d’admirer la ville de Québec et ses environs. Le précieux document n’ayant pas encore été numérisé, il peut seulement être consulté dans sa version originale. Une expérience unique pour celui ou celle qui peut ainsi tenir entre ses mains le premier portfolio photographique paru au Canada.

 

 

Samuel McLaughlin, Winter Scene in Lower Canada, planche tirée de The Photographic Portfolio, 1858.

Samuel McLaughlin, Winter Scene in Lower Canada, texte accompagnant la planche ci-haut, tiré de The Photographic Portfolio, 1858.

 

 

Pour consulter les deux publications mentionnées dans cet article :

 

MCLAUGHLIN, Samuel, R. Saguenay, 1886, Canada : photographs = photographies, Ottawa, Travaux publics, 1886.

Dans BAnQ numérique
En personne : à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie
(cote : Collection de livres anciens, RES AB 78)

 

MCLAUGHLIN, Samuel, The photographic portfolio : a monthly view of Canadian scenes and scenery, Québec, Middleton & Dawson, vers 1858.

En personne : avant de vous déplacer,
informez-vous auprès de nos bibliothécaires
pour connaître les modalités de consultation de ce document précieux.

 

Vous détenez des informations sur les documents mentionnés dans cet article?

Nous sommes intéressées à en savoir plus! Écrivez-nous!

 

[i] Samuel McLaughlin, L’encyclopédie Canadienne. Page consultée le 20 août 2019 : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/mclaughlin-samuel

[ii]  ALTMAN, Patrick, « Les mémoires argentiques », Cap-aux-Diamants, hors série, 2004, p. 30.

[iii] LESSARD, Michel, « Une première au Canada : le portfolio photographique de Samuel McLaughlin », Cap-aux-Diamants, vol 3, no 2, été 1987, p. 12.

Catégorie(s) : Diffusion, Livres anciens
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Albums photographiques dans les collections patrimoniales : première partie

26 septembre 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio 2 Commentaires

par Jessica Régimbald
Restauratrice
Direction de la conservation et de la numérisation

et Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

De rares albums photographiques, produits au XIXe et au début du XXe siècle dans différents contextes, ont su trouver leur chemin jusque dans les collections patrimoniales de BAnQ. En plus d’être une source documentaire et iconographique très riche, ces ouvrages permettent d’observer l’évolution des techniques d’impression photographiques et de réfléchir à divers enjeux liés à leur conservation et à leur mise en valeur.

Couverture de l’album Anticosti, 1905.

 

Un séjour sur l’Île d’Anticosti

C’est en 1895 qu’Henri Menier, chocolatier français, achète l’Île d’Anticosti afin d’en faire, notamment, son terrain de chasse personnel. Il y construit un port et érige une riche demeure, et y importe de nombreux animaux. Cette étape fascinante du développement de la plus grande île au Québec se trouve documentée dans un album photographique, intitulé Anticosti, 1905. On y trouve les œuvres d’un photographe anonyme, incluant un portrait d’Henri Menier, et différentes prises de vues de l’île, du manoir ainsi que du yacht de Menier. Or le contexte de production de cet album reste mystérieux, puisqu’aucun éditeur ou mention de tirage ne paraît à l’intérieur. On peut également constater qu’il ne s’agit pas d’une publication commerciale ordinaire. L’ouvrage suggère plutôt une production intime et luxueuse : reliure de cuir, filets dorés, pages de garde en soie moirée et portrait de Meunier dédicacé.  Bibliothèque et Archives Canada (BAC), qui en détient également une copie, mentionne dans son catalogue qu’il s’agirait d’un album-souvenir, offert par le riche propriétaire à différentes personnalités ayant visité son île. Peu importe, ces magnifiques images disponibles dans BAnQ numérique offrent des prises de vue uniques ainsi que des informations précieuses sur l’état de l’Île d’Anticosti au tournant du XXe siècle.

 

Rivière Jupiter (Anticosti), photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905.

 

Les 29 photographies d’assez grand format (plus ou moins 29 x 39 cm) que l’on y trouve sont des épreuves au gélatino-bromure d’argent. On peut les reconnaître grâce à leurs tonalités neutres, qui peuvent aller du noir au blanc jusqu’au blanc chaud avec des tons continus. Les fibres du papier sont quant à elles cachées sous une couche de baryte, un minéral naturel, ce qui donne une surface plutôt lisse. Une photographie au gélatino-bromure d’argent est composée de trois couches, soit le support papier, une couche de baryte et ensuite l’émulsion. Ce type de tirage peut aussi présenter une large gamme de caractéristiques de surface, du mat au glacé ainsi que du lisse au texturé. Pour produire un tirage à l’aide de la technique au gélatino-bromure d’argent, l’image est produite par exposition sur le support photographique. Cette image est ensuite passée par différents bains pour obtenir le résultat final : un premier pour la développer, un second pour arrêter le développement, un autre pour fixer l’image et un dernier pour laver le support.

 

À l’époque, il pouvait être difficile d’agrandir les images. On peut donc supposer que les négatifs originaux étaient de la même grandeur que le cliché, ce qui donne une idée de la taille de l’appareil photographique qui a été utilisé. Par ailleurs, ce type de photographie permet d’obtenir une très haute définition : une prise de vue rapprochée effectuée par microscope sur le tirage original nous permet d’aller chercher des détails assez précis, comme ces mystérieux personnages sur le pont du yacht. S’agirait-il de Menier lui-même?

 

À gauche : Yacht Bacchante, Baie Ellis (Anticosti), photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905. À droite : vue rapprochée effectuée par microscope sur le tirage original.

 

Fait inusité, on remarque sur le portrait de Menier que le photographe a effectué une petite retouche, au niveau du coude gauche. La retouche n’a pas été faite sur chaque épreuve, mais directement sur le négatif original.

 

À gauche : Portrait de Henri Menier dédicacé, photographe inconnu, tiré de Anticosti, 1905. À droite : gros plan sur la retouche au coude gauche.

 

Comme c’est souvent le cas avec les photographies, les effets du temps ont laissé leur marque sur cet album datant de plus d’un siècle. Comme l’air a un effet oxydant sur l’argent, une coloration bleutée, nommé « métallisation », peut apparaître aux pourtours des photographies. La métallisation apparaît lorsque la surface du tirage est soumise à des conditions d’entreposage inappropriées, telles que l’humidité, une température élevée ou encore des polluants. Pour protéger le plus possible le document, une boîte spéciale de conservation conçue sur mesure a été fabriquée par les techniciens en muséologie de BAnQ.

 

Nous vous invitons à consulter l’intégralité de ce magnifique album, entièrement numérisé et disponible dans BAnQ numérique.

 

La technique à l’albumine, vous connaissez? Ne manquez pas le deuxième article de cette série pour en savoir plus sur ce procédé photographique, et pour découvrir le travail du photographe Samuel McLaughlin!

Voyager au Québec, d’hier à aujourd’hui – Venez explorer l’histoire du tourisme par les documents anciens

12 septembre 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio Pas de commentaires

par Michèle Lefebvre et Danielle Léger, bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Saviez-vous que le mot « touriste » n’existe pas dans le dictionnaire avant la fin du XVIIIe siècle? Et que les deux premiers véritables guides touristiques intégrant une partie du Québec comme destination à la mode sont publiés en 1825 aux États-Unis? Le touriste, ce drôle d’oiseau, constitue alors une toute nouvelle espèce, particulièrement en Amérique du Nord qui commence à peine à se doter d’infrastructures touristiques pour distraire son élite naissante. Bien sûr, seuls les plus riches peuvent se permettre de perdre un temps précieux à vagabonder à travers un vaste territoire pour le simple plaisir d’admirer le paysage des campagnes et l’architecture des villes. Les touristes qui viennent visiter le Québec seront donc principalement, et pendant longtemps, des Américains aisés fascinés par la saveur « vieille France » de la province.

 

George Heriot, Travels through the Canadas, Londres, Richard Phillips, 1807.

 

James Pattison Cockburn, This View of the Falls of Montmorency…, gravure, Londres, Ackermann & Co., 1833.

 

Les collections patrimoniales imprimées de BAnQ témoignent de l’évolution de la réalité touristique québécoise. Au tournant du XIXe siècle, les récits de voyages illustrés de gravures pittoresques publiés par quelques voyageurs téméraires annoncent l’engouement à venir des étrangers pour les panoramas grandioses et le French Way of Life québécois  Les guides touristiques américains mentionnent tout d’abord la descente du fleuve Saint-Laurent de Montréal à Québec comme une destination de fin de parcours au sein du circuit du nord-est américain. Bientôt des acteurs canadiens du tourisme, notamment les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, propriétaires des grands hôtels de villégiature, font paraître leurs propres guides centrés sur le Québec. Des gravures, des affiches et des cartes postales viennent appuyer l’effort publicitaire en faveur de la Belle Province.

 

 

Odin Rosenvinge, Allan Line Royal Mail – Express weekly service to and from Canada, affiche, Montréal?, Allan Line Steamship Co., vers 1914.

 

Avec l’avènement du tourisme automobile, le gouvernement québécois, réalisant le potentiel économique que représente cette nouvelle manne de visiteurs, s’investit dans le développement du réseau routier et s’engage à son tour dans la promotion du Québec. Il publie une multitude de guides, et même de cartes géographiques, vantant son caractère français et catholique si exotique pour les habitants du reste de l’Amérique du Nord.

 

Carte routière et touristique de la province de Québec, Québec, Bureau provincial du tourisme, Ministère de la voirie, 1927.

 

Ernest Senécal, Visitez la province de Québec / Visit la province de Québec, affiche, Québec, Office du tourisme de la province de Québec, vers 1948.

Ernest Senécal, La péninsule de Gaspé / Gaspé Peninsula, affiche, Québec, Office du tourisme de la province de Québec, vers 1948.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les promoteurs touristiques misent également sur les attraits des saisons québécoises, qui apportent chacune son lot d’activités comme la pêche, la chasse et les sports d’hiver, ainsi que sur les grands événements organisés à partir de la fin du XIXe siècle, événements qui préfigurent en quelque sorte nos carnavals d’hiver actuels et nos Fêtes de la Nouvelle France.

 

Montreal 5th Annual Winter Carnival, a frosty frolic and ice palace fete, affiche, Nashua (New-Hampshire) / New York, Concord Railroad / American Bank Note Co., 1889.

 

La visite-conférence Voyage au Québec, d’hier à aujourd’hui, qui aura lieu le jeudi 26 septembre de 18h00 à 19h30 dans le cadre de la série Mémoire de papier, sera l’occasion pour les amoureux du Québec de venir admirer des guides anciens, gravures, affiches, cartes postales et programmes de spectacles qui tracent l’histoire du tourisme au Québec, en compagnie de Danielle Léger et de Michèle Lefebvre, bibliothécaires à BAnQ. Elles sont les auteures, avec Marc H. Choko, du livre Destination Québec – Une histoire illustrée du tourisme (2013), en vente à la Boutique de BAnQ. N’oubliez pas de réserver votre place pour ce beau périple!

Illustres & méconnus : Gilles Robert et Gérald Zahnd

15 août 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio 1 Commentaire

par Danielle Léger, bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Le 30 mai dernier, à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, une trentaine de visiteurs étaient réunis pour une visite-conférence autour de 27 affichistes québécois. Les participants ont alors visité dix « constellations d’affichistes » actifs entre le milieu des années 1930 et la fin du siècle. Disposées dans les salles de lecture et d’animation, une soixantaine de productions graphiques originales offraient un vibrant aperçu de la création graphique au Québec.

Cette sélection témoigne aussi des trajectoires singulières de ces 27 créateurs. Issus d’horizons multiples, porteurs de sensibilités tout aussi diverses, certains de ces affichistes ont été formés en contexte académique, d’autres dans des écoles à vocation plus commerciale, et d’autres encore sont de purs autodidactes. Des constantes les unissent pourtant : polyvalence, créativité et détermination. Et ils sont – pour toutes sortes de raisons – demeurés largement méconnus.

L’une de ces constellations réunit deux affichistes émérites particulièrement actifs pendant les décennies 1960 et 1970. Ce billet de blogue est consacré à ce duo de créateurs prolifiques et pertinents.

 

Gilles Robert (1929-2013)

 

Gilles Robert est l’affichiste-phare de cette constellation. Né à Montréal en 1929, Robert manifeste très tôt son intérêt pour le dessin et étudie à l’École des arts graphiques. Le maître typographe Arthur Gladu, le graveur Albert Dumouchel et le graphiste Roger Cabana sensibilisent le jeune étudiant à l’importance de la typographie et du graphisme. Il y côtoie le poète Roland Giguère avec qui il réalise des travaux où se croisent poésie et typographie.

Robert obtient son diplôme en 1950 et retourne bientôt à l’École des arts graphiques, cette fois comme enseignant, entre 1953 et 1964. Certains le considèrent comme « le père du graphisme québécois », en raison notamment des nombreux étudiants qu’il formera pendant ces onze années.

 

Début des années 1960

 

Oreste, d’après Les Choéphores d’Eschyle, mise en scène J.P. Ronfard, affiche, Montréal, Théâtre du Nouveau Monde, 1961, 76 x 51 cm.

8 femmes, comédie policière de Robert Thomas, mise en scène, Guy Hoffman, affiche, Montréal, Théâtre du Nouveau Monde, 1964, 65 x 47 cm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux affiches du Théâtre du Nouveau Monde ont été réalisées au début des années 1960, alors que Gilles Robert travaille comme pigiste. Ce sont des sérigraphies imprimées sur carton, typiques de cette période. On les désigne parfois sous le nom de « cartons de vitrine »[1] puisqu’elles étaient utilisées dans les vitrines en façade des salles de théâtre.

L’affiche de 1961 fait la promotion de la toute première mise en scène signée Jean-Pierre Ronfard en contexte québécois. Le rouge, le blanc et le noir confèrent à l’affiche un caractère dramatique, en écho au registre de la tragédie grecque d’Eschyle et de cet « essai de théâtre total » conçu par Ronfard. Dans l’élégant programme de cette production, on trouve cette jolie formule :

 

 

 

L’affiche de 1964 s’inscrit dans une veine moderniste, dans l’esprit de la « nouvelle vague » créative nord-américaine, initiée par les designers européens réfugiés aux États-Unis dans la tourmente engendrée par le nazisme et la 2e Guerre mondiale. L’image est à la fois sobre et coquine, à mi-chemin entre les créations d’un Paul Rand et celles d’un Saul Bass. Le programme de cette comédie policière dirigée par Guy Hoffmann nous apprend que la production de l’affiche a été confiée à l’entreprise montréalaise Trans-Canada Display , pour laquelle Robert a par ailleurs conçu une affiche conservée au Musée national des beaux-arts du Québec.

À cette époque, après avoir œuvré comme adjoint au directeur artistique à l’imprimerie commerciale Bennalack Press, Gilles Robert commence à se faire connaître en tant que directeur artistique à La Presse. Entre 1959 et 1962, ses mises en page dynamiques pour le quotidien montréalais seront saluées quatre années de suite par la Société des designers typographiques du Canada.

 

La une et la page 5 du supplément culturel de La Presse,
le samedi 26 août 1961.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fondée en 1966, son agence, Gilles Robert et associés, sera active jusqu’en 1987. Robert se distingue comme l’un des premiers graphistes indépendants du Québec: il ne travaille pas directement pour une imprimerie, ce qui lui permet de développer une approche plus autonome au plan artistique. Il sera également très actif dans le milieu professionnel du graphisme.

 

Fin des années 1960

 

Gilles Robert, détail d’un graphique (figure I-A)
tiré du Rapport de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec, vol. 1.
Québec, Éditeur officiel du Québec, 1969.

 

Gilles Robert occupe une place importante parmi ces créateurs québécois qui ont fait la Révolution tranquille des années 1960. À preuve : il signe en 1969 la mise en page et le graphisme du Rapport Rioux sur l’enseignement des arts au Québec. La facture visuelle dynamique et dépouillée est en adéquation directe avec le contenu du rapport qui appelle un « champ total des arts » qui n’exclut pas la communication graphique.

 

La suite

 

À la fin des années 1980, Gilles Robert ferme son agence et devient directeur des services de graphisme de la firme de relations publiques National. Au fil de sa carrière, il aura touché à tout : affiches, livres, brochures, journaux, jeux de société, images de marque, étiquettes de bouteilles de vin… Les exemplaires logos de la Place des Arts – toujours pertinent depuis sa création en 1961 – et du service de police de la Ville de Montréal ont remarquablement bien résisté à l’épreuve du temps.

Élu membre honoraire de la Société des designers graphiques du Québec (SDGQ) en 2005, Gilles Robert est décédé le 21 décembre 2013.

 

Gérald Zahnd (1941- )

 

La deuxième étoile de cette constellation d’affichistes a connu une toute autre trajectoire.

Né à Vevey, en Suisse, en 1941, Gérald Zahnd acquiert une solide formation artistique à Lausanne, Lucerne et Bâle entre 1955 et 1962. Il est alors exposé à l’influence de l’art concret qui prône une approche non narrative, à la fois proche de la musique et intégrée à la vie. Pour les tenants de ce courant artistique, beaux-arts et arts appliqués sont différents par leur fonction, mais sont d’égal statut.

Au cours des années 1960, Zahnd voyage et s’intéresse aux arts visuels, au théâtre, au cinéma, à la danse. Il crée alors ses premières affiches, participe à des expositions et s’installe à Montréal en 1964. Pendant les trois années suivantes, il se joint à l’Atelier d‘art de Claude Théberge situé rue Montcalm, près du parc Lafontaine. Il travaille comme graphiste et muraliste dans une équipe qui collabore aux travaux de l’architecte qui dirige l’atelier. Selon la tradition du Moyen-Âge, mais avec une approche moderne, une quinzaine de créateurs et d’artisans (peintres, sculpteurs, céramistes, etc.) travaillent non pas comme « décorateurs », mais plutôt dans l’esprit de l’Œuvre intégrée.

On doit notamment à Zahnd des murales réalisées en 1966 pour l’église Saint-Bernard – devenue depuis le centre sportif et culturel du Collège Mont-Royal, dans le quartier Mercier – et une autre à l’Université de Montréal – toujours visible dans le corridor reliant le Garage Louis-Collin et le Pavillon Lionel-Groulx.

 

La « période affiches »

 

Au cours des années 1970, Gérald Zahnd se consacre pleinement à son travail d’affichiste indépendant. Se succèdent alors un nombre impressionnant de créations réalisées en sérigraphie pour des théâtres montréalais, notamment le Rideau Vert (1967-1980), le Théâtre d’Aujourd’hui (1968-1970), le Théâtre du Nouveau Monde (1973-1980) et le Théâtre populaire du Québec (1975-1978). Par leur visuel dépouillé et maîtrisé, ces créations visuelles revêtent un caractère souvent ludique, et parfois magistral.

 

Gérald Zahnd, Arrabal, affiche,
Montréal, Théâtre des Apprentis-sorciers, 1968, 58 x 45 cm.

