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García Márquez et le destin

Au mois d’avril dernier disparaissait un des géants de la littérature colombienne et mondiale contemporaine : Gabriel García Márquez.

Lauréat du prix Nobel pour Cent ans de solitude en 1982, roman emblématique de son œuvre, la réputation de l’écrivain colombien à la bouille sympathique n’est plus à faire. Ses histoires aux multiples ramifications, à la fois politiques, historiques, familiales, philosophiques et magiques, ont marqué des générations de lecteurs. Sans doute ont-elles permis à plusieurs d’entre eux de découvrir un des versants fabuleux de la littérature, la grande, celle qui dépasse les frontières de l’immédiat et touche au mythe. Du moins, ce fut mon cas.

Chronique d’une mort annoncée est un tout petit roman, en termes de pages. En cela, il est bien différent de l’épopée qu’est Cent ans de solitude. Pourtant, il se développe autour de thèmes qui y sont également abordés : la mort, la fatalité, l’honneur. Des thèmes sur lesquels la littérature réfléchit depuis toujours.

« Jamais mort ne fut davantage annoncée. » (García Márquez, p. 53)

Le héros malheureux de cette chronique est un jeune homme nommé Santiago Nasar. Désamorçant tout suspense quant à l’issue du récit, le narrateur en dévoile l’enjeu dès la première phrase : ce matin-là, Santiago sera abattu, étripé tel un animal sans défense, dos à la porte close de sa propre maison. L’action se déroule à l’aube, au lendemain d’une noce qui a laissé les habitants d’un petit village isolé de la Caraïbe complètement éméchés. Avant même le lever du soleil, la rumeur circule : les frères Vicario cherchent Santiago Nasar pour le tuer. Paradoxalement, celui-ci n’en sera jamais informé.

Ce jour funeste est raconté par un bon ami de Santiago, qui, des années après la tragédie, reconstitue la suite rocambolesque des évènements et tente d’en comprendre la cause. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas tant de découvrir pourquoi on a voulu tuer Santiago Nasar (il est essentiellement question d’un crime d’honneur) que d’appréhender comment cette mort n’a pu être évitée. Comment est-il possible qu’aucun geste, qu’aucune parole n’ait réussi à atteindre la victime avant son exécution? Comment une telle horreur peut-elle advenir alors que tout le monde sait? À quoi ce sacrifice sert-il?

« Personne ne s’était demandé si Santiago Nasar était prévenu, car le contraire paraissait à tous impossible. » (García Márquez, p. 17)

Dans un récit dont l’invraisemblance (volontaire) fait parfois sourire, García Márquez met en évidence le ridicule et l’arbitraire de la violence symbolique, alors que les bourreaux eux-mêmes s’avèrent prisonniers de ce que leur prescrivent les convenances. La surabondance des coïncidences souligne de façon surprenante le caractère absurde et éminemment tragique du destin.

Paru en 1981, Chronique d’une mort annoncée demeure un texte toujours aussi pertinent aujourd’hui et une porte d’entrée sur l’œuvre de l’écrivain colombien. En cela, il faut croire qu’on peut le qualifier, suivant les termes de Gabriel García Márquez lui-même, de « roman réussi » :

« […] García Márquez était convaincu qu’un roman est réussi s’il réunit deux conditions : être à la fois une transposition poétique de la réalité et une sorte de devinette codée du monde. » (Saldívar, p. 26)

 

GARCÍA MÁRQUEZ, Gabriel, Chronique d’une mort annoncée, Paris, Grasset, 1981, 200 p.

GARCÍA MÁRQUEZ, Gabriel, Crónica de una muerte anunciada, New York, Vintage Books, 2003, 118 p.

MARTIN, Gerald, Gabriel García Márquez : une vie, Paris, Grasset, 2009, 701 p.

SALDÍVAR, Dasso, García Márquez : voyage à la source, Bruxelles, Le Grand miroir, 2007, 615 p.

 




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