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Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres…

25 octobre 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

En mars 1947, Carolyn Robinson, une étudiante de bonne famille rencontre Neal Cassady, un voyou rebelle et séduisant. C’est l’attirance des contraires : Neal souhaite devenir quelqu’un de respectable, tandis que Carolyn est fascinée par l’intensité et la soif de vivre du jeune bohème.

Mais Neal Cassady est un homme à femmes. Carolyn découvre qu’il est déjà marié à une jeune fille de 16 ans du nom de LuAnne. Leurs fréquentations commencent donc sur fond de promesse de divorce.

Neal et Carolyn finissent par se marier mais presque aussitôt, c’est l’appel de la route que Neal entend. Après l’arrivée de leur premier enfant, il prend le large avec Jack Kerouac et d’autres amis pour une virée de quelques semaines en voiture. Espace, vitesse, drogue. Se mesurer aux frontières de l’Amérique et à ses frontières intérieures. Voilà l’un des traits du mouvement beat.

Carolyn Cassady découvre qu’elle n’a pas épousé un ange. Son mari est un fêtard invétéré qui aime la drogue et le sexe avec les femmes et avec les hommes. Il a inspiré Jack Kerouac pour son personnage de Dean Moriarty dans son roman Sur la route.

Dans cette Californie des années cinquante, Carolyn Cassady devient le témoin d’une amitié triangulaire entre son mari, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, trois écrivains de la Beat Generation. Elle nous livre leur correspondance, leurs attirances sexuelles, leurs amitiés et leurs questionnements. Dans une vie de pauvreté matérielle, elle partage leur folie et leur amitié. Elle deviendra même l’amante de Jack Kerouac avec le consentement de son mari.

Mais l’insouciance du lendemain apporte son lot de problèmes et les différences entre Neal et Carolyn sont nombreuses. L’auteure nous raconte leur vie familiale chaotique et offre aussi un point de vue personnel sur ce légendaire trio beat idéalisé par plusieurs générations. Cette vue de l’intérieur nous présente l’autre côté de la médaille de ces vies plus grandes que nature.

Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Neal Cassady ont contribué à secouer l’Amérique laborieuse et puritaine, parfois au détriment de leur entourage. Le récit de Carolyn Cassady est captivant et nous livre l’histoire sous-jacente de ces auteurs célèbres. Il constitue une bonne entrée en matière pour découvrir ensuite leurs œuvres respectives.

 

CASSADY, Carolyn, Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres… Paris, Denoël, 2000, 555 p.

Catégorie(s) : Biographies, Documentaire

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D’une grande modernité, les Patriotes

7 octobre 2015 par Jean-François Barbe 2 Commentaires

par Jean-François Barbe

Spécialiste du XIXe siècle québécois, Gilles Laporte publie Brève histoire des patriotes, un livre en format poche qui reprend, dans ses grandes lignes, un ouvrage beaucoup plus dense publié en 2004 sous le titre de Patriotes et Loyaux.

En avant-propos, l’auteur dit vouloir détruire trois mythes. Le premier, que le mouvement patriote se résumerait aux rébellions armées de 1837 et de 1838. Le second, que le mouvement se limiterait à Montréal et à sa couronne et le troisième, que le mouvement aurait été spontané et désorganisé.

Le premier chapitre met la table. En une quinzaine de pages, l’auteur dessine les contours de la société québécoise du début de cette décennie alors que la paroisse constitue l’univers de base de la population francophone. « L’immense mérite du mouvement patriote, écrit-il, aura été de tisser des liens si forts entre ces « républiques paroissiales » (Allan Greer) qu’il y aura lutte nationale visant la réforme des institutions politiques ».

Intitulé Quarante ans de lutte politique, le second chapitre décrit les enjeux de l’époque: pouvoirs de la Chambre d’assemblée élue par rapport à l’oligarchie britannique; contrôle des taxes; accès aux terres agricoles monopolisées en Estrie par la British American Land Company. Qualifiant l’Estrie de la région la plus « prometteuse » du Bas-Canada, l’auteur estime que sa fermeture aux colons canadiens-français avait « réveillé le spectre de l’assimilation ».

Ces enjeux ne peuvent toutefois être résolus à travers le jeu des institutions politiques, bloquées autant à Londres qu’auprès de l’administration coloniale. En réaction, s’enclenche un processus de radicalisation de la population et de certains députés patriotes, en particulier des plus jeunes tels Wolfred Nelson, Jean-Olivier Chénier et François-Marie-Thomas de Lorimier. Des assemblées publiques se font de plus en plus nombreuses, rassemblant jusqu’à 5 000 personnes. Elles « désavouent les autorités métropolitaines et encouragent la création d’institutions parallèles issues du consentement des gouvernés ».

Cette radicalisation compliquera la stratégie du chef patriote, Louis-Joseph Papineau, qui consiste à « faire pression sur le gouvernement ». L’échec de l’insurrection n’est pas la conséquence de cette stratégie, dit l’auteur. « Le Parti patriote était d’abord une formidable machine politique destinée à remporter des élections et à mener une lutte parlementaire, nullement à collecter des armes et à commander des bataillons ».

Les chapitres trois et quatre portent respectivement sur le mouvement patriote et sur le soulèvement de 1838. Les similitudes du combat des patriotes avec celui des réformistes du Haut-Canada (Ontario) existent, dit l’auteur, mais jusqu’à un certain point seulement. D’une part, l’appui populaire aux réformistes du Haut-Canada est faible. D’autre part, les attaques armées y seront peu nombreuses, et seront surtout le fait d’Américains cherchant à susciter l’implication de leur pays afin d’annexer le Haut-Canada.

Que cherchaient ultimement les patriotes? Quelque chose d’une grande modernité : l’instauration d’un gouvernement, au Bas-Canada, selon « un principe d’électivité à tous les niveaux », ce que l’auteur désigne comme « l’américanisation des institutions ». Par sa nature, un tel État aurait été « de facto souverain ».

Le chapitre cinq, Une mobilisation à la grandeur du Bas-Canada, constitue le cœur de l’ouvrage et sans doute, la contribution majeure de l’auteur à la compréhension du combat patriote. Sur près de 150 pages, on trouve seize portraits régionaux couvrant la totalité du territoire québécois à l’exception du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. On constate alors que la mobilisation patriote dépend notamment de la présence ou non de noyaux de peuplement loyalistes, de places stratégiques pouvant constituer des objectifs militaires, et des prises de position des élites locales.

À titre de chargé de cours au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, Gilles Laporte donne l’un des rares cours universitaires, au pays, portant sur l’histoire des Patriotes. À l’évidence, il connaît son sujet et est au fait des recherches spécialisées. Son style est clair et coulant: on a affaire à un très bon vulgarisateur.

À noter: Gilles Laporte est également responsable du site Les Patriotes de 1837@1838, que l’historien et auteur Louis-Georges Harvey a déjà qualifié « d’incontournable » pour l’initiation à l’histoire des patriotes. Le site permet notamment d’en savoir davantage sur 12 000 individus ayant participé aux mouvements patriote et loyal. Une boîte de recherche, au coin supérieur droit du site, permet de savoir si on pourrait avoir des ancêtres parmi les patriotes … ou les loyaux, ne serait-ce qu’en rapport à des signataires de pétitions.

Notons également que Gilles Laporte a déjà écrit une biographie des Molson. Dans un compte-rendu publié dans Recherches sociographiques, le sociologue Jean-Jacques Simard de l’Université Laval avait souligné la « foisonnante érudition historiographique » et le « singulier talent de vulgarisateur » de l’auteur.

LAPORTE, Gilles. Brève histoire des patriotes, Québec, Septentrion, 2015, 361 p. Également disponible en format électronique.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

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Nous célébrons du grand Vaudreuil…!

29 septembre 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

La plume au fourreau fait partie de ces livres qui témoignent de la qualité de la relève universitaire actuelle.

Il s’agit de la version remaniée d’un mémoire de maîtrise déposé en 2012 au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Ce mémoire a obtenu le prix Andrien-Thério de la revue Lettres québécoises et le prix Jacques-Cotnam de la collection L’Archive littéraire au Québec des Presses de l’Université Laval.

Au départ, l’auteur a eu l’idée fort originale d’examiner le contenu d’obscurs poèmes et chansons guerriers composés en Nouvelle-France et dans la Province of Quebec (jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776) en tant que « discours identitaire ». Ces textes avaient été écrits afin d’être chantés par tout un chacun sur des airs connus de l’époque. Facilement mémorisables, ils ont joué, dit l’auteur, un rôle important dans la naissance de l’opinion publique.

Le premier chapitre porte sur l’image qu’ils renvoient de la collectivité existant en Nouvelle-France. Le terme « Canadien » n’apparaît qu’au début de la guerre de Conquête. Ce vocable s’incarne alors dans la personne de quelques dirigeants militaires victorieux ainsi qu’à travers le personnage du milicien, ce combattant en armes issu des rangs de la population.

Remportée par la Nouvelle-France en 1756, la bataille de Chouaguen (aujourd’hui Oswego, dans l’État de New York) a inspiré quelques chansons. S’intitulant « Nous célébrons du grand Vaudreuil… », l’une d’entre elles porte sur le dernier gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, qui chapeautait alors la milice et les forces auxiliaires amérindiennes. Dans cette chanson, Vaudreuil mène les « Canadiens » à la victoire et il participe, dit l’auteur, à la construction d’une identité autre que française.

Après Chouaguen, la figure du roi de France s’efface et les références aux Canadiens et aux miliciens deviennent plus nombreuses. Poèmes et chansons contribuent ainsi à « la naissance d’une conscience nationale ».

Mais ce développement sera bref.

Avec la Conquête, les héros guerriers à la Vaudreuil tombent dans l’oubli. L’auteur pense que les poèmes et les chansons qui suivent, jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776, ont été « écrits par et pour l’élite » qui cherche sa place au sein de l’Empire britannique d’Amérique du Nord.

Les trois autres chapitres portent sur les représentations des Canadiens, des collectivités amérindiennes et des « figures de l’Anglais ». L’auteur fait alors appel à des outils de sémiotique narrative, ce qui confère à son texte un aspect pointu qui pourrait rebuter le lecteur pressé.

BOULANGER, Éric. La plume au fourreau : culture de guerre et discours identitaire dans les textes poétiques canadiens du XVIIIe siècle, 1755-1776, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 300 p. Également disponible en format électronique.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

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Gabrielle Roy : sa vie en photos

24 septembre 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Si vous aimez Gabrielle Roy, vous aurez beaucoup de plaisir à regarder sa vie défiler à travers ce magnifique album photos. La recherche, le choix d’images et la rédaction sont signés François Ricard, un grand spécialiste de Gabrielle Roy et son biographe. Il est aussi professeur émérite de littérature à l’Université McGill.

Cet album est en quelque sorte la conclusion de l’Édition du centenaire de l’ensemble de l’œuvre de la grande romancière. Il se divise en quatre parties : Les commencements, Le temps de l’aventure, Le temps de l’écriture et Un visage au fil du temps.

La première partie renferme beaucoup de photos de famille et de photos de classe. Gabrielle Roy est née en 1909 à Saint-Boniface, une ville francophone en banlieue de Winnipeg. Elle commence sa scolarité à l’Académie Saint-Joseph où les sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie enseignent le français malgré la loi manitobaine qui interdit dès 1915 l’enseignement de toute autre langue que l’anglais dans les écoles publiques.

La deuxième partie du livre est consacrée à la période aventureuse de la vie de Gabrielle Roy. Une fois son diplôme d’institutrice en poche, elle part enseigner à Cardinal, au nord du Manitoba. Plus tard, elle relatera cette expérience dans Ces enfants de ma vie et dans La détresse et l’enchantement. Par la suite, elle enseigne à l’Institut Provencher, une école pour garçons à Saint-Boniface. Parallèlement à son travail, elle fait du théâtre amateur au sein du Cercle Molière, entre autres. Quelques photos la montrent avec ses élèves ou ses comparses de théâtre. On trouve également une copie du premier texte de fiction de Gabrielle Roy, rédigé en anglais.

C’est ensuite la grande aventure pendant un an et demi en Europe où elle part étudier le théâtre pour finalement se consacrer à l’écriture. On la voit sur quelques photos en France et en Angleterre.

En 1939, à cause de l’imminence de la guerre, elle revient au Canada et s’installe à Montréal où elle écrit dans Le Jour, La Revue Moderne et Le Bulletin des agriculteurs. On voit plusieurs photos de ses reportages à travers le Québec au cours desquels elle rencontre des politiciens, des ouvriers, des colons, des maraîchers, des navigateurs et des commerçants. Il y a également des photos de ses premiers articles.

En 1945, son premier roman, Bonheur d’occasion, est publié et remporte un grand succès. Afin d’en faire la promotion, le photographe Conrad Poirier la prend en photo dans le quartier Saint-Henri à Montréal où l’action du roman se déroule. Les Zarov font aussi de grands portraits de l’écrivaine.

Après ces années trépidantes, Gabrielle Roy aura une vie plus retirée. Elle fait la rencontre de Marcel Carbotte qu’elle épouse en 1947. Les photos la montrent en Europe avec lui, puis à Québec et à Petite-Rivière-Saint-François où elle passera de nombreux étés à écrire. On la voit en compagnie de son mari ou de ses amis comme les peintres Jean-Paul Lemieux et René Richard ou les écrivains Jacques Poulin et Félix-Antoine Savard. On trouve également des photos de ses manuscrits et de ses livres publiés.

La dernière partie du livre est la plus touchante, car on voit évoluer le visage de Gabrielle Roy au fil du temps grâce à des photos d’elle de 20 ans à 70 ans!

 

RICARD, François (dir.), Album, Gabrielle Roy, Montréal, Boréal, 2014, 151 pages.

