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Une coalition à rebâtir

par Jean-François Barbe

Tout juste avant les dernières élections, Martin Lemay a publié ce livre sur l’avenir du projet indépendantiste. Député du Parti québécois (PQ) dans Sainte-Marie-Saint-Jacques de 2006 à 2012, il s’interroge sur la « stagnation  » du projet indépendantiste qui résulterait, selon lui, de l’hégémonie de la « gauche progressiste ».

PQ et Bloc québécois, dit l’auteur, se sont mis à ressembler à Québec solidaire (QS) par « hantise de se faire dépasser idéologiquement sur leur gauche ». Ne se retrouvant plus dans les discours et les engagements des grands partis indépendantistes, les électeurs « centristes, droitistes et conservateurs » se seraient mis à déserter le navire.

Mais étant donné que ce livre a été publié avant les élections, il ne traite pas des effets – qui ne semblent pas s’être faits sentir – du recentrage, effectué sous Pauline Marois, autour des enjeux identitaires. Ce recentrage peut-il être poursuivi? Et qu’arriverait-il à la pérennité du projet indépendantiste si le PQ laissait à QS tout l’espace politique dit de « gauche »?

En parallèle à cet essai sur la stratégie politique, l’auteur traite, en deux chapitres qui se lisent par eux-mêmes, des dérapages de la « gauche progressiste » dans les médias, les universités et les partis politiques. Telle sociologue d’université demande au Conseil de presse et au CRTC d’infliger « des sanctions beaucoup plus sévères envers certains médias aux couvertures négatives »; tel chroniqueur de livres considère « affligeant » de constater que des discours d’auteurs de droite (Joanne Marcotte, Éric Duhaime) trouvent « tant de tribunes »; telle personnalité politique tance d’incorrigibles bavards dissipés (qui ne sont évidemment pas de son camp) en les qualifiant « d’intolérants et de racistes », etc., etc.

Ce qui illustrerait que le Québec reste prisonnier d’un passé refoulé, celui du magistère des curés et soeurs supérieures d’antan.

LEMAY, Martin, L’union fatale : comment l’union entre la gauche et le mouvement indépendantiste compromet l’indépendance du Québec, Boisbriand, Accent Grave, 2014, 206 p.

Saluerons-nous le jour?

par Jean-François Barbe

Les fulgurances de « celui dont il est devenu assez risqué de parler, à moins que ce ne soit bien sûr pour en dire du mal » ont intéressé Gaston Miron – lors des dernières années de sa vie.

« Nous appartenons à ce petit groupe des peuples sur la terre au destin d’une espèce particulière : l’espèce tragique. Pour eux, l’anxiété n’est pas de savoir si demain ils seront prospères ou malheureux, grands ou petits, mais s’ils seront ou ne seront pas, s’ils se lèveront pour saluer le jour ou rentrer dans le néant. »

Ces propos de Lionel Groulx, « à rapprocher de Kundera », Miron les redécouvre dans le climat morose des accords de Charlottetown endossés par Robert Bourassa, indique l’auteur de Gaston Miron : la vie d’un homme. Le biographe signale qu’après les échecs référendaires, Miron pense que les Québécois forment un « peuple qui a choisi de ne pas naître ».

Près de vingt ans plus tard, les réflexions et les recherches sur les référendums perdus – et dans le dernier cas « volé », selon l’expression de Robin Philpot – ne sont pas légion. Il n’est pas simple de penser que parmi les 190 référendums sur la souveraineté tenus dans le monde entre 1791 à 2009, deux des trois échecs se sont produits au Québec, le troisième ayant eu lieu à Chypre en 2004, selon une recherche citée par Pierre Drouilly, préfacier du livre Ce peuple qui ne fut jamais souverain.

Deux générations plus jeune que Gaston Miron, Mathieu Bock-Côté n’esquive pas la portée de ces événements lourds de sens. Et il ne renie pas, non plus, la force qui les sous-tend.

Autrement dit, il ne vit pas en faisant comme si de rien n’était, au milieu du « provincialisme rassurant » d’une patrie en voie de « louisianisation » comme l’écrivent les auteurs de Ce peuple qui ne fut jamais souverain en parlant de la tentation du  « suicide politique des Québécois ».

Dans une langue très claire, Bock-Côté traite dans Exercices politiques de grands sujets de l’heure: le multiculturalisme vu comme « l’art de se draper dans le monopole de la vertu »; la démocratie et la tentation autoritaire de faire taire les Djemila Benhabib de ce monde; les médias sociaux; la démagogie populiste qui veut faire croire qu’il suffit d’un peu de pression sociale pour garantir une « juste » redistribution des ressources; et la nouvelle droite, l’envers de la médaille « gauche de la gauche » par rapport à la citoyenneté nationale.

