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Au nom du père, du fils… et de la poésie

Ayant lu successivement les derniers écrits de François Turcot et de Michaël Delisle, le rapprochement de ces deux oeuvres s’est imposé. Un sujet commun, le souvenir du père, les réunit. Et la poésie qui y apparaît si significative pour ces auteurs. Du père inspirant du premier au père navrant du second, chacun trouve une motivation le poussant vers la création littéraire. Tous deux s’avèrent inventifs dans l’élaboration de leurs ouvrages qui se révèlent empreints d’intelligence et de sensibilité. De façon très différente, voire opposée, ces écrivains franchissent une étape de leur vie personnelle, intime, par l’acte d’écriture. Ils interrogent les mots, nous semble-t-il, comme pour les prendre à témoin.

 

MondinosaureD’entrée de jeu, Mon dinosaure donne le ton en se référant au recueil de nouvelles de Bruno Schulz, intitulé Les boutiques de cannelle. La figure paternelle s’y présente mystérieuse et donne libre cours à la fabulation. Chez Turcot le réalisme et l’invention du personnage se chevauchent habilement. Il rappelle la mémoire de son père par le biais de poèmes, lui donne parole en utilisant la prose, tout en intégrant une correspondance père/fils et quelques blocs narratifs pour lier ces éléments. La diversité de la forme langagière, de même que l’innovation de son expression, renforce ce texte d’hommage. L’auteur ne révèle que très peu de la personne du père et il s’agit davantage d’une idée construite dans laquelle plusieurs peuvent reconnaître une figure paternelle familière. Une composition étudiée, des segments bien introduits, bien élaborés, nous amènent à explorer le thème autrement. La plus belle réussite est sans doute d’avoir su allier émotion et esthétisme, car le message et la forme s’amalgament harmonieusement. La métaphore animalière utilisée en est un bel exemple. Le dinosaure et la baleine évoquent l’enfance, tout en incarnant des figures fortes et signifiantes. Des petits récits collectés et transposés par l’auteur forment ce bel ouvrage.

« Mon père dort là, couché noir comme ses baleines, au fond de ce qui s’apparente à ses souvenirs. […] J’ouvre la boîte aux sept baleines – rien, sinon moi, n’a vraiment changé. » (Turcot, p. 141)

 

Encore bercée par la mélancolie de la première lecture, le texte du second bouquin, Le feu de mon père, me fait sursauter. Si les deux livres s’avèrent aussi touchants l’un que l’autre, le deuxième se révèle troublant. Je suis alors happée par le récit. L’auteur raconte une enfance difficile peuplée de personnages distants et violents. Hanté par cet  univers où on lui a pratiquement  appris à se taire, il en sort inévitablement traumatisé. Pour  preuve cette scène obsédante où, lorsqu’il est bébé,  sa mère le tient contre elle pour se protéger du père qui la menace d’une arme. Terrible lecture qui par la force de l’écriture devient magnifique. Sans détour, l’auteur raconte cette histoire déconcertante, véritable clef pour comprendre son travail d’écrivain. Le mutisme dans lequel il a été tenu, sa position de spectateur d’un théâtre désolant le pousse vers l’écriture. La poésie se révèle à lui parce que dense et évocatrice.

« Vers la fin, la fin de mon père tel qu’on le connaissait, il ne chantait plus. Je n’y voyais pas encore, depuis mes onze ans, le signe d’un cœur fermé, d’une peine qui fermente. » (Delisle, p. 57)

Le père demeure présent à son esprit, son souvenir persiste malgré diverses tentatives pour l’écarter. Sa prégnance oblige l’auteur à prendre sa place, à s’ouvrir. Aux non-dits du garçon se substitue l’écriture de l’adulte qui cherche à s’en sortir, à succéder en quelque sorte, au père. L’auteur-narrateur explique ainsi l’empreinte du poète. D’un écueil surgit une réussite littéraire.

 

En travaillant leurs manuscrits, les deux auteurs prenaient conscience du temps passé, des évènements marquants en lien avec cette filiation et leur état d’écrivain. En cela, ils se révèlent les fils spirituels de Fernand Ouellette qui avait ouvert les voies de réconciliation avec cette méditation poétique sur la mort du père, présente dans son recueil Les Heures. De la communication au silence, il avait lui aussi tenté de trouver du sens là où il ne semblait plus y en avoir. La poésie par sa nature transcendante devient une amorce pour réaliser un deuil.

 

DELISLE, Michaël, Le feu de mon père, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

TURCOT, François, Mon dinosaure, Chicoutimi, La Peuplade, 2013, 169 p.  (aussi disponible en format numérique)

 

Ready-made littéraire

La forme du présent ouvrage intrigue. Tel un ready-made, où un objet trouvé devient une œuvre d’art, des termes usuels servent ici le projet esthétique de l’auteur. Multidisciplinaire, joyeux drille investissant les sphères des arts visuels, de la poésie et de la performance, Marc-Antoine K. Phaneuf en est à son troisième titre aux éditions Le Quartanier. Poésie? L’exercice de classification s’avère ici complexe. Sans coupe, en continu, le texte déconcerte. Consommateur de culture populaire, le jeune auteur rassemble ses expériences et nous les livre d’un trait. Cracheur d’interminables listes, dompteur de mots, l’écrivain improvisateur mène tout un cirque. Des souvenirs, mais surtout des expressions connotées, s’accumulent, se bousculent, se tiraillent, s’impatientent à la queue leu leu. Phaneuf les repère, les agence et voilà qu’ils paradent et discutent entre eux.

« … un peintre flamand, un flamant rose, rose carnaval, Cap Canaveral, un décollage de fusée, la série de peinture Action Painting de Mark Tansey où il représente des peintres du dimanche qui peignent un décollage de fusée, peindre aussi vite que Bob Ross, la coupe des Jackson Five, dans le temps que Michael Jackson était noir… »

La parole du crieur déferle. Du mot DÉBUT ou mot FIN, il sillonne les étendues paginées. Astucieux, son message n’est pas dénué d’âme. Sa logique tient à l’enchaînement des idées qui défilent. S’y immiscent la fantaisie et l’humour. L’artiste s’approprie le média livre pour réaliser son projet. La performance devient ici l’objet du travail d’écriture. Une belle invention que cette tirade. On s’y promène comme on parcourt les salles d’un musée en observant les locutions une à une, tels des objets suscitant la curiosité et les sourires, ici et là.

 

PHANEUF, Marc-Antoine K, Cavalcade en cyclorama, Montréal, Le Quartanier, 2013, 69 p.




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