Catégorie(s) : Documentaires québécois

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Je lis, je cite

3 septembre 2015 par Sylvie-Josée Breault 2 Commentaires

Citer pour évoquer ce qui nous émeut ou nous apparaît important dans un texte, voilà une pratique bien courante! Car au fil de la lecture, les mots s’agitent. Leurs formes nous séduisent, le récit qu’ils composent nous captive. Certains passages retiennent davantage notre attention. Nous prenons une pause pour relire un paragraphe qui nous plaît, parfois à voix haute. D’aucuns soulignent les phrases qu’ils veulent se remémorer, d’autres les copient dans des carnets. En définitive, nous ne conservons en mémoire que certains extraits d’un ouvrage. Ces fragments nourrissent nos pensées. Les propos les plus forts frappent l’imaginaire, circulent d’un individu à l’autre et touchent toute une communauté. On les redécouvre à l’occasion comme une photographie conservée. Et on se rappelle le ton, l’univers d’un auteur. Combien de fois une simple phrase nous a-t-elle amenés à relire un livre? Pour retrouver l’origine d’une citation, son contexte… et nous voici replongés dans la lecture! Qu’il s’agisse de pensées, de répliques, de descriptions, ces énoncés font germer une multitude d’idées en stimulant nos neurones et notre créativité.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay cite un extrait de Nocturne indien d’Antonio Tabucchi.

« En Inde beaucoup de gens se perdent, dit-il. C’est un pays qui est fait exprès pour cela. » (p. 113)

 

TabucchiCe sont les mots de l’écrivain italien Antonio Tabucchi. Ou plutôt, les mots qu’il prête à l’un des personnages que rencontre le narrateur de son roman Nocturne indien. Dans le contexte du récit, cette affirmation apparemment pragmatique prend plus d’un sens. En Inde, la perte de repères n’est pas seulement géographique : non seulement les gens éprouvent-ils du mal à s’orienter, mais ils font également l’expérience plus ou moins volontaire d’une perte de soi. J’aime cette citation pour ce qu’elle a d’énigmatique et pour ce qu’elle nous laisse pressentir du déroulement de l’histoire.

 

 

Catherine Lévesque cite un extrait de Dans les yeux d’Helga d’Emma Craigie.

« Oncle Führer a l’esprit complètement ailleurs. Il ne joue pas avec Blondi ni ne lui fait faire de tours. Il ne pose pas une seule question. Il se contente de manger du gâteau. Sa main tremble plus que jamais. Il renverse de nouveau son chocolat, s’en mettant partout sur sa veste, mais cette fois, soit il n’a pas remarqué, soit il s’en fiche. Il continue d’enfourner des morceaux de gâteau. Il a des miettes plein la moustache. » (p. 145)

 

Dans les yeux d'HelgaLa voix que l’on entend est celle d’Helga Goebbels, douze ans, fille de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l’Information d’Hitler. Durant les derniers jours de la guerre 1939-1945, Joseph Goebbels, loyal jusqu’au bout, a emmené sa femme et leurs six enfants dans le bunker du Führer.

L’auteure britannique Emma Craigie a imaginé la vie intérieure d’Helga observant tout ce qui se passe dans le bunker. La fillette est sensible aux atmosphères mais ne comprend pas tout ce qui se passe. L’auteure s’est inspirée du film La chute pour écrire ce récit des derniers jours.

Si vous voulez en savoir plus sur la fin tragique d’Hitler et de son entourage, vous serez captivé par la lecture de Dans les yeux d’Helga et le visionnement de La chute. Deux documents qui se complètent parfaitement.

 

 

Maryse Breton cite un extrait de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee.

« Un garçon avançait péniblement sur le trottoir, traînant derrière lui une longue canne à pêche. Un homme le regardait, les mains sur les hanches. C’était l’été, et ses enfants jouaient dans le jardin avec leur ami, mimant un petit drame de leur invention. C’était l’automne, et ses enfants se battaient sur le trottoir, devant la maison de Mrs Dubose […] C’était l’automne et ses enfants trottaient ça et là, autour du coin de la rue, leurs visages exprimant leurs malheurs et leurs triomphes. Ils s’arrêtaient devant un chêne, ravis, étonnés, hésitants. C’était l’hiver et ses enfants frissonnaient au portail, ombres chinoises se découpant sur une maison en flammes. C’était l’hiver et un homme marchait dans la rue, jetait ses lunettes et abattait un chien. C’était l’été, et il voyait le cœur de ses enfants se briser. L’automne revenait, et les enfants de Boo avait besoin de lui. Atticus avait raison. Il avait dit un jour qu’on ne connaissait vraiment un homme que lorsqu’on se mettait dans sa peau. Il m’avait suffi de me tenir sur la véranda des Radley. » (p. 431)

HarperLee

 

C’est le résumé simple et touchant que Scout se récite à la fin de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, lorsqu’elle met en pratique les paroles de son père et qu’elle regarde la rue et le passé du point de vue de Boo Bradley, le voisin qu’elle craignait jusque là et qui vient de lui sauver la vie. L’auteure, à travers les yeux de Scout qui, elle-même, se met dans la peau de Boo pour qui les saisons marquent le temps et pour qui les aventures des enfants offrent à la fois divertissement et inquiétude, dévoile tendrement l’âme de ce mystérieux personnage.

 

 

Marie-Ève Roch cite un extrait de Le rêveur de Pam Munoz Ryan.

« Les pas se rapprochèrent. Tap. Tap. Tap. Tap.

 D’une main fébrile, Neftali tenta d’aplanir sa tignasse noire. Était-il encore mal coiffé? Puis il examina ses doigts grêles. Étaient-ils assez propres?

 À l’idée d’affronter son père, le garçon avait les bras tout tremblants, et sa peau semblait se racornir tant elle lui picotait. Il prit une profonde inspiration et resta en apnée. » (p. 14-15)

 

Ce magnifique roman raconte l’enfance de Pablo Neruda, alors qu’il portait encore le nom de Neftali Reyes. Que faire quand on préfère les mots aux mathématiques, qu’on est maigrichon et bègue et qu’on a un père autoritaire qui ne souffre pas que son fils passe des heure à lire? À travers un récit limpide, entrecoupé de courts passages oniriques et superbement illustrés où la voix de la poésie elle-même s’adresse au petit Neftali, c’est tout le combat livré par Pablo Neruda pour devenir lui-même que l’on découvre ici. Une belle occasion d’aborder la question de la liberté d’expression avec des enfants.

 

 

Sylvie-Josée Breault cite un extrait d’Onon:ta’ de Pierre Monette.

« Le paysage parle à ma place; je suis une montagne de choses à dire. » (p. 9)

 

Cette phrase est placée par Pierre Monette en exergue à son essai Onon:ta’. Elle résume l’objectif du projet d’édition et en annonce l’envergure. Il s’agit de raconter l’histoire du mont Royal autrement, en donnant la préséance au lieu, car l’histoire traditionnelle s’attarde davantage aux conquêtes et aux faits datés. Un imposant travail de recherche a été entrepris ici. L’érudit emprunte de nombreux sentiers pour explorer et découvrir ce que ce site a à révéler. L’auteur est notamment inspiré par la relation qu’entretenaient les peuples autochtones avec la montagne. Comme le laisse présager l’extrait, les mots ont une belle part dans cet ouvrage : ils sont minutieusement étudiés, choisis. Ponctué de citations littéraires, abondamment illustré, s’offre à nous un livre riche, dense et poétique.

 

 

Gisèle Tremblay cite des extraits de La culture en soi de Gilbert Turp.

 « Une conversation souriante crée juste ce qu’il faut de chaleur humaine pour m’attacher à ma libraire, mon marchand de pâtes, ma boulangère, mon dépanneur et les gens de la fruiterie et du café du coin. Sympathiser à hauteur de rue et à échelle humaine n’est ni superficiel ni insignifiant, contrairement à ce que les esprits chagrins ont tendance à croire. La convivialité est un bonheur de vivre. Je ne vois pas de raison de bouder ce plaisir. » (p.226)

 « Quand la culture se déploie et atteint la conscience, elle est partie prenante d’un dialogue fécond et créateur avec l’humanité. Je crois qu’elle est un ferment de démocratie et le don que nous faisons au monde. La culture est l’équivalent collectif de l’amour. Il ne tient qu’à nous de porter notre culture avec élégance et générosité et d’y contribuer par notre souffle, notre chaleur et notre célébration de la variété infinie de la vie. » (p. 255)

 Turp image

Faisant ainsi éloge de la conversation souriante et de la culture en tant que don amoureux, Gilbert Turp est lecteur, penseur, écrivain, comédien, metteur en scène et professeur. Surtout, Gilbert sera notre écrivain en résidence, à l’occasion des 10 ans de la Grande Bibliothèque et grâce à une collaboration entre le Conseil des arts de Montréal et BAnQ, dès septembre 2015. Un écrivain à nous, vous imaginez?

Bienvenue Gilbert et à très bientôt, pour décupler le partage et les conversations souriantes entre lecteurs, en personne et sur nos blogues!

 

 

CRAIGIE, Emma, Dans les yeux d’Helga, Montréal, Flammarion, 2015, 220 p.

HIRSCHBIEGEL, Olivier, La chute, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2005, 155 min.

LEE, Harper, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Paris, Librairie générale française, 2006, 447 p.

MONETTE, Pierre, Onon:ta’ : une histoire naturelle du mont RoyalMontréal, Boréal, 2012, 380 p.

RYAN, Pam Munoz, Le rêveur, Montrouge, Bayard jeunesse, 2013, 431 p.

TABUCCHI, Antonio, Romans, tome I : Femme de Porto Pim et autres histoires – Nocturne indien – Le fil de l’horizon – Requiem, Paris, Christian Bourgois, 1996, 401 p.

TURP, Gilbert, La culture en soi, Montréal, Leméac, 2006, 256 p.

Catégorie(s) : Essais québécois, Littérature jeunesse, Roman historique, Romans

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L’histoire globale, fille de son époque

23 août 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

L’Histoire, dit-on, est la fille de son époque. On le constate à la lecture de ce livre consacré à l’histoire globale, un champ relativement récent de la recherche historique qui entend saisir les dimensions « connectées, croisées, partagées » d’un monde interdépendant dont les déterminants transcenderaient les frontières étatiques.

Selon l’auteure, ce courant naît notamment de l’épuisement des études régionales universitaires (area studies). Au cours de la décennie 1970-1980, dit-elle, les grandes fondations américaines ont cessé de financer ces domaines d’études axées sur les régions et les aires culturelles. Parallèlement, des chercheurs en sciences humaines ont reproché aux études régionales de ne s’attarder qu’aux « anomalies », ce qui en a diminué l’attrait.

On constate aussi, de façon indirecte, que l’Histoire est la fille de son époque par le sous-titre du livre, Comprendre le global turn des sciences humaines, très franco-français par l’utilisation d’un terme anglophone qui aurait dû être traduit et qui dénote une admiration béate, au premier degré, du dynamisme de la recherche historique de pointe des États-Unis, là où s’est principalement développée l’histoire globale au cours des années 1990.

L’auteure explique que ce type d’histoire se veut parfois « totalisante », comme lorsque Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés entend expliquer « comment les facteurs environnementaux auraient permis à certaines sociétés de devenir plus avancées que les autres et de les dominer ». Elle ajoute que l’histoire globale peut aussi vouloir « repérer des analogies, des parallélismes, identifier des connexions que l’on n’aurait pu déceler avec l’histoire traditionnelle ». Dans ce dernier cas, elle donne en exemple Jeux d’échelles : la micro-analyse à l’expérience de Jacques Revel.

L’auteure estime que l’histoire globale n’a pas grand chose à voir avec l’histoire comparée à la Karl Wittfogel, ou avec l’histoire universelle à la Arnold Toynbee. L’histoire universelle ressemblerait davantage à la « juxtaposition d’histoires nationales » alors que l’histoire comparée souffrirait « d’un flou méthodologique persistant ».

L’histoire globale, poursuit l’auteure, se nourrit de courants qui se sont développés lors des cinquante dernières années: études culturelles, études postcoloniales, « subaltern studies », afrocentrisme, et plus récemment, histoire transnationale, histoire connectée et histoire croisée.

La grande force de ce livre consiste à identifier les figures de proue de ces courants et à présenter leurs principaux travaux de façon synthétique. Par exemple, on apprendra en quatre pages bien tournées que le courant subalterniste est né en Inde dans les années 1980; qu’il s’inspire de Gramsci afin d’introduire la notion de pouvoir à l’intérieur de la classe; et que ses théoriciens entendent « provincialiser » l’Europe en histoire. Maurel dit que le courant subalterniste atteint maintenant des chercheurs occidentaux.

L’auteure présente également les domaines d’application qui semblent les plus porteurs: histoire économique, anthropologie, histoire culturelle, environnement, mondialisation, Moyen Âge, Tiers Monde, colonialisme, guerres et histoire sociale. Avec, là aussi, les auteurs de premier plan et une présentation succincte des travaux les plus significatifs.

Au final, les idées de lecture du Manuel d’histoire globale sont si nombreuses et tellement bien amenées que le lecteur intéressé pourrait fréquenter la bibliothèque pendant des mois, sinon des années…!

MAUREL, Chloé, Manuel d’histoire globale : comprendre le global turn des sciences humaines, Paris, A. Colin, 2014, 215 p.

Catégorie(s) : histoire

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Résilience et enfants malchanceux

16 août 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Spécialiste de la petite enfance et auteur à succès, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik est connu pour son travail sur le concept de résilience, cette force intérieure qui permet de se relever après des coups durs. Les vilains petits canards, son livre qui a popularisé cette notion, ont été publiés à plus de 500,000 exemplaires!

Sa réflexion sur la résilience est issue de sa propre histoire. À l’âge de six ans et demi, Boris Cyrulnik perd subitement ses parents. Arrêtés lors d’une rafle à Bordeaux, en France, parce qu’ils sont Juifs, ses parents périront à Auschwitz. Le petit Boris, lui, survivra, protégé par une institutrice et grâce à beaucoup de combativité et d’intuition sur ce qu’il lui fallait faire et ne pas faire.