Dans le dernier tiers du livre, intitulé « Demain l’indépendance? », Bock-Côté s’y présente comme étant un « souverainiste pessimiste » ce qui, dit-il, n’a rien à voir avec le désespoir « qui s’enferme dans la certitude du déclin ». Il se décrit comme faisant partie des indépendantistes « gardiens d’une espérance, d’un idéal auquel les Québécois ne peuvent pas renoncer sans s’abîmer intérieurement, mais auquel ils ne sont pas prêts à consentir politiquement pour l’instant ».

Mais comme le constate l’auteur, dans certaines circonstances, les choses peuvent changer du tout au tout et l’idéal, mû par ces gardiens de l’espérance, devenir réalité. C’est ce qu’a montré, dit-il, l’émergence du Parti conservateur canadien, issu de la mouvance réformiste de l’Ouest ou encore la fin de l’Union soviétique. Le dernier exemple est très frappant, considérant que cette société était décrite à la fin des années 70 comme étant stable et de nature « participative » par un politologue américain de renom.

Initialement publiés dans un blogue du Journal de Montréal, les textes d’Exercices politiques gagnent d’avoir été rassemblés dans un livre. D’une longueur de cinq à dix pages, ils se lisent plus facilement que sur l’interface d’un journal électronique et font découvrir un esprit critique qui lit, qui réfléchit et qui écrit afin d’être compris par ses lecteurs. Très plaisant!

BOCK-CÔTÉ, Mathieu. Exercices politiques, Montréal, VLB éditeur, 2013, 384 p.

HOUGH, Jerry F. How the Soviet Union is Governed, Boston, Harvard University Press, 1979, 679 p.

NEPVEU, Pierre. Gaston Miron : la vie d’un homme : biographie, Montréal, Boréal, 2012, 900 p.

PAYETTE, Roger et Jean-François Payette. Ce peuple qui ne fut jamais souverain : la tentation du suicide politique des Québécois, Anjou, Fides, 2013, 276 p.

PHILPOT, Robin. Le référendum volé, Montréal, Les Intouchables, 2005, 205 p.

Un diable d’homme, Yves Michaud

par Jean-François Barbe

Créé en février 1974, le quotidien indépendantiste Le Jour ferme ses portes en août 1976. S’il avait tenu le coup jusqu’au 15 novembre, date de l’élection du premier gouvernement du Parti Québécois, sa pérennité aurait peut-être été assurée grâce aux publicités gouvernementales qu’il aurait alors reçues. Et le Québec aurait enfin cette voix médiatique, toujours absente, pour représenter les aspirations et défendre les intérêts de presque la moitié de la population, désireuse de gérer ses affaires et d’avoir un pays normal.

Jacques Lanctôt avance cette hypothèse dans le cadre d’une biographie d’Yves Michaud, l’homme qui a piloté ce brillant ovni politique qu’a été Le Jour. Cette «aventure extraordinaire» comme la qualifie Lanctôt, a pris fin pour deux raisons : les difficultés financières – en dépit d’un tirage comparable au Devoir, le journal est alors boycotté par les grands annonceurs privés et par les organismes publics, au point de ne pouvoir publier d’avis juridiques – mais surtout, par le noyautage politique. Lanctôt expose l’effet dévastateur de l’action d’un groupe qui avait infiltré le journal afin de démontrer – oh, vérité suprême – que le Parti Québécois n’était qu’un «parti bourgeois». Car, rappelons-le, en 1976, les groupes marxistes-léninistes sévissent et mobilisent toutes leurs énergies contre le mouvement indépendantiste.

Après la victoire du Parti Québécois, Le Jour aurait sans doute pu être réorganisé et survivre, … tout en étant constamment sur la brèche, puisque l’appareil d’État fédéral était (et est toujours) à l’offensive, cherchant par divers moyens à faire dérailler le mouvement indépendantiste québécois.

Cette biographie le démontre bien, notamment lors de l’épisode où Yves Michaud fut l’homme de Jacques Parizeau à Paris, dans la perspective du référendum de 1995.

La biographie explique aussi comment est né, politiquement, Yves Michaud, à une époque où la nation, qui partait de loin, prenait son envol.

À plus de 80 ans, Yves Michaud n’a pas lancé la serviette : l’injustice sous toutes ses formes le fait encore bouillir. Il consacre une partie de son temps à une association de défense des petits investisseurs, le MÉDAC (Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires), d’où il tire son surnom de «Robin des banques». Son biographe mentionne qu’il tente actuellement, de concert avec un ancien sous-ministre de l’Éducation, de mettre sur pied un Mouvement de surveillance des Caisses Desjardins.

