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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Lena Dunham : regard féminin sur la génération Y

Lena Dunham, Not that kind of girlLa série de télévision Girls produite par HBO raconte les aventures de quatre jeunes femmes à New York. Lena Dunham y joue le rôle principal, Hannah, une écrivaine dans la vingtaine, anxieuse, égoïste, drôle et originale. Héroïne à saveur « génération Y », elle proclame dramatiquement (et avec autodérision) qu’elle est « peut-être LA voix de sa génération ».

Les critiques ont reproché à Dunham de peindre des personnages de jeunes adultes gâtés, riches et égocentriques. Ils ont également soulevé le manque de diversité culturelle dans la série. On a surtout jugé bizarres et dégradantes les scènes sexuelles que Dunham écrit pour ses personnages féminins. Malgré tout et après quatre saisons, Lena Dunham persiste et signe. Sans aucun doute, l’auteure de ce succès trace son chemin comme elle l’entend et n’accepte aucun compromis pour exprimer sa vision créative.

Il est donc étonnant de découvrir dans Not that Kind of Girl une femme plus sombre et moins assurée. Dunham soufre d’anxiété profonde depuis qu’elle est toute jeune. Les rapports malheureux qu’elle entretient avec les hommes tournent parfois à l’abus. Dans cette autobiographie, l’artiste raconte des anecdotes de sa vie amoureuse, de ses thérapies, d’épisodes de son enfance et des relations avec les membres de sa famille. La sortie de ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse aux États-Unis au sujet d’un passage qui a provoqué l’ire des ultraconservateurs.

Les admirateurs de la série et les curieux apprécieront cette autre facette de Dunham. En dévoilant son côté sensible, voire naïf, l’auteure nous permet finalement de comprendre intimement son parcours artistique.

Dans l’univers culturel actuel, Dunham, la vraie et la version Girls, nous offre une perspective rafraîchissante et différente de la jeune femme d’aujourd’hui. Si l’on peut douter qu’elle soit « LA voix de sa génération », sa voix porte et fait tout de même réagir. Dunham peut continuer à la défendre et à en rire.

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DUNHAM, Lena, Girls. L’intégrale de la première saison/Girls. The complete first season, États-Unis, Home Box Office, 2012, Blu-ray, 390 min, avec Lena Dunham, Allison Williams, Adam Driver.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : antiguide à l’usage des filles d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2014, 318 p.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : A young woman tells you what she’s « learned », Toronto, Doubleday, 2014, 265 p.

Les clowns thérapeutiques

En lisant Clowns d’hôpitaux, c’est du sérieux!, j’ai découvert un art d’une délicatesse infinie. Ces clowns sont de grands équilibristes qui se promènent sur une ligne très mince entre le drame de la maladie ou de la vieillesse et leur désir d’apporter de la légèreté sans tomber dans le ridicule. Le rôle des clowns thérapeutiques est de soulager, d’apporter du réconfort, de la compassion et, souvent, de faire sourire voire rire les patients!

Cela exige d’eux de nombreuses qualités. D’abord, une grande ouverture d’esprit, une sensibilité et un doigté hors du commun. Ensuite, une imagination et un sens de l’improvisation dignes des plus grands acteurs, car ils doivent composer avec les divers éléments que chaque situation présente.

À partir des commentaires d’un patient, de son attitude ou d’un objet de sa chambre, les clowns saisissent l’occasion d’établir un lien vers une histoire, un sketch, une chanson ou une conversation qui stimulera l’imaginaire du patient et lui fera momentanément oublier son quotidien difficile.

C’est avec émerveillement que je lis les récits de Michèle Sirois, comédienne professionnelle et clown d’hôpital. Avec beaucoup de finesse et un sens du portrait, elle raconte ses histoires uniques vécues auprès de personnes âgées ou d’enfants malades.