La résilience, précise-t-il dans ses mémoires, est le fruit d’un environnement sécurisant, créé par les parents et les proches, plus spécifiquement par la mère. Avec la sienne, dit-il, il a eu la chance de nouer un « lien précoce » d’attachement sécurisant. « La présence de ma mère m’avait donné confiance en moi », précise-t-il.

Mais qu’arrive-t-il si le traumatisme survient lorsque l’enfant n’a pu intégrer ce type de liens affectifs protecteurs, soit parce que la rupture est survenue trop rapidement, soit parce que l’environnement maternel est trop carencé pour susciter la confiance nécessaire?

La majorité de ces enfants auront peu de chances de s’en sortir. Dans un travail pionnier de psychologie expérimentale (Anna Freud) effectué en 1946, René Spitz a montré les dégâts psychiques de l’abandon des nourrissons. Placés dans une institution hospitalière, sans contact avec la mère et sans attention suffisante du personnel, plusieurs nourrissons de moins d’un an glissent vers le retrait, la dépression, le marasme. « Enfants privés d’amour, dit René Spitz en conclusion, ils deviendront des adultes pleins de haine. » Nous sommes loin de ce qu’est la résilience, puisque la violence de ces enfants devenus adultes ne les conduira qu’en prison ou six pieds sous terre.

Dans Quand un enfant se donne « la mort », Boris Cyrulnik explique ce qu’il peut arriver à des préadolescents dont « les parents sont devenus des bases d’insécurité ».

« Leur propre malheur imprègne dans la mémoire du petit une sensation de mort imminente qui reste impossible à calmer », écrit-il. En conséquence, les idées de suicide peuvent se développer et, parfois, être carrément mises en œuvre. Avant l’âge de neuf ans, l’enfant peut envisager une telle idée, mais il ne comprend pas, selon Cyrulnik, son caractère irrémédiable. S’il se donne la mort, pense-t-il, ce sera par erreur, en croyant pouvoir éventuellement rattraper son geste.

Ce livre étudie ainsi les causes des suicides des enfants de moins de douze ans. Il passe en revue diverses théories explicatives dont la théorie de l’attachement à laquelle se rattache René Spitz. Mais contrairement à ce dernier, Boris Cyrulnik est plutôt optimiste : « Il suffit en effet d’une seule relation structurante avec un autre parent, un ami, une rencontre avec un adulte signifiant pour redresser la barre et corriger l’orientation », pense-t-il.

Boris Cyrulnik fait constamment référence aux travaux de chercheurs spécialisés, comme l’illustrent les quelque 175 notes de bas de page de ce petit livre. Comme tout est rédigé dans un style intelligible, avec des explications claires, on apprend beaucoup et de façon réellement agréable… même si nous sommes loin des sujets qui ont habituellement la cote : nourriture, voyages, vélo.

CYRULNIK,Boris, Quand un enfant se donne «la mort». Attachement et sociétés, Paris, Odile Jacob, 2015, 158 p.

Catégorie(s) : Psychologie

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Deux solitudes

7 août 2015 par Christine Durant Pas de commentaires

Hugh MacLennan (1907-1990), reconnu comme le premier auteur canadien-anglais à faire vivre ses personnages dans des scènes littéraires typiquement canadiennes, est également connu aujourd’hui comme le père de l’expression « deux solitudes » pour décrire les relations, parfois tendues, entre les Canadiens anglais et les Canadiens français. Cette dichotomie pourrait aujourd’hui être illustrée par l’expression « le Québec et le reste du Canada ».

 

Cette expression est d’ailleurs le titre de son roman publié en 1945. Étonnamment, l’expression « deux solitudes » n’apparait qu’à deux reprises dans le roman : dans l’épigraphe et au chapitre 40.

 

L’épigraphe est une citation du poète allemand Rainer Maria Rilke :

« L’amour, c’est deux solitudes qui se protègent, qui s’éprouvent et s’accueillent l’une l’autre. »

 

La seule autre utilisation de l’expression se trouve au chapitre 40, soit vers la fin du roman :

« Deux solitudes au sein de l’infini désert de solitude qui existait sous le soleil. » (MacLennan, version française, p. 530)

 

La citation originale en anglais est, à mon avis, plus marquante :

« Two solitudes in the infinite waste of loneliness under the sun. » (MacLennan, version originale, p.  343)

 

Plusieurs interprétations ont été données : certains affirment que les deux solitudes représentent les deux sociétés distinctes (anglaise et française) du Canada; d’autres croient plutôt que les deux solitudes doivent être associées aux individus (dans le roman, à Paul et à Heather) qui évoluent dans des environnements divergents et tentent d’unir leur destinée malgré leurs différences.

 

À la lecture du roman, j’aimerais croire que les deux solitudes évoquées font référence autant aux sociétés, à l’époque diamétralement opposées, qu’aux individus. Si on accepte le fait que la vie d’un individu est influencée en partie par l’environnement dans lequel il évolue, la solitude ressentie par Paul ne s’exprimerait pas de la même façon si le Canada n’était pas le fruit de deux peuples distincts.

 


MACLENNAN, Hugh, Deux solitudes, Montréal, HMH, 1978, 648 p.

MACLENNAN, Hugh, Two Solitudes, Toronto, McClelland & Stewart, 2008, 517 p.

Version anglaise également disponible en format numérique sur OverDrive.

 

Catégorie(s) : Littérature canadienne

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Portrait du héros au sommet de l’Olympe

21 juillet 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Alors qu’il était un important économiste à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à Paris, Cornelius Castoriadis (1922-1997) animait clandestinement un groupuscule d’extrême-gauche appelé Socialisme ou barbarie (1949-1967). La revue du même nom, à laquelle ont collaboré de grands intellectuels tels Guy Debord, Jean Laplanche, Claude Lefort, Jean-François Lyotard et Edgar Morin, allait influencer bon nombre d’acteurs de Mai 68 en France, dont Daniel Cohn-Bendit.

Issu du trotskisme, Castoriadis s’est rapidement détaché de cette vision du politique, alors influente dans les milieux d’extrême-gauche, en refusant de voir en l’Union soviétique un État ouvrier, même dégénéré. Au contraire, Castoriadis a vu dans cet État l’expression de la dictature d’une bureaucratie sur l’ensemble de la société.

Dans les années 70, Castoriadis a délaissé le marxisme en développant sa critique du capitalisme hors de l’État. Publié en 1975, L’institution imaginaire de la société soulève la possibilité de la démocratie directe et d’une forme d’autogestion comme moyens d’abolir les seules contradictions dignes de l’être selon lui, à savoir celle entre experts et citoyens, et celle entre dirigeants et exécutants.

C’est à cette époque, plus précisément en 1973, que Castoriadis ouvre son bureau de psychanalyste. Se situant dans la mouvance lacanienne, Castoriadis s’intéresse particulièrement à la psychose. En 1979, il entamera la dernière étape d’une fructueuse carrière en devenant, à 57 ans, directeur d’études à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Devenu financièrement riche au début de sa vie d’adulte grâce à un mariage avec une héritière milliardaire, Castoriadis mènera l’existence matériellement très choyée de la haute bourgeoisie française, maison d’été incluse dans les îles grecques. Plein de vitalité, Castoriadis connaîtra plusieurs femmes, en commençant par la compagne de Claude Lefort, qu’il lui ravira en pleine époque de Socialisme ou barbarie. Il jouera et perdra en Bourse la totalité de sa retraite de l’OCDE qu’il avait obtenue en un seul versement.

Cette biographie suit Castoriadis à travers les grandes étapes de sa vie d’intellectuel et de militant. Elle nous laisse aussi entrevoir le caractère et bien des aspects de la vie privée d’un individu très français dans son atypisme. Car où, ailleurs qu’en France, pourrait-on être fonctionnaire dans un organisme libéral comme l’OCDE, à la tête d’un service (analyse de la conjoncture) où travaillent 120 personnes – et militant clandestin d’un groupe d’extrême-gauche, tout en habitant un appartement princier dans un des secteurs les plus prisés de Paris, quai Anatole-France, avec serviteur sénégalais y vivant à demeure?

La biographie est également un point d’entrée vers une pensée réellement très complexe, tendue « vers une inlassable poursuite du savoir » qui s’apparente, pour reprendre une métaphore de Castoriadis lui-même, à l’entrée dans un énorme labyrinthe.

Maître de l’historiographie contemporaine, l’auteur François Dosse est un biographe confirmé qui s’intéresse à l’histoire des idées. Il a déjà écrit des biographies sur les auteurs difficiles que sont Paul Ricoeur, Deleuze et Guattari, et Michel de Certeau. Comme tous les biographes qui se respectent, Dosse développe son sujet en puisant dans les archives et en interviewant les proches de l’objet d’étude (plus d’une centaine de personnes ont été interrogées).

Dosse caractérise Castoriadis comme un « philosophe de l’historicité » théorisant la possibilité du passage de l’hétéronomie à l’autonomie, même à l’époque actuelle du présentisme (« perte de la mémoire vivante, hypertrophie de la mémoire morte, technicisation de la société, tendance lourde à la privatisation des individus »). Dosse pense aussi que c’est dans « l’articulation entre l’analyse historienne et le regard psychanalytique que la pensée de Castoriadis reste d’une actualité saisissante pour retrouver les voies d’une société plus conviviale ».

Les qualificatifs des Français à l’égard de Castoriadis sont plus que louangeurs. Pierre Vidal-Naquet a placé son oeuvre « sous le triple signe de Thucidyde, de Marx et de Freud ». Le Magazine Littéraire le décrit comme un « Titan », le quotidien La Croix comme un « héros de la pensée en actes au sommet de l’Olympe ». Reflet du goût bien français d’être au centre de l’univers en dépit de son déplacement, il y a belle lurette, aux États-Unis? Sûrement, mais il y a évidemment beaucoup plus, soit une pensée foisonnante qui interpelle les intellectuels qui réfléchissent sur la démocratie et la modernité; ainsi que ceux qui désirent aller au-delà de la démocratie parlementaire telle qu’on la connaît.

En entrevue au site Mediapart, François Dosse confie que « Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique. Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen. »

« Héros au sommet de l’Olympe? » Un peu fort. Mais intéressant tout de même, n’est-ce pas?

DOSSE, François. Castoriadis, une vie, Paris, La Découverte, 2014, 532 p.

Catégorie(s) : Biographies

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Lena Dunham : regard féminin sur la génération Y

15 juillet 2015 par Maryse Breton Pas de commentaires

Lena Dunham, Not that kind of girlLa série de télévision Girls produite par HBO raconte les aventures de quatre jeunes femmes à New York. Lena Dunham y joue le rôle principal, Hannah, une écrivaine dans la vingtaine, anxieuse, égoïste, drôle et originale. Héroïne à saveur « génération Y », elle proclame dramatiquement (et avec autodérision) qu’elle est « peut-être LA voix de sa génération ».

Les critiques ont reproché à Dunham de peindre des personnages de jeunes adultes gâtés, riches et égocentriques. Ils ont également soulevé le manque de diversité culturelle dans la série. On a surtout jugé bizarres et dégradantes les scènes sexuelles que Dunham écrit pour ses personnages féminins. Malgré tout et après quatre saisons, Lena Dunham persiste et signe. Sans aucun doute, l’auteure de ce succès trace son chemin comme elle l’entend et n’accepte aucun compromis pour exprimer sa vision créative.

Il est donc étonnant de découvrir dans Not that Kind of Girl une femme plus sombre et moins assurée. Dunham soufre d’anxiété profonde depuis qu’elle est toute jeune. Les rapports malheureux qu’elle entretient avec les hommes tournent parfois à l’abus. Dans cette autobiographie, l’artiste raconte des anecdotes de sa vie amoureuse, de ses thérapies, d’épisodes de son enfance et des relations avec les membres de sa famille. La sortie de ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse aux États-Unis au sujet d’un passage qui a provoqué l’ire des ultraconservateurs.

Les admirateurs de la série et les curieux apprécieront cette autre facette de Dunham. En dévoilant son côté sensible, voire naïf, l’auteure nous permet finalement de comprendre intimement son parcours artistique.

Dans l’univers culturel actuel, Dunham, la vraie et la version Girls, nous offre une perspective rafraîchissante et différente de la jeune femme d’aujourd’hui. Si l’on peut douter qu’elle soit « LA voix de sa génération », sa voix porte et fait tout de même réagir. Dunham peut continuer à la défendre et à en rire.

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DUNHAM, Lena, Girls. L’intégrale de la première saison/Girls. The complete first season, États-Unis, Home Box Office, 2012, Blu-ray, 390 min, avec Lena Dunham, Allison Williams, Adam Driver.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : antiguide à l’usage des filles d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2014, 318 p.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : A young woman tells you what she’s « learned », Toronto, Doubleday, 2014, 265 p.

Catégorie(s) : Biographies, Récit autobiographique

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Deux bédéistes québécoises

9 juillet 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Je vous présente Hiver nucléaire. L’action se déroule à Montréal le jour de la Saint-Jean-Baptiste et on annonce une grosse tempête de neige! On est, bien sûr, dans la science-fiction. Depuis qu’il y a eu un accident à la centrale Gentilly-3, c’est l’hiver perpétuel au Québec. À Montréal, certains secteurs sont déneigés, mais d’autres ne le sont plus.

Nous suivons les aventures de Flavie qui fait de la livraison à motoneige. Sa meilleure amie, Léonie, lui a demandé de la remplacer afin de lui laisser le temps de revoir une nouvelle conquête. Le temps d’une livraison de bagels dans le Mile End, à la limite des zones habitées, on découvre ce qu’est devenu Montréal et de folles aventures se succèdent.