 

À l’automne 1968, Zahnd signe une affiche inattendue pour L’architecte et l’empereur d’Assyrie de Fernando Arrabal, jouée par le Théâtre des Apprentis sorciers sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui. L’affichiste propose un audacieux jeu visuel sans autre image que des lettres. Le nom de l’auteur de la pièce est mis en relief en noir – le titre étant relégué au bas de l’affiche, en petits caractères. Les grandes lettres – l’une debout, l’autre couchée – font écho au propos de la pièce : l’improbable rencontre entre un empereur d’Orient et un sauvage sur une île déserte.

 

Gérald Zahnd, Les Belles sœurs, affiche, Montréal, Théâtre du Rideau vert, 1968, 68 x 47 cm.

 

La même année, Zahnd crée pour le Théâtre du Rideau Vert l’affiche d’un spectacle mémorable : la première production scénique des Belles-Sœurs de Michel Tremblay. La figure de Germaine Lauzon y est suspendue à un bouquet de chiffres où se détache le million évoquant les timbres-primes obtenus par concours. Le Rideau Vert figure au palmarès de la plus longue collaboration de Zahnd avec une compagnie de théâtre, incluant la papeterie créée vers 1970.

 

Gérald Zahnd, Becket, d’Anouilh, mise en scène Y. Brind’amour,
affiche, Montréal, Rideau vert, 1971, 68 x 47 cm.

 

Becket ou l’Honneur de Dieu, de Jean Anouilh, raconte le conflit entre le roi d’Angleterre Henri II et Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, au XIIe siècle. Pour l’affiche du Rideau Vert (1971), Zahnd décline élégamment les symboles de la couronne et de la croix, travaille le lettrage du titre de la pièce et mise sur la profondeur de la couleur en sérigraphie.

 

La suite

 

En 1987, Gérald Zahnd renoue avec une pratique assidue de la peinture. Dans les années 1990, il participe à l’Université de la ruelle, un lieu d’échanges initié par l’artiste Denis Pellerin où se croisent artistes visuels de toutes allégeances, musiciens et conférenciers. Zahnd est également connu comme le fondateur du P’tit Bar qui a ouvert ses portes il y a plus de 30 ans. Juste à côté de la Libraire du Square, à un jet de pierre du carré Saint-Louis, artistes visuels, chansonniers, poètes et leur public s’y donnent rendez-vous.

 

[1] Traduction libre de window cards utilisé à cette époque pour désigner les affichettes imprimées sur carton destinées aux vitrines de salles de spectacles, de salles de cinéma, de commerces, etc.

Catégorie(s) : Affiches, Diffusion
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Le 20 juillet 1969 : anecdotes autour des premiers pas de l’homme sur la lune

15 juillet 2019 par Carnet de la Bn 2 Commentaires

par Michèle Lefebvre et Philippe Legault, bibliothécaires,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

« – Où iras-tu pendant tes vacances, cet été?
– D’abord, je passe une semaine sur la Lune. Ensuite, je vais sur Vénus. Nous pourrions peut-être nous rencontrer sur Mars, le temps d’un week-end… »

 

L’auteur de cet article publié dans La Patrie prédit qu’une telle conversation sera banale d’ici… l’an 2000! Voilà qui reflète bien la ferveur et l’optimisme démesurés qui envahissent le monde en cette journée du 20 juillet 1969, alors que les astronautes Neil Armstrong et Buzz Aldrin s’apprêtent à poser le pied sur la lune, une première dans l’histoire de l’humanité. Ce soir-là, les policiers de Montréal notent une forte diminution des méfaits… car même les criminels sont sagement assis devant leur téléviseur…

 

 

Le Soleil, 16 juillet 1969, page 1.

 

 

Avant le départ

Mais le suspense entourant la mission Apollo 11 débute plusieurs jours auparavant, comme le rapportent presque tous les journaux du Québec. On se demande avec anxiété si la fusée décollera sans anicroche du Cap Kennedy (l’actuel Cap Canaveral en Floride) le 16 juillet  à 9h32 tel que prévu. Le 15 juillet, Le Devoir publie une chronologie et une fiche technique de toute la mission. Le même jour, Le Soleil mentionne que les échantillons du sol rapportés de la lune seront mis en quarantaine avec des souris en santé pour s’assurer qu’ils ne sont pas nocifs. Les journaux dévoilent aussi que le premier ministre du Canada, Pierre Elliot Trudeau, fera parvenir un message de paix à la lune, à l’unisson avec 72 autres dirigeants de pays étrangers.

 

 

La Presse, 15 juillet 1969, p. 37.

 

 

Le grand jour

La Patrie, 20 juillet 1969, p. 4.

 

Une foule record de 2 millions de personnes est venue sur place pour assister au décollage d’Apollo 11, condition préalable au voyage d’un demi-million de milles (près de 805 000 kilomètres) vers le satellite naturel de la Terre. L’événement est couvert en direct par 3500 journalistes accrédités parlant une trentaine de langues. Ce 16 juillet, L’Action catholique titre : « Cap Kennedy devenu une véritable Babel moderne ». Et bien sûr les télévisions du monde entier sont aux premières loges pour informer les dizaines de millions de téléspectateurs cramponnés à leur appareil. Le réseau CBS fait même appel à un ordinateur dénommé HAL (un clin d’œil au film 2001 Odyssée de l’espace) qui répond aux questions techniques du commentateur. Plus modestement au Québec, TVA propose une émission spéciale sur 5 jours avec Roger Baulu et le « Prof Lebrun », vulgarisateur très connu de l’époque. Même les commerçants mettent leur grain de sel en publiant dans les journaux des publicités inspirées de la prouesse lunaire.

 

 

La Presse, 21 juillet 1969, p. 7.

 

La Presse, 16 juillet 1969, p. 35

 

 

 

Le Soleil, 16 juillet 1969, page 39.

 

 

 

Une contribution québécoise

Les Québécois ont cependant une raison toute particulière d’être fiers de cet exploit technologique : c’est une compagnie de Longueuil, Héroux Machine Shops (aujourd’hui connue sous le nom de Héroux-Devtek), qui a conçu le dispositif d’alunissage du module LEM piloté par les deux astronautes, ou comme certains journalistes s’amusent à les appeler, les « lunautes » ou les « apollautes »… D’ailleurs, ces pattes d’alunissage québécoises, tout comme le drapeau américain, se trouvent encore aujourd’hui sur la surface lunaire après avoir parfaitement joué leur rôle dans l’épopée de 1969.

 

 

La Patrie, 20 juillet 1969, page 6.

 

 

… et le lendemain

 

Le nouvelliste, 24 juillet 1969.

Au lendemain de l’alunissage, les États-Unis reçoivent des félicitations de partout à travers le monde. On apprend ainsi dans Le nouvelliste du 24 juillet 1969, que « le conseil municipal de Princeville (comté Arthabaska) adopte une résolution par laquelle on félicite le gouvernement des États-Unis et les astronautes qui viennent d’accomplir l’extraordinaire exploit d’une première exploration sur la lune ».  L’audace de cette petite municipalité québécoise porte fruit car le 5 septembre 1969 Le nouvelliste souligne que le conseil municipal de Princeville a reçu une lettre de remerciements, signée par le président américain Richard Nixon.

 

 

Dans les jours suivants, l’intérêt ne se dément pas : La Presse publie le 26 juillet un cahier spécial entièrement consacré à cet exploit. Les publicités qu’on y trouve valent à elles seules d’y jeter un coup d’oeil.

 

Les montants astronomiques (sans jeu de mots…) dépensés pour ce voyage vers la lune sont cependant pointés du doigt par certains qui auraient souhaité que de telles sommes profitent plutôt aux déshérités de la Terre. En pleine guerre du Vietnam, l’ancien président des États-Unis, Lyndon Johnson, déclare : « Si nous avons pu atteindre ce but en si peu de temps, je me demande pourquoi nous n’avons pas pu progresser aussi rapidement pour apporter la paix à l’humanité ».

 

Cinquante ans plus tard, l’humanité attend toujours la paix. Après une longue pause, les États-Unis ont annoncé dernièrement une nouvelle mission lunaire en 2024 qui permettrait pour la première fois à une femme de fouler le sol de notre satellite. Les grandes puissances mondiales semblent néanmoins plus intéressées à conquérir la planète Mars, où l’homme pourrait migrer advenant que la Terre n’arrive plus à résister aux agressions qu’il lui inflige…

 

Peu importe, la conquête de l’espace continue de fasciner tout un chacun.

 

Les livres-livres de Louise Paillé

27 juin 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio Pas de commentaires

par Marianne Ferron
Stagiaire
Direction de la recherche et la diffusion des collections patrimoniales

 

Parmi la collection de livres d’artistes de BAnQ, on retrouve des œuvres de l’artiste Louise Paillé, plus particulièrement, des œuvres de sa série Livre-livre. Ces créations, œuvres uniques, hybrides entre livres et tableaux[i], vont certainement intéresser quiconque se passionne pour les livres et pour l’art.

Louise Paillé est une artiste multidisciplinaire qui travaille avec différents matériaux et qui aime utiliser, ou plutôt réutiliser, des objets « marqués par le temps et leur manipulation »[ii]. Parmi ses multiples projets artistiques, on retrouve cette série, particulièrement intéressante, de livres-livres.

Chaque œuvre est conçue à partir d’un livre usagé que l’artiste achète dans une librairie d’occasion. Ce livre usagé devient le support de création de Louise Paillé puisqu’elle va, à l’intérieur de celui-ci, venir retranscrire, à la main, tel un moine copiste, l’entièreté d’un autre livre et parfois même de deux autres livres. Elle retranscrit donc ce texte à l’intérieur de tous les espaces libres du livre usagé, « entre les lignes, sur les typographies, autour et sur les illustrations, dans les marges; à l’endroit ou à l’envers; à l’horizontale, à la verticale ou de biais, par juxtaposition, par saturation. »[iii] Louise Paillé intervient directement dans ce livre qu’elle nomme « livre-porteur » puisqu’il va devenir « porteur » de cet autre texte. Le ou les livres qui se retrouvent « déportés », donc retranscrits, sont les « livres-déportés ».

 

Inspiration

 

La démarche de création de la série Livre-livre de Louise Paillé débute en 1993, alors que l’artiste visite une exposition dédiée au peintre Fragonard, à Paris. Elle découvre des petits carnets, des catalogues d’œuvres pour ventes aux enchères, qui sont remplis de notes supplémentaires sur les œuvres, de dessins et de croquis également qui se retrouvent dans les marges ou encore entre les lignes de texte. L’impact visuel de ces cahiers, réalisés par l’artiste Gabriel de Saint-Aubin, vient déclencher chez Louise Paillé l’idée du projet des livres-livres[iv]. C’est le désir de briser la mise en page traditionnelle du livre qui a inspirée l’artiste dans sa démarche de création.

 

Les livres-livres : entre œuvre picturale et œuvre scripturale

 

À travers les différents livres-livres, on peut suivre l’évolution de la démarche de création de l’artiste. Dans son tout premier livre-livre, Traité du paysage, réalisé en 1993-1994, Louise Paillé retranscrit le texte de  La théorie de la relativité d’Albert Einstein à l’intérieur du Traité du paysage de Léonard de Vinci. En incorporant le texte d’Einstein dans le livre de Vinci, l’artiste conserve la structure du « livre-déporté », du livre d’Einstein, c’est-à-dire qu’elle retranscrit non seulement le texte, mais également toutes les informations de la page de titre (titre, auteur, éditeur, traducteur, année de publication) ainsi que la pagination et les numéros de chapitre. Elle laisse également les espaces entre les chapitres.

Louise Paillé, Traité du paysage, 1994

 

Louise Paillé, Traité du paysage, 1994

 

Louise Paillé retranscrit les mots entre les lignes du texte imprimé et laisse les marges intactes. Les deux textes, soit le texte du livre-porteur et celui du livre-déporté, sont donc lisibles. Par contre, plus on avance dans le temps et dans la démarche de l’artiste, moins les textes deviennent lisibles et la structure se perd au travers du texte manuscrit et du texte imprimé. Cela donne un effet visuel très intéressant puisque les pages du livre deviennent surchargées par cette écriture manuscrite.

 

On remarque ce changement en observant le livre-livre Printemps du merle bleu, réalisé en 2000, où l’on retrouve la transcription manuscrite de deux ouvrages, soit L’Île de Pascali de Barry Hansworth et Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, que l’artiste a reproduit à l’intérieur du livre  La Mort à Venise de Thomas Mann. Dans cette œuvre, tous les espaces libres autour du texte imprimé sont complètement remplis. L’artiste a même dessiné sur les illustrations.

 

Louise Paillé, Printemps du merle bleu, 2000

 

La même chose peut être observée avec le livre-livre Transverse, réalisé également en 2000. Pour exécuter Transverse, Louise Paillé a également sélectionné deux livres-déportés, soit Ma terre, mon île de Janet Frame et Sur la lecture de Marcel Proust, qu’elle a retranscrit dans l’ouvrage Les Mots de Jean-Paul Sartre. Dans ce livre, on peut voir que l’artiste crée des images, des lettres, à travers l’écriture manuscrite, elle crée des effets visuels à partir de son écriture et du texte imprimé déjà présent sur la page. Avec ces deux exemples, on remarque que l’artiste a choisit de privilégier l’impact et l’effet du visuel plutôt que la lisibilité des différents textes.

 

Légende : Louise Paillé, Transverse, 2000

 

 

D’autres œuvres et réalisations à partir de livres

 

Dans d’autres cas, l’artiste intervient autrement sur le livre et sur le texte. Prenons l’exemple de l’œuvre réalisée en 1996 dans le livre Sermons sur la mort et ce qui s’en suit, de Jean-Baptiste-Marie Vianney. L’artiste a choisi ici d’intervenir directement sur le texte et les mots du livre plutôt que d’y retranscrire un autre livre. Elle a barré les mots « péché » et « pécheur », elle a encadré tous les mots « enfer », rayé les mots « purgatoire », elle a fait un X sur les mots « vie », « vécu » et « vivre », et mit un astérisque à côté des mots « ciel » et finalement, elle a ajouté une croix à côté des mots « mort ».

 

Louise Paillé, Sermons sur la mort et ce qui s’en suit, 1996

 

Ces interventions font ressortir la surabondance de certains termes abordés dans le livre[v]. Ce qu’il y a de plus intéressant encore est le fait que Louise Paillé est venue créer un autre récit à l’intérieur du livre en surlignant des mots en rouge. À la lecture de ces mots surlignés, on constate que ce nouveau récit se place en opposition, de par sa sensualité, au texte du livre hautement religieux de Vianney.

Les interventions de Louise Paillé sur ces livres font partie d’une démarche de création qui vient déconstruire la forme traditionnelle du livre et qui vient pratiquement la détruire.

Les livres-livres de Louise Paillé mentionnés dans ce billet sont tous disponibles pour consultation au centre de conservation de BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie.

Si les créations de Louise Paillé ont piqué votre curiosité et que vous souhaitez en apprendre davantage sur son processus de création, l’artiste a publié un essai sur sa démarche intitulé Livre livre : la démarche de création, disponible à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque.

 

Références et sources à consulter pour aller plus loin

 

Sylvie Alix, « Art contemporain : la BNQ expose ses livres d’artistes », À rayons ouverts, printemps 2004, n° 59, p.26-29.

Danielle Blouin, Un livre délinquant : Les livres d’artistes comme expériences limites, Saint-Laurent, Fides, 2001, 187 p.

Amélie Langlois Béliveau, Les Livres-livres, de Louise Paillé : les modalités d’émergence d’une figure du livre, mémoire de maîtrise, Montréal, UQAM, Études littéraires, 2009, 106 p.

Élise Lassonde, Le livre d’artiste comme espace de dialogue : coup d’œil sur la collection de BAnQ, Conférence animée par Catherine Sirois, en complément à l’exposition Louis-Pierre Bougie : 30 ans de livres d’artiste, Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 23 octobre 2013, 49 min 33 s.

Annie Molin Vasseur, « X degrés de liberté : une certaine aura », ETC, n° 52, décembre 2000, p. 42-43.

Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, 156 p.

Louise Paillé, « Livres-livres », Protée, vol. 30, n° 1, printemps 2002, p. 52-55.

Nycole Paquin, « La couleur de l’écriture : les œuvres récentes de Louise Paillé », Espace, n° 70, hiver 2004-2005, p. 46-47.

 

 

[i] Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, p. 83

[ii] Louise Paillé, Idem, p. 32

[iii] Louise Paillé, « Livres-livres », Protée, vol. 30, n° 1, printemps 2002, p. 52

[iv] Louise Paillé, Livre livre : la démarche de création, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2004, p. 19-21

[v] Danielle Blouin, Un livre délinquant : Les livres d’artistes comme expériences limites, Saint-Laurent, Fides, 2001, p. 132-135 

Les ex-libris d’Ægidius Fauteux

6 juin 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault et Isabelle Robitaille, bibliothécaires,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

 

Ex-libris de Émile Vaillancourt

Ex-libris de Émile Vaillancourt

Henri Bouchot (1849-1906), historien de l’art et conservateur au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de France, a écrit : «L’ex-libris est la marque la plus vieille de l’amour sincère des hommes pour leur bien littéraire».[i]

 

Or, la Bibliothèque nationale possède une importante collection d’ex-libris, véritables œuvres d’art miniatures, rassemblés par l’homme de lettres Ægidius Fauteux (1876-1941). Au fil des ans, celui-ci les a regroupés par ordre alphabétique et divisés en 15 volumes, dont trois contenant des ex-libris canadiens et 12 des ex-libris étrangers. Cette collection unique a appartenu à l’ancienne Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal et comprend environ 1800 pièces, dont près de 440 canadiennes, datées de la fin du XVIIe siècle à 1941.

 

Ces marques de possession dans les livres fournissent des indices précieux sur leurs différentes provenances. S’attarder à l’étude de ces petites vignettes permet de contribuer, parfois modestement, à reconstituer l’histoire des livres et de leurs propriétaires ainsi que des créateurs et des graveurs de ces ex-libris. Afin de mieux faire connaître cette collection qui compte de « petits bijoux », BAnQ a numérisé et mis en ligne sur Flickr les trois volumes d’ex-libris canadiens de la collection Fauteux.

 

 

 

 

Qui est Fauteux?

 

Journaliste, bibliothécaire et historien, Ægidius Fauteux est né à Montréal le 27 septembre 1876. Après des études en théologie et en droit, il devient journaliste parlementaire à Québec pour le journal La Patrie, puis rédacteur en chef du journal La Presse de 1910 à 1912. Il est engagé, en 1915, à titre de conservateur de la nouvelle bibliothèque Saint-Sulpice, où il y demeure jusqu’à la fermeture de cette dernière en 1931. Par la suite, il occupe le poste de conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal pendant 10 ans, soit jusqu’à la fin de sa vie.

 

Portrait de Ægidius Fauteux à Spencer Wood en 1938.

Ægidius Fauteux à Spencer Wood en 1938.

 

Bibliophile et homme de lettres, Fauteux est l’un des grands érudits du Canada français du début du XXe siècle. Impliqué dans différentes sociétés et associations historiques, il a présidé la Société historique de Montréal de 1928 à 1941 et a participé à la fondation de la Société des Dix [ii]. Cela l’a amené à entretenir de nombreux contacts avec des collègues du Canada, des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne. Sa passion pour les ex-libris est rapidement connue de ceux-ci et il n’est pas rare que Fauteux reçoive ou échange ces petites vignettes au hasard de ses correspondances.