On comprend que ce travail joue un rôle d’une grande importance auprès d’eux, car il vient éclairer leur vie magnifiquement! Quelquefois, la visite des clowns d’hôpitaux est le seul rayon de soleil de la journée, parfois même de la semaine!

Loin d’infantiliser, comme certains peuvent le croire, les clowns thérapeutiques font appel à l’imaginaire, à l’intelligence et à la mémoire des patients grâce à leurs interventions. Ce sont souvent les patients eux-mêmes qui dictent les scénarios aux clowns, car ils connaissent leurs besoins. Les clowns doivent se laisser guider par leur légèreté et leur sens de l’exagération pour entrer dans le jeu. Au fil des rencontres, la complicité grandit.

Pour pratiquer cet art, Michèle Sirois suggère de suivre d’abord une formation de clown afin de découvrir celui qui nous habite (www.formationclown.com). Il s’agit d’utiliser nos défauts et nos failles, puis de les caricaturer. Cela semble très libérateur au dire de l’auteur!

Les clowns thérapeutiques existent dans plusieurs pays. Au Québec, ils sont engagés par l’organisme Jovia (www.jovia.ca).

 

SIROIS, Michèle, Clowns d’hôpitaux, c’est du sérieux!, Montréal, Éditions La Semaine, 2014, 204 p.

Anxiété quand tu me tiens

Vous est-il déjà arrivé d’emprunter un DVD au club vidéo et de réaliser après plusieurs jours qu’il est en retard? De vous dire qu’il faut absolument le retourner, mais de procrastiner au point de rendre l’exécution de cette simple tâche de plus en plus en plus difficile?

Ce qui commence comme une anecdote drôle de la vie quotidienne se transforme en cauchemar pour l’auteure et illustratrice américaine Allie Brosh puisque, pour elle, le DVD fautif la paralyse littéralement, la clouant sur le divan pendant des jours.

Plonger dans Hyperbole and a Half, le tout premier livre d’Allie Brosh qui rassemble les meilleurs billets de son blogue autobiographique, c’est découvrir une personne fragile, vulnérable, prise dans la tourmente de la dépression. L’humour noir et l’autodérision ne sont jamais trop loin, toutefois, comme lorsqu’elle décrit cette journée où après l’extraction d’une dent, la bouche encore engourdie à la suite de l’intervention, Allie pique une violente colère à sa mère au restaurant. Sa pauvre mère n’a d’autre choix que de se plier à ses demandes, au risque de passer en public pour une marâtre abusant de son enfant handicapée.

Brosh accompagne ses billets de dessins crus, dépouillés, aux couleurs vives. Elle se met en scène et campe également les personnages et les endroits principaux de son univers : sa mère, ses chiens, son ami, leur salon. Son autoportrait, un personnage primitif composé de quatre ou cinq traits, sans nez, avec de gros yeux ronds, rend de façon puissante les émotions que Brosh nous décrit.

Parfois drôles, parfois troublants, les épisodes de sa vie sur lesquels Brosh ouvre grande la porte hantent autant le lecteur qui n’a pas connu la dépression que celui qui en a souffert.

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BROSH, Allie, Hyperbole and a half : unfortunate situations, flawed coping mechanisms, mayhem, and other things that happened. New York, Simon & Schuster, 2013, 369 p.

Lève-toi et marche, une réflexion sur le monde du crime

par Jean-François Barbe

Un lecteur de la Grande Bibliothèque m’a fait découvrir Barbelés de Pierre Ouellet.

L’auteur, qui a environ soixante ans, a passé la plus grande partie de sa vie en maison de correction et en prison. Il a été braqueur de banques et complice de meurtre. Un homme, dont la mission consiste à protéger les autres, est mort à cause de ses choix.

L’addition se paie en prison, avec de longues années passées dans une espèce de temps suspendu. «J’ai l’impression d’avoir cessé de vieillir sur le plan psychologique alors que mon corps a suivi le rythme des saisons et en porte la trace», dit-il.

