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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Le dîner

C’est un succès de librairie aux Pays-Bas depuis deux ans. À ce jour, c’est le seul roman d’Herman Koch traduit en français, malgré une réputation qui n’est plus à faire chez les Néerlandais. Une histoire singulière tirée d’un fait divers qui se serait passé à Barcelone. Un roman inclassable, dans une zone qui se situe à la frontière du drame psychologique et de l’enquête policière.

Et des évènements qui s’incrustent dans notre tête. Longtemps.

Je suis tombée par hasard sur ce bouquin surprenant. Comme le titre, dans sa traduction anglaise, est disponible en format numérique sur notre plateforme Overdrive et qu’il est très réservé, je devais faire l’acquisition de copies supplémentaires. Sa couverture d’un bleu vif m’a interpellée, son titre minimaliste, Le dîner, m’a intriguée, et le résumé qu’en fait l’éditeur sur la quatrième de couverture a fini de me convaincre : j’allais plonger dans ce livre.

L’intrigue tient entièrement dans le cadre suggéré par le titre : tout est raconté dans l’espace d’un dîner. Paul, son frère Serge et leurs conjointes se rencontrent autour d’une table dans un grand restaurant d’Amsterdam où propriétaire et serveurs affichent dignement un snobisme de bon ton. Portions minuscules, aliments supposément bio et plats aux noms interminables, le décor est campé : personne ne peut être réellement à son aise dans un endroit pareil. L’entrée est servie, on badine. On débouche un grand cru : des projets pour les vacances estivales? Tout porte à croire que les frères passeront une petite soirée gentille, en évitant soigneusement de parler de ce qui les préoccupe pourtant viscéralement. Les plats principaux sont servis : le drame est enfin dévoilé au lecteur. Nous apprenons ainsi, à travers la voix de Paul, la nature révoltante du crime qu’auraient commis récemment son fils et celui de son frère, les deux cousins. La mascarade est terminée, les cartes sont sur table. La moralité des quatre acteurs de ce huis clos sera mise à rude épreuve.

Bien sûr, je ne vous révèlerai pas en quoi consiste le méfait, mais de toute façon le pouls de l’histoire ne se prend pas lors de la révélation de l’acte. Son essence repose ailleurs.

On entame Le dîner en adoptant le point de vue du narrateur. Paul est un père soucieux du bien-être de son adolescent et sa philosophie de vie nous paraît rassurante, saine. Les actes de violence commis par son fils le troublent, et il se questionne sur la façon de gérer la crise familiale qui les secoue. Protéger son fils et son neveu, ou les dénoncer? On se laisse happer par son angoisse, et on s’approprie sa vision.

Lorsque pâtisseries et café sont enfin proposés, le doute s’est immiscé dans notre conscience de lecteur aveugle, de façon très progressive. Au fond, quelle est la source d’une telle violence? La jeunesse peut-elle seule justifier la gratuité d’un acte? Se peut-il que la cruauté soit inscrite dans les gènes? Jusqu’où irions-nous pour soustraire nos enfants au système judiciaire, jusqu’où un parent peut-il aller?

Il s’agit d’un roman qui, de l’entrée au dessert, parsème de miettes le chemin tortueux qui mène de l’agressivité à la barbarie. Passé un certain stade, l’insensé de la situation nous déconnecte de toute rationalité. On assiste alors à la reconstruction d’un bonheur familial basé sur le partage d’une valeur commune : la violence.

Au terme d’un tel dîner, où plusieurs destins auront dévié de leur trajectoire, et où le maître d’hôtel aura été témoin d’étranges confidences, la question fondamentale ne demeure-t-elle pas : doit-on laisser un bon pourboire?

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KOCH, Herman, Le dîner, Paris, Belfond, 2011.




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