C’est la première bande dessinée écrite et dessinée par Cab, de son vrai nom, Caroline Breault. Elle a imaginé un univers réaliste et fantaisiste à la fois. Ses dessins remplis de couleurs mettent en scène des personnages tout aussi colorés dans leur personnalité et leurs comportements. L’accident nucléaire a provoqué chez certains des mutations physiques amusantes et surréalistes. On s’identifie toutefois aux personnages grâce au réalisme de leurs sentiments. Ils deviennent d’autant plus attachants que cet univers nous est connu même s’il est rempli d’éléments délirants. Au-delà des apparences parfois trompeuses, c’est la vérité des relations humaines qui l’emporte. La science-fiction ne fait que donner un cadre qui stimule notre imagination. Cab est une bédéiste à découvrir et à suivre.

CAB, Hiver nucléaire, Montréal, Front froid, 2014, 96 p.

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Prolifique bédéiste, Zviane est aussi musicienne. Les deuxièmes est une bande dessinée en noir et blanc qui passe par plusieurs teintes de gris. Un couple d’amants se retrouve à Amsterdam, seul, dans la maison prêtée par un ami. Leur rencontre est secrète car chacun est en couple de son côté. C’est pourquoi ils sont les deuxièmes.

Le temps pluvieux est idéal pour rester à l’intérieur dans une bulle amoureuse au milieu de l’immense maison moderne aux plafonds hauts et aux grandes fenêtres. Retrouvailles; marijuana; ébats amoureux; repas à deux; duos de pianos. La musique prend parfois toute la place dans cette histoire. Les amants s’en donnent à cœur joie, mais l’entente est précaire. Les dialogues hyperréalistes sont convaincants.

Faire l’amour se transforme en partition musicale et en chorégraphie. L’auteure a imaginé un langage musical traduisant les gestes amoureux au lit. C’est fou et amusant. Mais la sonnerie du téléphone interrompt les amants et les ramène à la réalité de leurs vies.

ZVIANE, Les deuxièmes, Montréal, Pow Pow, 2013, 128 p.

Catégorie(s) : Bande dessinée, Littérature québécoise

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10 ans déjà

7 juillet 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

L’excellente publication Les Cahiers de lecture de L’Action nationale consacre son dernier éditorial aux 10 ans de la Grande Bibliothèque.

« Avant d’être un succès de fréquentation la GBQ a d’abord été une victoire sur la part sombre de la psychologie collective », affirme son directeur Robert Laplante.

Le responsable des Cahiers de lecture – riche gisement de critiques portant sur l’univers des essais québécois – fait ici référence à tous ceux qui voyaient, à la fin des années 90, dans la Grande Bibliothèque en devenir « un luxe somptuaire » et « un futur éléphant blanc ».

À juste titre, Robert Laplante souligne le « rôle exceptionnel » qu’a joué Lise Bissonnette en tant qu’inspiratrice et première patronne de l’institution.

Elle a, dit-il, « porté ce projet avec fougue et détermination. Elle a navigué dans la tempête en rappelant sans cesse que le Québec se méritait lui-même, qu’il méritait de s’assumer dans un geste culturel fort ».

Dix ans après son ouverture, la Grande Bibliothèque est fermement enracinée dans le paysage comme en font foi ces chiffres tirés du dernier rapport annuel de BAnQ et portant sur la période comprise entre mars 2013 et mars 2014: 2,370,000 visites, 335,000 usagers inscrits et 5,175,000 prêts .

Face à ces résultats qui attestent de sa pertinence, il faut faire un effort d’imagination pour se représenter l’ampleur des difficultés rencontrées lors de la gestation de l’institution.

Comme le dit Denis Goulet, auteur du livre Bibliothèque et Archives nationales du Québec, un siècle d’histoire paru l’année même du départ de Lise Bissonnette en 2009, c’est « contre vents et marées » que s’est construite la « bibliothèque pour tous les Québécois ».

D’une part, l’idéologie d’Internet et de la dématérialisation du livre commençait à poindre à la fin des années 90 et voulait faire croire à la fin imminente de l’imprimé. Mais il y avait évidemment beaucoup plus, à savoir ce profond scepticisme que le directeur des Cahiers de lecture met si bien en évidence, enraciné dans la « part sombre » de notre identité collective. À ses débuts, le projet a ainsi suscité une « forte opposition de la presse écrite », note Denis Goulet qui signale ces titres forts troublants : « La Trop Grande Bibliothèque », « Une erreur funeste et ruineuse » et le clou de ce navrant spectacle, « Une Grande Bibliothèque pour une petite république de bananes ».

En épilogue, Lise Bissonnette écrit que la Grande Bibliothèque fait maintenant partie, avec son réseau de centres d’archives, de « la plus grande institution culturelle du Québec ». Une institution qui a, dit-elle, « désormais les moyens » de ses défis.

Voilà, tout était dit.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

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Dans les pas de Léon Gérin

30 juin 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Qualifié par son institution de « sociologue québécois le plus connu sur la scène internationale », le professeur Marcel Fournier sait reconnaître une enquête sociologique de qualité quand il en voit une. Et son appréciation du livre Un Québec invisible ne laisse planer aucun doute : « Il s’agit d’une étude exemplaire, que j’ai d’ailleurs présentée dans mon livre Profession sociologue (…) comme la meilleure recherche ethnographique récente en sociologie au Québec », écrit-il en préface.

Malheureusement peu répandue au Québec, l’enquête ethnographique se déroule sur le terrain, dans des communautés aussi diverses que celles d’un quartier, d’un immeuble, d’un parti politique, d’une rue, d’une communauté ethnique, d’une association ou … d’un village. Par des observations critiques, des entrevues structurées et parfois en consultant des archives, le chercheur tâche de comprendre les rapports sociaux et les réalités culturelles du milieu étudié.

Un Québec invisible était initialement une thèse de doctorat. L’auteur, maintenant professeur à l’UQÀM, a fait porter son enquête ethnographique sur un village du Centre-du-Québec qu’il désigne sous le nom d’emprunt de Lancaster afin de préserver l’anonymat des personnes interviewées.

À travers l’étude de dimensions historique, religieuse, économique et politique, il veut expliquer le conservatisme politique du village en question et à travers lui le conservatisme d’une ruralité qu’il appelle le « Québec tranquille ». Cette situation découlerait principalement de l’influence des familles souches qui se sont implantées lors du mouvement de colonisation de la première moitié du XIXe siècle. Depuis ce temps, ces familles ont reproduit leur pouvoir – l’auteur dit parfois leur « domination » – par la transmission jalouse du patrimoine et l’établissement de relations et d’alliances de génération en génération. Ces familles, qui occupent des positions clés au conseil municipal, voient « comme une forme de dépossession locale et familiale » l’arrivée de l’État avec ses organismes de développement et de régionalisation, comme les municipalités régionales de comté (MRC).

Par ailleurs, dans un tel milieu, les syndicats arrivent difficilement à s’imposer, même dans les PME industrielles, parce qu’ils font face « à un milieu d’interconnaissance et à l’importance accordée à l’autonomie et à l’indépendance de la personne en regard de toute force jugée extérieure ».

Bref, hors la famille, hors la paroisse, point de salut !

L’auteur inscrit sa démarche scientifique au coeur d’un courant amorcé par Léon Gérin (1863-1951) à la fin du XIXe siècle. À la fois sociologue et historien, Léon Gérin avait notamment étudié les réseaux familiaux de Saint-Justin, un village situé en Mauricie. Il en était résulté un classique, L’habitant de Saint-Justin. Comme le rappelle Frédéric Parent, Gérin avait, dans ce livre, identifié la fonction « socialisante » du catholicisme en milieu rural (les gens discutent de ce qui leur arrivent sur le perron de l’église). Gérin avait également avancé que le système de croyance catholique était au premier chef une vision du monde transmise par le milieu familial. Tout cela explique, au moins partiellement, la baisse fulgurante de la fréquentation religieuse du début des années 60. Ces références à Léon Gérin (et on pourrait en ajouter d’autres, comme celles au sociologue Marcel Rioux) illustrent bien l’un des bénéfices secondaires que l’on retire immanquablement de la lecture d’études de qualité comme celle-ci, à savoir la rencontre de chercheurs et de penseurs d’un passé proche ou lointain qui ont toujours leur pertinence.

Convaincante démonstration d’enquête ethnographique qu’on souhaiterait plus répandue au Québec – à quand nos Pinçon/Pinçon-Charlot qui nous feraient enfin connaître les mentalités si particulières du Lac Memphrémagog et de Westmount ? –, ce livre laisse espérer de très belles choses à venir de cet héritier de Léon Gérin.

PARENT, Frédéric, Un Québec invisible : enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p.

Catégorie(s) : Documentaire

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Resteriez-vous?

22 juin 2015 par Christine Durant 1 Commentaire

Dans Si je reste de Gayle Forman, une romance dramatique destinée aux adolescents (14 ans et plus d’après Publishers Weekly), le personnage principal, Mia Hall, ou plutôt son esprit désincarné, raconte les événements qui ont suivi l’accident tragique qui l’a plongé dans un profond coma et qui a emporté toute sa famille.

Si je reste. Si je vis. C’est moi qui décide. […] Comment suis-je censée prendre ma décision? Comment puis-je rester, sans papa et sans maman? Comment puis-je m’en aller en laissant Teddy? Et Adam? C’est trop pour moi. […] C’est moi qui mène le jeu. Tout le monde est aux petits soins pour moi. C’est moi qui décide, je le sais maintenant. Et cette certitude me terrifie encore plus que tout ce qui est arrivé aujourd’hui.(Forman, 82)

Le lecteur se voit confronté aux délibérations de Mia face à son choix difficile : rester, vivre son deuil et surmonter cette épreuve de la vie, tout en ayant le sentiment d’abandonner sa famille ou quitter le monde des vivants, renoncer à ses rêves, à son avenir et à ses amis afin de rejoindre ceux qu’elle aime. Outre la mort, le roman aborde également l’amour, celui de la famille et entre amis, et la passion de la musique.

Certains passages de ce roman font profondément réfléchir. Que ferions-nous à la place du personnage si une tragédie semblable nous frappait? Quelle serait la source ou l’étincelle assez forte pour soutenir notre volonté de vivre?

En 2014, le film If I Stay, adapté du roman et réalisé par R.J. Cutler, a reçu des critiques mitigées et une cote 5 de Médiafilm. Louis-Paul Rioux, de Médiafilm, mentionne d’ailleurs que « la condition de spectre éthéré de l’héroïne, bien qu’émotionnellement prenante, connaît quelques ratés dans son traitement » alors que c’est cet aspect du roman qui est très efficace et qui donne le ton à la narration.

Pour ceux qui seraient intéressés, il y a aussi la suite, Là où j’irai, cette fois-ci narrée par le petit copain de Mia Hall, Adam, et dont l’action se déroule trois ans après les tragiques événements.

 


Versions françaises :

  • FORMAN, Gayle, Si je reste, Paris, Oh! Éditions, 2009, 220 p.
  • FORMAN, Gayle, Là où j’irai, Paris, Oh! Éditions, 2010, 281 p.

Versions numériques sur OverDrive :

  • FORMAN, Gayle, If I Stay, New York, Dutton Books, 2009, 199 p.
  • FORMAN, Gayle, Where She Went, New York, Dutton Books, 2011, 264 p.

Enregistrement vidéo :

  • CUTLER, R.J., If I Stay, États-Unis, Twentieth Century Fox Home Entertainment, 2014, DVD et Blu-ray, 106 min, avec Chloe Grace Moretz et Mireille Enos.

Catégorie(s) : Littérature américaine, Romans psychologiques

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Les Jésuites chez les Illinois : échec ou succès?

11 juin 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Selon plusieurs, l’entreprise missionnaire des Jésuites de la Nouvelle-France auprès des peuples autochtones aurait été un échec. Dans The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, l’historien américain Tracy Neal Leavelle prétend le contraire.

Dans son chapitre final intitulé Notes sur les sources et la méthode, il affirme que le point de vue général des historiens a été formé par la destruction de la Huronie en 1649-1650, territoire sur lequel les Jésuites avaient tout misé. Or, dit-il, les missionnaires jésuites afflueront une dizaine d’années plus tard dans l’ouest des Grands Lacs et dans la vallée du Mississippi et là, les résultats seront intéressants.

L’auteur se concentre sur les Amérindiens illinois et outaouais, en se basant principalement sur les écrits des Relations des Jésuites, la correspondance de ces « soldats de Dieu », des lexiques et dictionnaires produits par ces derniers, ainsi que sur les rares récits de témoins laïques dont le marchand Pierre Deliette.

Selon Leavelle, certains groupes amérindiens seront réceptifs aux jésuites en raison de la situation politique de leurs régions, menacées de plein fouet par les invasions militaires iroquoises. Comme l’a montré le grand historien américain Richard White dans son magistral Le middle ground, ces invasions suscitent alors d’énormes déplacements de populations terrorisées et disloquées par l’effet de guerres d’extermination iroquoises, absolument sans pitié.

Leavelle fait état d’une conversion massive d’un groupe outaouais, les Kiskakons, qu’il attribue à une tentative de « revitaliser la communauté » et de « régulariser les conduites personnelles dans un contexte d’environnement social difficile ».

Dans un fascinant exemple d’adaptation culturelle mutuelle, l’auteur montre que l’enterrement du père jésuite Jacques Marquette s’est partiellement déroulé à la façon traditionnelle kiskakon, à savoir le nettoyage des os et leur exposition au soleil, suivi de leur mise en sac et de leur transport à la Mission Saint-Ignace (près de Mackinaw City dans le Michigan actuel) afin d’y être enterrés.

L’autre grand succès missionnaire raconté par l’auteur se produit chez les Kaskaskias, peuple illinois qui allait donner son nom à l’état du même nom, et qui occupe le gros de sa démonstration. Les hommes de cette nation veulent clairement solidifier leur alliance avec la Nouvelle-France. Cependant, les jeunes hommes sont peu nombreux à vouloir être baptisés, et ce, pour au moins deux raisons : l’interdiction de la polygamie et le monothéisme catholique qui fait courir à leurs yeux le risque que les esprits protecteurs traditionnels ne veillent plus sur eux quand ils vont à la guerre. Le succès des conversions est beaucoup plus important chez les femmes. En 1696, les Jésuites disent avoir baptisé 2,000 Kaskaskias.

