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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Propos d’un stratège politique

par Jean-François Barbe

L’émission télévisée À la page propose des face-à-face entre l’historien Éric Bédard et d’importants essayistes comme François Ricard et Denise Bombardier.

En nous faisant découvrir ou redécouvrir des auteurs de talent qui font comprendre le Québec, cette émission donne le goût de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait après avoir regardé l’émission mettant Claude Morin en vedette.

Au départ, rappelons que cet homme politique n’est pas le dernier venu. L’encyclopédie en ligne Bilan du siècle qualifie son rôle de « déterminant » dans la définition de la stratégie d’accession à la souveraineté du Parti québécois, axée sur une démarche référendaire.

Son livre comporte trois thèmes : la souveraineté du Québec, des souvenirs de vie politique (débutant avec sa nomination comme sous-ministre sous Jean Lesage), et l’éternelle question de l’existence de Dieu.

Claude Morin écrit avec clarté. « Quand on se parle à demi-mot, écrit-il en introduction, on se comprend à moitié. ».

D’entrée de jeu, Claude Morin avoue que l’évolution politique des vingt dernières années, consécutive à la défaite référendaire de 1995, l’a touché, mais non pas abattu. « En regardant évoluer le Québec, j’ai parfois été déprimé, mais je n’ai jamais perdu confiance , dit-il, en ajoutant qu’il pense qu’un jour les Québécois voudront assumer la maîtrise de leur avenir. »

Et parce qu’il a une longue expérience, il dresse un parallèle avec la situation actuelle et celle du Québec d’entre 1945 et 1960. Avant la Révolution tranquille, écrit-il, les faiseurs d’opinion cherchaient à convaincre les Québécois qu’ils étaient nés pour un « petit pain ». Or, depuis le référendum de 1995, ajoute-t-il, bien des commentateurs, analystes et animateurs radio et télé font tout leur possible pour faire revivre cette mentalité, notamment en recommandant au bon peuple de fuir les sujets difficiles sous prétexte qu’ils divisent, ce qui inclut maintenant, dit-il, la simple défense des compétences du gouvernement du Québec.

L’influence de ces commentateurs est grande, car elle s’appuie sur une certaine psychologie collective, la même qui explique l’existence de ce qu’il désigne comme étant un « mur psycho politique » face à l’idée de souveraineté.

Claude Morin ne conseille pas aux souverainistes de foncer tête baissée sur ce mur. En politique, énonce-t-il, il faut « partir de l’endroit où les gens sont et non de là où on aimerait qu’ils soient déjà arrivés. Mieux vaut contourner les obstacles que de se précipiter dessus ».

Autrement dit, un troisième référendum sur la souveraineté risquerait de donner les mêmes résultats que les précédents, d’autant plus que sa simple évocation risque, « dans les conditions actuelles », d’entraîner la défaite électorale du Parti québécois.

Que faire? Il examine les trois solutions les plus couramment envisagées par les souverainistes, afin d’en souligner les limites. Les référendums sectoriels, parce qu’ils seraient sectoriels, n’auraient pas d’incidence sur la dynamique profonde du fédéralisme canadien. Les « gestes de rupture » seraient impraticables. L’accession à la souveraineté par un vote de l’Assemblée nationale ne passerait pas facilement compte tenu de l’opposition éventuelle d’une majorité de la population. Finalement, une Constitution d’un Québec souverain, élaborée avant sa souveraineté, devrait faire l’objet d’un référendum qui finirait par porter, en pratique, sur la souveraineté elle-même…

Il suggère ainsi une stratégie dite de « défense de l’identité québécoise » visant la reconnaissance constitutionnelle de la nation, ce qui impliquerait l’affirmation du droit à l’auto-détermination et la confirmation des pouvoirs actuels du Québec dans les domaines déjà reconnus en vertu de la Constitution actuelle.

Dans cette perspective, la souveraineté ne serait « pas forcément » le moyen que devrait prendre le Québec au cours des prochaines années afin de renforcer ce qu’il désigne comme étant l’objectif politique fondamental, à savoir la sauvegarde et l’épanouissement de son identité nationale.

« Ou l’on ouvre une voie inédite, dit-il, ou l’on capitule. »

Et « en nous disant Oui à nous-mêmes, nous contournerions pour la première fois le mur », écrit-il.

Dans la seconde partie de son livre, Claude Morin évoque des souvenirs de sa vie politique et professionnelle, par exemple, l’âme de bâtisseurs qui animait les constructeurs de l’État moderne de la Révolution tranquille. Il parle aussi un peu de son enfance, et de sa passion déterminante pour la lecture, transmise par son père.

L’animateur radio Michel Lacombe a présenté ce livre comme étant le « testament politique » de Claude Morin. Celui-ci écrit que « les probabilités que ce livre soit mon dernier sont fortes ». À plus de 80 ans, on peut comprendre sa prudence. Souhaitons simplement qu’il aura d’autres occasions d’apporter sa pierre à l’édifice du débat public sur l’avenir du Québec : il a encore beaucoup à donner.

MORIN, Claude. Je le dis comme je le pense : souveraineté, vie politique, religion, Montréal, Boréal, 2014, 221 p.