L’auteur a donc beaucoup de temps devant lui. Et avec lui, on se demande pourquoi. Pourquoi avoir jeté sa vie en l’air? Car des chances, il en a eues, et plus d’une. Par exemple, un jour, il sort de prison et il reconquiert son amour de jeunesse … pour mieux replonger, sans réfléchir, dans le monde du crime.

«Pourquoi t’as fait ça, Pierre? Pourquoi t’as fait ça? Je ne comprends pas», lui demande la femme de sa vie.

La psychanalyste suisse Alice Miller avait sa petite idée. Pour elle, le comportement criminel est parfois le fruit d’une enfance maltraitée, comme lorsque l’enfant est battu ou lorsqu’il n’existe que pour répondre aux besoins émotionnels de la mère. La délinquance et la criminalité deviennent alors une des avenues que l’enfant pourra emprunter afin de ne pas vivre la vie de quelqu’un d’autre. Évidemment, cette voie est illusoire et sans issue. Mais pour éviter de s’enfoncer dans la criminalité, il faut que le jeune adolescent ou adulte rencontre quelqu’un, un psychologue ou un travailleur social, qui lui fasse comprendre au plus vite d’où vient sa rage.

Peut-être parce que ce type de rencontre n’a jamais eu lieu, l’auteur n’arrive à aucune explication, ce qui rend la lecture plutôt agaçante. Et puisque l’auteur n’arrive pas à construire son propre récit, on sent qu’il n’y aura pas de «rédemption» ou de fin heureuse à l’américaine.

En revanche, son talent est suffisant pour nous garder «captif» dans un monde qui se densifie au fil des pages. Un peu comme si l’auteur avait la capacité, s’il s’y mettait, avec du travail et de la discipline, à devenir un véritable écrivain.

Mais il faudra attendre. Après sa dernière libération, ses vieux démons l’ont repris, de sorte qu’il se retrouve à nouveau derrière les barreaux.

Cette lecture m’a remis en mémoire Personne ne voudra savoir ton nom, récit d’un felquiste, prisonnier politique des années soixante et soixante-dix, abandonné, sans appui et déchiqueté par les bêtes furieuses qui dominaient sa prison; le film Hochelaga, tranchant comme une lame de rasoir, où les si bien nommés Dark Souls ne font qu’une bouchée de la vie d’un jeune homme plein de promesses ainsi que Histoire de pen, autre film du même Michel Jetté, portant sur un monde absolument féroce et sans pitié, celui de la criminalité organisée qui régit l’intérieur des murs d’une prison, et qui, encore une fois, brise une autre vie. Des antidotes pour ceux qui voient encore les univers de la prison et du crime comme un «roman».

OUELLET, Pierre. Barbelés : récit, Montréal, Éditions Sémaphore, 2013, 338 p.

MILLER, Alice. L’essentiel d’Alice Miller, Paris, Flammarion, 2011, 1001 p.

SCHIRM, François. Personne ne voudra savoir ton nom, Montréal, Les Quinze, 1982, 211 p.

JETTÉ, Michel. Histoire de pen, Québec, Christal Films, 2002, DVD, 112 min, avec Emmanuel Auger, Karyne Lemieux, David Boutin et Paul Dion

Écrire pour assouvir sa faim

Je m’étais promis de vous dégoter un bijou de roman québécois pas trop récent, histoire de lui donner une deuxième vie.

Qu’on me pardonne : j’ai failli à la tâche. J’ai grappillé à gauche et à droite pendant les vacances d’été, j’ai lu de tout, mais je ne peux m’empêcher de vous entretenir du livre  qui m’a tenue en haleine de si belle façon, même si c’est une parution récente. Oui, beaucoup de lecteurs le convoitent. Et oui, je comprends leur engouement : Remèdes pour la faim est l’une de mes perles 2013.