À l’instar des grandes bibliothèques nationales et universitaires, BAnQ a également rendu accessible en ligne les 15 volumes de cette collection d’ex-libris trop peu connue sur sa plateforme BAnQ numérique. Le public peut ainsi l’explorer pour en découvrir les richesses.

 

 

Ex-libris de Henri Viau

Ex-libris de Henri Viau

 

[i] Voir Les ex-libris et les marques de possession du livre, Paris, Rouveyre, 1891, p. 10.

[ii] Douville, R. (1997). La Société des Dix, son histoire, ses membres, son œuvre. Les Cahiers des dix, (52), 43–65. https://doi.org/10.7202/1012951ar

Les programmes de spectacles : histoire captivante d’une collection

31 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Hybrides, multiformes et éphémères, les programmes de spectacles publiés au Québec sont à la fois objets de collection et matériaux de recherche. Ils ont acquis leurs lettres de noblesse documentaires en 2009 au moment de l’adoption du plus récent Règlement sur le dépôt légal des documents publiés. Ce ne sont pourtant pas de nouveaux venus au sein des collections : leur parcours vers la reconnaissance couvre près d’un siècle.

 

Une histoire mouvementée

 

Richard III or the Battle of Bosworth Field [de William Shakespeare], after which, the farce of the Rendez-vous, or all in an uproar!, programme de spectacle, 35 x 14 cm, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Richard III or the Battle of Bosworth Field…, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Dès l’origine, au temps de la bibliothèque Saint-Sulpice, les programmes de spectacles ont constitué une collection informelle. Un petit ensemble se développe au fil des dons et du dépôt volontaire[i] sollicités par le conservateur Ægidius Fauteux. Quelque 750 programmes, principalement en théâtre, figurent dans l’inventaire de l’institution au moment de son acquisition par le gouvernement du Québec en 1941. C’est probablement pendant cette période fondatrice que les programmes du Théâtre Royal-Molson de la saison 1825-1826 – les plus anciens de la collection actuelle – gagnent les classeurs de la bibliothèque.

 

Sous le régime de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), le développement de cet ensemble se poursuit en sourdine. En 1984, on atteint la barre des 3000 titres auxquels s’ajoute trois ans plus tard un important don de programmes de théâtre provenant de l’ex-juge Gabriel-Édouard Rinfret. Une transition importante survient en 1991 : d’abord sous la responsabilité du Service des archives privées de la BNQ, les programmes de spectacles sont confiés à la nouvelle Division des collections spéciales. Le fait de les classer parmi les documents publiés va ouvrir la voie à l’application du dépôt légal aux programmes.

 

Deux obstacles demeurent pourtant : les monographies comportant peu de pages sont systématiquement écartées des collections patrimoniales et le Règlement sur le dépôt légal exclut expressément les programmes d’activités. Au printemps 2003, alors qu’on a franchi le seuil des 13 000 titres, la BNQ sollicite un avis qui lui permet de créer une nouvelle famille documentaire assujettie au dépôt légal. Après consultation auprès de deux experts québécois – Gilbert David, professeur à l’Université de Montréal et chercheur en théâtre, et Wolfgang Noethlichs, alors directeur de la Bibliothèque de l’École nationale de théâtre du Canada –, le dépôt légal des programmes de spectacles s’amorce en 2004. La collection figure désormais dans la politique d’acquisition de l’institution; un petit budget permet d’acheter des imprimés antérieurs au dépôt légal ou publiés hors Québec. En 2009, l’adoption du nouveau Règlement vient confirmer la pratique.

 

 

 

 

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

 

Une collection unique

 

Les contours de la collection de programmes de spectacles se précisent peu à peu au fil du classement et du traitement documentaire des acquisitions nouvelles et rétrospectives. Aujourd’hui, on évalue la collection à plus de 30 000 titres, dont la moitié figurent au catalogue et un peu moins de 7 % dans le site BAnQ numérique. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, car leur nature hybride de même que leur statut non officiel ont jusqu’ici favorisé la dispersion des programmes parmi les feuilles volantes, les monographies (en particulier les programmes souvenirs), les périodiques (programmes de festival et de saison) et les fonds d’archives (tels les quelque 160 programmes des spectacles présentés de 1916 à 1967 à l’auditorium de la bibliothèque Saint-Sulpice, ou encore ceux du Théâtre des Variétés de Gilles Latulippe, publiés entre 1967 et 2000).

 

Les programmes de spectacles, traces d’une activité culturelle foisonnante

 

Le programme de soirée a pour vocation d’accompagner le spectateur le temps d’un spectacle. En dépit de cette destinée éphémère, il est souvent conservé en sa qualité de souvenir personnel. Pour le spectateur, sa collecte génère en quelque sorte le journal d’un parcours culturel; pour le professionnel du spectacle, un carnet d’expériences. Ultimement, le programme se mue en matériau « mémoriel » collectif, en trace historique utile aux chercheurs, aux recherchistes et aux gestionnaires culturels. Ainsi, d’impressionnantes séries ont été acquises récemment auprès d’Hélène M. Stevens, organisatrice d’événements culturels, ainsi que des chercheures Renée Noiseux Gurik, scénographe, et Marie Thérèse Lefebvre, musicologue.

L'aiglon d'Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

L’aiglon d’Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

Pour Auguste Rondel, fondateur de la collection du département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France, les traces d’un spectacle ont une valeur intrinsèque variable, mais leur réelle valeur réside sans conteste dans leur « réunion documentaire[ii]». Selon le chercheur Gilbert David, les programmes de théâtre sont des « matériaux documentaires » qui agissent comme autant de « leviers interprétatifs[iii]». Sur leur couverture, entre leurs pages, la modeste feuille pliée ou le rutilant programme souvenir livrent de multiples indices de notre histoire culturelle, sociale et économique à la sagacité du chercheur, qu’il soit amateur, apprenti ou chevronné.

 

En écho à la collection patrimoniale d’affiches, les programmes détenus par BAnQ recensent un fabuleux foisonnement artistique en théâtre, en musique, en danse, en arts du cirque, sans oublier les défilés de rue, lectures de poésie, cérémonies officielles, événements sportifs, etc. Avec l’instauration du dépôt légal, on a pris acte de la logique éditoriale toute particulière de ce type d’imprimé et on lui a accordé les conditions favorables à la constitution d’une collection patrimoniale à la hauteur des attentes des citoyens et des chercheurs. Voilà qui confirme encore l’importance d’une collecte à la source, en direct sur le présent des producteurs et des diffuseurs de spectacles.

[i] Amorcé en 1921, le programme de dépôt volontaire de la bibliothèque Saint-Sulpice avait des visées semblables à celles du programme de dépôt légal actuel, mais sans sa portée légale.

[ii] Noëlle Giret, « Le théâtre, etc. », Revue de la Bibliothèque nationale de France, no 5 (juin 2000), p. 46.

[iii] Allocution présentée au colloque Théâtre et histoire tenu dans le cadre du congrès de l’Association francophone pour le savoir – Acfas en 2004.

 

Article paru dans À rayons ouverts, no 101.

L’art postal à la Bibliothèque nationale

23 mai 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio 1 Commentaire

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pratique artistique née dans les années 1960 aux États-Unis, l’art postal s’est répandu à travers le monde et a toujours plusieurs adeptes. Permettant  de tisser des réseaux d’échanges entre artistes à l’international par la voie postale, cet art trouve de nouveaux publics grâce à la diffusion numérique, tout en restant fidèle à ses principes de démocratisation. Coup d’œil sur cette pratique singulière.

 

Qu’est-ce que l’art postal ?

Si l’on peut trouver les racines de cet art dans le mouvement dadaïste[i], c’est dans les années 1960 qu’une production artistique s’organise avec la New York Correspondence School of Art, fondé par Ray Jonhson en 1962. Nous sommes alors en période de grands questionnements dans le milieu de l’art, et on assiste à la naissance de mouvements artistiques internationaux comme Fluxus. Certains artistes cherchent à décloisonner les frontières entre les genres artistiques, à susciter la réflexion par le développement de l’art conceptuel et à créer des expériences grâce aux happenings. Dans cet esprit, l’art postal se situe à contre-courant des pratiques traditionnelles et peut se définir simplement ainsi : « activité artistique utilisant les ressources de la distribution postale »[ii]. On note ici que l’accent est surtout mis sur le mode de diffusion et non sur une pratique plastique particulière. Cartes postales, collages, timbres d’artiste, documents éphémères et objets divers : une œuvre d’art postale peut ainsi prendre n’importe quelle forme, tant qu’elle respecte les normes établies par les bureaux de poste. Ce mode de diffusion démocratique, qui ne nécessite pas de galerie ou de musée, permet aussi de créer des réseaux d’échange et de partage dans la communauté artistique en dehors du marché de l’art traditionnel.

 

L’art postal dans les collections de la Bibliothèque nationale

Plusieurs œuvres d’art postal ont trouvé leur place parmi la collection de livres d’artistes de la Bibliothèque nationale. L’un des joueurs les plus importants en la matière au Québec est Réparation de poésie. Ce collectif fondé en 1985 par Jean-Claude Gagnon, l’ « abominable homme des lettres »[iii], a créé plus d’une vingtaine de livres d’artistes avec la participation de créateurs provenant de partout dans le monde. Chacun de ces livres se présente sous la forme d’une boite, publiée en édition limitée, et rassemblant des œuvres originales de divers formats. La Bibliothèque nationale possède plusieurs de ces publications en un ou deux exemplaires. Plonger dans ces boites aux trésors est véritablement une expérience hors du commun, qui nous permet d’explorer d’autres modes de lecture que celui associé au codex traditionnel. La Bibliothèque nationale conserve aussi des éditions de Stamp Axe, un collectif d’art postal basé à Montréal ayant existé brièvement à la fin des années 1980.

 

Réparation de poésie no 17, Vue sur la ville, 2006

 

Circulaire 132 : un zine d’art postal … numérique

Récemment accessible sur BAnQ numérique, Circulaire 132 est un zine « d’assemblage et de collaboration d’art postal, d’art posté et d’art en général…. ». Chaque mois, une vingtaine de participants provenant de divers pays font parvenir par la poste vingt œuvres originales (timbre d’artistes­­­­, cartes postales, collages, etc.), signées et numérotées, à Réjean F. Côté à Sainte-Flavie, au Québec. Celui-ci assemble par la suite le zine et renvoie une copie à chacun des participants qui peuvent ainsi voir et apprécier les contributions de chacun. Le produit final est aussi accessible en version numérisée sur son blogue et maintenant, sur BAnQ numérique.

Réjean F. Côté, quatrième de couverture, Circulaire 132, avril 2019, vol. 1

 

En plus de produire Circulaire 132, monsieur Côté entretient de nombreuses correspondances avec des artistes en art postal venant de partout sur la planète. Il a ainsi accumulé au cours des années une riche collection qui est maintenant conservée chez Artexte et est en cours de numérisation. Un coup d’œil à cette collection vaut le déplacement, que ce soit pour voir les items étranges qui ont pu être envoyés par la poste malgré leur format inusité,  ou encore pour admirer des œuvres d’artistes du mail art renommés, comme Anna Banana.

Vous voulez plonger dans le monde fascinant de l’art postal? Les publications de Réparation de poésie et de Stamp Axe sont disponibles pour consultation à BAnQ Rosemont– La Petite-Patrie!

 

 

[i] Véhicule Art, Brain in the mail : mail art collection = collection d’art postal, Montréal, Véhicule Art, 1980, p. 9

[ii] Durozoi, Gérard (dir.), Dictionnaire de l’art moderne et contemporain, Paris, Hazan, 2002, p. 426

[iii] Sioui Durand, Guy, « Réparations de poésie : dix ans d’alternatives en marges des réseaux organisés », Inter, no 66, 1996, p. 54

 

Les guides de voyage Baedeker

17 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Pour plusieurs, la saison estivale est synonyme de voyage, en attendant l’été explorons donc l’un des trésors de la Collection Saint-Sulpice: les guides de voyage Baedeker. Celui à qui l’on doit les guides de voyage modernes et qui en a fait un succès commercial international est Karl Baedeker (1801-1859). D’abord libraire, Baedeker combine sa passion du livre et des voyages et fonde sa maison d’édition en juillet 1827. Ses ouvrages pratiques se distinguent des autres guides de l’époque par trois caractéristiques majeures qui en feront la marque.

 

 

Berlin and its environs : handbook for travellers

Berlin and its environs : handbook for travellers

 

 

Sa facture et sa taille

Alors que les guides de voyage du début du XIXe siècle sont souvent de grands formats richement illustrés, Baedeker propose le format de poche léger et facile à emporter. Les livres sont rapidement identifiables à leur reliure de percaline rouge, au lettrage doré ainsi qu’à leurs tranches marbrées.

 

Ses traductions

Son expérience de traducteur chez l’éditeur britannique John Murray II (1778-1843) et le succès commercial de ses guides d’abord publiés en allemand amènent Baedeker à les traduire en anglais et en français. Cette idée lui vaut une renommée mondiale instantanée.

 

Ses informations exactes et d’actualité

Enfin, les guides Baedeker sont appréciés pour la précision, la qualité et la clarté des informations que l’on y puise. Karl Baedeker lui-même documente et rédige plusieurs guides. Pour les autres, il collige les informations et supervise toutes les étapes de la production. Outre les commentaires historiques, géographiques et culturels, de nombreux renseignements pratiques y sont consignés, tels les établissements recommandés aux dames voyageant seules ou les indications pour le transport des bagages de plus de 100 kg, ou encore sur les pourboires à offrir aux conducteurs. Les guides se distinguent également par un système novateur de classement par étoiles autant pour les hôtels que pour les restaurants et les attractions.

 

Les guides Baedeker seront publiés de 1828 à 1944. Les éditions de la première heure sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs. Un exemplaire de 1880, Berlin und Umgebungen, s’est récemment vendu à 600 € (soit l’équivalent de 780 $CAN) lors d’une vente aux enchères européenne.

 

 

Berlin and its environs : handbook for travellers

Berlin and its environs : handbook for travellers

 

 

La Collection Saint-Sulpice détient 20 guides Baedeker nous entraînant entre autres sur les routes de différentes destinations européennes. La sixième et dernière édition anglophone de Berlin and its Environs, de 1923, offre plus de 30 cartes et plans et suggère quelques itinéraires abondamment commentés. Un ex-libris manuscrit signé J. H. Ross, Montreal est présent sur le premier plat de couverture ainsi qu’une date d’acquisition, soit le 9 décembre 1926. Il pourrait s’agir du lieutenant James Hector Ross, héros de la Première Guerre mondiale, qui a reçu la Croix militaire.

 

Ross Baedeker's Guide Books

Ross Baedeker’s Guide Books

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Restauration d’un trésor du fonds J. E. Livernois Ltée

9 mai 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Jessica Régimbald, Restauratrice,
Direction de la conservation et de la numérisation

 

La direction de la conservation et de la numérisation reçoit de nombreuses demandes de la part des archivistes et des bibliothécaires de BAnQ pour effectuer des traitements de restauration et de conservation sur les documents précieux de nos fonds et de nos collections. L’une de ces demandes récente concernait une mosaïque d’épreuves photographiques montées sur un carton décoré à l’aquarelle en provenance du fonds J.E. Livernois conservé à BAnQ Québec.  Les documents de ce fonds, dont une partie a été numérisée, ont été produits par quatre générations de Livernois : Jules-Isaïe Benoît dit Livernois (1830-1865) et son épouse Élise L’Heureux-Livernois (1827-1896); leur fils aîné Jules-Ernest (1851-1933); Jules (1877-1952), issu du premier mariage de Jules-Ernest, et enfin diverses personnes sous la direction de Victor et de Maurice jusqu’à la fermeture des studios en 1974.

La mosaïque est constituée des portraits des finissants du Petit Séminaire de Québec datant de 1920[i].  Ce document fait partie d’une série illustrant une section importante de la production des photographes Livernois, soit des mosaïques de maisons d’enseignements tels que les collèges et les couvents.  Les photographies regroupées dans cette série du fonds J. E. Livernois Ltée ont d’ailleurs été inscrites en 2018 au Registre de la Mémoire du monde du Canada / Commission canadienne pour l’UNESCO (CCUNESCO).  Ce registre répertorie des œuvres et des documents exceptionnels témoignant de la richesse et de la diversité du patrimoine documentaire canadien.

 

Cette mosaïque est un excellent exemple des dommages pouvant se produire lors de mauvaises manipulations.  Son poids et sa grande dimension la rendent fragile lors de manipulations et c’est pour cette raison que trois des quatre coins sont brisés. Ce type d’objet doit être déplacé avec un plateau en dessous pour qu’il soit supporté le plus possible dans son entièreté.  

 

 

 

 

 

 

Pour débuter le traitement, un ruban adhésif qui était présent le long d’une cassure a été retiré mécaniquement à l’aide d’air chaud.  Le recto et le verso ont été nettoyés à sec afin d’enlever la saleté de surface.  Toutes les cassures ont été réparées à l’aide de colle d’amidon et de papier japonais et les petites lacunes, dans la partie supérieure du carton, ont été comblées.

 

La grande lacune le long de la bordure gauche a été comblée en laminant des papiers avec de la colle d’amidon afin de simuler l’épaisseur du carton et le papier supérieur a été teint à l’aquarelle afin d’harmoniser la couleur avec le reste de l’objet.  La lacune de la photo a été également comblée.  Le traitement de restauration a nécessité une vingtaine d’heures de travail et vient assurer la pérennité de cette mosaïque de photos d’une grande valeur historique.

[i] Fonds J. E. Livernois Ltée, BAnQ Québec, P560,S2,P300388.

Catégorie(s) : Restauration
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À la rencontre de l’histoire : une exposition à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie

2 mai 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

La salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie accueillera, du 3 au 17 mai 2019, une exposition bien particulière née de la rencontre entre de jeunes artistes et les collections patrimoniales de la Bibliothèque. Des élèves de 3e secondaire de la concentration arts plastiques du Collège Jean-Eudes ont créé des tableaux-objets en utilisant comme matière première différents documents appartenant au domaine public disponibles sur BAnQ numérique.

 

Affiche de l’exposition

 

Toute cette aventure a débuté le 20 février dernier, alors que le groupe d’étudiants faisait une visite sur mesure à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie. Ils étaient accompagnés d’Emmanuelle Thifault Taillon, stagiaire en enseignement des arts plastiques et instigatrice du projet, ainsi que de Catherine L’Homme, enseignante en art plastique au Collège Jean-Eudes. Après une visite des réserves des collections spéciales, les étudiants ont pu découvrir et manipuler plusieurs documents patrimoniaux spécialement sélectionnés pour eux, notamment, un rare catalogue de caractères d’imprimerie de la Montreal Type Foundry, le magnifique ouvrage de botanique Canadian wild flowers, des affiches de guerre, des livres d’artistes, des journaux et périodiques dont la Revue moderne, des plans d’assurance-incendie, des cartes postales, et plusieurs autres!