Bien que l’auteur ne le présente pas ainsi, on peut déduire que ce processus de conversion a lieu alors que la culture kaskaskia perd aussi de sa force de conviction interne. Par exemple, des enfants rient ouvertement des rituels de guérisseurs et les femmes se dégagent assez facilement de normes culturelles caractérisées par une très forte domination masculine répressive. Selon des témoignages de Deliette et de Marquette, il arrivait que des femmes se fassent « traditionnellement » violer en groupe et même mutiler suite à des actes d’infidélité conjugale.

Par ailleurs, le chapitre V sur les échanges linguistiques montre la très forte capacité d’adaptation des Jésuites, autre facteur explicatif de leur influence. Par exemple, le mot « Dieu » est traduit en illinois par « grand esprit de la création ». Cela dit, l’auteur ne cache pas les limites de cette créativité langagière car bien des concepts de théologie catholique sont impossibles à traduire. « Les missionnaires savent qu’ils perdent le contrôle des concepts religieux à partir du moment où ils sont énoncés dans une langue amérindienne », écrit-il.

Le catholicisme a-t-il été une stratégie efficace de réponse aux énormes défis du changement social et culturel auxquels devaient faire face des communautés autochtones de cette époque? A-t-il contribué à la capacité de défense militaire de groupes menacés dans leur existence même? Ou au contraire, a-t-il nui à cette capacité militaire? Plus de 300 ans plus tard, la réponse n’a rien d’une évidence étant donné l’importance de facteurs politiques allant au-delà des Jésuites et de leur action collective, comme l’est par exemple, la chute de la Nouvelle-France qui avait réalisé jusqu’à la Conquête, selon l’historien Fred Anderson, une confédération de facto avec des peuples amérindiens dans un gigantesque effort pour contrer l’avancée des colons anglo-américains. Un effort qui, oui, aurait pu être couronné de succès… mais cela est une toute autre histoire.

LEAVELLE, Tracy Neal, The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2012, 255 p.

Catégorie(s) : Histoire des États-Unis, Histoire du Québec

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Une biographie de l’homme aux cigares

31 mai 2015 par Jean-François Barbe 2 Commentaires

par Jean-François Barbe

Élisabeth Roudinesco, c’est d’abord un style, coulant, au point où on se sent presque comme dans un roman. C’est tellement vrai que son dernier livre, une biographie de près de 600 pages sur Sigmund Freud, a remporté en France non pas un, mais deux prix littéraires!

Et pourtant, son sujet était tout sauf facile. Car il s’en est écrit des livres sur Freud. La Grande Bibliothèque compte près de 650 ouvrages ayant Sigmund Freud en sujet, dont une vingtaine de biographies.

Roudinesco s’attaquait au dur défi de l’originalité par rapport à un personnage universel archi-étudié – même son goût du cigare a été passé au crible –, traduit en plus de cinquante langues, et sur lequel nous avons tous, déjà, une certaine opinion.

L’auteure ne partait pas de rien. Historienne, psychanalyste et professeure à l’université Paris Diderot, elle est l’équivalent, en France, de la gardienne du temple. Il y a quelques années, elle a « réglé son cas » à Michel Onfray qui avait commis un véritable navet au sujet d’un Freud « charlatan, névrosé incestueux, praticien cupide et petit-bourgeois réactionnaire complice d’amitiés fascistes », pour reprendre un résumé de l’hebdomadaire Le Point du 15 mars dernier. Roudinesco est aussi la voix du temple. Car grande est son influence médiatique à cause d’une production impressionnante par sa qualité et son rayonnement international – elle a écrit une vingtaine de livres traduits, semble-t-il, dans une quinzaine de langues –, mais surtout, à cause d’un talent de communicatrice hors pair qui lui assure une présence stratégique dans des médias qui font l’opinion. Elle écrit de remarquables articles dans le journal Le Monde où elle aurait la haute main sur les ouvrages en psychologie qui y sont recensés. La banque de données Eureka de la Grande Bibliothèque indique que le terme Élisabeth Roudinesco est apparu 190 fois dans la presse française en 2014.

Son approche historique a été critiquée par une psychanalyste lacanienne, Nathalie Jaudel, qui lui a reproché sa subjectivité et une propension au jugement un peu trop tranché. Cela dit, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre ne cache pas la complexité des points de vue. Parmi les auteurs contemporains – historiens et psychanalystes – cités par Roudinesco, se trouvent des antifreudiens. Notons qu’elle fait état des travaux du psychanalyste québécois Patrick Mahony avec qui, dit-elle, elle échange depuis vingt ans. L’auteure dit également avoir dépouillé des archives de Freud à Washington et être la première historienne française à l’avoir fait.

Dans son projet d’écriture, Roudinesco affirme avoir voulu « observer Freud construisant son époque tandis qu’il était construit par elle ». Elle historise les grandes étapes de la vie de Freud, de la Vienne fin de siècle jusqu’à sa mort en Angleterre. On fait la rencontre d’un « dynamiteur des certitudes de la conscience »; d’un penseur de la démocratie très critique vis-à-vis de la modernité et de ses illusions; d’un « conservateur éclairé » en matière culturelle; du chef d’une armée de combattants (ce qu’était la psychanalyse à ses débuts); ainsi que d’un thérapeute audacieux toujours prêt à retourner à sa table à dessin.

En plus de suivre Freud à travers sa trajectoire personnelle et professionnelle, Roudinesco rend compte de certains débats d’idées et développements théoriques à travers, notamment, les apports de Sandor Ferenczi et de Melanie Klein.

Cela dit, tout ce qui précède ne devrait pas faire oublier une chose bien importante, le réel plaisir que cette brique de près de 600 pages procurera aux lecteurs de biographies écrites… comme des romans. À apporter dans son sac de vacances mais à lire, dirais-je, à petites doses à la plage, car ce livre reste un livre d’histoire dans toute la force du terme.

ROUDINESCO, Élisabeth, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Éditions du Seuil, 2014, 592 p.

 

 

Catégorie(s) : Biographies

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Improvisation mixte

25 mai 2015 par Sylvie-Josée Breault Pas de commentaires

Crystal_PalaceLe Néerlandais Ernst Reijseger est, à soixante ans, un violoncelliste accompli. Il compte à son actif une vingtaine d’albums en solo et une quinzaine au sein d’ensembles dont Clusone 3 et ICP orchestra. À cela, il faut ajouter de nombreuses collaborations. Il a notamment composé la trame musicale de plusieurs films. De formation classique, il emprunte au free jazz et à la musique contemporaine. Évolutive, résultat d’un travail constant, sa musique fait le bonheur de plusieurs mélomanes.

 

Crystal Palace est le fruit d’un projet original. Ami du peintre germano-américain Jerry Zeniuk, le musicien s’est inspiré de ses œuvres picturales pour créer l’album. Ce disque a été enregistré dans la galerie d’art allemande où s’est tenue l’exposition. Les 28 pièces qui le composent résultent donc d’une rencontre : le tête-à-tête de Reijseger avec les peintures de Zeniuk. L’expérience est concluante : la contemplation des tableaux engendre un recueillement favorisant l’exploration musicale. Les courtes improvisations font un bel écho aux cercles colorés illuminant les toiles exposées. Chacun des extraits s’apparente à autant de tons riches qui s’harmonisent en un tout. Un seul micro a capté les sons de cette prestation, telle une oreille attentive. Il s’en dégage une atmosphère d’intimité. Cette proximité fait en sorte qu’on apprécie d’autant plus la virtuosité et l’inventivité du soliste.  Le pincement des cordes, le souffle de l’instrumentiste nous rejoignent comme si on assistait à la performance.  En pleine possession de ses moyens, Reijseger ne déçoit pas. Les lignes mélodiques, ingénieusement modulées, se révèlent captivantes d’une pièce à l’autre. Le temps de l’écoute, on s’immisce dans l’univers invitant de ces sons-couleurs. Un doux voyage auquel on est convié. Cette musique agrémente les fins de soirée.

 

 

REIJSEGER, Ernst, Crystal Palace, München, Winter & Winter, 2014, 72 min.

 

 

Catégorie(s) : Musique

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Mémento du bien manger

21 mai 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Quelle est la qualité et la nature de ce que nous mangeons? En 46 fiches et 95 pages, ce livre est un condensé d’information sur l’alimentation, car savoir ce que nous mettons dans notre assiette est vital!

Comment les autres citoyens du monde mangent-ils? En quelques pages, nous découvrons ce qu’est l’alimentation méditerranéenne, nordique, asiatique ou celle des centenaires. Si un sujet vous intéresse plus particulièrement, vous pourrez approfondir la question avec l’ouvrage de référence suggéré à la fin de chaque fiche.

Quelques fiches nous aident à connaître les différentes filières alimentaires des supermarchés et nous donnent matière à réfléchir sur l’origine de la viande, des poissons et des fruits et légumes que nous consommons.

Vous vous questionnez sur des régimes en vogue? Vous apprendrez quelles sont les grandes lignes du régime lié au groupe sanguin, à la macrobiotique et vous saurez différencier les régimes végétariens des régimes végétaliens.

Plusieurs fiches sont consacrées à des aliments vedettes reconnus pour leur valeur nutritive : l’ail, l’oignon, le citron, la pomme, les graines oléagineuses et les graines germées.

Si votre digestion est lente ou lourde, si vous sentez que votre organisme est encrassé, ce qui est souvent le cas après l’hiver, les fiches sur les jus maison, les cures dépuratives et le jeûne vous intéresseront.

L’ouvrage se termine par les 10 points essentiels à retenir, un glossaire des termes complexes utilisés ainsi qu’une bibliographie, intitulée « 26 livres pour aller plus loin », qui compile les ouvrages suggérés sur chaque fiche.

Mémento du bien manger est le genre de livre qu’on ne lit pas d’une couverture à l’autre. Puisque chaque fiche est indépendante, on peut en parcourir une ou deux à temps perdu parce que le livre traîne sur une table ou dans la salle de bains.

 

MÈGROT, Carole et Fabrice, Mémento du bien manger : l’alimentation saine, les régimes, les plats plaisir, la malbouffe! Suresnes, Fantaisium, 2014, 95 p.

Catégorie(s) : Documentaire

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La guerre, moteur de la paix

12 mai 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Vous aimez les paradoxes? En voici un : la guerre est « une bonne chose » parce qu’elle a historiquement stimulé le développement technologique et, par le fait même, la croissance de l’économie. Par exemple, Internet est le fruit de la guerre froide, ayant été pensé comme un système de communication pouvant résister à une guerre nucléaire avec l’Union soviétique.

Mais, attention, ce n’est pas terminé. La guerre est aussi « une bonne chose », car elle a suscité la création d’États structurés et centralisés qui ont maitrisé le chaos et créé les conditions de la sécurité intérieure.

L’auteur de War! What is it Good For? développe ce point de vue à travers l’étude de l’Empire romain, de l’Europe de la Renaissance jusqu’à celle du XXe siècle et des États-Unis d’aujourd’hui. Et, à l’instar d’un Jared Diamond, il puise allègrement dans divers travaux d’anthropologie, d’archéologie, de biologie et de psychologie évolutive, ainsi que d’histoire militaire, pour nous donner un récit très digeste, fourmillant de références, écrit de façon énergique, avec une pointe d’ironie provocatrice comme lorsqu’il qualifie ces bonnes guerres de guerres « productives » (la guerre « improductive » n’aboutissant qu’au chaos). Une ironie qui se trouve également dans le point d’exclamation du titre du livre, clin d’oeil à une chanson du mouvement pacifiste américain des années soixante contre la guerre du Vietnam.

Une bonne partie de la démonstration de ce professeur d’histoire de l’Université Stanford repose sur les statistiques suivantes. À l’âge de pierre, dit-il, une personne sur cinq risquait de mourir de façon violente. À l’apogée de l’Empire romain, la proportion était de moins d’une personne sur vingt. Après l’effondrement de l’Empire romain et de son autorité centralisée, le taux de mortalité violente reprend son ascension, dans la foulée des guerres improductives, jusqu’à atteindre une personne sur dix. La Renaissance renverse cette courbe, notamment avec l’invention de la poudre à canon et la naissance de l’État moderne. Au XXe siècle, en incluant les carnages des deux guerres mondiales, l’Holocauste, les goulags stalinien et maoïste et des génocides, moins d’une personne sur cent meurt de mort violente. L’auteur associe trois empires aux périodes de baisses de mortalité auxquels correspondent les Pax Romana, Pax Brittanica et Pax Americana. Ces empires sont, dit-il, des globocop. En d’autres termes, ce qu’on appelle la violence organisée et centralisée (État, armée, police), telle qu’on la retrouve dans différents empires, aurait permis de contenir l’agression dans des limites bénéfiques au genre humain, tout en promouvant le commerce et la prospérité générale.

Ce point de vue très tranché porte évidemment flanc à la critique. Les empires créés par les armes, le sang et l’esclavage constituent-ils vraiment la façon la plus efficace d’assurer la croissance économique et la sécurité des populations? La perspective de l’auteur ne ressemble-t-elle pas trop à une justification de la violence de deux des grands impérialismes ayant triomphé au XXe siècle? Ces impérialismes ne ressembleraient-ils pas un peu trop à des acteurs rationnels? Qu’en penseraient les peuples conquis? Les actualités télévisées nous montrent-elles vraiment que les États-Unis assurent mieux la sécurité de leurs propres citoyens que ne le font les petits États?

MORRIS, Ian, War! What is it good for? Conflict and the progress of civilization from primates to robots, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2014, 495 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés

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À l’occasion du Jour de la Terre

20 avril 2015 par Marie-Line C. Lemay Pas de commentaires

La publication toute récente du livre de Naomi Klein, Tout peut changer, et la couverture médiatique dont son auteure a bénéficié ont eu pour effet de ramener sur le devant de la scène la crise environnementale à laquelle nous sommes collectivement confrontés.