Deni Y. Béchard réécrit ici, à sa manière, des fragments de la vie tumultueuse de son père André, braqueur de banque par passion et poissonnier par obligation.

Un processus d’écriture qui, pour Béchard, s’est échelonné sur presque vingt ans; vingt ans à rayer et à réécrire un texte qu’il a d’abord eu la fantaisie de baptiser « roman », mais qui au gré des phases de la rédaction, prenait vraisemblablement la forme du récit autobiographique. Ce qu’il est, en réalité.

C’est dans ce beau bouquin de près de 600 pages qu’on comprendra comment un garçon de dix ans, trimballé depuis la tendre enfance de la Colombie-Britannique à la Virginie, a cherché comme il le pouvait à se construire des repères, des modèles. Son tempérament exalté l’a amené à éprouver une réelle fascination pour un père tourmenté, à la personnalité insaisissable, qui ne correspondait pas à l’archétype du paternel mature et responsable. Car que penser d’un père qui emmène son fils dans de folles virées à pleins gaz pour défier les trains, s’amusant à attendre les convois dans une voiture bien plantée en travers des rails? Que penser d’un père qui initie son fils à l’insu de la mère aux délices du coca-cola, et qui lui explique en long et en large les subtilités du vocabulaire blasphématoire? Que penser, surtout, d’un père qui a visiblement son petit jardin secret, qui ne parle que rarement de son enfance québécoise, de ses parents gaspésiens, de ses racines en somme, et qui laisse planer une aura de mystère autour de sa personne?

Pour le jeune Deni, il n’en fallait pas davantage pour susciter l’adulation.

Et c’est en vivant de cette vénération pour l’image idéalisée de son père qu’il atteindra l’adolescence, puis l’âge adulte. Momentanément séparé de son père,  il n’aura de cesse de le retrouver et de le questionner encore et encore sur son passé criminel, et aussi sur son énigmatique enfance québécoise. La cohabitation auprès de lui sera chose impossible, le réalisme des gestes quotidiens apportant un éclairage trop cru à ses vues de l’esprit. Mais les longues conversations téléphoniques où André se livrera presque entièrement à son fils seront libératrices pour Deni. Elles lui permettront de rédiger des milliers de pages de notes, un processus d’écriture rédempteur par lequel il essayera de comprendre quelle est la faim, la flamme, qui a poussé son père à aimer côtoyer le danger et à rester le loup solitaire parmi la meute. Ces entretiens auront aussi pour lui l’effet d’une thérapie d’introspection, le forçant à faire un retour sur soi : il prendra alors conscience que cette soif de vertige l’habite également.

 Avait-il appris à vivre pour le seul plaisir de la faim – pour le défi, la victoire, pour la fuite? Faim de l’inatteignable, de ce qu’on n’obtiendra jamais. Faim de solitude où, quelque acharnement qu’on mette à lutter contre soi-même, on sera toujours victorieux.

Un beau texte très personnel, profond et intimiste, mais sans apitoiement inutile; un récit qui ne cherche pas à attirer l’indulgence ni à se justifier de quoi que ce soit. Une histoire pour le plaisir de se la faire raconter, tout simplement. Dans une traduction de Dominique Fortier.

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BÉCHARD, Deni Y. Remèdes pour la faim, Québec, Alto, 2013, 580 p.

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

L’autre pays de Gilles Vigneault

Il a rêvé et mis en poèmes son pays. Il l’a chanté. Il l’a même revendiqué sur la place publique. Mais que connaissons-nous de son pays intérieur?

Après avoir entendu Gilles Vigneault faire allusion à sa vie spirituelle, le célèbre journaliste et animateur de radio Pierre Maisonneuve a voulu en savoir plus. Pour ce faire, il s’est d’abord replongé dans l’œuvre de Vigneault à travers ses livres et ses chansons afin d’en relever la dimension spirituelle. Puis il a rédigé 125 questions à poser au grand poète. Celui-ci étant encore très actif, il a fallu remettre à plusieurs reprises le rendez-vous fixé. Finalement, ils ont passé trois jours ensemble pour ce long interview.