Suite à leur visite, les jeunes artistes ont passé plusieurs semaines à développer leur concept et à le métamorphoser en véritable œuvre d’art :

 

 « Ils sont partis à la découverte de l’histoire québécoise pour se réapproprier de façon personnelle ces documents conservés précieusement. Ils ont réinterprété sous forme de tableau-objet les souvenirs du passé. Chacun raconte maintenant une toute nouvelle histoire. »[i]

 

Les douze tableaux-objets ont été accrochés dans la salle de consultation, où ils sont gracieusement mis en valeur par la lumière naturelle et un ingénieux système d’accrochage sur fil de pêche.

 

Vue de la salle de consultation

 

Les artistes, leurs parents et amis ainsi que le grand public sont invités à se joindre à nous pour le vernissage officiel qui aura lieu le vendredi 3 mai de 17 h à 19 h. L’exposition sera par la suite ouverte au public durant les heures d’ouverture de la salle de consultation du 3 au 17 mai 2019.

Toutes nos félicitations aux artistes!

 

[i] Extrait de la lettre d’invitation rédigée par Emmanuelle Thifault Taillon.

 

Catégorie(s) : Diffusion
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L’iconographie documentaire : petit guide illustré

26 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Isabelle Robitaille, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

L’image, grande source d’information, est appréciée pour sa valeur tant artistique qu’historique et documentaire. Ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots? La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  nationale  a été développée au cours des dernières décennies en fonction de l’intérêt documentaire et historique des illustrations choisies. Hétéroclite de nature, cette collection documente l’imagerie du Québec à une époque où les photographies étaient peu courantes. Les documents faisant partie de cette collection, communément appelés gravures anciennes, étaient pour nos ancêtres des instruments de connaissance, des sources de rêves et parfois des témoignages de conquête de nouveaux territoires.

Avec plus de 875 documents dont près de 85% datent du XIXe siècle, la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque regroupe au même endroit les images anciennes in-plano provenant de quatre sources différentes : les journaux, les livres, les séries et les publications individuelles. Plusieurs techniques d’impression se côtoient, notamment la gravure sur bois, la gravure en creux, la lithographie et la photogravure, en plus d’autres techniques issues des avancées et des découvertes propres à la fin du XIXe siècle.

 

Les journaux

 

View from Champlain street / Canadian Illustrated News,1880.

View from Champlain street / Canadian Illustrated News, 1880.

La collection d’iconographie documentaire compte en premier lieu de nombreuses illustrations tirées de l’imposant périodique Canadian Illustrated News (1869-1883). Ce journal a été créé à une période marquée par un renouveau industriel, technique et commercial. Achetées en lot d’un libraire torontois dans les années 1970, ces centaines de coupures, prises individuellement, n’ont pas une grande valeur documentaire. Elles deviennent cependant une importante source d’information historique lorsqu’on les regroupe par sujets, lieux ou évènements.

Les illustrations du Canadian Illustrated News sont reproduites par le procédé de leggotypie inventé par l’associé de l’éditeur George-Édouard Desbarats (1838-1893), William Augustus Leggo (1830-1915). Cette technique de reproduction photomécanique permet d’imprimer des dessins et des gravures en même temps que le texte. La rapidité d’impression accrue favorise la diffusion et l’accessibilité et permet de représenter des scènes de la vie quotidienne dans lesquelles les lecteurs se reconnaissent.

 

 

 

 

 

 

Les livres

 

Quebec / Alain Manesson Mallet

Quebec / Alain Manesson Mallet

Le démontage et le découpage de livres anciens afin d’en extraire les planches illustrées étaient des pratiques communes chez certains libraires et collectionneurs (espérons qu’elles sont bien révolues de nos jours!). C’est pourquoi un grand nombre d’estampes se sont retrouvées sur le marché, extraites de leur contexte originel. Ainsi, des gravures anciennes provenant de livres font partie des plus anciens documents de cette collection. Certains d’entre eux, ont été intégrés à la collection d’iconographie documentaire en raison de leur intérêt historique. C’est par exemple le cas de la gravure illustrant aujourd’hui l’ex-libris utilisé par la Bibliothèque, Quebec, la figure CXX de la page 277 tirée de l’ouvrage Description de l’univers d’Alain Manesson Mallet (1630-1706). Publié en cinq volumes en 1683 à Paris par Denys Thierry, cet ouvrage comporte une section sur le Canada où est reproduite cette gravure, ornementée d’un ruban descriptif, sur laquelle on peut voir la ville de Québec entourée de la flotte française.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La série

 

On trouve aussi des gravures anciennes dans cette collection sous forme de séries, c’est-à-dire sous forme de volumes in-plano où plusieurs gravures sont faites pour être publiées dans un ensemble. Avec plus d’une centaine de gravures sur acier, la série de l’artiste typographique anglais William Henry Bartlett (1809-1854) est l’une des plus notables de la collection d’iconographie documentaire. Grand voyageur, surtout au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique, Bartlett passe plusieurs mois au Canada en 1838. Au cours de cette période, il dessine non seulement les villes de Québec et de Montréal mais aussi certaines villes des Cantons-de-l’Est. Ses nombreuses gravures qui illustrent les deux volumes de l’ouvrage Canadian Scenery Illustrated, publié par George Virtue à Londres entre 1840 et 1842, constituent une source documentaire d’une grande importance pour notre patrimoine historique.

 

View from the Citadel of Quebec Vue prise de la Citadelle de Québec / W.H. Bartlett

View from the Citadel of Quebec / W.H. Bartlett

 

 

À l’instar de Bartlett, la plupart des artistes dont les œuvres font partie de la collection d’iconographie documentaire ont visité les endroits qu’ils ont immortalisés. Certains illustrateurs et graveurs ont quant à eux choisi de fonder leur travail sur les récits de leurs contemporains, tandis que d’autres sont allés jusqu’à inventer leurs propres représentations des villes. Si ces images ne reflètent pas la réalité, elles expriment du moins les goûts des Européens de l’époque, c’est-à-dire un intérêt marqué pour les illustrations du Nouveau-Monde, bien qu’elles n’aient pas pour nous de valeur historique ou documentaire. C’est le cas de la série Collection des Prospects des Allemands François Xavier Habermann (1721-1796) et Balthazar Frédéric Leizelt (1755-1812), que leur imagination fertile amène à créer cinq vues imaginaires de Québec, probablement publiées autour de 1775. La gravure Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Québec de Habermann donne à Québec des airs de ville européenne. Ces images, ainsi que de nombreuses autres illustrant des lieux du monde entier, étaient destinées à être regardées à travers un appareil d’optique très populaire au XVIIIe siècle, le zograscope. Doté d’une lentille grossissante et d’un miroir, il créait un effet de profondeur et de relief. Pour un certain public européen avide de distractions, ces vues d’optique se substituaient aux périlleux et onéreux voyages en pays étrangers.

 

 

 

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

Vuë de la Place capitale dans la Ville basse a Quebec / François Xav. Haberman

 

Les publications individuelles

 

Les pièces les plus importantes de la collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque se présentent sous forme de « vues ». Elles constituent souvent des représentations évocatrices des endroits illustrés et comportent parfois des légendes détaillées. Ces vues ont, pour  la plupart  été publiées séparément, telles des œuvres d’art devant être exposées. Au milieu du XVIIIe siècle, plusieurs illustrations du Québec mises sur le marché de cette façon étaient basées sur des croquis faits au Canada par des militaires artistes et reproduits en gravure en Europe, particulièrement en Angleterre. Représentation d’une conquête et d’un pouvoir sur un territoire, la vue topographique était d’un grand intérêt pour les collectionneurs. Par la composition iconographique et l’exécution précise de la gravure en creux, l’artiste créait un document de qualité très recherché, autant à l’époque de sa création qu’aujourd’hui.

Acquise il y a quelques années, la gravure A view of the landing place above the town of Quebec, d’après le dessin de Hervey Smyth (1734-1811) illustrant les événements survenus le 13 septembre 1759 sur les plaines d’Abraham, a été publiée individuellement et faisait suite à sa série de six gravures intitulée Six Elegant Views of the Most Remarkable Places in the River and Gulph of St. Lawrence (Londres, 1760).  Ces gravures ont été reproduites dans Scenographia Americana ; recueil de vues de l’Amérique septentrionale et des Indes occidentales […] (Londres, 1768). Lors de son séjour au Québec, Smyth fut capitaine et aide de camp du général Wolfe.

 

A view of the landing place above the town of Quebec describing the assault of the enemy post (…) / Capt. Smyth

 

La collection d’iconographie documentaire de la Bibliothèque  brosse un tableau varié et riche de l’évolution de la vie culturelle et sociale de la province à travers la perception de ses habitants et de ses visiteurs. Couvrant trois siècles, les différentes sources d’iconographie présentées ici nous font connaître quelques artistes ainsi que des techniques d’impression caractéristiques de l’époque.

 

 

1878 : drôle d’année pour la presse québécoise

18 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Philippe Legault, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qu’ont en commun Le Perroquet, Le Crapaud, Le Coq, Le Cochon, Le Castor national, ou encore Le Menteur, Le Farceur, Le Cancan et Le Diable à quatre? Tous sont des journaux humoristiques de la fin du XIXe siècle publiés au Québec. L’année 1878 est particulière. Des quelque 21 journaux qui voient alors le jour, plus de la moitié prônent l’humour comme ligne éditoriale. Sur le plan politique, 1878 est marquée par une polémique autour de la loi Angers obligeant plusieurs municipalités à participer à la construction du chemin de fer de la rive nord. Cette dispute fera certes la joie des presses satiriques de l’époque, mais peut-elle expliquer toute cette agitation de plumes en cette seule année?

 

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la presse écrite plus largement diffusée gagne la faveur du public en encourageant les débats d’idées. « En 1865, Montréal devient […] le centre industriel de l’imprimerie, succédant ainsi à la ville de Québec[i]» et, au début des années 1870, l’arrivée des presses rotatives permet d’augmenter le tirage tout en réduisant les coûts de production. Les hebdomadaires humoristiques tirent parti de cette situation. Ils ont parfois une vie éphémère, sont illustrés d’une ou deux caricatures et entremêlent anecdotes bon enfant, poèmes teintés de drôlerie, jeux de mots faciles et faits politiques traités sous l’angle de la moquerie. Les en-têtes attirent l’œil et il s’agit souvent de belles gravures exécutées par d’excellents artisans. On peut se procurer ces journaux pour un à cinq cents le numéro.

 

Entre perroquet, cochon et autres, la prédominance des titres aux noms d’animaux étonne. Si on ne peut avancer d’hypothèse sur ce courant, il va de soi que les éditeurs justifient leur choix avec humour : « Le Crapaud est le titre de notre journal, comme vous voyez il n’est pas pompeux, il n’est pas séduisant, il est plutôt modeste comme son image[ii]… »

 

Du côté francophone

 

Le Cancan, un hebdomadaire illustré, est publié à Québec d’avril à juillet 1878. Selon son directeur, G. R. Grenier[iii], « le journal est appelé à une grande tâche : désopiler la rate de l’humanité[iv] ». Son nom très explicite peut porter à interprétation. Dès le premier numéro, une mise en garde est donnée : les propos des collaborateurs éviteront de porter atteinte à la vie privée d’autrui. Il faudra attendre trois numéros pour voir apparaître la vignette représentant deux commères à leur fenêtre échangeant les derniers « cancans ». La caricature amusante de l’édition du 27 avril 1878, gravée sur bois fort, est signée Charles Montminy et met en scène le conflit politique de l’heure. Elle représente Henri-Gustave Joly de Lotbinière et Charles-Eugène de Boucherville, deux rivaux, tenant une balance en équilibre. Fait plutôt cocasse, le résultat de l’élection générale du 1er mai sera le plus serré au Québec depuis la Confédération et se traduira par un match presque nul.

 

 

 

Le Perroquet, un journal sorelois, se distingue par son en-tête croquignolet et sa très brève vie (trois numéros). Sa devise « Qui empêche de dire la vérité en riant[v] » accentue la portée des propos de l’éditeur, qui seraient aujourd’hui assurément qualifiés de misogynes : « Du reste notre personnel se compose de perroquets garçons. Nous l’avons voulu ainsi afin que notre journal ait son entière liberté d’action, soit à l’abri des indiscrétions et des querelles de ménage, et surtout afin que la rédaction en soit lucide[vi]. »  Le Farceur, fondé le 26 octobre par Honoré Beaugrand, a connu deux vies : d’octobre 1878 à février 1879, puis d’avril 1883 à mars 1884. C’est certainement le journal humoristique qui connaîtra le plus grand succès. Ses caricatures ainsi que son frontispice sont parmi les plus réussis sur le plan visuel. La gravure au burin, exécutée par la firme Stuart Relief, y est certes pour quelque chose. La qualité exceptionnelle de son en-tête fera d’ailleurs des jaloux et sera même parodiée par Le Grognard en 1881.

 

Les anglophones ne sont pas en reste

 

Les journaux humoristiques publiés en cette rigolote année 1878 ne sont pas exclusifs aux francophones. Quatre journaux anglophones emboîtent le pas : deux à Montréal, The Punch et The Jester, et deux à Québec, Quebec Star et Non Sense. The Jester jouit d’une grande popularité. Publié par George E. Desbarats et Fred J. Hamilton pendant plus d’une année, il cessera de paraître sans raison apparente. Les illustrations et son en-tête gravés au burin évoquent la qualité. À la une, le bouffon appuyé sur un secrétaire donne le ton. Non Sense se reconnaît par son en-tête illustrant un individu bouche ouverte, bras étendus et corps petit et fin. La devise est limpide : « No sense is better than no cents ». Selon Horace Têtu[vii], seulement quatre numéros ont été publiés entre juin et juillet 1878. L’édition de journaux humoristiques n’est évidemment pas exclusive à l’année 1878. Dès le milieu du XIXe siècle se succéderont des titres sans équivoque tels L’Écho des imbéciles, La Mascarade, La Trompette, etc. La Bibliothèque nationale possède plus d’une centaine de revues et de journaux d’humour québécois récents et anciens qui ne demandent qu’à vous faire sourire.

 

 

 

 

 

 

 

 

[i] Éric Leroux (dir.), 1870, du journal d’opinion à la presse de masse – La production industrielle de l’information, Montréal, Petit musée de l’impression / CHM, 2010.

[ii] Le Crapaud, vol. 1, n° 1, 7 juin 1878, p. 2.

[iii] Selon nos recherches dans l’Annuaire Marcotte de 1878, il pourrait s’agir de Gustave Grenier, greffier de l’Assemblée législative.

[iv] Le Cancan, Québec, P. Larose et Cie, vol. 1, n° 1, 12 avril 1878, p. 2.

[v] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 1.

[vi] Le Perroquet, vol. 1, n° 1, 27 août 1878, p. 2.

[vii] Horace Têtu, Historique des journaux de Québec, Québec, s. é., 1889, p. 84.

 

Montréal à travers les cartes postales

11 avril 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Alban Berson, Cartothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

La passion des collectionneurs est un atout précieux pour la Bibliothèque nationale qui a pour mission de rassembler le patrimoine documentaire québécois. L’institution a acquis récemment une collection de plus de 7000 cartes postales relatives à Montréal rassemblées avec soin par monsieur Pierre Monette. S’étendant de la fin du XIXe siècle aux années 1960, cet ensemble unique constitue une source d’information inestimable et un portrait fascinant de la métropole. Les hauts lieux touristiques tels que l’Oratoire Saint-Joseph, le Vieux-Montréal ou encore le centre-ville y sont bien représentés, mais le curieux y trouvera également des attraits moins connus : parcs, hôpitaux, édifices religieux, écoles, marchés publics, cinémas, bureaux de poste, hôtels, restaurants, bars, commerces de détail, dont beaucoup sont aujourd’hui disparus ou méconnaissables.

Si la carte postale fait la part belle à l’architecture, elle n’ignore pas pour autant les activités humaines. La collection regorge de scènes de la vie quotidienne des Montréalais d’autrefois. Pompiers éteignant un incendie, garagistes du Mile End posant fièrement sur leur lieu de travail, skieurs du mont Royal, jeunes gens se détendant à la piscine, visiteurs enthousiastes du parc Dominion, villégiateurs installés au camping de Verdun, cavaliers de rodéo en pleine action, plaisanciers de Dorval naviguant sur le Saint-Laurent ou encore usagers d’une bibliothèque absorbés par leur lecture sont autant de témoignages d’une ville foisonnante et protéiforme. Beaucoup de ces images sont des photographies véritables. Plus de 200 sont l’œuvre de Harry Sutcliffe, un photographe montréalais majeur dont les collections de la Bibliothèque comptaient peu d’œuvres jusqu’ici. Une iconographie de fantaisie, romantique, humoristique ou didactique complète le tableau.

Jusqu’à présent plus de mille cartes postales de cette fabuleuse collection ont été numérisées.

 

Pierre Monette a commencé à collectionner les cartes postales vers la fin des années 1980, s’approvisionnant au marché aux puces du Vieux-Port. Passionné par Montréal, par son histoire et par ses personnages, sur lesquels il a commencé par collectionner les livres, il souligne l’importance de la carte postale comme témoin des métamorphoses du territoire. Les cartes sur lesquelles figurent des commerces, notamment, constituent souvent la seule représentation connue de l’établissement.

 

Cet ancien enseignant et conseiller pédagogique, aujourd’hui retraité, se dit heureux et fier que sa collection vienne enrichir les collections de la Bibliothèque nationale. L’entrevue complète avec monsieur Monette, réalisée à l’occasion de cette acquisition, est disponible sur le portail de BAnQ.

Voltaire au Québec : le débat sur la laïcité ne date pas d’hier…

4 avril 2019 par Carnet de la Bn 4 Commentaires

par Michèle Lefebvre, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

Portrait de Voltaire sur la page frontispice de Tancrède, Paris, Chez Prault, 1761.

La philosophie des Lumières, dont Voltaire constitue le plus célèbre héraut, a fait l’objet de débats enflammés dans l’espace public québécois des XVIIIe et XIXe siècles. Au cœur du projet des Lumières on trouve le triomphe de la raison et de l’esprit critique sur la superstition et la foi aveugle, la diffusion des connaissances empiriques, la tolérance et la liberté de penser ainsi que la primauté de l’être humain dans une société régénérée par le progrès et la justice.

 

Voltaire est déiste, c’est-à-dire qu’il croit en l’existence d’un Être suprême orchestrant l’univers mais rejette toutes les Églises, qu’il juge arrogantes, trop avides de pouvoir et abusives. Il estime contre nature l’intervention de l’Église catholique dans les affaires de l’État. Selon lui, le dogmatisme religieux mène à un fanatisme sanglant. Bien sûr, de telles positions heurtent de front celles du clergé catholique. Symboles de cette confrontation idéologique, La Gazette littéraire de Montréal, publiée en 1778 et en 1779, et l’Institut canadien de Montréal, au XIXe siècle, deviendront victimes de leurs convictions.

