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Atavismes, par Raymond Bock: les fragilités de l’identité québécoise

N’avez-vous jamais craint une Troisième Guerre mondiale, où l’Amérique ne serait cette fois pas épargnée et, avec elle, le Québec? Imaginez-vous les lendemains d’une telle catastrophe, le sort déjà si précaire des Québécois francophones, obligés désormais de se considérer comme une minorité sur leur territoire face à l’afflux de réfugiés. Imaginez le parc du Bic transformé en base militaire, et cette image : «La vieille Bibliothèque nationale n’avait pas été reconstruite après l’incendie […]» (Le Quartanier, 2011, p.158).

Si, dans quelque recoin de votre esprit, vous redoutez ces événements, peut-être avez-vous hérité de cette nature inquiète qui traverse les atavismes mis en scène par Raymond Bock dans un recueil d’histoires qui explorent avec une dureté certaine, mais aussi de délicates pointes de sagesse, les fragilités de l’identité québécoise.

Une identité forgée par un environnement naturel bien trop dur pour l’homme : le froid qui tue, la végétation et les insectes qui reprennent leurs droits face aux tentatives de l’homme pour les repousser. Une identité qui se vit au présent dans l’angoisse face à la mort, dans l’individualisme et le confort mais, surtout, dans l’espoir nourri pour nos enfants, qui portent toute la beauté du monde. Et puis, toujours, cette révolte un peu désespérée qui gronde, des patriotes jusqu’à ces hypothétiques rebelles d’un futur où la perte du territoire et de la culture devient imminente.

Du passé au futur, les divers protagonistes semblent condamnés à une sorte de décalage entre leur volonté et ce qui leur arrive effectivement. L’échec serait-il un autre de nos atavismes?

L’auteur Raymond Bock semble quant à lui protégé de cet héritage, lui dont les Atavismes, écrits avec tant d’habileté et d’intelligence, ont remporté le prix Adrienne-Choquette, et seront prochainement publiés en traduction anglaise, par la maison américaine Dalkey Archive Press.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Le Quartanier, 2011, 230 p.

BOCK, Raymond, Atavismes, Montréal, Éditions du Boréal, 2013, 227 p.

Bref Christian Gailly

Je n’avais encore jamais lu Christian Gailly avant d’ouvrir La Roue et autres nouvelles, recueil paru aux Éditions de Minuit en janvier 2012. Il s’agit du quinzième livre de cet auteur français réputé pour la concision de son écriture. En effet, seulement deux de ses romans font plus de 200 pages, le plus court, Les Fleurs, en totalisant à peine 92 (Minuit, 2012 pour l’édition de poche). Quinzième ouvrage, donc, mais premier recueil de nouvelles dont la quatrième de couverture laisse très bien pressentir le rythme haletant et le caractère à la fois quotidien et intemporel des huit récits qui le composent. Dans un style quasi télégraphique, comme des notes prises à la volée, on peut y lire les phrases suivantes :

Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Chacune des nouvelles prend comme point de départ un événement a priori ordinaire de l’existence. Ordinaire lorsqu’on le considère de l’extérieur, mais jamais banal lorsqu’on le vit et surtout, lorsqu’on y pense. Une situation tout à fait convenue peut ainsi devenir loufoque, angoissante, étrange, absurde. Comme lorsque la conscience du narrateur, ce « je » désincarné dont on ne sait s’il est celui de l’auteur lui-même, s’emballe à la demande de sa compagne de lui écrire « l’histoire du perroquet rouge », histoire qu’il ne connaît absolument pas :

Quelle histoire du perroquet rouge ? Je ne connais pas d’histoire de perroquet rouge, lui dis-je, encore moins l’histoire du perroquet rouge. De quel perroquet rouge tu parles ? Tu es sûre qu’il était rouge ? (Gailly, 2012, p. 30)

Ne contenant aucune intrigue au sens classique du terme et ne recelant que très peu d’images, les histoires de Christian Gailly demandent une lecture attentive, voire engagée. L’auteur cisèle la narration avec une économie de mots qui signale une conscience aiguë de la matérialité (et des limites) du langage. Il observe ses personnages du dedans comme du dehors, se joue de leur manque de prise sur le réel, de leurs amours et de leurs désamours, du drame qu’est l’impossibilité de communiquer… Tout cela en étant de connivence avec le lecteur.

Aussitôt ce recueil terminé, je me suis empressée de lire Les Fleurs et j’en suis maintenant à L’Incident (1996), roman par ailleurs adapté au cinéma par Alain Resnais sous le titre Les Herbes folles (2009).

GAILLY, Christian, La roue et autres nouvelles, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 122 p.




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