Il en est résulté un livre d’une rare profondeur où les grands thèmes de la vie spirituelle sont abordés : le sacré, le silence, la prière, la solitude, la quête d’infini, le mystère et la mort. Gilles Vigneault nous fait le plaisir de replonger dans son enfance pour se souvenir des moments forts où sa foi a pris naissance auprès de son père, de sa mère et de quelques personnes clés. En bon conteur qu’il est, il nous livre des anecdotes remplies des saveurs d’une époque révolue.

Entre l’éducation religieuse qu’il a reçue et sa foi actuelle, on découvre qu’il a conservé l’amour du sacré, des rituels et des cérémonies. L’art du spectacle n’est-il pas une forme de cérémonie? Ancien professeur de latin, il continue de réciter des prières par cœur dans cette langue. Mais il n’a gardé ni la peur de l’enfer et du jugement, ni une foi repliée sur elle-même, caractéristiques d’une autre époque. Croire est également, selon lui, la confiance en soi et dans les autres. Croire et croître sont des mots si près l’un de l’autre.

Gilles Vigneault est un être infiniment fidèle à lui-même; à ce qu’il a reçu des autres souvent à même ses racines et au chemin qu’il a emprunté dans sa vie et qu’il continue de tracer. Un chemin d’intégrité et d’expression de la beauté poétique du monde.

Un livre à déguster comme un bon porto et à relire comme un poème. Une nourriture qui fait du bien et où on découvre la spiritualité d’un homme devenu un monument vivant.

MAISONNEUVE, Pierre, Vigneault:un pays intérieur, Montréal, Novalis, 2012, 142 p.

Découvrir Dany Laferrière

J’ai beau être bibliothécaire, je n’avais jamais lu Dany Laferrière. Pour cette première rencontre, j’ai choisi une réédition de son roman Chronique de la dérive douce.

 J’ai découvert une écriture remplie de charme et d’intelligence. L’auteur raconte sa première année à Montréal au milieu des années 1970 alors qu’il vient tout juste de quitter son Haïti natale. Il fait la connaissance des quatre saisons, des chambres miteuses, des filles de passage, du travail à l’usine, de la ville de Montréal et de ses habitants. C’est par petits tableaux qu’il nous dépeint ce qu’il vit durant cette année.

Ce récit, qui témoigne d’un grand sens de l’observation du quotidien, est rempli de poésie. On y trouve des réflexions savoureuses sur la vie montréalaise que seuls les étrangers peuvent faire grâce à leur regard nouveau.

Chronique de la dérive douce porte bien son titre. C’est une lecture qui détend et qui fait rêver. Le texte est aéré et le récit se déroule lentement sous nos yeux étonnés. Il y a de l’espace dans les chambres vides que l’auteur habite. Il y a de l’espace dans cette histoire décousue mais retenue par un fil conducteur. Il y a de l’espace pour le lecteur qui rêve avec l’auteur . On voit en images le parcours de ce jeune homme de vingt-trois ans dérouté et curieux à la fois de sa nouvelle vie. Comme les quatre saisons, il va connaître des mutations au courant de cette première année. Il en ressort un texte attachant qui décrit une expérience de Montréal comme si on la découvrait pour la première fois.

Laferrière, Dany, Chronique de la dérive douce, Montréal, Boréal, 2012, 208 p.

Laferrière, Dany, Chronique de la dérive douce, Paris, Bernard Grasset, 2012, 220 p.

Du pain sur la planche à vivre

Véhicule Press a publié au printemps dernier une traduction anglaise des récits d’enfance de Jean-Claude Germain, Rue Fabre, centre de l’univers. On se demande ce qui peut avoir incité un éditeur anglais de notre belle province à traduire pour la première fois un auteur pourtant si ancré dans la culture et la langue française québécoise. Et pourquoi avoir choisi ce titre en particulier? Il n’en fallait pas davantage pour piquer ma curiosité.