 

 

 

 

La Gazette littéraire de Montréal

 

Le Français Fleury Mesplet, premier imprimeur de Montréal, débarque au Canada dans le sillage de l’invasion américaine de 1775 dirigée par les révolutionnaires du Congrès. Malgré le repli de l’armée américaine et le retour des Britanniques en juin 1776, l’imprimeur, à peine installé, décide de demeurer à Montréal. Il entreprend en 1778 la publication de La Gazette littéraire de Montréal, un hebdomadaire en français rédigé par Valentin Jautard, avocat sympathique à la cause américaine et à la philosophie des Lumières, tout comme Mesplet.

 

Les autorités ont bien avisé l’imprimeur de ne pas se mêler de politique et de religion. Mesplet doit se montrer prudent. Peut-être pour faire connaître Voltaire sans donner l’impression de favoriser ce philosophe, il imprime des extraits du Dictionnaire anti-philosophique qui lui est hostile. Ces extraits suscitent une vive réaction de la part d’admirateurs du grand homme qui répliquent dans La Gazette et fondent une académie à sa défense. Le débat s’engage donc dans le journal sur les idées voltairiennes mais aussi sur la liberté de la presse et sur la médiocrité de l’éducation prodiguée à la jeunesse montréalaise par les Sulpiciens au Collège de Montréal.

 

Le supérieur de ces derniers, Étienne Montgolfier, se plaint de La Gazette au gouverneur Frederick Haldimand tandis que le jésuite Bernard Well, sous le pseudonyme l’« Anonyme », critique la vision anticléricale de Voltaire dans le journal, poussant les défenseurs de ce dernier à se lancer dans une polémique dangereuse sur le déisme. Tous les auteurs en herbe signent d’un pseudonyme, Jautard inclus, ce qui fait reposer l’entière responsabilité des idées publiées sur l’imprimeur et le rédacteur.

 

Des critiques de Jautard concernant certaines décisions juridiques qui le touchent à titre d’avocat achèvent d’irriter Haldimand. Le 2 juin 1779, il fait arrêter Mesplet et Jautard, qui demeureront trois ans en prison, sans motif d’accusation, avant d’être libérés.

 

L’Institut canadien de Montréal

 

Au cours des décennies suivantes, d’autres journaux subissent les foudres de la censure, surtout pour des raisons politiques. La pensée de Voltaire fait évidemment des adeptes parmi les Canadiens les plus progressistes, même si son nom n’est pas brandi comme une bannière. Mais la défaite des Patriotes en 1837-1838 consolide la position du clergé, qui s’est rangé du côté des autorités coloniales au moment de la Rébellion. Dorénavant, l’Église catholique disposera de la force nécessaire pour imposer sa vision du monde aux libres penseurs sympathiques aux idées de Voltaire.

 

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

Institut canadien, [Entre 1870 et 1920].

 

C’est dans le contexte de la défaite des Patriotes que naît en 1844 l’Institut canadien de Montréal, une association culturelle fondée par de jeunes Canadiens français « dans un but d’union, d’instruction mutuelle et de progrès général ». Doté d’une bibliothèque, l’Institut entend offrir une collection d’ouvrages représentant tous les points de vue, car ses membres croient aux vertus de la discussion raisonnée et du libre examen des idées afin de se forger une opinion éclairée. Sa bibliothèque contient notamment les œuvres complètes de Voltaire ainsi que d’autres écrits des philosophes des Lumières[i]. Plusieurs sont à l’Index.

 

Photo montrant des pages du catalogue manuscrit de l'Institut canadien de Montréal.

Catalogue manuscrit de la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal, s. d. BAnQ Vieux-Montréal,
fonds Institut canadien de Montréal (P768, S6, SS1, D1).

L’Institut est donc porté par une idéologie jugée radicale pour l’époque : liberté de penser, instruction laïque pour tous, libertés civiles et politiques, séparation de l’Église et de l’État. Ultramontain, l’évêque de Montréal Ignace Bourget défend quant à lui la primauté du pape et prône la soumission des fidèles au clergé sur toutes les questions, même politiques. Le choc est inévitable.

 

Dans sa Lettre pastorale contre les erreurs du temps de 1858, Mgr Bourget met ses ouailles en garde contre les pièges et les séductions d’un terrible monstre : « Ce monstre, c’est le Philosophisme, ou l’esprit d’irréligion, qui prit naissance dans le siècle dernier, et qui reconnaît pour père le trop célèbre Voltaire et tous ses disciples, qui formèrent l’École Voltairienne[ii]. »

 

Il s’attaque ensuite, dans la même série de lettres pastorales, à l’Institut canadien de Montréal, qui nourrit selon lui cet esprit de révolte en refusant de censurer sa bibliothèque, et au journal Le Pays qui y est associé. Le clergé cherche manifestement à extirper du Québec toutes les idées non conformes à sa conception ultramontaine d’une société assujettie à l’Église. Et il y réussira. Après une âpre lutte remplie de rebondissements[iii], l’Institut canadien de Montréal doit finalement fermer ses portes en 1880.

 

Voltaire devient officiellement persona non grata au Québec. Et pour longtemps. En 1933, le Bureau de censure du Québec refuse l’entrée au pays du film américain Voltaire, qui trace un portrait flatteur du philosophe à l’opposé de celui véhiculé dans les écoles québécoises. Encore en 1957, le film de Sacha Guitry Si Paris nous était conté est amputé au Québec des passages concernant le grand homme…

 

 

Portrait de Monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, 1872.

« [La religion catholique] condamne et repousse avec horreur cette tolérance pratique, mais damnable, qui admet que toute religion est bonne; et cette conquête de la raison, qui est ce fatal rationalisme du jour, qui met la raison de l’homme au-dessus de la raison de Dieu. »

Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 356.

 

Portrait de Louis-Antoine Dessaulles, vers 1860.« Mais si la tolérance est une idée anticatholique, cela voudrait donc dire que la réaction [ultramontaine] peut imposer ses idées à l’individu sans se mettre le moins du monde en peine de le convaincre par la discussion! Dieu nous aurait donc inutilement donné l’intelligence et le libre arbitre! Dieu se serait donc trompé! »

Louis-Antoine Dessaulles, [Discours sur la tolérance], dans Annuaire de l’Institut canadien pour 1868, Montréal, Imprimerie du journal Le Pays, 1868, p. 10.

 

[i] BAnQ a acquis la collection d’ouvrages de l’Institut canadien de Montréal en 2006.

[ii] Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr l’évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Montréal depuis son érection…, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858 ?, p.356 .

[iii] Pour de plus amples informations sur l’existence de l’Institut canadien de Montréal et sur sa lutte contre le clergé, consultez le dossier du no 80 d’À rayons ouverts.

Des théodolites fabriqués à Montréal

29 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Alban Berson, Cartothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales
Daniel Chouinard, Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

Un théodolite est un instrument d’arpentage inventé au XVIe siècle dont l’usage se répand à partir du XVIIIe. Muni de lentilles, il sert à mesurer les angles horizontaux et verticaux à partir d’un point précis et fixe. Le théodolite est encore couramment utilisé aujourd’hui, avec des fonctions numériques intégrées.

 

L’acquisition d’un tel instrument par BAnQ est inusitée puisque le mandat patrimonial de l’institution porte essentiellement sur l’acquisition et la conservation de documents publiés ou de documents d’archives. Mais lorsque au cours de l’automne 2018, un particulier nous a approchés pour nous offrir quelques documents cartographiques anciens ainsi que trois théodolites, nous avons été sensibles à la valeur patrimoniale de ces instruments bien conservés ainsi qu’à l’utilisation que nous pourrions en faire lors de la mise en valeur de notre collection de cartes géographiques anciennes.

 

Au moins deux des trois théodolites acquis par BAnQ ont été fabriqués à Montréal par Charles Hearn au début des années 1860. Né en Angleterre, Hearn s’installe d’abord à Toronto en 1857 puis déménage à Montréal en 1860 ou 1861, au 154 de la rue Notre-Dame, où il s’établit, comme en témoignent les annuaires Lovell, en tant qu’« opticien et fabricant d’instruments de mathématiques ».

 

Entrée pour Charles Hearn dans l'annueaire Lovell.

Entrée dans l’annuaire Lovell

 

 

 

Carte montrant le lieu de fabrication des théodolites.

Lieu de fabrication des théodolites (entouré en bleu) , Atlas of the city and island of Montreal, Henry W. Hopkins, 1879, pl. 38

 

 

Photo de la boussole avec nom du fabricant et lieu d'origine de théodolite.

Le nom de Charles Hearn et le lieu de fabrication « Montréal » inscrits dans la boussole intégrée à un théodolite

 

Charles Hearn décède en 1865. Les théodolites produits lors de ses quatre années passées à Montréal sont les premiers fabriqués au Québec.

 

Des inscriptions sur les boîtes en bois servant à transporter les appareils ainsi que des informations obtenues lors de l’acquisition attestent que ces instruments ont appartenu à la famille Vincent, dont trois générations ont exercé le métier d’arpenteur.

 

Né à Longueuil en 1867, Arthur Vincent reçoit sa commission d’arpenteur en 1890. Ses compétences lui permettent de travailler également comme ingénieur civil et architecte au sein de la firme Vincent & Girouard. Cette société devient Vincent, Girouard & Vincent en 1920, quelques mois avant que le fils d’Arthur, Roch-Arthur Vincent, diplômé en génie civil, reçoive à son tour sa commission d’arpenteur. À la mort de son père en 1949, pour conserver la clientèle de ce dernier, Roch-Arthur exerce cette profession ainsi que celle d’ingénieur sous la raison sociale « Arthur Vincent incorporée, arpentage ». Ses bureaux sont situés au 517 de la rue Saint-Laurent, à Montréal, presque au coin de la rue Saint-Jacques. Les activités de la compagnie cessent en 1972. En 1935, l’épouse de Roch-Arthur, Marie Taschereau, met au monde un garçon prénommé Louis-Errol. Ce dernier obtient une licence en sciences agronomiques à la Faculté d’agronomie du collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière puis une maîtrise en géographie de l’Université Laval. Il entreprend sa carrière d’arpenteur au Bureau d’aménagement de l’Est du Québec, puis devient rédacteur scientifique à la Commission géologique du Canada en 1970. On lui doit notamment l’ouvrage Regards sur les paysages canadiens, écrit en collaboration avec R. G. Blackadar. Il s’éteint à Montréal en 1994.

 

Arthur, puis Roch-Arthur ont utilisé les théodolites dans le cadre de leurs activités professionnelles. Louis-Errol Vincent, qui disposait d’appareils de mesure plus modernes, les a probablement conservés en leur souvenir. BAnQ détenant dans ses fonds d’archives de nombreux plans produits à l’aide de ces outils, nous nous félicitions de cette acquisition qui contribue à éclairer le contexte de création de pièces importantes du patrimoine documentaire québécois. 

 

Alban Berson utilisant le théodolite.

Notre cartothécaire, Alban Berson, utilisant un théodolite fabriqué à Montréal au début des années 1860.

Les reliures étonnantes de Gabriel Rivard

21 mars 2019 par Catherine Ratelle-Montemiglio Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio et Isabelle Robitaille, bibliothécaires
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Une « contamination ». C’est le mot choisi par Danielle Blouin dans sa thèse de doctorat[i] pour décrire la présence des reliures de Gabriel Rivard dans les collections patrimoniales de BAnQ. Seules quelques-unes de ses reliures d’art sont identifiées au catalogue, bien qu’elles se trouvent en assez grand nombre dans les collections patrimoniales de l’institution. En effet, plusieurs de ses reliures colorées et quasi sculpturales protègent des documents rares datant de plus de 200 ans, au grand étonnement de la bibliothécaire qui parcourt les rayons.

 

Order of the Governor in Council, of the 7th July 1796, for the regulation of commerce , between this Province and the United States of America, Quebec, John Neilson, 1796. Reliure de Gabriel Rivard. 

     

Arrest du Conseil d’Estat du Roy, du huitième Mars 1689 : qui décharge les castors provenans des Colonies Françoises de Canada (…), Paris, Chez la Veuve Saugrain & Pierre Prault, 1720. Reliure de Gabriel Rivard.

 

Anno tertio Georgii IV. Regis. Cap. CXIX = Acte pour règler le commerce des Provinces du Bas et du Haut Canada et pour d’autres fins relatives aux dites Provinces (du 5 aout 1822), Londres, 1822. Reliure de Gabriel Rivard.

 

À première vue, il est difficile de croire que les trois livres ci-dessus datent du XVIIIe et XIXe siècle. Ces reliures ont toutes été faites durant les années 1970 par un employé de la Bibliothèque nationale du Québec, Gabriel Rivard. Comme le raconte Danielle Blouin, c’est un peu par hasard en 1971, lors d’une balade sur la rue St-Denis[ii]  que Gabriel Rivard entre à la Bibliothèque nationale (dans l’édifice de la Bibliothèque St-Sulpice) pour offrir ses services de relieur. Il est engagé, et restera en poste jusqu’en 1976. Le chef de la section reliure est à l’époque Fernand Longpré, qui commande à Rivard des reliures traditionnelles, mais qui lui permet également d’effectuer des créations libres et atypiques. Cette liberté peut aujourd’hui nous sembler tout à fait étonnante, surtout pour des documents ayant une certaine rareté. En effet, plusieurs dizaines de livres, provenant pour la plupart de la collection de la Bibliothèque Saint-Sulpice, sont très fragiles. Les reliures effectuées par Rivard, malgré leur excentricité, remplissent toutefois sans difficulté leur fonction première : protéger ces documents précieux. Un travail méticuleux d’identification est présentement en cours afin de repérer ces reliures et d’ajouter le nom de leur créateur aux notices bibliographiques des ouvrages, ce qui facilitera le travail de chercheurs souhaitant se pencher sur cette situation unique.

 

Matériaux inusités

Des reliures conservées dans la collection de reliure d’art, également réalisées alors que Rivard était à l’emploi de la Bibliothèque nationale du Québec, sont tout aussi étonnantes et créatives. Pour l’ouvrage Écrivains québécois de nouvelle culture, publié par la Bibliothèque nationale du Québec en 1975, Rivard fixe, sur le plat supérieur, un amoncellement de mousse isolante polyuréthane dans laquelle sont enserrées des lettres en pâte alimentaire.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Ghislaine Houle, Écrivains québécois de nouvelle culture, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1975. Reliure d’art de Gabriel Rivard (détail).

 

D’autres éléments quasi sculpturaux sont intégrés dans plusieurs de ses créations, comme avec Le curé Labelle : sa vie, son œuvre (…). De petits goujons de bois entourent une ouverture à même le plat supérieur qui laisse entrevoir un collage effectué sur la page de garde. Le coffret est quant à lui décoré d’une véritable cordée de bois miniature. Rivard utilise souvent des matériaux inhabituels pour des reliures, comme du sable ou des cocottes de pin. Pour Le Saint-Laurent et ses îles (…), des fleurs et des herbes séchées sont encapsulées dans un grand médaillon ovale placé sur la couverture.

 

Élie-Jospeh Auclair, Le curé Labelle : sa vie et son oeuvre : ce qu’il était devant ses contemporains, ce qu’il est devant la postérité, Montréal, Librairie Beauchemin, 1930. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

Damase Potvin, Le Saint-Laurent et ses îles : histoire, légendes, anecdotes, description, topographie, Québec, Éditions Garneau, 1945. Reliure d’art de Gabriel Rivard.

 

L’originalité de ce relieur se distingue même dans les plus petits détails. On retrouve sa signature à la toute fin des documents, accompagnée de l’année, de la saison, et parfois, d’un petit commentaire sur la température du moment.

Signature de Gabriel Rivard.

 

Signature de Gabriel Rivard.

 

Pour en connaître davantage sur le parcours de Gabriel Rivard et sur l’histoire de la reliure d’art au Québec, la thèse de Danielle Blouin « Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990) » est disponible pour consultation dans la collection de référence de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

 

Vous êtes curieux de voir ces œuvres inusitées de vos propres yeux? Ne manquez la conférence « La reliure d’art au Québec » le 28 mars prochain dans le cadre de la série Mémoire de papier!

 

[i] Danielle Blouin, Un art confidentiel : la reliure d’art au Québec, conditions de production et évolution d’une pratique (1900-1990), Montréal, Danielle Blouin, 2015, p. 400.

[ii] Idem, p. 402.

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Affiches de guerre et sécurité : éloge du silence

15 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Qui dit affiche de guerre pense propagande. À cette évocation surgissent des images tissées de bruit, de courage, de fureur et de violence. Il y a pourtant, parmi celles-ci, une famille bien particulière d’affiches de guerre qui plaide pour le silence, la discrétion et la prudence : il s’agit des affiches de sécurité en temps de guerre.

 

Ces imprimés sont parvenus dans les réserves de BAnQ Rosemont−La Petite-Patrie en ordre dispersé, surtout grâce à des achats effectués pendant la dernière décennie auprès de fournisseurs spécialisés basés au Québec, au Canada ou aux États-Unis. Au fil des acquisitions, la Bibliothèque nationale en a  recueilli jusqu’ici une dizaine, tous publiés par le gouvernement canadien pendant la Seconde Guerre mondiale. Le corpus nous paraît assez significatif pour analyser les caractéristiques de ce genre bien particulier.

 

Le silence a bien meilleur goût

Toutes ces affiches de sécurité en temps de guerre font écho à une préoccupation clé : freiner la circulation de renseignements stratégiques, que ceux-ci prennent la forme d’une confidence privée ou d’une rumeur publique. L’enjeu : éviter de favoriser une attaque ennemie contre les installations industrielles et les convois militaires, que ces derniers empruntent les routes maritimes ou ferroviaires.

 

Careless words may cause disaster! Ottawa, Director of Public Information, 1941 ou 1942, 61 x 44 cm.

 

Sur l’affiche intitulée Careless words may cause disaster! (Des mots imprudents pourraient causer un désastre), le sillage d’un obus sous-marin suggère l’explosion imminente d’un vaisseau de guerre. L’image évoque le souvenir des u-boats allemands qui ont hanté les eaux du fleuve Saint-Laurent entre 1942 et 1945. Selon l’auteur Pierre Vennat, les sous-marins allemands auraient alors commis 28 attaques, coulé 23 bateaux et fait des centaines de victimes dans les eaux canadiennes, principalement en territoire québécois, dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent. À l’époque, la stratégie du gouvernement canadien fut d’ailleurs de garder ces incidents aussi secrets que possible afin « de ne pas divulguer des informations importantes à l’ennemi ». 1

 

Messages

Certaines affiches prodiguent une consigne générale de discrétion. L’affiche ci-dessours dénonce tout excès de bavardages au sujet des troupes canadiennes, de la production en temps de guerre et autres questions d’ordre militaire. Une retenue nécessaire, mais sans doute bien fragile tandis que la guerre défraye les manchettes des journaux, mobilise les citoyens et bouleverse leur quotidien. Interpellant hommes, femmes et enfants, on n’hésite pas à qualifier toute indiscrétion de trahison.

Il y a trop de bavardages. Ottawa, Le Service de l’information, entre 1940 et 1942, 61 x 44 cm.

 

D’autres évoquent divers contextes où la délation involontaire constitue un risque : conversation téléphonique, rencontre privée, trajet en tramway, séjour à l’hôtel ou – plus souvent – une rencontre à la taverne ou au bar où la consommation de boissons alcoolisées réchauffe l’atmosphère et délie les langues. Les espions ennemis sont partout. Sur trois d’entre elles, on aperçoit la figure à la fois caricaturale et symbolique d’Adolf Hitler, leader du camp nazi, ennemi suprême et incarnation du mal.