Bien que les constats scientifiques alarmants sur les répercussions de l’activité humaine sur le réchauffement climatique ne cessent de s’accumuler, il est plutôt rare que « l’état de santé » de l’écosystème terrestre fasse les manchettes…

À l’occasion du Jour de la Terre (22 avril), nous avons eu envie de vous présenter quelques ouvrages relatifs à l’environnement qui, pour une raison ou une autre, ont retenu notre attention. Ces suggestions se veulent une invitation à la réflexion et à l’échange.

 

Gisèle Tremblay recommande :

La reine malade d’Anicet Desrochers

Dans ce film documentaire absolument captivant, Anicet Desrochers, producteur de miel biologique à Ferme-Neuve dans les Hautes-Laurentides, présente avec compétence les enjeux reliés au déclin des colonies d’abeilles.  Mondialement reconnu pour son expertise dans  l’élevage de reines, le jeune et sympathique apiculteur expose  avec passion  sa vision d’une agriculture durable.

 

Catherine Lévesque recommande :

L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature de David Suzuki 

Un livre pour changer notre regard sur la nature, dont nous faisons partie. Une invitation à rendre sacrée l’interdépendance qui existe entre la Terre et tous les êtres vivants.

 

Christine Durant recommande :

Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo de Deni Béchard 

Sous la forme d’un récit de voyage, Deni Béchard raconte l’histoire des bonobos du Congo, ces primates « hippies de la forêt » dont la ressemblance avec l’homme serait la plus grande, tant sur le plan génétique que social, avec 98,7 % de gènes identiques aux humains. L’auteur nous présente également les communautés qui vivent au cœur de la forêt équatoriale du Congo, la deuxième plus grande forêt du monde, menacée de destruction. Plusieurs enjeux sont abordés : les changements climatiques, le rôle déterminant des forêts sur l’évolution des espèces, la conservation de la nature, la protection de la biodiversité et la coopération internationale.

 

 

Sauver la planète une bouchée à la fois de Bernard Lavallée 

Conseils, trucs et astuces pour une alimentation responsable, saine et écologique : privilégier les produits locaux, choisir la pêche durable, zéro déchet, cuisiner les aliments fatigués sont quelques-uns des conseils que nous donne le nutritionniste et blogueur Bernard Lavallée. Parce que la production et la consommation alimentaires ne sont pas sans effets sur l’environnement, ses suggestions nous aideront à fournir un effort pour réduire notre empreinte environnementale et, du coup, à manger mieux!

 

Sylvie-Josée Breault recommande :

La chimie verte à petits pas d’Émilie Ramel 

Une initiation à la chimie pour les enfants de 9 à 12 ans, selon une perspective écologique. Inclut expériences et jeu-questionnaire.

Le règne du vivant d’Alice Ferney

Un roman témoignant d’une lutte menée contre la surpêche et le braconnage. Le récit est inspiré des actions du militant écologiste Paul Watson.

Tout peut changer : capitalisme et changement climatique de Naomi Klein

Un vibrant plaidoyer en faveur d’une transformation des structures économiques et politiques actuelles au profit de sociétés plus équitables et respectueuses de l’environnement.

 

Esther Laforce recommande :

La vie habitable de Véronique Côté

Un appel à la poésie, cette force qui naît en nous de la joie, de la bonté, de la gratuité, de la beauté du monde et du territoire. Une invitation ardente et nécessaire à habiter le monde autrement.

Des anges mineurs d’Antoine Volodine

Paysages dévastés et fin de l’humanité forment l’horizon de ces quarante-neuf brèves fictions qui sauront nourrir de leur poésie l’imaginaire des consciences inquiètes de l’avenir du monde.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande :

Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve d’Hubert Reeves

Hubert Reeves, habile vulgarisateur, nous raconte ici l’histoire de notre monde, du point de vue du cosmos (« la Belle-Histoire ») et de l’humanité (« la Moins-Belle-Histoire »). Il démontre par la même occasion à quel point tous les éléments formant l’écosystème de la vie terrestre sont interdépendants et comment la préservation des rapports existant entre ces éléments est garante de la pérennité de l’ensemble.

 

 

 

Pour davantage d’idées de lecture sur l’environnement et l’écologie, consultez Romans@lire!

 

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BÉCHARD, Deni, Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2014, 446 p. Aussi disponible en version numérique

CÔTÉ, Véronique, La vie habitable, Montréal, Atelier 10, 2014, 95 p. Aussi disponible en version numérique

FERNEY, Alice, Le règne du vivant, Paris, Actes Sud, 2014, 208 p.

KLEIN, Naomi, Tout peut changer : capitalisme et changement climatique, Montréal, Lux éditeur, 2015, 640 p. Aussi disponible en version numérique

LAVALLÉE, Bernard, Sauver la planète une bouchée à la fois, Montréal, Éditions La Presse, 2015, 228 p. Aussi disponible en version numérique

RAMEL, Émilie, La chimie verte à petits pas, Arles, Actes Sud junior, 2014, 69 p.

REEVES, Hubert, Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve, Paris, Seuil, 2013, 162 p. Aussi disponible en version numérique

SANCHEZ, Pascal, La reine malade, Montréal, Les Films du 3 mars, c2011, DVD,  90 min, avec Anicet Desrochers.

SUZUKI, David, L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature, Montréal, Boréal, 2014, 392 p. Aussi disponible en version numérique

VOLODINE, Antoine, Des anges mineurs, Paris, Seuil, 1999, 219 p. Aussi disponible en version numérique

Catégorie(s) : Documentaire jeunesse, Documentaires québécois, Essai, Films, Littérature française, Roman

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L’éveil de mademoiselle Prim

8 avril 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Mademoiselle Prudence Prim débarque à Saint-Irénée d’Arnois pour y passer une entrevue. Elle a répondu à une annonce : « Cherche esprit féminin détaché du monde. Capable d’exercer fonction de bibliothécaire pour un gentleman et ses livres. Pouvant cohabiter avec chiens et enfants. De préférence sans expérience professionnelle. Titulaires de diplômes d’enseignement supérieur s’abstenir. »

Malgré le fait qu’elle soit bardée de diplômes, Prudence Prim est engagée. Elle fait la connaissance de son employeur, un homme extrêmement cultivé mais peu délicat, avec qui elle a des conversations à la fois intéressantes et déroutantes. Celui-ci enseigne à plusieurs enfants du village comme le font d’ailleurs beaucoup de citoyens, chacun selon sa spécialité. À Saint-Irénée d’Arnois, l’éducation s’abreuve des textes classiques, mais n’est pas traditionnelle.

Tous les jours, mademoiselle Prim travaille à dépoussiérer la bibliothèque de son patron et à établir un système de classement. Durant ses temps libres, elle fait connaissance avec plusieurs habitants du village. Elle découvre un monde où on refuse la modernité, où prendre le temps de vivre et d’échanger est ce qui prime. Les habitants travaillent juste ce qu’il faut pour gagner leur vie, ils s’impliquent beaucoup dans le village et leur vie sociale est bien remplie. Celle-ci est toujours empreinte de chaleur humaine, de conversations littéraires, philosophiques ou psychologiques et les plaisirs de la table y sont très présents.

Cet art de vivre plait beaucoup à Prudence, mais elle est aussi bouleversée par certaines relations interpersonnelles qui viennent ébranler ses opinions et ses valeurs. C’est ainsi qu’elle se voit obligée de remettre en question ce qu’elle a érigé comme piliers dans sa vie.

Voilà un magnifique roman où les sentiments et les réactions physiques qu’ils provoquent sont merveilleusement décrits. Cette histoire baigne dans une atmosphère de légèreté et de profondeur satisfaisante. On a envie de déménager dans ce village utopique, d’en rencontrer les habitants et de partager leur douceur de vivre, leur vie simple et significative.

Il s’agit d’un hommage à la dolce vita : amour, amitié, hospitalité, tradition, lenteur, plaisirs de la table, culture et beauté.

L’auteure, Natalia Sanmartin Fenollera, voulait écrire un conte pour adultes et elle l’a fait avec une délicatesse que l’on savoure tout au long de la lecture. La quête de sens se mélange agréablement à l’éveil des sens. Il s’agit du premier roman de cette auteure espagnole qui travaille comme journaliste au quotidien économique Cinco Dias. Ce fut une très agréable découverte pour moi. D’ailleurs, ce roman a été une révélation internationale publié dans soixante-dix pays. J’attends le second avec impatience!

 

SANMARTIN FENOLLERA, Natalia, L’éveil de mademoiselle Prim, Paris, Grasset, 2013, 348 p.

Catégorie(s) : Littérature espagnole, Roman

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Une belle imagination

24 mars 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Une petite maison d’édition de Mirabel a publié des contes portant sur les Indiens d’Amérique. Ces contes ont été rédigés par des d’élèves de la polyvalente de Sainte-Agathe-des-Monts, faisant partie du groupe d’Option des Amériques de première secondaire.

On peut s’imaginer le plaisir qu’ils ont eu à écrire leurs récits!

Certains élèves ont choisi de mettre en scène des aventures qui éprouvent le courage des héros dans l’adversité. Par exemple, le « clan des Têtes rasées » attaque sans cesse le village : il faut alors penser à bâtir des fortifications. Ailleurs, un chaman teste le courage d’un jeune. Vite, il lui faut trouver de l’aide. « Avec mes nouveaux alliés, plus rien ne m’effrayait. J’étais plus fort qu’autrefois. Ils n’avaient qu’à venir, je les attendais! ». Parfois, il faut penser à s’allier à d’autres, comme « l’Alliance Tomahawk », afin de libérer des compatriotes capturés par l’ennemi.

Mais les armes ne sont pas toujours la solution, comme le constate Amarok, qui a l’intention de venger Tekoa. Un moment donné, Amarok s’élance dans la bataille jusqu’à ce que la jolie Taima l’arrête en lui disant que la « violence ne règle rien ». Amarok ne l’oublie pas. « Un an plus tard, je me mariai avec Taima et nous eûmes deux filles et un garçon. »

Le thème de l’amour revient souvent. Pour plusieurs, l’amour suffit à régler les conflits et à abolir les frontières. Par exemple, deux peuples amérindiens ont beau être en guerre depuis des générations, il suffit qu’un mariage survienne entre deux membres de ces peuples antagonistes pour que cessent pillages et massacres. Le surnaturel – le Grand Manitou – joue aussi le même rôle.

Certains élèves, plutôt nombreux, sont très sensibles à la place importante des femmes dans l’univers de l’Iroquoisie. Par exemple, ils savent qu’en Iroquoisie, c’est l’homme qui emménage dans la maison de l’élue de son cœur, non l’inverse.

On voit que les jeunes filles ne s’accommoderaient pas facilement de rôles limitatifs pré-établis, comme le montre l’histoire du chaman Meika, une femme qui se déguise en homme étant donné que chez les Amérindiens, les femmes ne peuvent pas être chaman. Mais heureusement, un jour, « la loi change » et Meika peut alors vraiment  dire qui elle est … et rester chaman. Autre exemple, la chasse, domaine traditionnellement masculin. Dans une de ces histoires, une jeune Algonquine devient l’exception qui confirme la règle.

Ce livre est consultable sur place à la Collection nationale.

Toutes mes félicitations aux étudiants qui ont exprimé une joyeuse créativité. Bravo à leur professeur du cours d’univers social qui a contribué à donner vie à ce livre, ce qui illustre l’importance d’avoir des adultes allumés, qui ne dorment pas au gaz, dans la vie des jeunes. Et bravo à l’éditeur, le bien nommé Marchand d’idées, qui montre aux jeunes, de façon tangible, qu’ils peuvent réaliser de bien belles choses dans leur vie.

Les Amérindiens, un voyage dans le passé, recueil de récits créé par les élèves de la Polyvalente des Monts, Mirabel, Marchand d’idées, 2014, 130 pages.

Catégorie(s) : Littérature jeunesse, Littérature québécoise

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Travestis en triple

17 mars 2015 par Gisèle Tremblay Pas de commentaires

Nouvelle job, nouvel appartement, nouveau cahier d’écriture, nouvelle vie! Dans Le cahier rouge de Michel Tremblay, Céline Poulin, 25 ans, ex-waitress et presque naine, tourne le dos à la médiocrité de son ancienne vie et prend son envol.

cahier rougeL’Expo 67 bat son plein; dans le Red Light, les touristes du monde entier affluent et chacun lâche son fou : Fine Dumas ramasse l’argent à la pelletée avec Le Boudoir, une boîte de nuit très spéciale, doublée d’un bordel de travestis. Pour orchestrer les activités de cette maison close pas comme les autres, Madame Dumas avait besoin d’une perle rare. Elle l’a trouvée en la personne de Céline, dure à l’ouvrage, crâneuse et déterminée. Dans sa robe verte à paillettes et ses souliers « rouge sang comme ceux de Dorothy dans The Wizard of Oz », la jeune femme endosse le rôle d’hôtesse de bordel avec sérieux. Tandis que ses ouailles se démènent comme de beaux diables avec des touristes qui s’encanaillent et des fils de bonne famille qui jettent leur gourme, Céline voue à ses six « filles » une affection sans faille, sans jamais les juger. Elle les couve tant bien que mal, peinant à les garder sous son aile protectrice.

Dans son beau cahier rouge, Céline raconte son quotidien entremêlé à celui de ses amis travestis, épopée tantôt misérable, tantôt loufoque, comme cette pièce d’anthologie, le jour du 60e anniversaire de Fine Dumas partie fêter à l’Expo avec sa bande de folles. Attendez-vous à tout : c’est savoureux et touchant, excentrique et disjoncté à souhait.