Yves Michaud aurait pu se contenter de passer son temps dans les restaurants du Plateau et de faire du vélo, mais il a choisi de continuer à mener un combat incessant «contre la bêtise». Et c’est en cela qu’il demeure ce «diable d’homme» qu’il était, jeune et dans la force de l’âge, et qui fait le titre du livre. Un diable d’homme qui refuse de voir son peuple,  – comme il le dit, – «planter ses racines dans le ciel» et qui tente maintenant d’obtenir réparation à l’égard d’un des événements les plus honteux de l’histoire de l’Assemblée nationale : une motion de blâme pour «propos inacceptable à l’égard de la communauté juive», votée sous le gouvernement de Lucien Bouchard.

Rappelons les faits. En décembre 2000, le sénateur Léo Kolber, qu’il connaît depuis plusieurs années, lui demande lors d’une conversation privée s’il est toujours «séparatiste». Michaud rétorque que oui, il l’est toujours et qu’il est prêt à attendre cinquante ans ou cent, un peu comme le peuple juif qui a mis deux mille ans avant d’avoir sa patrie en Israël. Kolber lui dit alors que ce n’est pas pareil parce que le peuple juif a beaucoup souffert. Et Michaud de répondre : «Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas? C’est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l’histoire de l’humanité».

La réaction fut immédiate. L’Assemblée nationale le condamna unanimement, sans avoir l’avoir entendu, «une première dans les annales parlementaires, qui bafoue les principes élémentaires du droit», dit l’auteur, qui y voit l’illustration d’un «peuple vaincu, soumis, complexé».

Pour ceux et celles qui voudraient en savoir plus, un autre livre, écrit par Yves Deschênes, en dit davantage sur cette affaire qualifiée «d’exécution parlementaire».

Comme le dit Pierre-Karl Péladeau en préface, «la motion de blâme votée contre lui par l’Assemblée nationale, au mépris des règles élémentaires de la justice, l’a meurtri dans son honneur, et il n’aura pas de repos tant que l’on n’aura pas pleinement restauré son intégrité. Ceux qui connaissent sa ténacité ne douteront pas qu’il arrivera à ses fins».

Ce que je lui souhaite en 2014.

LANCTÔT, Jacques, Yves Michaud : un diable d’homme!, Montréal, VLB éditeur, 2013, 285  p.
DESCHÊNES, Yves, L’affaire Michaud : chronique d’une exécution parlementaire, Québec, Septentrion, 2010, 248  p.

Voici la facture

par Jean-François Barbe

L’auteur nous dit quelque chose d’étrange et d’inconfortable à la fois. À savoir que la bureaucratie fédérale se développe à un rythme effréné et que le Québec en finance l’expansion à ses dépens.

Entre 1998 et 2009, la masse salariale de l’État fédéral a explosé de 108%, alors que le revenu moyen des familles a augmenté de 22%. Et pourtant, signale l’auteur, l’État fédéral ne paie ni infirmières, ni enseignants, ni éducatrices en garderie puisque la facture est réglée par Québec. Plus de 42,000 fonctionnaires fédéraux gagnent plus de 100,000$ par année.

Basé sur l’étude des sections III et IV des Comptes publics de 2010, ce livre donne ainsi un aperçu des retombées au Québec des dépenses de fonctionnement de plus de vingt-cinq ministères et organismes fédéraux.

Prenons le tout premier ministère de la liste, celui des Affaires étrangères et commerce international (MAECI).

L’auteur nous rappelle que ce ministère a fermé une série d’ambassades dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest parce que le gouvernement Harper veut concentrer sa diplomatie dans les pays anglophones du continent africain. Et que les agents du commerce extérieur du MAECI pensent «Saskatoon» et «London, Ontario» plutôt que «Val-d’Or» et «Sherbrooke» dans leur stratégie d’attraction d’investissements étrangers. Voilà pour l’aspect politique de la chose qui lui, ne se comptabilise jamais.

Mais revenons à nos moutons.

En 2010, 8,3% des achats en biens et services du MAECI ont été faits au Québec.

Et en grattant un peu, l’auteur découvre que le MAECI a versé une somme de 6,6 milliards de dollars à General Motors (Détroit, Michigan) à titre de «paiements de transferts». Ce qui donne près de 1,3 milliards de dollars provenant des contribuables québécois, soit 161$ par personne ou 650$ pour une famille de quatre.

En 2009, les Québécois ont également donné, avec  leurs impôts, près du quart des 13 milliards de dollars versés par Ottawa à l’industrie ontarienne de l’automobile. Parallèlement, l’industrie forestière québécoise récoltait un gros 70 millions pour sa restructuration et la survie des régions.

En tout et partout, l’auteur estime que le Québec a reçu en 2010 l’équivalent de 11% des dépenses en biens et services de l’État fédéral.

Comme le dit l’auteur, c’est l’équivalent d’une série de camions de la Brink’s  traversant, d’est en ouest, la rivière des Outaouais.

GOBEIL, Stéphane, Un gouvernement de trop, Montréal, VLB, 2012, 175 p.




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