In Rue Fabre : Centre of the Universe Jean-Claude Germain evokes a Quebec unknown to most English-speaking Canadians.

Étonnante affirmation de la part de l’éditeur quand on sait que le récit, par les yeux d’un enfant, nous entraînera dans un périple à travers les villes anglophones de l’île de Montréal : Roxboro, Pierrefonds, Dorval, Pointe-Claire, etc. Mais le rapprochement avec les milieux anglophones s’arrête là. Pour le reste, tout est matière à découverte et chaque lecteur devient l’explorateur d’une époque, d’une langue, d’un métier ou d’un mode de vie qui n’est pas nécessairement le sien.

Le jeune Jean-Claude évoque ici l’univers marchand d’un Montréal de la fin des années 40, une époque où le pont Jacques-Cartier s’appelait le pont de la Commission du Havre et où des vacances à Laval pouvaient encore être considérées comme une « cure de désintoxication du ciment et de l’asphalte ».

On plonge dans l’enfance initiatique de l’auteur qui accompagne son père, voyageur de commerce, dans la livraison quotidienne « de tchippes, de chiques et de pinottes » aux « bourgeois » des contrées ouest-montréalaises (contrées considérablement éloignées du centre de l’univers, c’est-à-dire de la résidence familiale de la rue Fabre). Usant des expressions savoureuses d’une langue ayant encore toute sa saveur locale, Jean-Claude Germain ponctue le récit de ses expéditions mercantiles de faits divers et des personnages qui ont peuplé sa prime jeunesse. Il évoque ses tantes excentriques à la recherche du « type swell » qui les fera craquer, une grand-mère à la mèche courte et à l’oreille sélective, des buveurs insatiables qui « tinqueront jusqu’au last call » ou des policiers facilement corruptibles qui, pour un billet discrètement glissé, ferment les yeux devant « la conduite en bouesson ».

Mais au-delà de ces chroniques pittoresques d’un Montréal d’après-guerre, la sensibilité du texte repose d’abord sur le regard émerveillé qu’un enfant pose sur son père, qu’il se prend à admirer au détour de rencontres imprévues avec d’anciens complices de ses « autres vies ». Étonné et perplexe devant les amitiés éclectiques de son père, réconforté de découvrir en lui une personne respectée de tous, qui ne juge pas, qui ne prend pas parti et chez qui l’absence de colère et d’animosité est manifeste, le petit Jean-Claude ne peut que constater tout le chemin qu’il lui reste encore à parcourir s’il veut égaler la noblesse de ce paternel.

 Je venais d’apprendre qu’en plus d’avoir des vies qui étaient « autres », on pouvait également en mener qui étaient « doubles ». J’avais du pain sur la planche à vivre.

Le bout du monde peut parfois être la porte d’à côté. Juste le temps de faire une livraison de Cherry Blossom et de « cartounes » de cigarettes, et voilà qu’on grandit, qu’on voyage, qu’on comprend. Si le petit Jean-Claude a fait de cette histoire le portulan de son enfance, le lecteur francophone, lui, redécouvre une époque et la richesse de ses figures de style. Le lecteur anglophone n’aura pas le bonheur de savourer les mots de cette langue expressive et singulière, mais il aura tout de même le loisir de revisiter une ville, de revivre une enfance riche de découvertes, de rencontrer un grand auteur.

À ceux qui, comme moi, voudront faire durer le plaisir, il existe deux suites à ce bel ouvrage : Le cœur rouge de la bohème, où Germain nous parle des ses années étudiantes et La femme nue habillait la nuit, où on s’initie, avec le jeune auteur devenu adulte, à un Montréal underground et libertin. Malheureusement, ces deux titres n’ont pas encore été traduits : dear friends, je vous le souhaite pour bientôt!