Chéri-Chéri

Il est beaucoup question de rimmel, de poudre et de houppettes, de bustiers et de guêpières dans Chéri-Chéri de Philippe Djian. Comme lectrice, j’ai joué les voyeuses, témoin du rasage, du maquillage, du déshabillage et du rhabillage en coulisses. Écrivain fauché le jour, Denis se transforme chaque nuit en femme fatale et monte sur scène dans un cabaret de travestis, sous prétexte de gagner sa vie. Ni prostitué ni homosexuel, il jouit du travestissement, sans plus. L’histoire déraille avec un beau-père mafieux et on a droit à pas mal d’action : on imagine facilement un film, comme pour d’autres livres de Djian. Le style est vif, mordant, le tout est très bien tourné, à la fois léger et corsé. En ce sens, c’est réussi, mais l’univers créé par Djian semble bien superficiel, comparativement à la densité de celui établi par Tremblay avec Le Boudoir et ses protagonistes.

 Je me souviens de Zazie

Ces deux livres ont éveillé chez moi le souvenir du couple formé par Gabriel et Marceline dans un autre livre, Zazie dans le métro de Raymond Queneau, lu à l’école secondaire.

Marceline… la délicate épouse de Gabriel, si discrète qu’elle ne saurait rougir, se limitant au rose : « Marceline baissa les yeux et rosit doucement. ». Marceline, au langage châtié, qui s’esclaffe quand l’assaillant qui prétend la violer se débat avec la conjuguaison : « Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit : vêtez-vous. ». Comme les jeux de Queneau avec la langue m’ont amusée alors!

Et Gabriel, l’oncle de la petite Zazie en visite à Paris : vous souvenez-vous de lui, ce colosse parfumé? Gabriel, qui ne travaillait que la nuit, et qui portait un tutu pour son numéro de danseuse dans un cabaret pour homosexuels, en tant que Gabriela.

Gabriel-Gabriela, Marceline-Marcel : un couple inoubliable, tout comme les jeux de haute voltige stylistique dans l’œuvre de Queneau.

 

TREMBLAY, Michel, Le cahier rouge, Montréal, Leméac, Arles, Actes Sud, 2004, 332 p.

DJIAN, Philippe, Chéri-Chéri, Paris, Gallimard, 2014, 193 p.     Aussi en format numérique

 QUENEAU, Raymond, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard jeunesse, c1994, 235 p.

Catégorie(s) : Littérature française, Littérature québécoise, Livres numériques, Roman

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Quartiers disparus

10 mars 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Le Centre d’histoire de Montréal a présenté une magnifique exposition de juin 2011 à septembre 2013 intitulée Quartiers disparus. Le matériel de départ de cette exposition est une collection exceptionnelle de photographies d’époque conservées aux Archives de la Ville de Montréal. Elles ont été prises par des photographes municipaux qui avaient pour mission de fixer sur la pellicule les immeubles de trois quartiers qui allaient être démolis : le Red Light, le Faubourg à m’lasse et le Goose Village. Considérés comme vétustes et insalubres, ces quartiers ont été détruits pour construire des logements sociaux, des routes et des immeubles.

Pour donner vie à ces photographies, le Centre d’histoire de Montréal, spécialisé dans l’histoire orale, a interviewé d’anciens résidents de ces quartiers, des intervenants de l’époque et des experts. Les témoignages, résultat de 75 heures de tournage, ont fourni une multitude de regards intéressants sur cette période de grands bouleversements urbains.

Cette exposition a connu un tel succès que les visiteurs ont exprimé le désir qu’elle subsiste dans un livre. Paru aux Éditions Cardinal en 2014, Quartiers disparus est un livre de table chic, sur papier glacé; les 121 photographies noir et blanc retenues sont accompagnées de nombreux témoignages comme dans l’exposition du même nom.

Les photos de ces quartiers populaires, habités surtout par des familles, illustrent des maisons à logements, des gens penchés à leur fenêtre, travaillant dans leur cour ou occupant les trottoirs. On y voit aussi des commerces de quartier : épiceries ou restaurants du coin, barbiers, ateliers divers, cordonneries, blanchisseries et garages.

Les témoignages ajoutés aux photos nous permettent de voyager dans le temps et de sentir combien ces quartiers grouillants de vie ont été importants pour leurs résidents.

Quartier essentiellement canadien-français, avec une part d’immigrants d’Europe de l’Est, le Red Light était situé en bonne partie au nord de la rue Sainte-Catherine jusqu’à Ontario, entre Saint-Dominique et Sanguinet. Il avait mauvaise réputation à cause des maisons de prostitution et des établissements de jeu dominés par le crime organisé. L’expression Red Light, dont l’origine est multiple, désigne à travers le monde les quartiers urbains où le commerce du sexe est important.

Vers 1950, les trois quarts des logements de ce quartier ont plus de 60 ans; ils sont délabrés, leur plomberie est défectueuse et le tiers n’ont pas de baignoire. Ils seront détruits pour faire place aux Habitations Jeanne-Mance – des logements sociaux – inaugurées en 1959 et comprenant 877 appartements.

Le Faubourg à m’lasse était un quartier francophone aux frontières mal définies. Il était situé entre le fleuve et la rue Sainte-Catherine et entre le Vieux-Montréal et le quartier Hochelaga. On croit qu’il doit son nom à la proximité du port où avait lieu le déchargement des barils de mélasse ou encore au fait que ses habitants, pauvres, mangeaient de la mélasse plutôt que du sucre car elle était moins chère.

Les logements y étaient disparates et vétustes avec des hangars recouverts de tôle à l’arrière. Ils ont été démolis (1953-1955) pour élargir le boulevard Dorchester (René-Lévesque) et bâtir la Place Radio-Canada et son stationnement (1963-1964) entre les rues Dorchester, Wolfe, Viger et Papineau.

Goose Village (Village-aux-Oies) était situé en bordure du fleuve Saint-Laurent (où l’on pouvait chasser les oies), tout près du pont Victoria. On l’appelait également Victoriatown. C’était une petite enclave résidentielle dans une zone ferroviaire et industrielle entre la rue Mill au nord, Bridge à l’ouest et Riverside au sud et à l’est. Ses petites maisons à deux étages avec des hangars avaient surtout été bâties de 1870 à 1900 et mal entretenues. Ce quartier multiethnique et anglophone a été démoli en 1964 pour construire l’autoroute Bonaventure et l’Autostade Expo 67 par ailleurs démoli à la fin des années 1970.

Dans les années 1950 et 1960, la lutte aux taudis était une véritable croisade. Les gouvernements avaient un discours de rattrapage face à la modernité. C’était la Révolution tranquille et la fièvre de l’Expo 67.

La bibliographie de Quartiers disparus est riche de nombreux ouvrages sur l’histoire de Montréal disponibles à la Grande Bibliothèque et de cartes et plans disponibles en ligne sur le site de BAnQ.

Si vous avez le loisir de vous plonger dans ce magnifique volume qu’est Quartiers disparus, vous voyagerez dans le temps et découvrirez une partie de la richesse historique de Montréal et de ses quartiers où nous circulons et que nous croyons connaître.

 

CHARLEBOIS, Catherine et Paul-André LINTEAU, (dir.), Quartiers disparus, Montréal, Cardinal, 2014, 311 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois

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L’odyssée de Louis Zamperini

5 mars 2015 par Maryse Breton Pas de commentaires

Invincible de Laura Hillenbrand, l'histoire de Louis ZamperiniL’histoire de Louis Zamperini, coureur olympique et bombardier dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, en est une de pur héroïsme.

Comme beaucoup d’autres immigrants de deuxième génération aux États-Unis dans les années 20, Louis est d’origine modeste. Il grandit à Torrance en Californie et, après une courte carrière victorieuse comme coureur de demi-fond, il s’enrôle dans l’armée. Il devient caporal d’artillerie dans les forces de l’air et est envoyé à Hawaii en novembre 1942. En mission pour retrouver un B-24 perdu, Louis et tous les membres de son équipage s’écrasent au-dessus du Pacifique le 27 mai 1943. Des 11 soldats à bord de l’avion, seuls Louis et deux autres compatriotes survivent. Bravant tempêtes et intempéries, tirs ennemis et attaques de requins, sans compter les maux qui guettent les naufragés sans provisions ni moyens de communication, Louis, Phil (Russell Allen Phillips) et Mac (qui meurt au trente-troisième jour) dérivent en mer pendant 46 jours dans un canot de sauvetage.

Louis et Phil finissent par atteindre les îles Marshall, mais toute la joie d’être finalement délivrés de leurs souffrances est de courte durée.

Les Japonais interceptent leur embarcation en juillet 1943 et emmènent les deux hommes au camp de prisonniers de guerre de Kwajalein sur l’île de Makin. Les conditions de vie sont assez difficiles pour les prisonniers (même si le Japon était signataire de la convention de Genève qui prévalait alors, celle de 1929). Louis est séparé de son frère d’armes et est détenu dans deux autres camps avant de terminer sa captivité en 1945 à Naoetsu où, sous le joug d’un garde particulièrement sadique et cruel, il subira de la torture physique et psychologie.

Laura Hillenbrand, auteure de Seabiscuit, a mis sept années à écrire Invincible. Non seulement a-t-elle pu interviewer Zamperini ainsi que d’autres témoins pendant plusieurs années, mais elle a aussi eu accès aux archives militaires et aux lettres des prisonniers et de leur famille pour tisser cette saga.

Bien qu’elle aborde un sujet douloureux (certains passages de torture sont difficiles à lire), l’auteure parsème son récit d’épisodes comiques qui allègent le ton. Même dans les pires conditions de captivité, les soldats américains partageaient des jeux secrets et des plans de sabotage qui leur permettaient de garder espoir, de combattre l’ennemi et d’ainsi survivre. L’espièglerie, l’humour et certaines anecdotes, un brin embellies, nous aident à entendre la voix de Louis Zamperini. Il est à noter qu’une liste impressionnante de sources vient corroborer plusieurs des descriptions et des événements relatés par Louis et les autres prisonniers interviewés.

Le camp Naoetsu est libéré en septembre 1945, quatre semaines après Hiroshima. Louis revient chez lui changé, marqué et en choc post-traumatique. Le récit de sa vie après son retour aux États-Unis, que Hillenbrand aborde brièvement, permet de conclure sur une note positive et d’accroître notre admiration pour cet homme qui réussira à pardonner à ses bourreaux les mauvais traitements qu’il a subis. Louis Zamperini est décédé en 2014, à l’âge de 97 ans.

Invincible est une merveilleuse histoire de la guerre du Pacifique, un chapitre moins connu de la Seconde Guerre mondiale.

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HILLENDRAND, Laura, Invincible : une histoire de survie et de rédemption, Paris, Presses de la Cité, 2012, 571 p.

HILLENBRAND, Laura, Unbroken : a World War II story of survival, resilience, and redemption, New York, Random House, 2010, 473 p.

Catégorie(s) : Biographies, Guerres et conflits armés, Histoire des États-Unis

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Propos d’un stratège politique

3 mars 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

L’émission télévisée À la page propose des face-à-face entre l’historien Éric Bédard et d’importants essayistes comme François Ricard et Denise Bombardier.

En nous faisant découvrir ou redécouvrir des auteurs de talent qui font comprendre le Québec, cette émission donne le goût de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait après avoir regardé l’émission mettant Claude Morin en vedette.

Au départ, rappelons que cet homme politique n’est pas le dernier venu. L’encyclopédie en ligne Bilan du siècle qualifie son rôle de « déterminant » dans la définition de la stratégie d’accession à la souveraineté du Parti québécois, axée sur une démarche référendaire.

Son livre comporte trois thèmes : la souveraineté du Québec, des souvenirs de vie politique (débutant avec sa nomination comme sous-ministre sous Jean Lesage), et l’éternelle question de l’existence de Dieu.

Claude Morin écrit avec clarté. « Quand on se parle à demi-mot, écrit-il en introduction, on se comprend à moitié. ».

D’entrée de jeu, Claude Morin avoue que l’évolution politique des vingt dernières années, consécutive à la défaite référendaire de 1995, l’a touché, mais non pas abattu. « En regardant évoluer le Québec, j’ai parfois été déprimé, mais je n’ai jamais perdu confiance , dit-il, en ajoutant qu’il pense qu’un jour les Québécois voudront assumer la maîtrise de leur avenir. »

Et parce qu’il a une longue expérience, il dresse un parallèle avec la situation actuelle et celle du Québec d’entre 1945 et 1960. Avant la Révolution tranquille, écrit-il, les faiseurs d’opinion cherchaient à convaincre les Québécois qu’ils étaient nés pour un « petit pain ». Or, depuis le référendum de 1995, ajoute-t-il, bien des commentateurs, analystes et animateurs radio et télé font tout leur possible pour faire revivre cette mentalité, notamment en recommandant au bon peuple de fuir les sujets difficiles sous prétexte qu’ils divisent, ce qui inclut maintenant, dit-il, la simple défense des compétences du gouvernement du Québec.

L’influence de ces commentateurs est grande, car elle s’appuie sur une certaine psychologie collective, la même qui explique l’existence de ce qu’il désigne comme étant un « mur psycho politique » face à l’idée de souveraineté.

Claude Morin ne conseille pas aux souverainistes de foncer tête baissée sur ce mur. En politique, énonce-t-il, il faut « partir de l’endroit où les gens sont et non de là où on aimerait qu’ils soient déjà arrivés. Mieux vaut contourner les obstacles que de se précipiter dessus ».

Autrement dit, un troisième référendum sur la souveraineté risquerait de donner les mêmes résultats que les précédents, d’autant plus que sa simple évocation risque, « dans les conditions actuelles », d’entraîner la défaite électorale du Parti québécois.

Que faire? Il examine les trois solutions les plus couramment envisagées par les souverainistes, afin d’en souligner les limites. Les référendums sectoriels, parce qu’ils seraient sectoriels, n’auraient pas d’incidence sur la dynamique profonde du fédéralisme canadien. Les « gestes de rupture » seraient impraticables. L’accession à la souveraineté par un vote de l’Assemblée nationale ne passerait pas facilement compte tenu de l’opposition éventuelle d’une majorité de la population. Finalement, une Constitution d’un Québec souverain, élaborée avant sa souveraineté, devrait faire l’objet d’un référendum qui finirait par porter, en pratique, sur la souveraineté elle-même…

Il suggère ainsi une stratégie dite de « défense de l’identité québécoise » visant la reconnaissance constitutionnelle de la nation, ce qui impliquerait l’affirmation du droit à l’auto-détermination et la confirmation des pouvoirs actuels du Québec dans les domaines déjà reconnus en vertu de la Constitution actuelle.