En direct des classes de francisation

par Jean-François Barbe

Les journaux québécois sont tapissés de commentaires, de billets d’humeur et de blogues. Où sont donc passés les reportages sur le terrain visant à élargir notre compréhension des grands enjeux de l’heure? Curieusement, c’est en lisant le livre d’une … blogueuse, que j’ai eu l’agréable sentiment d’enfin lire un reportage digne de ce nom.

Enseignante en francisation auprès d’immigrants adultes depuis 2007, l’auteure connaît bien ses sujets : l’immigration, l’intégration et l’avenir de la langue française. Étant donné qu’elle est blogueuse au Journal de Montréal, Tania Longpré sait également s’exprimer.

Et comme elle dispose d’une bonne capacité de réflexion et d’indignation – ce qui est le contraire de la résignation ou du « confort et de l’indifférence » –, il en résulte un livre qui nous tient en haleine, du début à la fin.

L’auteure nous présente ainsi, comme s’y on y était, sa réalité professionnelle et celle de ses collègues enseignants en francisation auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes. À partir de l’expérience vécue, étayée de nombreux exemples, on se familiarise peu à peu avec des réalités sociopolitiques plus larges.

Dans bien des cas, dit-elle, les immigrants de première génération ne manifestent aucun intérêt à participer à la culture québécoise, ni même à parler français. L’ignorance des questions de l’heure est totale. Cet isolement volontaire s’explique notamment, dit-elle, par « notre échec à les intéresser adéquatement à notre société », découlant entre autres choses de la forte influence des partisans du multiculturalisme.

Une autre source de cet échec résiderait dans la concurrence des services gouvernementaux fédéraux. Les agents d’immigration de Citoyenneté et Immigration Canada présentent le Canada comme un pays anglophone et le Québec comme une province aux racines francophones folklorisantes; les papiers officiels remplis à l’aéroport Montréal-Trudeau sont en anglais; la moitié des décisions rendues par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada à Montréal sont en anglais, etc.

En conséquence, poursuit l’auteure, « c’est souvent dans la deuxième ou même la troisième génération qu’on pourra voir un début d’intégration ».

L’auteure préconise notamment d’augmenter les ressources financières consacrées à la francisation. Actuellement, les immigrants qui s’inscrivent dans des classes de francisation de 30 heures par semaine touchent environ 120 $ par semaine, ce qui « ne peut pas rivaliser avec le salaire qu’un nouvel arrivant peut se faire au travail ».

Elle signale aussi qu’il faudrait mettre à jour le matériel d’enseignement, « vieillot et mal adapté », tout en multipliant les cours de francisation dans les entreprises. Elle ajoute que la formation devrait inclure des volets histoire, culture et citoyenneté de façon à favoriser l’apprentissage de codes culturels de base, ce qui permettrait par exemple de mieux se préparer à des entrevues d’emploi où il faut parler de soi, ce qui, dit-elle, est mal perçu dans certaines cultures africaines.

L’auteure estime aussi qu’il faut franciser les lieux de travail en appliquant la Charte de la langue française aux entreprises de moins de cinquante employés, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle.

Elle pense également que le Québec devrait faire comme les pays à forte affluence migratoire que sont l’Australie, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, et exiger des immigrants la connaissance de la langue française avant de s’installer ou, à tout le moins, un engagement ferme d’apprentissage de la langue dans un délai fixe de quelques années.

LONGPRÉ, Tania, Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus : comprendre les enjeux de l’immigration, Montréal, Stanké, 2013, 199 p.

Le français, langue commune ?

par Jean-François Barbe

Le sujet n’est pas facile : l’anglicisation de Montréal et, par conséquent, celle du Québec.

Démographe à l’Université d’Ottawa, l’auteur a publié un certain nombre de chroniques sur l’avenir du français dans les pages du mensuel indépendantiste L’Aut’ Journal. Ce livre en réunit une vingtaine, publiées entre 2011 et 2013.

L’auteur constate qu’il règne, au Québec, une « atonie » face à la « déroute du français », qui est partiellement due à la crainte « d’être accusé de surdramatiser ».

Son analyse ne réchauffera certes pas le coeur de ceux qui se souviennent de la Charte de la langue française (aussi appelée loi 101) et de son objectif premier – qui selon l’auteur devrait aller de soi  -, à savoir que le français soit « la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Car, quarante ans plus tard, ce projet reste, constate-t-il, « inachevé ».

Dans la métropole, écrit-il, « l’anglais demeure plus souvent que le français la langue des communications entre francophones et anglophones dans les grandes entreprises ». À l’aide de données statistiques, il démontre les ravages de l’assimilation linguistique survenue à Montréal au cours de la dernière décennie.

L’auteur constate également que la maîtrise du français « reste moins payante pour un immigrant que celle de l’anglais ». Et que l’accès automatique à l’école anglaise pour les migrants du reste du Canada est en train de « transformer l’Outaouais en une succursale de l’Ontario ».

Afin de contrer l’anglicisation, l’auteur propose notamment d’étendre la portée de la Charte aux cégeps.

Il  propose surtout d’être conscient du rapport de force linguistique actuel et d’agir afin que le français devienne, une fois pour toutes, la langue de communication au Québec.

Comme l’écrit en préface le sociologue Guy Rocher, « À lire, de toute urgence! ».

CASTONGUAY, Charles, Le français langue commune : projet inachevé, Montréal, Éditions du renouveau québécois, 2013, 150 p.




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