 

 

Stratégies visuelles

Véhiculés solidairement par le texte et l’image, adoptant volontiers un ton humoristique ou mélodramatique, les appels à la discrétion se veulent à la fois persuasifs et efficaces. On y croise des stratégies typiques de la culture visuelle des années 1940. On intègre par exemple un texte (laconique) et des photographies (en noir et blanc), en écho au graphisme en vogue dans les magazines illustrés de l’époque : on n’est pas bien loin des photoromans qui verront le jour en Italie vers la fin des années 1940.

 

Dans ces deux affiches, on expose la situation en deux registres bien contrastés : l’indiscrétion, commise dans un contexte anodin, est immédiatement suivie par une catastrophe (un naufrage) ou par un sabotage (une explosion).

 

L’affiche Une indiscrétion peut causer une catastrophe résume quant à elle l’intrigue en six temps, sous une forme similaire à la bande dessinée, avec gros plans et effets de lumière. Les protagonistes sont au nombre de cinq : le soldat, sa fiancée, le père de celle-ci, l’espion et le saboteur qui fait sauter le train.

Lionel Bell Jameson, Une indiscrétion peut causer une catastrophe. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, [1940 ou 1941].

 

Créateurs

L’anonymat du créateur est le plus souvent la règle dans ce genre de production graphique. On note ici deux exceptions. Outre le fait qu’il soit né à Régina en 1908, on sait malheureusement peu de choses de Lionel Bell Jameson. Jacques Bédard n’est guère plus connu. Un article publié à la une du journal Le Jour en août 1941 nous apprend que son affiche fait partie d’une série de quatre affiches prônant la discrétion. Le rédacteur en chef Émile-Charles Hamel y salue le « dessin hardi et personnel » et « l’humour du meilleur ton » du « jeune artiste canadien-français de Montréal ».  Sans aucun parti-pris, cela va sans dire…

 

Étienne-Charles Harvey, « D’excellente propagande », Le Jour, 23 août 1941, p. 1.

 

 

Édition

Imprimées en lithographie, la plupart de ces affiches ont connu deux versions : l’une en français, l’autre en anglais. Selon Marc H. Choko, spécialiste de l’affiche, ces mises en garde contre les « ennemis de l’intérieur » ont été imprimées et distribuées en grand nombre. Ce tirage important était motivé par le rôle stratégique du Canada dans ce conflit quant à la production de matériel de guerre, à la fourniture de provisions essentielles et à la protection des convois transatlantiques. 2

 

On remarque trois « affiches à la main » dont le format laisse penser qu’elles ont pu être distribuées comme des tracts. Pour celle de gauche, BAnQ détient un exemplaire de plus grand format. Celle de droite consiste en un avertissement prodigué par le directeur du Service de l’information à l’intention des clients d’hôtel, les enjoignant de se méfier de la présence d’« agents de l’ennemi » : « Souvenez-vous que les murs ont des oreilles… »…

 

 

Une « cinquième colonne » ?

Les affiches canadiennes de sécurité en temps de guerre ne constituent pas une exception. Selon Françoise Passera, « l’ennemi le plus présent dans les affiches alliées est l’espion », dans le sillage « de multiples campagnes d’affichage destinées aux populations, aux ouvriers travaillant sur les chantiers navals ou dans les usines d’armement, aux troupes stationnées dans le sud de l’Angleterre ». L’auteure affirme : « Une véritable psychose s’empare des Alliés dont il est encore difficile de savoir si elle est justifiée ou non. »3

 

Fantasme ou réalité ? Pour désigner la cohorte de traîtres embusqués, les Alliés auront recours à l’expression « cinquième colonne » 4, fréquemment reprise pendant la Deuxième Guerre mondiale. En France, notamment, on imputera la défaite de 1940 à l’action de cette «cinquième colonne», fasciste et pro-allemande. Aujourd’hui, plusieurs considèrent l’« ennemi intérieur » soit comme une réalité volontairement amplifiée, soit comme un mythe construit de toutes pièces : la théorie du complot aurait été largement utilisée par les pouvoirs politiques et militaires pour semer la peur, justifier leurs actions et couvrir leurs échecs.

 

Qu’elle soit imaginaire ou fondée, les figures du traître malveillant, de l’espion sournois et de l’implacable saboteur auront suscité un climat de psychose et de suspense bien réel… et une production d’affiches de guerre inventives.

Détail de l’affiche Indiscrétion, sabotage : gardez secret votre travail de guerre. Ottawa, Ministère des services nationaux, Service de l’information, 1940 ou 1941.

 

__________________

 

1 Pierre Vennat, Sous-marins allemands dans les eaux québécoises, http://www.lequebecetlesguerres.org/sous-marins-allemands-dans-les-eaux-quebecoises/

2 Marc H. Choko, Canadian War Posters, Cambridge, Worth Press, 2012, p. 159.

3 Françoise Passera, Les Affiches de propagande 1939-1945, Caen, Le Mémorial de Caen, 2005, p. 66-68.

4 L’expression « cinquième colonne » aurait été créée en 1936 pendant la guerre civile espagnole pour désigner les partisans nationalistes, fidèles au général Franco, embusqués dans le camp républicain au pouvoir. Le ministère français des Armées offre sa propre interprétation : https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/la-cinquieme-colonne.

 

 

Dix ans de collecte du Web québécois

5 mars 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

Martine Renaud
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

 

En 2009, après plusieurs années de travaux et de réflexion, la Bibliothèque nationale a entrepris la collecte et l’archivage des sites Web québécois. Nous avons décrit, dans un article précédent, ce patrimoine documentaire souvent volatile et éphémère. Les premières collectes ont été effectuées dans le cadre d’un projet pilote. 

 

 

L’actualité de 2009

 

Ces premières collectes avaient une portée modeste : environ 25 organismes gouvernementaux, essentiellement des ministères.

Qu’apprend-on en examinant les sites collectés en 2009? Ils reflètent bien sûr l’actualité de l’époque. On faisait grand cas en 2009 de l’épidémie d’influenza. Qui se souvient du célèbre virus H1N1? Une vaste campagne de vaccination battait son plein à l’hiver 2009 et le gouvernement québécois avait alors un site consacré à ce sujet :

 

 

Le site Pandémie influenza, qui n’existe plus aujourd’hui.

 

 

Sur le site du ministère des Finances, on trouvait plusieurs documents sur les effets de la crise financière mondiale de 2008 sur l’économie québécoise :

 

 

Site du ministère des Finances, 2009.

 

 

Toujours d’actualité

Si la pandémie de grippe et la crise financière semblent bel et bien derrière nous, certains sujets de l’époque sont encore d’actualité.  En 2009, on pouvait consulter les rapports déposés dans le cadre des consultations de la commission Bouchard-Taylor sur le site de celle-ci :

 

 

Site de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, qui n’existe plus.

 

La question des accommodements et des différences culturelles demeure très actuelle.

 

 

L’Assemblée nationale

 

Le site de l’Assemblée nationale offre également des perspectives historiques intéressantes. On peut, entre autres, y consulter les pages consacrées à François Legault, alors député du Parti québécois, à Éric Caire, alors député  de l’Action démocratique du Québec et à Marguerite Blais, alors députée du Parti libéral du Québec.

 

 

 

Le Web québécois collecté depuis 2009

 

Dix ans plus tard, la portée des collectes et leur nombre ont considérablement augmenté et se sont également beaucoup diversifiés; BAnQ ratisse maintenant plus large que le seul Web gouvernemental. 

Voici un tableau comparatif des collectes de 2009 et de celles en date du 1er mars 2019 :

 

  2009 2009-2019
 Nombre de collectes 16 12 823
 Nombre d’organismes dont le site Web est diffusé 25 1 295
 Documents collectés 17 026 257 149 647 697
 Taille totale des archives (téraoctets) 0,90 31

 

 

Il est également intéressant de constater la progression de l’utilisation des images ainsi que des ressources audio et vidéo :

 

  2009 2009-2019
Type de documents collectés Nombre Taille (Gb) Nombre Taille (Gb)
 Pages HTML 15 073 735 306 122 146 682 4 967
 Images 1 275 183 49 18 159 220 1 454
 Applications(PDF,Word,Excel,etc.) 644 117 526 5 702 995 3 695
 Documents vidéo 17 009 19 1 309 413 20 288
 Documents audio 7 458 4 79 660 320
 Autres 8 755 0,01 2 249 727 235

 

La multiplication des applications utilisées est un défi majeur pour les institutions qui collectent le Web. Les membres de l’International Internet Preservation Consortium (IIPC), qui assurent la maintenance de Heritrix, le robot collecteur que BAnQ utilise (une création d’Internet Archive), tentent à chacune de ses mises à jour de l’adapter aux nouvelles applications utilisées. Les contenus dynamiques sont souvent les plus difficiles à collecter.

 

Un contenu à explorer…

 

Depuis 2009, les collectes se sont progressivement élargies. Elles offrent maintenant plusieurs corpus susceptibles d’intéresser les chercheurs, particulièrement dans le domaine des humanités numériques.  Des sites concernant les élections provinciales québécoises de 2012, 2014 et 2018 ont été collectés, (principaux partis, blogues politiques, sites d’actualités, etc.), les élections municipales de 2013 et 2017 ont également été couvertes. Nous collectons également des sites dits « thématiques » (c’est-à-dire non gouvernementaux) : organisations culturelles (musées, bibliothèques et archives), organismes communautaires, associations professionnelles, journaux régionaux, etc.

 

… et à exploiter

 

The Archives Unleashed Project, une organisation visant à faire connaître et utiliser les archives Web, organise des hackathons réunissant bibliothécaires, chercheurs et programmeurs analystes qui, en utilisant des corpus spécifiques, créent des outils et des applications permettant d’exploiter et d’analyser les données, ce qui permet de découvrir de nouvelles avenues de recherche.  Voici quelques exemples :

Extracting Place Names from Web Archives at Archives Unleashed Vancouver

Archive spotlight: Heritage Community Foundation Alberta Online Encyclopedia

 

L’Agence ISBN de la Bibliothèque nationale : 40 ans au service des éditeurs

27 février 2019 par Carnet de la Bn 3 Commentaires

par Elena Cirnatiu et Nathalie Boucher
Direction du dépôt légal et des acquisitions

La Bibliothèque nationale célèbre cette année son 40e anniversaire à titre d’agence nationale responsable de l’attribution des ISBN auprès des éditeurs francophones canadiens, des éditeurs allophones québécois et des éditeurs gouvernementaux. Cette activité figure depuis 1979 parmi les trois services essentiels que la Bibliothèque nationale dispense aux éditeurs, outre le dépôt légal  et le CIP.

Photo: Karine Ouellette

Les éditeurs anglophones canadiens, quant à eux,  obtiennent ce service auprès de Bibliothèque et Archives Canada (BAC);  les deux agences nationales canadiennes agissent donc en complémentarité et sont chapeautées par l’Agence internationale ISBN établie à Londres, qui regroupe toute une communauté ISBN déployée dans 160 pays. Organisation sans but lucratif désignée par l’ISO (International Organization for Standardization) en tant qu’autorité d’enregistrement pour le système ISBN, l’Agence internationale attribue des domaines (séquences de numéros d’identification) aux agences nationales qui en sont membres, lesquelles, à leur tour, attribuent des registres ISBN aux éditeurs de leur territoire et veillent à l’application de la norme internationale auprès des éditeurs qu’elles desservent.  

 

Qu’est-ce qu’un ISBN?

Apparaissant à première vue comme une séquence aléatoire, l’ISBN (International Standard Book Number) renferme une clé donnant à chaque publication son identifiant lui permettant d’être repérée dans la chaîne du livre.

Photo: Karine Ouellette

 

C’est donc un numéro univoque, servant à identifier à l’échelle internationale chaque titre, ou chaque édition d’un titre publié par un éditeur donné. Il est utilisé par tous les intervenants du domaine de l’édition : bibliothèques, librairies, fournisseurs Internet, maisons d’édition. Il sert notamment pour le suivi des commandes et des ventes, les inventaires, les catalogues et le référencement. Bref, il est destiné à simplifier la commercialisation et les opérations de gestion, non seulement du livre, mais également de chaque format d’une publication. En effet, chaque format d’une publication (imprimé, PDF, ePub, mobi, html, etc.), que son support soit numérique ou imprimé doit recevoir un numéro ISBN distinct, facilitant ainsi leur repérage.

 

Un numéro scruté à la loupe ou la structure du ISBN 13

Jusqu’en décembre 2006, les ISBN étaient composés de 10 chiffres, mais depuis 2007, le numéro ISBN est désormais composé de 13 chiffres, répartis en 5 segments.

Ces chiffres  ne sont pas répartis au hasard : leur agencement a un sens et une utilité.

Par exemple : ISBN 978-2-7609-1311-0

–  978 : Le préfixe. Composé de 3 chiffres, il désigne le livre en tant que catégorie de produit. Actuellement, il ne peut être que 978 ou 979.

– 2 : Le numéro d’identification du groupe. Ce 2e chiffre désigne une zone géographique, un pays, une région ou une zone linguistique. Par exemple, les pays francophones utilisent le chiffre 2, alors que les éditeurs anglophones affichent les codes 0 ou 1.

– 7609 : L’identifiant de l’éditeur. À noter que la longueur de ce chiffre est inversement proportionnelle à la production de l’éditeur.

– 1311 : L’identifiant de l’ouvrage à l’intérieur de la production de l’éditeur.

– 0 : La clé de contrôle qui valide mathématiquement le reste du numéro.

Par exemple : Vingt-trois secrets bien gardés de Michel Tremblay, lorsqu’il est publié à Montréal chez Leméac, porte l’ISBN 978-2-7609-1311-0, tandis qu’il est identifié par l’ISBN 978-2-330-11929-4 pour l’édition française chez Actes Sud.

 

Supports de publication, formats numériques : un monde en mouvance

Les types de publications pouvant se voir attribuer un ISBN sont nombreux et ne cessent de se multiplier en fonction de l’évolution des supports numériques et de la dématérialisation du livre[1]. Ces transformations ont également un impact sur les modes de diffusion et de commercialisation du livre et entraînent des répercussions sur toute la chaîne de l’édition, notamment par la croissance du phénomène de l’autoédition et l’apparition de plateformes numériques d’autoédition (par exemple le service Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon). Ces questions se trouvent donc au cœur des travaux menés par l’Agence internationale ISBN qui se réunit annuellement en congrès afin de mener des consultations auprès de ses membres.

 

Avantages de l’ISBN pour les éditeurs

Outre la facilitation des différentes opérations de gestion et du repérage dans les banques de données bibliographiques, le fait d’obtenir un numéro ISBN permet aux éditeurs de bénéficier du Programme canadien de catalogage avant publication (CIP). De surcroît, BAnQ publie à partir des données recueillies le Bottin des éditeurs francophones canadiens. Cette liste est reprise dans le Registre mondial des éditeurs de l’Agence internationale et permet de trouver les coordonnées des éditeurs de tous les pays participants.

Photo: Karine Ouellette

 

Et pour obtenir un numéro ISBN?

Si vous êtes un éditeur sur le point de publier un ouvrage ou de le mettre en ligne, vous pouvez consulter la section destinée aux éditeurs du site Internet de BAnQ, intitulée L’espace professionnel, qui vous fournira des renseignements détaillés sur la procédure d’obtention de numéros ISBN. Vous pouvez également communiquer avec le service de l’Agence ISBN de BAnQ. L’équipe, composée d’une technicienne principale épaulée de trois techniciennes collaboratrices à temps partiel, reçoit de nombreux appels et courriels, et se fait un plaisir de répondre à des demandes portant sur des questions aussi diverses que la nécessité d’obtenir un ISBN pour un ouvrage donné, l’endroit où imprimer l’ISBN, la différence entre réimpression et nouvelle édition ou encore, l’utilisation de l’ISBN selon les types de formats publiés. Si vous avez besoin d’information, n’hésitez pas à communiquer avec l’équipe de l’Agence ISBN de BAnQ :

Téléphone :

Région de Montréal : 514 873-1101, poste 3785

Autres régions du Québec : 1 800 363-9028, poste 3785

Courriel :

secteur privé : isbn@banq.qc.ca

gouvernement du Québec : isbngouv@banq.qc.ca

 

L’équipe de l’Agence ISBN : Mireille Laforce, directrice du dépôt légal et des acquisitions, Anne-Marie Gérin et Elena Cirnatiu, techniciennes en documentation, Nathalie Boucher, agente de secrétariat, Caroline Aubé et Amélie Proulx, techniciennes en documentation. Photo : Karine Ouellette

 

[1] La liste exhaustive des documents visés par l’ISBN est disponible à l’annexe I du Guide sur l’utilisation de l’ISBN diffusé sur le site Internet de BAnQ.

 

Webographie :

www.isbn-international.org (Agence internationale de l’ISBN)

www.banq.qc.ca (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

www.bac-lac.gc.ca (Bibliothèque et Archives Canada)

http://www.bnf.fr (Bibliothèque nationale de France)

 

Le charme désuet des cartes picturales

20 février 2019 par Carnet de la Bn 2 Commentaires

par Alban Berson, cartothécaire 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche, Direction générale du tourisme, Laurentides (nord de Montréal), Gatineau, Outaouais, Québec, 1966, p. 57

 

Le terme « carte ornée » évoque plus les somptueuses productions des XVIe et XVIIe siècles aux cartouches baroques et peuplées de monstres marins et de caravelles aux voiles gonflées que les travaux des cartographes du XXe siècle. Pourtant, entre les années 1920 et 1960 se développe un genre cartographique basé sur l’image : les cartes picturales. Très prisées en leur temps, elles sont omniprésentes : livres, revues, brochures et guides touristiques en proposent toujours de nouvelles et elles servent d’élément de décoration dans les maisons, les écoles et les clubs sociaux en tous genres. Cette cartographie à la fois didactique et ludique nait de la conjonction de deux phénomènes : d’une part, le développement des techniques de reproduction des documents anciens qui remet au goût du jour les cartes anciennes richement ornées, d’autre part, l’épanouissement d’une culture populaire iconographique sous la forme du dessin de presse, de la bande-dessinée et, à partir de 1928, du dessin animé[1]. Sous cette double influence, la cartographie renoue alors avec l’image, un de ses éléments constitutifs mais qu’elle avait longtemps délaissée, et entame une cure de jouvence. BAnQ conserve plusieurs de ces œuvres emblématiques de la première moitié du XXe siècle.

 

Précurseur de la carte picturale

Si, en cartographie, le XIXe siècle n’est pas celui de l’ornement, il existe toutefois quelques travaux qui préfigurent l’ère des cartes picturales. Il s’agit le plus souvent d’œuvres figurant dans des atlas comme cette carte de l’Arctique publiée à Edinburgh en 1856 :

A. Fullarton & Co, Arctic regions, Edinburgh, 1856

 

Toutefois, sur ce type de document, les images sont périphériques à la topographie. Elles n’y sont pas organiquement insérées comme c’est le cas sur cette carte du Vieux-Montréal de 1939 commémorant la visite du roi George VI et de la reine Elizabeth et qui se veut un survol historique de la métropole :

 

 

L’auteur de cette carte, une des quelques cartes picturales produites au Québec, est l’architecte Wilson Percy Roy (1900-2001), qui étudie à l’Université McGill sous les auspices du spécialiste de l’architecture traditionnelle québécoise Ramsay Traquair (1874-1952) et ouvre son cabinet à Montréal en 1927.