      

GERMAIN, Jean-Claude, Rue Fabre, center of the universe, Véhicule Press, 2012, ISBN 9781550653281.

GERMAIN, Jean-Claude, Rue Fabre, centre de l’univers : historiettes de mon jeune temps, Hurtubise HMH, 2007, ISBN 9782894289693.

GERMAIN, Jean-Claude, Le cœur rouge de la bohème : historiettes de ma première jeunesse, Hurtubise HMH, 2008, ISBN 9782896470969.

GERMAIN, Jean-Claude, La femme nue habillait la nuit : nouvelles historiettes de la bohème, Hurtubise HMH, 2010, ISBN 9782896473144.

Souvenirs tendres : Blankets de Craig Thompson

(Pour faire suite, un peu par hasard, au billet de ma collègue Maryse…)

Les amateurs de romans graphiques connaissent fort probablement déjà l’existence de cet artiste de la bande dessinée américaine, j’ai nommé Craig Thompson. Mais que l’univers du trait, de la bulle et de l’encadré vous soit familier ou non, Blankets est une œuvre graphique et littéraire à découvrir sans faute. Un pavé totalisant presque 600 pages dans sa traduction française (Casterman, 2004), Blankets est un de ces livres que l’on redoute presque de terminer tellement sa lecture – les images – suscite l’émerveillement. Celui un brin mélancolique des souvenirs d’enfance. Et l’émotion vive des premières fois.

Dans Blankets, j’ai voulu essayer de répondre à une simple question : « Que se passe-t-il la première fois que l’on dort avec quelqu’un que l’on aime? [1] »

Craig Thompson dessine l’histoire d’un premier amour, celui de Craig, son alter ego élevé au sein d’une famille puritaine du Wisconsin. Le récit de cet amour naissant est enchâssé dans celui de l’adolescence tourmentée (comme le sont toutes les adolescences, mais différemment) de Craig, aux prises avec la culpabilité que lui a inculquée son éducation chrétienne fondamentaliste face à ses désirs et le sentiment de n’être à sa place nulle part dans cet horrible « vrai monde ».

Blankets est un récit d’inspiration autobiographique que l’on a qualifié de « roman graphique d’apprentissage ». La peur de grandir, le paradoxe des liens familiaux, la vulnérabilité et pourtant la sincérité des sentiments propres au passage du monde de l’enfance à celui de l’âge adulte sont autant de couches de sens qui donnent de la profondeur au récit. Les illustrations, tout en noir et blanc, foisonnent sur la page, libérées de leurs traditionnelles cases. Lyriques, parfois même expressionnistes (un style qui sied bien aux fabulations cauchemardesques ou apocalyptiques du jeune Craig), les images  traduisent de façon sensible les émotions du narrateur. Le trait de Thompson nous emporte doucement dans son univers intimiste et tendre, sous les neiges épaisses d’un hiver dans le Midwest américain.

Salué par la critique américaine lors de sa parution en 2004, Blankets fut couronné de huit prix prestigieux, dont deux Eisner Awards (2004), ainsi que du Grand Prix de la Critique (2005). Selon plusieurs, cet album consacre Craig Thompson comme l’un des grands de la bande dessinée américaine. Habibi est son œuvre la plus récente (Casterman, 2011 pour la traduction française).


[1] DELCROIX, Olivier, « Craig Thompson, l’étoile des neiges », Le Figaro Littéraire, 27 janvier 2005, p. 6.

Une vie illustrée

En 2006, la bédéiste américaine Alison Bechdel, a attiré l’attention des amateurs de biographies en bande dessinée avec la parution de Fun Home : une tragicomédie familiale. Dans ce livre touchant, elle décrit son enfance à Beech Creek en Pennsylvanie avec une mère absente et un père colérique. Ce père, personnage central de la vie de la petite Alison, est un être explosif qui cache sa véritable identité, son homosexualité. L’auteure sort elle-même du placard au début de la vingtaine et annonce à ses parents qu’elle est lesbienne. Elle entame un rapprochement avec son père, mais celui-ci meurt subitement quelques mois plus tard, happé par un camion (accident ou suicide?).