Dans cette perspective, la souveraineté ne serait « pas forcément » le moyen que devrait prendre le Québec au cours des prochaines années afin de renforcer ce qu’il désigne comme étant l’objectif politique fondamental, à savoir la sauvegarde et l’épanouissement de son identité nationale.

« Ou l’on ouvre une voie inédite, dit-il, ou l’on capitule. »

Et « en nous disant Oui à nous-mêmes, nous contournerions pour la première fois le mur », écrit-il.

Dans la seconde partie de son livre, Claude Morin évoque des souvenirs de sa vie politique et professionnelle, par exemple, l’âme de bâtisseurs qui animait les constructeurs de l’État moderne de la Révolution tranquille. Il parle aussi un peu de son enfance, et de sa passion déterminante pour la lecture, transmise par son père.

L’animateur radio Michel Lacombe a présenté ce livre comme étant le « testament politique » de Claude Morin. Celui-ci écrit que « les probabilités que ce livre soit mon dernier sont fortes ». À plus de 80 ans, on peut comprendre sa prudence. Souhaitons simplement qu’il aura d’autres occasions d’apporter sa pierre à l’édifice du débat public sur l’avenir du Québec : il a encore beaucoup à donner.

MORIN, Claude. Je le dis comme je le pense : souveraineté, vie politique, religion, Montréal, Boréal, 2014, 221 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Politique Canada-Québec

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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal : l’importance du cœur

24 février 2015 par Marie-Line C. Lemay Pas de commentaires

En 1959, les médecins français Maurice Goulon et Philippe Mollaret dressent le constat révolutionnaire de ce qu’ils nomment le « coma dépassé » : un état de mort cérébrale qui, grâce aux outils de réanimation, permet au corps de conserver l’apparence de la vie. Cette réalisation fondamentale ouvre la voie à des avancées médicales sans précédent, telles que la transplantation d’organes.

Les répercussions de cette découverte sont immenses, tant d’un point de vue organique que symbolique : « Car ce que Goulon et Mollaret sont venus dire tient en une phrase en forme de bombe à fragmentation lente : l’arrêt du cœur n’est plus le signe de la mort, c’est désormais l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. » (p. 44)

C’est un déplacement difficile à appréhender puisqu’il bouleverse notre façon de concevoir -mais aussi d’accepter- la mort. Le cœur est lourdement chargé de sens dans l’imaginaire collectif : c’est l’allégorie de la vie, le lieu de l’intime, le véhicule des émotions, le synonyme de l’amour.

Et c’est sur cette idée que se fonde le plus récent roman de Maylis de Kerangal : Réparer les vivants.

L’action se déroule en 24 heures chrono, aujourd’hui, non loin de Paris. Simon Limbres, jeune homme de 19 ans, adepte de surf, sombre dans un coma irréversible à la suite d’un accident de voiture. Sitôt le diagnostic posé, une course contre la montre s’amorce afin de permettre le prélèvement des organes et leur transport vers d’autres corps. Le précieux cœur du jeune homme, de par son poids symbolique, devient en quelque sorte l’enjeu du roman.

Maylis de Kerangal excelle à évoquer la complexité de la relation que nous entretenons avec cet organe. Les paradoxes sont multiples et souvent douloureux. En effet, comment reconnaitre la mort d’un être, d’un fils, dont le cœur bat encore? Réparer les vivants est aussi une fascinante plongée dans l’univers médical de la réanimation et de la chirurgie. On en découvre, presque avidement, les acteurs et la dynamique d’équipe.

La prose de l’auteure, faite de longues phrases dont on peine à s’arracher, rythme la lecture et maintient le lecteur sur le qui-vive. Elle traduit admirablement les moments d’accélération et d’attente, les réflexions, les sentiments et les gestes qui durant 24 heures accompagneront le voyage du cœur.

Réparer les vivants a remporté de nombreux prix littéraires en France et est actuellement en lice pour le Prix des libraires du Québec 2015 (catégorie Roman hors Québec).

KERANGAL, Maylis de, Réparer les vivants, Paris, Verticales, 2013, c2014, 280 p.

Aussi disponible en version numérique

Catégorie(s) : Littérature française

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Terminus Allemagne, par Ursula Krechel : une vie brisée

17 février 2015 par Esther Laforce Pas de commentaires

Terminus Allemagne

C’est avec la joie et l’angoisse de retrouver Claire, sa femme aryenne quittée près de dix ans plus tôt, et avec l’espoir de refaire la vie qu’on lui a brisée quinze ans auparavant, que le juge Richard Kornitzer, d’origine juive, revient en Allemagne en 1948. Si les retrouvailles des époux sont douces, malgré les longues années d’exil de Richard à Cuba, et malgré les souffrances endurées par Claire qui fut incapable de sortir à temps de l’Allemagne nazie avant le déclenchement de la guerre en septembre 1939, le retour dans ce pays détruit par les bombardements alliés, hanté par les violences passées, se fait plus difficile.

Car Richard Kornitzer veut qu’on lui permette de réintégrer les fonctions qui auraient été les siennes dans le système judiciaire allemand, n’eut été les mesures antisémites qui l’en chassèrent dès 1933. On lui accorde donc un poste de juge dans le champ de ruines qu’est devenue la ville de Mayence. Troublé par le fait que ses collègues sont des Allemands restés en poste durant la guerre, et donc près du régime nazi, Kornitzer finira, au cours des années, par sentir qu’on l’empêche de progresser dans la hiérarchie.

Mais la partie de sa vie la plus difficile à reconstituer sera sans doute sa vie familiale. Claire et Richard lancent en effet des recherches pour retrouver leurs deux enfants qu’ils ont dû envoyer en Angleterre en janvier 1939. Dans une ferme de la campagne anglaise, le couple retrouvera les deux enfants devenus adolescents. Mais ceux-ci ont presque perdu le souvenir de leurs parents, qu’ils croyaient morts, et de leur nationalité allemande. Car ils ont appris durant les années de guerre à craindre ces Allemands qui lançaient des bombes sur le toit des maisons anglaises. Étant donné leur fragilité émotive, qui commençait à s’estomper grâce aux liens affectifs qu’ils avaient enfin pu créer avec les membres de la dernière famille qui les avait accueillis, il aurait finalement été plus simple que leurs parents ne reviennent jamais les chercher.

Terminus Allemagne est un roman d’une extraordinaire densité, qui mélange la saga familiale à la fine analyse psychologique, la fiction et le portrait d’une époque par la description d’événements historiques d’une précision presque archivistique, la poésie et la factualité brute des rapports administratifs. Inspiré d’écrits documentaires sur le Kindertransport, le récit du sort des enfants Kornitzer est, entre autres, particulièrement bouleversant. Un roman exigeant, douloureux mais envoûtant, dont on sort marqué. L’auteure, Ursula Krechel, a remporté le Prix du livre allemand en 2012 pour Terminus Allemagne (en allemand, Landgericht).

KRECHEL, Ursula, Terminus Allemagne, Paris, Carnets Nord, Éditions Montparnasse, 2014, 437 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés, Littérature allemande

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Ian Kelly

3 février 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Né Ian Couture le 30 mars 1979 à Montréal, Ian Kelly, est un auteur-compositeur-interprète anglophone dont j’ai fait la découverte récemment. Il a déjà quatre albums à son actif; le dernier, All these lines, lancé en 2013, a figuré parmi les dix albums les plus vendus au Canada dans iTunes à sa sortie. Sa chanson la plus connue est Take me home, sur l’album Speak your mind.

 Je qualifierais sa musique de folk-rock d’atmosphère avec des textes parfois idéalistes et empreints d’une certaine nostalgie. J’aime l’écouter en regardant dehors tout en rêvant, passagère en voiture ou à la maison. Certaines chansons comme The world stopped turning semblent faites pour rouler; il y raconte comment sa rencontre avec son amoureuse a changé sa vie.

Sa poésie est accessible. J’aime quand il parle de son fils comme d’un astronaute tellement il est spécial. Il écrit qu’il ne sait pas où il vit, mais il sait où est sa chambre! L’accompagnement de piano apporte une deuxième ligne mélodique très réussie.

Ses chansons douces sont particulièrement belles, mais les plus rock se dansent très bien comme All these lines où il évoque toutes ces phrases qui occupent son esprit, attendant d’être écrites. Le refrain donne envie de chanter haut et fort. On sent que l’artiste se défoule.

The best years, avec la participation de Coral Egan, est magnifique. Le texte est une prise de conscience du bonheur actuel et de son côté éphémère.

Breakfast for the soul est une ode au soleil qui revient. Elle se danse très bien, tout comme I just can’t dance où Ian Kelly avoue se donner une multitude d’excuses pour ne pas mettre en évidence le piètre danseur qu’il est!

 En entrevue, Ian Kelly parle de ses préoccupations sociales et environnementales peut-être davantage que dans ses textes. Lorsque je l’ai vu en spectacle, j’ai trouvé qu’il se livrait peu entre ses chansons. C’est dommage, car il a beaucoup à dire mais il semblait très nerveux. Cela ne l’a pas empêché de bien rendre ses chansons et il était entouré d’excellents musiciens. Peut-être fait-il partie de ces artistes qu’on préfère sur disque…

 
CD de musique

 

KELLY, Ian, All these lines, Montréal, Audiogram, 2013.

Catégorie(s) : Musique

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Les Amérindiens des États-Unis et la question du génocide

21 janvier 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

par Jean-François Barbe

Depuis une dizaine d’années, d’ambitieux historiens veulent élargir notre compréhension des causes de la destruction des peuples amérindiens aux États-Unis en comparant leur situation passée à des conflits du XXe siècle ayant mené à des déportations de masse ou encore, à des génocides.

Par exemple, l’impitoyable conquête militaire des Amérindiens du Texas par les Anglo-Américains a été réinterprétée par le très coté historien Gary Clayton Anderson comme un événement précurseur des « nettoyages ethniques » dont l’ex-Yougoslavie des années quatre-vingt-dix se rendra tristement célèbre.

Effleuré par Timothy Snyder dans Terres de sang, le parallèle entre l’Allemagne nazie à la recherche d’« espace vital » à l’Est et la ruée vers l’Ouest (du Far West) des Anglo-Américains a été mené à son point ultime par Carroll P. Kakel. Dans le cadre d’une thèse de doctorat récemment publiée, ce jeune historien soutient que la ruée vers l’Ouest a abouti à des « guerres génocidaires de conquêtes, soutenues par l’État ».

Face à ces nouvelles mises en perspective, un spécialiste des études sur les génocides s’est mis de la partie. Dans un livre intitulé Native America and the question of genocide, Alex Alvarez s’interroge sur la pertinence du concept de génocide appliqué à l’histoire des Amérindiens des États-Unis. Rattaché au Martin-Springer Institute for Teaching the Holocaust, Tolerance, and Humanitarian Values de la Northern Arizona University, ce spécialiste de la question est également professeur de criminologie.

Ça promet. Mais parce qu’il compte moins de 200 pages, son livre ne peut pas, pour reprendre les termes de l’auteur, donner de « réponse définitive » à une question qui est tout, sauf simple, puisqu’elle exige notamment une connaissance approfondie de plus de trois siècles de relations entre Anglo-Américains et Amérindiens.

Le livre s’ouvre avec une citation du leader Chaouanon (Shawnee en anglais) Tecumseh, mort en 1813 : « Où sont passés les Pequots, les Narragansetts, les Mahicans, les Pokanokets? Ces tribus, déjà puissantes, ont disparu en raison de l’avarice et de l’oppression de l’Homme Blanc, comme la neige fond au soleil ».

Or, mis à part les Pequots, l’auteur n’étudie pas les causes de la disparition des peuples mentionnés par Tecumseh.

Son livre s’attache surtout à définir ce qu’est un génocide. Selon l’auteur, s’il n’y a pas d’intentionnalité d’extermination, si la tuerie n’est pas exhaustive, systématique et délibérée, si elle n’est pas effectuée par l’État (ou par procuration), comme l’Allemagne nazie à l’égard des Juifs et de peuples d’Europe de l’Est, on ne pourrait alors pas parler de génocide.

En d’autres termes, un massacre n’est pas toujours synonyme de génocide.

L’auteur pense ainsi qu’aux États-Unis, les massacres d’Amérindiens ont été nombreux, mais que les cas de génocides ont été rares.

Il en mentionne deux : les Pequots, d’ailleurs exterminés avec la participation active d’autres Amérindiens dont les Agniers (ou Mohawks), ainsi que les Amérindiens de Californie au XIXe siècle, mis en pièce lors de la ruée vers l’or.

Souvent donné en exemple lorsqu’il est question de guerre bactériologique, le général Jefferey Amherst ne serait peut-être pas, selon l’auteur, le génocidaire auquel on se réfère souvent. Rappelons qu’Amherst avait clairement exprimé par écrit une intention d’extermination des troupes de Pontiac en 1764. « Vous feriez bien d’essayer d’infecter les Indiens avec des couvertures, ou par toute autre méthode visant à exterminer cette race exécrable ». Mais en l’absence de preuves sur les résultats, il serait impossible, dit l’auteur, d’affirmer que ses intentions se sont effectivement concrétisées.

Par ailleurs, l’auteur croit que les visées assimilationnistes des écoles de réserves américaines de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle devraient être qualifiées de « génocides culturels ».

De ce livre très prudent, on peut conclure, pour employer les mots de l’auteur, « à la complexité d’appliquer le concept de génocide au traitement historique des Amérindiens des États-Unis ». C’est déjà ça!

ALVAREZ, Alex. Native America and the question of genocide, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 2014, 203 p.

Catégorie(s) : Histoire des États-Unis

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