 

Une carte picturale à assembler

La charmante carte reproduite ci-dessus présente un format pour le moins inhabituel. Elle est composée de 50 petits cartons à collectionner, en forme de tuile, distribués à l’unité dans des emballages de chocolat. Cette carte casse-tête intitulée Mapa de America del Norte y Central est confectionnée en Espagne autour de 1940 par la compagnie Litografía B. Baño pour promouvoir le chocolatier Orthi. Le cartographe et illustrateur ne semble pas très familier avec l’Amérique du Nord : l’écusson sur le drapeau du Canada (le Red Insign) est caduc depuis 1907 et certains ornements sont disposés de manière incongrue tel cet alligator hantant les Grands Lacs.  Tout comme l’artiste, le gourmand ayant rassemblé les 50 tuiles est demeuré anonyme.

 

Archétype de la carte picturale

La représentation du Canada ci-dessus, archétype de la carte picturale dans le foisonnement de ses ornements, est l’œuvre de l’artiste torontois Stanley F. Turner (1883-1953). Conçue dans un contexte publicitaire, la carte souligne et célèbre le rôle joué par les postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans l’histoire du Canada depuis la fondation de la compagnie, le 2 mai 1670. Certaines des nombreuses illustrations témoignent toutefois d’évènements bien antérieurs à cette date, tels que l’arrivée de Leif Erikson (ca. 970-ca. 1020) au Vinland vers l’an 1000. Les ornements, plus particulièrement ceux situés dans les océans, semblent faire écho à l’iconographie de l’âge d’or de la cartographie. Ainsi, le kayak situé près de l’île Southampton évoque l’America gravée par Jodocus Hondius en 1606[2]. De même, les phoques rappellent celui que Samuel de Champlain fait figurer sur sa Carte geographique de la Nouvelle Franse en 1613. Quant aux baleines, castors et poissons volants, ce sont des espèces endémiques sur les cartes géographiques du XVIe au XVIIIe siècle. 

 

Le père de Bécassine…

Pinchon, J. P., Canada, 1948

Joseph Porphyre Pinchon (1871-1953) est connu en premier lieu pour être le père de l’héroïne de bande-dessinée Bécassine, stéréotype de la provinciale balourde telle que perçue par les élites parisiennes. Pour notre plus grand plaisir, Pinchon s’adonne aussi occasionnellement à la cartographie picturale comme sur cette carte du Canada tirée d’un atlas de 1948 destiné aux écoles françaises et intitulé L’épanouissement du monde. L’iconographie y fait la part belle aux grands personnages de la Nouvelle-France tels que Cartier, Champlain et Montcalm. Ceux-ci interagissent avec des Amérindiens ainsi qu’avec des habitants. En revanche, pas la moindre trace de présence britannique sur ces dessins censés illustrer le Canada. Il est vrai que l’atlas ne consacrant qu’une seule ligne à la Conquête, Pinchon n’avait pas à mettre en exergue cette « anecdote » pour les écoliers français d’après-guerre.

 

Carte picturale promotionnelle

Association des hôteliers de Québec-Gaspésie, Québec et la Gaspésie, Métis Beach, 1963

Non signée, cette Carte de vacances : Québec et la Gaspésie est également l’œuvre de Stanley F. Turner. Il s’agit à l’origine d’un outil  promotionnel réalisé dans les années 1940 pour le compte de la marque de bière Brading’s Capital Brewery, aujourd’hui connue sous le nom de Carling O’Keefe. Cette version de 1959 est commanditée par un groupe d’hôteliers de Québec et de la péninsule gaspésienne. Si quelques éléments annexes à la carte sont traduits en anglais, l’ensemble des éléments textuels intégrés à la topographie, des informations historiques pour la plupart, apparaissent en français. Tout comme sur sa carte réalisée pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, Turner semble s’inscrire dans une certaine tradition cartographique par le choix de ses ornements.

 

Cette affinité avec les grands cartographes de jadis est parfois même involontaire : la représentation du chemin de portage amérindien entre le lac Pohénégamook (dans l’actuel comté de Témiscouata) et la rivière Saint-Jean (aujourd’hui au Nouveau-Brunswick) est récurrente depuis que Jean-Baptiste-Louis Franquelin (vers 1651 – après 1712) en signale l’existence en 1678 sur sa Carte pour servir à l’éclaircissement du papier terrier de la Nouvelle-France. Bien qu’il soit très improbable que Turner ait eu connaissance de cette carte manuscrite conservée en France, il est plaisant de constater que les deux cartographes, à presque 300 ans d’écart, symbolisent tous deux ce chemin de portage par des ornements similaires :

 

Du moyen-âge à nos jours, l’image a contribué à enrichir la cartographie. Si elle a pu s’estomper par période, c’est toujours pour mieux revenir sous une forme renouvelée, en réinventant son rapport informationnel à la topographie. Les cartes picturales ont joué un rôle dans la vulgarisation du savoir historique et géographique jusque dans les années 1960. Elles sont aujourd’hui plus rares, cantonnées aux atlas pour enfants tels que le superbe Cartes d’Aleksandra Mizielinska et à quelques dépliants touristiques. À consulter des cartes topographiques, hydrographiques ou tout simplement l’application cartographique de son téléphone, on pourrait croire à une nouvelle disparition de l’image de l’univers cartographique. On se méprendrait : il existe aujourd’hui de nombreuses plateformes permettant de géolocaliser une illustration, une photographie ou une carte postale sur une carte géographique ancienne ou contemporaine. C’est le cas notamment de Historypin, un site web collaboratif auquel contribue BAnQ en épinglant sur le fond de carte de Google Maps une partie de ses collections iconographiques, à l’endroit exact où se trouvait l’objet représenté sur l’image. Plus d’un millénaire de représentation de la Terre en témoigne : l’image et la carte sont faites l’une pour l’autre.

 

Master, Oliver et Arthur Edwards, Dominion of Canada, Ottawa, 1928, p. 9

 

1] Voir Hornsby, Stephen J., Picturing America: The Golden Age of Pictorial Maps, Chicago, The University of Chicago Press, 2017, 289 p.

[2] Voir Berson, Alban, Monstres marins et autres ornements sur une carte de Jodocus Hondius de 1606, in Carnet de la bibliothèque nationale, 30 août 2018.

Jean-Paul Sartre à Montréal : revue de presse

14 février 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Simon Mayer, bibliothécaire

 

À l’hiver 1946, le philosophe et écrivain existentialiste Jean-Paul Sartre a été l’objet d’une vive attention à Montréal. D’abord, au tournant du mois de février, la troupe l’Équipe de Pierre Dagenais présente pendant une semaine, au Gesù, la pièce Huis clos du célèbre intellectuel français. Ce dernier est ensuite de passage à l’hôtel Windsor le 10 mars pour donner une conférence dans le cadre du thé-causerie annuel de la Société d’étude et de conférences, club qui attire l’élite sociale féminine canadienne-française.

 

Enregistrée par Radio-Canada, la conférence intitulée « La littérature française de 1914 à 1945; la littérature clandestine » a été couverte par la plupart des médias écrits montréalais.

 

Contexte philosophique au Québec

Depuis le XIXe siècle et l’encyclique papale Æterni Patris de 1879, la philosophie et son enseignement sont dominés au Québec par l’étude de l’œuvre de saint Thomas d’Aquin, docteur de l’église du XIIIe siècle, qui a tenté de concilier le savoir hellénique antique et le christianisme. Le néothomisme, dont la figure de proue en France, Jacques Maritain, exerce une influence notable sur la philosophie québécoise dans les années 1930, vise entre autres à défendre une cohabitation de la foi avec la raison et l’expérience.

 

Pendant ce temps, grâce aux étudiants qui reviennent de séjours d’études à l’étranger ainsi qu’à la présence des congrégations enseignantes ayant de forts liens outre-Atlantique, l’université québécoise s’intéresse aux idées en vogue en Europe. C’est ainsi que, dès 1930, paraissent dans la Revue dominicaine deux articles tirés d’une thèse d’Antonio Barbeau sur la psychanalyse. Le père dominicain Marie-Ceslas Forest, longtemps doyen de la Faculté de philosophie de l’Université de Montréal, n’est pas pour rien dans cette ouverture. En 1946, il apporte d’ailleurs son appui au projet de la Société d’étude et de conférences d’inviter Jean-Paul Sartre à son thé-causerie annuel.

 

L’existentialisme fait jaser

Rapidement, les idées de Sartre se propagent non pas par le milieu universitaire, mais plutôt par le truchement des médias, qui en font un phénomène mondain. Il faut dire qu’avec Sartre, l’existentialisme est sorti des cercles restreints de la philosophie pour emprunter les chemins plus populaires du roman et du théâtre.

 

L’intérêt a d’abord été attisé grâce au succès critique et populaire de la pièce Huis clos présentée du 27 janvier au 3 février 1946, qui fait presque l’unanimité. Malgré une critique élogieuse écrite de sa main le lendemain de la première, André Langevin, alors responsable des pages littéraires du Devoir, prend une nouvelle position le 2 février en se montrant très acerbe face au travail de Sartre. Le Devoir publie ensuite durant le mois de février quelques articles repiqués de revues françaises qui condamnent l’œuvre du philosophe sans économie de termes orduriers. En septembre suivant, Langevin va même jusqu’à endosser la prohibition de l’œuvre du philosophe.

 

 

La liberté comme responsabilité

Après avoir été annoncée dans les pages mondaines des grands quotidiens montréalais, la conférence de Sartre du 10 mars fait aussi noircir du papier le lendemain, alors que La Patrie, Le Canada et La Presse offrent, sur un ton neutre, un long compte rendu de la présentation et qu’une photo du philosophe paraît même à la une du Canada. Ce même journal publie le lendemain une caricature de Sartre, œuvre de Robert LaPalme. Pendant ce temps, au Devoir, André Langevin tourne d’abord en dérision le caractère mondain de l’événement et le physique du conférencier, avant de passer à une relation plutôt fiable de la conférence. Durant sa présentation, Sartre dresse un portrait des orientations prises par la littérature française au contact de la guerre, et de l’engagement de l’écrivain mené par une liberté individuelle qui ne peut, conformément à l’existentialisme tel qu’il le propose, être réellement atteinte que si tous les hommes sont libres. La responsabilité d’atteindre cet idéal incombe selon lui à l’écrivain. L’événement suscite d’autres réactions. La Revue dominicaine met en garde contre la tentation du désespoir, L’Action universitaire titre «Littérature dissolvante», alors que dans La Nouvelle Relève, Guy Sylvestre se fait plus pédagogique et présente les courants existentialistes.

 

La responsabilité comme liberté

Pendant quelques mois en 1946, le nom de Jean- Paul Sartre a été sur bien des lèvres à Montréal, et pour cause. Comment résister à la force de cette formule utilisée par Sartre pour illustrer la responsabilité comme source de liberté : « Les problèmes moraux sont des conflits de devoirs. La solution morale est une solution d’invention; la vie morale est une vie d’invention1»?

1.Propos relatés par Alfred Ayotte dans « Philosophie de M. Sartre »,La Presse, 11 mars 1946, p. 12.

 

Bibliographie

 

 

 

 

 

#ColorOurCollections 2019 : le coloriage au service du patrimoine

4 février 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio
Bibliothécaire, Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

 

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BAnQ participe, pour une toute première fois, au grand évènement mondial #ColorOurCollections.

 

Cette initiative de la bibliothèque de la New York Academy of Medicine réunit, depuis 2016, bibliothèques, centres d’archives et autres institutions culturelles de partout sur la planète. Celles-ci mettent à la disposition des internautes des illustrations en noir et blanc provenant de leur collection, qui peuvent être imprimées puis coloriées. Plus de 200 institutions se sont prêtées au jeu l’an dernier, dont les bibliothèques nationales de Pologne et de Slovaquie. De nombreux établissements d’enseignement étaient aussi de la partie, dont la bibliothèque de l’Université McGill, ainsi que de prestigieux lieux de savoir comme le Smithsonian.

 

Cette année, l’évènement se déroule du 4 au 8 février 2019. Nous avons donc sélectionné pour vous une quinzaine d’illustrations provenant de divers types d’ouvrages patrimoniaux tels que des programmes de spectacles, des imprimés anciens et des périodiques. Ces images à colorier peuvent être téléchargées gratuitement à partir de notre album Flickr ou encore sur le site Web de #ColorOurCollections, où vous trouverez les propositions de toutes les institutions participantes. Voilà une belle manière  de découvrir votre patrimoine iconographique de façon créative.

 

Montrez-nous vos talents de coloristes! Vous pouvez partager vos créations en publiant une photographie de votre œuvre finale en identifiant @BAnQ et en utilisant le mot-clic #ColorOurCollections.

 

À vos crayons, prêts, coloriez !

 

 

Un coloriage de notre collègue Anne-Marie Boisvert.

 

 

 

Arthur Buies : improbable allié du curé Labelle

29 janvier 2019 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions

À la mémoire de mon collègue Stefán Ketseti (1966-2014)

Arthur Buies, [vers 1880], Fonds J. E. Livernois Ltée

Le 26 janvier 1901, s’éteignait à Québec Arthur Buies. Le XIXe siècle québécois a produit peu d’esprits aussi libres que celui d’Arthur Buies, qui fut tour à tour journaliste, écrivain et fonctionnaire sans jamais renoncer à exercer un remarquable talent de polémiste. Né en 1840 près de Montréal, il est rapidement confié à deux grand-tantes maternelles qui s’efforcent de contenir le tempérament rebelle qu’affiche déjà le jeune Arthur, qui est renvoyé de plusieurs collèges. Il ne revoit son père, installé en Guyane depuis sa naissance, qu’en 1856. Celui-ci l’envoie faire des études à Dublin, mais Arthur ne l’entend pas de cette oreille et décide rapidement de s’installer plutôt à Paris. Il a tout juste 17 ans, fréquente le lycée impérial Saint-Louis et échoue quatre fois à l’examen du baccalauréat. En proie à de graves difficultés financières – son père lui a coupé les vivres –, il rentre au Canada en 1862.

Une carrière prolifique

Le jeune homme devient alors membre de l’Institut canadien de Montréal, qui a maille à partir avec l’évêque, Mgr Bourget, hostile à l’esprit libéral de ses membres. Commence alors la carrière d’homme de lettres de Buies : il prononce des conférences, publie des textes polémiques dans divers journaux ainsi que Lettres sur le Canada, une brochure dans laquelle il dénonce la mainmise du clergé sur la société canadienne-française.

En septembre 1868, il fonde son propre journal hebdomadaire, La Lanterne canadienne, dont il est l’unique rédacteur et qui cesse de paraître au bout de 27 numéros, victime de son radicalisme et de l’hostilité du clergé. Buies a toutefois pu y aborder en toute liberté les thèmes qui lui seront chers pendant toute sa vie : la lutte contre le cléricalisme, le plaidoyer pour une langue française de qualité et la nécessité de déconfessionnaliser le système scolaire et d’y introduire un enseignement des sciences plus poussé. Voilà des opinions peu banales émises dans le Québec de la fin des années 1860 par un homme qui n’a pas trente ans.

Au cours des années 1870, Arthur Buies est chroniqueur pour divers journaux, un rôle dans lequel il excelle. Il lance un nouveau journal, Le Réveil, qui paraît de mai à décembre 1876. Sans doute usé par ses divers combats, il traverse en 1879 une importante crise morale et, après plus de 20 ans d’abstention, revient à la pratique religieuse. Il se lie alors d’amitié avec le curé François-Xavier-Antoine Labelle, figure majeure de la colonisation. Ce sera un véritable tournant dans sa vie professionnelle.

« Emparons-nous du sol! »

Buies entreprend alors de défendre l’idéal de la colonisation du territoire québécois avec la passion et l’ardeur qui le caractérisent. Déjà en 1863 il a publié deux articles sur le sujet dans le journal Le Défricheur. Le premier ouvrage de Buies en faveur de la colonisation paraît en 1880 et porte un titre qui en résume bien le programme : Le Saguenay et la vallée du lac Saint-Jean : étude historique, géographique, industrielle et agricole. Il s’agit d’une commande de la Commission des Terres de la Couronne. Il veut faire de ce livre « le plus complet de tous ceux qui aient jamais été écrits sur le Saguenay et le lac Saint-Jean ».

Sur Instagram hier, @collectionlaurentienne présentait d’ailleurs un superbe exemplaire de cet ouvrage.

En 18 chapitres et quelque 350 pages entrecoupées d’une dizaine d’illustrations montrant des lieux pittoresques et des villages, Buies met sa remarquable plume au service de l’idéologie du curé Labelle et se fait l’ardent promoteur de l’occupation du sol – la devise « Emparons-nous du sol » figure en tête du titre de l’ouvrage –, de l’agriculture et du développement industriel. Tirant la matière de son livre autant de la documentation existante que de ses visites sur le terrain, il relate d’abord l’histoire ancienne de la région puis décrit par le menu la géographie de la rivière Saguenay et l’histoire de son développement. Il ne manque pas de faire l’éloge du rôle joué par les industriels du bois William Price et Peter McLeod, passant sous silence les excès provoqués par le véritable monopole qu’ils exercent sur l’économie de la région. Il aborde ensuite de la même façon la région du lac Saint-Jean puis s’aventure, sans avancer d’arguments solides, à expliquer la formation géologique de la région par « un grand cataclysme » survenu « dans les temps préhistoriques ». Il décrit enfin l’histoire des voies d’accès à la région et l’état du système d’instruction publique.

L’ardeur de Buies dans la défense de la colonisation du territoire québécois ne se démentira pas. Ce premier ouvrage sera réédité en 1896 et Buies reviendra à plusieurs reprises sur le sujet du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il publiera également des ouvrages sur les régions de l’Outaouais, des Laurentides, du Bas-Saint-Laurent et de la vallée de la Matapédia. En 1900, un an avant sa mort, paraît La Province de Québec, une vaste synthèse qui lui a été commandée par le département de l’Agriculture. Jusqu’au bout Buies aura défendu passionnément un territoire pour lequel il n’a jamais caché son attachement.

 

 

Article publié à l’origine dans le numéro 97 d’À rayons ouverts.

Une affiche inusitée et un défi de restauration

24 janvier 2019 par Carnet de la Bn 3 Commentaires

par Daniel Chouinard
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions
et
Marie-Claude Rioux,
Restauratrice, Direction de la conservation et de la numérisation

On pourrait croire  que l’ensemble des acquisitions faites pour les collections de la Bibliothèque nationale se font auprès de marchands prestigieux ou lors de ventes aux enchères solennelles. Certes, c’est régulièrement le cas, mais il arrive aussi que des pièces remarquables fassent leur entrée dans les collections par des voies moins traditionnelles. C’est ce qui est arrivé pour une affiche produite en sérigraphie sur métal par le Département des Terres et Forêts entre 1940 et 1965.