Bechdel lance maintenant une biographie de sa mère. Dans Are you my mother? A comic drama, on retrouve l’auteure après plusieurs années de psychothérapie et de psychanalyse, tentant d’expliquer son cheminement pour établir une meilleure relation avec sa mère. Pour ce faire, elle mélange de façon désorganisée des descriptions de ses rêves, des conversations avec sa mère, de longs extraits de ses lectures (Donald Winnicot, Alice Miller, Virginia Woolf) et des interprétations qu’elle en tire, ainsi que des échanges de ses séances de thérapie. Le tout, pas aussi bien illustré que dans Fun Home, donne un ouvrage où le lecteur se perd, demeure indifférent et est déçu de ne pas mieux comprendre Bechdel et sa famille.

À l’image de la vie de ses parents, Bechdel nous offre deux livres aux récits parallèles sur la vie de deux personnes, dont la relation n’est jamais approfondie. Voilà la tragédie qu’on aurait voulu que Bechdel nous raconte et nous dessine : l’union de ces deux individus, qui se sont déjà aimés, mais qui ont évolué tristement, si différemment.

Voici d’autres biographies en bande dessinée que vous connaissez probablement mais qui demeurent des incontournables : Persepolis, Sutures et Blankets : Manteau de neige.

De la course à pied

Affirmer que l’écrivain japonais Haruki Murakami est de plus en plus populaire à l’extérieur de l’archipel nippon serait peu dire. Désormais traduite en plus de trente langues, son œuvre s’est retrouvée à plus d’une reprise parmi les favorites en lice pour le prix Nobel de littérature. En marge du succès commercial que connaît actuellement la trilogie 1Q84, je souligne ici l’existence d’un court récit autobiographique paru il y a quelques années déjà : Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (Belfond, 2009 pour la traduction française). Comme le suggère son titre, cet autoportrait littéraire est difficile à catégoriser : s’agit-il de mémoires ou d’un traité?

C’est que le récit prend la forme d’un journal de pensées organisées autour d’un thème, ou plutôt d’une pratique, d’une discipline à laquelle Murakami se consacre désormais « sérieusement » (son expression) : celle de la course à pied.  Rapidement, ce thème se double de façon plus ou moins métaphorique d’une réflexion sur cette autre discipline, nécessairement au cœur de la vie de celui qui écrit : celle de l’écriture.  Le texte ne manque pas de détails assez techniques sur la pratique de la course elle-même, sur ce conditionnement presque ascétique du corps et de l’esprit que la préparation au marathon exige.  Fidèle à son style dépouillé, Murakami nous révèle néanmoins à travers ces fragments d’expérience une vision du monde qui transcende le simple fait de courir :

Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe à la fois et n’existe pas. Il possède une substance et en même temps il n’en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l’absorbons, voilà tout. (Murakami, Belfond, 2009, p. 25)

Note pour les amateurs d’intertextualité : le titre du livre dans sa traduction anglaise, What I talk about when I talk about running, diffère assez radicalement de sa version française et constitue une traduction plus littérale du titre original japonais. Il est d’autant plus intéressant de le noter qu’il s’agit d’une référence volontaire à cette nouvelle de Raymond Carver, ou du moins à son titre, What we talk about when we talk about love (Parlez-moi d’amour en français). Laissons à ceux et celles qui le voudront bien le soin d’y découvrir un parallèle plus étroit, s’il en est un. Il est cependant difficile de ne pas y lire un signe de la grande influence qu’a depuis l’adolescence la littérature américaine sur l’auteur, par ailleurs traducteur vers le japonais d’œuvres de F. Scott Fitzgerald, John Irving et… Raymond Carver.




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