À la fin de février 2018, un particulier nous a signalé par courriel qu’une affiche québécoise ancienne portant sur la prévention des feux de forêts était offerte sur le site Internet d’une maison montréalaise de ventes aux enchères qui nous était inconnue. Une visite sur place ne fit qu’ajouter à notre surprise : l’endroit était un vaste entrepôt dans lequel s’entassaient pêle-mêle des milliers d’objets disparates, dont beaucoup semblaient provenir de ventes de débarras ou de successions. Une fois l’affiche (difficilement) repérée, nous avons pu constater qu’il s’agissait d’une affiche double face produite en sérigraphie sur métal, du jamais vu dans notre  collection d’affiches. De toute évidence destinée à un affichage de longue durée à l’extérieur, elle était dans un assez piteux état : très sale, peut-être contaminée par des moisissures ou détériorée par des insectes. En raison de son évidente rareté, nous avons tout de même misé et obtenu l’affiche pour la somme de 100 $, c’est-à-dire trois fois rien pour un document de ce type malgré son état. Nous n’étions toutefois pas au bout de nos peines.

 

Un patient travail de restauration

Lors de son arrivée au laboratoire de restauration, l’affiche de métal était très souillée. En effet, il y avait plusieurs fils d’araignées visibles, ainsi qu’une épaisse couche de saleté noire sur le cadre de bois et sur la surface de l’affiche.

 

 

Notre premier traitement a été de vérifier que derrière cette salissure ne se cachaient pas d’insectes. Pour ce faire, nous avons emballé hermétiquement l’affiche dans du plastique et placé des pièges autocollants à l’intérieur. Après deux semaines d’attente, nous avons constaté qu’aucun insecte ne s’y était mis les pattes! Satisfaits,  nous étions prêts à commencer le nettoyage.

 

La saleté de surface a été enlevée à l’aide d’un aspirateur et d’une brosse douce. Cette opération a été profitable, mais beaucoup de travail restait encore à faire.

 

 

Grâce à de petites éponges trempées dans une solution d’eau distillée et d’éthanol, nous avons commencé le nettoyage du métal. Cette étape a exigé beaucoup de soins, puisqu’à certains endroits le métal était plus fragile. Plusieurs heures et une multitude d’éponges plus tard, nous avons complété le nettoyage du recto et du verso de l’affiche. Le résultat était très concluant, les couleurs vives originales sont apparues! Le cadre de bois a été nettoyé quant à lui à l’aide d’un tissu légèrement humide.

 

Une restauration réussie

L’affiche est maintenant protégée dans un contenant de préservation sur mesure et sera conservée dans des conditions optimales dans les réserves des collections patrimoniales. Grâce aux efforts faits pour la restaurer et la protéger, cette ressource précieuse pourra maintenant être numérisée et mise à la disposition de la collectivité.

Catégorie(s) : Acquisition, Affiches, Affiches, Conservation
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Faux ou fac-similé? Tout est dans l’intention…

17 janvier 2019 par Carnet de la Bn 1 Commentaire

par Alban Berson, cartothécaire
Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

Quelle est la différence entre un fac-similé et un faux?

Matériellement, il n’y en a pas : ce sont des copies ressemblant en tout point, ou presque, à l’original. La différence se trouve dans l’intention du copiste ou de certains revendeurs. Tandis qu’un fac-similé est une fidèle reproduction utile pour étudier un document lorsqu’on n’a pas accès à l’original, un faux est conçu pour tromper et faire croire qu’on tient en mains l’original, généralement à des fins mercantiles.

Le fac-similé

Beaucoup de fac-similés sont conservés à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie. Avant le développement du numérique, c’était des outils indispensables pour quiconque s’intéressait à des documents précieux, parfois uniques, dont les originaux étaient conservés à l’étranger. Certains servaient également d’élément de décoration.

Le faux

Les faux sont beaucoup plus rares. Nous avons récemment repéré un document au sujet duquel il est difficile de trancher entre faux et fac-similé. Il s’agit de cette carte, prétendument l’œuvre du géographe flamand Jodocus Hondius (1563-1612) :

 

America

 

A priori, elle présente peu de différences avec l’original conservé à BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie et dont les ornements ont déjà fait l’objet d’un article du Carnet de la Bibliothèque nationale :

 

America / Jodocus Hondius, excudit

 

Les couleurs, toujours ajoutées à la main sur les cartes anciennes, ne sont pas  significatives. À l’œil nu comme à la table lumineuse, le papier chiffon est d’une facture très similaire au travail d’un papetier du XVIIe siècle. En passant le doigt sur l’image, on sent les reliefs indicateurs d’un procédé d’impression par gravure. Ceci exclut les techniques modernes de type laser. En revanche, l’absence de pliure au milieu est suspecte, puisqu’il s’agit d’une carte censée avoir été extraite d’un atlas. Mais après tout, il pourrait s’agir d’un exemplaire tiré à part.

Une date suspecte

Ce qui révèle qu’il ne s’agit pas d’un authentique document ancien, c’est la volonté du copiste de dater une carte qui, à l’origine, ne l’était pas. En effet, en haut à droite, dans le petit cartouche situé au-dessus du voilier, il inscrit « Anno 1588 » :

 

Carte équivoque, détail

 

Or, la plaque qui a servi à produire plusieurs éditions de cette carte durant trente ans a été gravée en 1606. De plus, certains ornements sont inspirés des illustrations de Théodore de Bry, un graveur français qui ne publie ses ouvrages sur l’Amérique qu’à partir de 1590. Cette datation est donc douteuse. Sur l’original, ce petit cartouche ne contient pas de date, mais plutôt la description en latin du bateau japonais représenté en-dessous :

 

America / Jodocus Hondius, excudit, détail.

 

Le producteur du document a-t-il antidaté la carte pour impressionner les acheteurs potentiels ? Auquel cas il s’agirait d’une contrefaçon éhontée. Ou bien a-t-il délibérément altéré cette partie de l’information pour distinguer sa production destinée à un usage décoratif de l’œuvre originale de Jodocus Hondius?

Une signature en filigrane

Il faudrait connaître cet habile copiste et ses intentions pour répondre à cette question avec assurance. Le seul indice qu’il nous ait laissé de son identité est ce filigrane visible à la table lumineuse représentant une femme nue ou une nymphe assise au creux de la lettre C :

 

Carte équivoque, détail.

 

Tout lecteur qui serait en mesure d’associer ce mystérieux emblème à son propriétaire est invité à nous contacter.

 

Fort heureusement, les faux documents anciens sont rares et les spécialistes de collection savent les identifier… ou à tout le moins, dans des cas comme celui-ci, savent les placer dans la « zone grise » entre faux et fac-similé de décoration. De fait, les faux de qualité sont si inusités qu’ils ont paradoxalement éveillé l’intérêt de certains collectionneurs amateurs de cartes insolites.

 

Au moment où ces lignes sont écrites, un exemplaire de cette carte équivoque est en vente sur eBay au prix de 335$. Une somme sujette à caution : bien trop modeste pour une véritable carte de Hondius, mais beaucoup trop élevée pour un fac-similé en mauvais état de conservation. Un document décidément très ambigu.

 

 

Découvrir la collection des livres d’artistes numérisés : perspective historique

20 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Catherine Ratelle-Montemiglio,
Bibliothécaire, Direction de la Collection nationale et des collections patrimoniales

 

Bien que la collection de livres d’artistes et d’ouvrages de bibliophilie soit surtout constituée d’œuvres parues à partir de la décennie 1970, un détour vers les premiers pas de l’édition artistique au Québec révèle des créations fascinantes, autant du point de vue visuel que conceptuel. En effet, un coup d’œil historique nous permet de mettre en perspective la production contemporaine et mieux comprendre la genèse de cette pratique artistique singulière qu’est la création d’un livre d’artiste.

 

Metropolitan Museum (1931)

 

 

Metropolitan Museum de Robert Choquette et d’Edwin Holgate est un cas particulièrement intéressant lorsque l’on retrace l’histoire de la publication d’artistes au Québec. L’ouvrage, conçu à Montréal en 1931, ne porte aucune mention d’éditeur. Nous pouvons donc en conclure que la publication est réalisée d’un bout à l’autre par les deux artistes, en collaboration avec un typographe. Cette idée d’une œuvre autopubliée par des artistes qui conçoivent et réalisent entièrement le projet correspond tout à fait à la définition d’un livre d’artistes[i]. Metropolitan Museum a aussi de particulier qu’elle réunit le travail d’un auteur francophone, Robert Choquette, en début de carrière, et les illustrations d’un artiste anglophone, Edwin Holgate, artiste déjà établi et membre du Groupe des sept. Les deux collaborateurs travaillent alors ensemble à l’École des beaux-arts de Montréal. Cette publication, dans laquelle l’importance de la contribution des deux créateurs est égale, a un tirage limité de 475 exemplaires, signés et numérotés, et comprend 400 vers en alexandrin de Choquette et treize bois gravés de Holgate. La première partie du texte raconte la visite du célèbre musée new-yorkais, alors que la deuxième partie se déroule dans la ville comme telle, ultime symbole de la modernité. La relation entre le texte et les illustrations est très libre, le ton philosophique du texte laissant beaucoup de place à la créativité de la représentation visuelle[ii].  

 

Les éditions Erta

 

On ne peut passer sous silence l’impact qu’a eu la création des éditions Erta dans le champ artistique et littéraire au Québec. Créées par Roland Giguère en 1949, les publications qui seront produites sont le fruit de multiples expérimentations où le livre devient un objet dont les dimensions matérielles et visuelles sont aussi importantes que le texte[iii]. Les publications surprennent par leur fantaisie et leur technique de production, parfois issue du domaine industriel, et leur dimension conceptuelle. Giguère, véritable avant-gardiste, fait partie des premiers artistes à choisir le livre comme principal objet de création[iv].

 

Midi perdu (1951)

 

 

 

Midi perdu fait partie des premières publications de la célèbre maison d’édition expérimentale. Parue en 1951 en seulement 20 exemplaires, il s’agit d’une collaboration entre Roland Giguère qui signe le texte, et Gérard Tremblay pour les illustrations. On remarque d’emblée l’impression sur bleus d’architecte, « blueprint », traditionnellement réservé au dessin commercial. Ce support, très intéressant du point de vue esthétique, a le désavantage d’être très sensible à la lumière et nécessite des précautions en ce sens au niveau de la conservation. Le texte y est manuscrit, ce qui met de l’avant la gestualité du poète et la subjectivité de l’écriture[v].

 

Images apprivoisées (1953) 

 

Images apprivoisées / Roland Giguère

 

Le cas d’Images apprivoisées, également publié chez Erta en 1953 en 100 exemplaires, est tout aussi intéressant, mais pour des raisons totalement différentes. On a dit de ce livre qu’il s’agirait du premier livre d’artiste québécois, au sens contemporain du terme, de par sa dimension conceptuelle[vi]. En effet, le livre est composé de clichés typographiques trouvés par Roland Giguère et reproduits tels quels. Ces images ont servi d’inspiration pour les poèmes qui les accompagnent, dans un processus de création proche de l’automatisme. Ainsi, l’intérêt de l’œuvre ne réside pas ici dans son aspect matériel, qui est plutôt conventionnel, mais dans la démarche conceptuelle utilisée par l’artiste.

 

Votre curiosité est piquée et vous aimeriez en savoir plus sur ces ouvrages? Voici quelques sources à consulter :

 

Et n’oubliez pas que toutes les œuvres mentionnées dans cet article peuvent être consultées sur demande, à la salle de consultation de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie.

Pour en savoir plus sur le processus de numérisation des livres d’artistes, consultez le premier article de cette série.

Pour découvrir la collection de livres d’artistes numérisés faits par des femmes, consultez le deuxième article de cette série.

 

Le Carnet souhaite à tous ses lecteurs un très beau temps des fêtes et sera de retour le 17 janvier.  Meilleurs vœux!

 

[i] Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990, p. 187

[ii] Pour une analyse détaillée de cet ouvrage, voir Sylvie Bernier, Silvie Bernier, Du texte à l’image – Le livre illustré au Québec, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1990

[iii] Idem, p. 263

[iv] Sylvie Alix, « L’histoire du livre d’artiste au Québec », dans Jo Nordley Beglo (dir.), Essais sur l’histoire de la bibliothéconomie d’art au Canada, Ottawa, Arlis Canada, 2006, p. 40

[v] Sylvie Bernier, idem, p. 292

[vi] Sébastien Dulude, Esthétique de la typographie : Roland Giguère, les éditions Erta et l’École des arts graphiques, Montréal, Éditions Nota Bene, 2013, p. 179

 

Relieuse : un métier méconnu

12 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Lisa Miniaci et Lise Denis
Direction générale de la Bibliothèque nationale

Parmi les milliers de documents acquis annuellement par BAnQ, un certain nombre requiert les soins d’un individu qui pratique un métier rare : la reliure. Lise Denis, relieuse à la Direction générale de la Bibliothèque nationale, reçoit chaque semaine des dizaines de documents qui ont besoin de soins.

Lise Denis au travail, elle arrondit un dos de livre sur l’étau. En arrière-plan, le cousoir. Photo: Isabelle Goulet.

Lise a reçu sa formation en reliure de bibliothèque au Collège Ahuntsic où elle a complété un diplôme d’études collégiales. Ce programme n’existe plus au Québec, les nouveaux relieurs doivent donc souvent apprendre leur métier dans un atelier auprès d’un maître. Cet apprentissage est souvent orienté vers la reliure d’art, une discipline qui relève de la création artistique et dont les techniques ne correspondent pas à l’utilisation intensive des documents de bibliothèques. Par conséquent,  la reliure de bibliothèque est une technique où il y a peu de relève et la majorité des bibliothèques publiques font désormais affaire avec des fournisseurs de service externes. Toutefois, la Bibliothèque nationale ayant le mandat de conserver, dans la mesure du possible, l’intégrité physique des documents, il s’avère nécessaire d’employer un relieur à temps plein  pour effectuer du travail sur mesure.

La reliure et la réparation des documents ont pour but de faciliter la manipulation des documents en libre accès, de réduire l’espace qu’ils occupent et de les protéger le plus longtemps possible.

Le métier de relieur requiert beaucoup d’aisance manuelle et une panoplie d’outils sont à la disposition de l’artisan : un cousoir pour coudre des pages, un étau pour arrondir le dos des livres, une presse hydraulique pour mieux sécher les documents collés, entre autres. L’outil le plus impressionnant est le couteau électrique, communément appelé guillotine, qui sert à couper le carton en grande quantité et avec précision. 

Parfois, pour améliorer la rapidité des interventions, une machine à relier est utilisée pour coller les documents minces. Les documents reçus en dépôt légal en feuilles libres sont souvent solidifiés par cette méthode. L’appareil est aussi utilisé pour coller les documents reliés par des boudins, qui sont particulièrement irritants lorsqu’on essaie de les placer sur les rayons. En enlevant les boudins et en les remplaçant par une bande collante, on solidifie le document. 

Le meilleur ami du relieur est fort anodin, mais indispensable :  un plioir en os de baleine ou en Teflon. Le plioir est une extension de la main et permet de frotter et de plier une multitude de matériaux sans se blesser. 

 

La « guillotine ». Photo: Isabelle Goulet.

 

Lise apprécie particulièrement les livres reçus en don. Elle aime les traces laissées par leur parcours. Le vieux livre abimé qu’elle tient entre ses mains est synonyme de filiation : quelqu’un l’a jugé assez précieux pour l’acquérir, le garder et le transmettre d’une génération à l’autre, il termine son voyage dans les collections de BAnQ. Par la reliure, Lise redonne à ce livre ses lettres de noblesse et le rend une fois de plus accessible au public, elle lui offre en somme une seconde vie.   

Le RDA Toolkit repensé : ce qu’il faut savoir pour s’y préparer

6 décembre 2018 par Carnet de la Bn Pas de commentaires

par Daniel Paradis
Bibliothécaire responsable de la normalisation bibliographique,
Direction du traitement documentaire des collections patrimoniales

 

Le 22 octobre dernier s’est tenue la conférence Le RDA Toolkit repensé : ce qu’il faut savoir pour s’y préparer à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque. Près de 170 personnes provenant de différents milieux documentaires, principalement du Québec, y ont pris part. Quel est donc ce RDA Toolkit qui a attiré des bibliothécaires et des techniciens en documentation en aussi grand nombre?

 

 

Qu’est que le RDA Toolkit?

Le RDA Toolkit est l’outil en ligne qui donne accès à RDA (Ressources : Description et Accès), une norme internationale de catalogage qui fournit des éléments de données, des lignes directrices et des instructions permettant aux bibliothèques, aux organismes du patrimoine culturel, ainsi qu’à la communauté du Web de données de décrire des ressources documentaires et d’y donner accès. C’est cette norme que BAnQ et de nombreuses autres bibliothèques au Québec et ailleurs dans le monde utilisent pour rédiger les notices bibliographiques qui alimentent leurs catalogues et formuler les points d’accès qui y permettent le repérage. La norme est disponible en huit langues, dont le français, et l’outil en ligne de RDA est vendu dans 65 pays répartis sur tous les continents. La traduction française de la norme, entreprise en 2010, se poursuit sous la responsabilité de BAnQ avec la collaboration de Bibliothèque et Archives Canada.

 

Évolution de RDA

La maintenance et l’évolution de RDA sont confiées à un comité nommé RDA Steering Committee (RSC). Ses 12 membres proviennent de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Océanie. J’y œuvre moi-même en tant qu’agent de liaison pour les différentes équipes de traduction de la norme. BAnQ et le RSC ont voulu profiter de la présence du RSC à Montréal, dans le cadre de sa réunion annuelle du 22 au 26 octobre, pour organiser une conférence à l’intention du personnel des bibliothèques québécoises afin de les sensibiliser aux changements à venir. En 2017, le RSC a en effet entrepris un important projet de restructuration et de refonte (Projet 3R) de la norme et de l’outil en ligne qui aura un impact appréciable sur le travail des utilisateurs de RDA. La conférence a donné la rare occasion d’entendre à Montréal les auteurs mêmes de la norme parler des principaux changements qu’ils ont prévu faire et en expliquer les raisons.

 

Daniel Paradis
Photo: Michel Legendre

 

Les sujets abordés par les conférenciers ont compris un résumé des travaux effectués par le Comité RDA nord-américain au cours des neuf premiers mois de son existence, présenté par Dominique Bourassa et Nathalie Mainville; un survol du Projet 3R, présenté par Gordon Dunsire, président du RSC; une démonstration de la version bêta du RDA Toolkit, faite par moi-même; des précisions sur les méthodes d’enregistrement, la transcription et les mentions de manifestation, par Kathy Glennan, présidente désignée du RSC, ainsi qu’une description des travaux en cours concernant les agrégats et les œuvres diachroniques, présentée par Gordon Dunsire.

 

L’enregistrement des présentations dans la langue où elles ont été faites et les présentations PowerPoint en anglais et en français sont disponibles sur le site du RSC : http://www.rda-rsc.org/rscpresentations.

 

Photo: Michel Legendre




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