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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Stupeur et tremblements entre l’Occident et l’Orient

Je ne connaissais pas l’écriture d’Amélie Nothomb et mes connaissances sur le Japon sont limitées. À la lecture de son roman, Stupeur et tremblements, j’ai vécu une double initiation.

Cette auteure, fille de diplomate, a vécu sa petite enfance au Japon et en a conservé une vision idyllique. C’est pour cette raison qu’à l’âge adulte, elle décide d’y retourner. Après de nombreux efforts, elle décroche un contrat d’un an comme interprète dans une grande multinationale de Tokyo. C’est à partir de cette histoire vraie qu’Amélie Nothomb a écrit son roman. Quelle est la part de vérité et la part de romanesque? Je n’en sais rien, mais l’histoire est amusante et drôlement bien racontée.

Amélie est engagée à la section import-export de la compagnie Yumimoto. Elle y fait la connaissance de Fubuki Mori, sa supérieure immédiate. Celle-ci est une magnifique Japonaise de 29 ans, toujours célibataire, qui a mis sept ans pour obtenir son poste actuel, une ascension rare pour une femme. Charmée par sa beauté et par sa gentillesse, Amélie attend ses ordres. Les premiers viendront de M. Saito, le supérieur de Mlle Mori. Il s’agit d’écrire une lettre d’invitation pour une partie de golf. Malgré son application, Amélie doit sans cesse recommencer son travail, car il ne satisfait pas M. Saito. De guerre lasse, celui-ci lui demande plutôt de lui servir un café. Amélie se met alors à servir le café ou le thé à chacun des employés de sa section.

Tout va bien jusqu’au jour où on lui demande de faire la même chose pour un groupe de clients en visite. Comme elle parle japonais couramment, Amélie passe de nombreux commentaires en faisant le service, ce qui entraîne un malaise général au sein du groupe, particulièrement auprès des dirigeants de Yumimoto. C’est alors qu’elle fait la connaissance de M. Omochi, le supérieur de M. Saito. Scandalisé par le manque d’humilité d’Amélie, il lui demande de ne plus parler japonais alors que c’est pour la connaissance de cette langue qu’elle a été engagée!

Amélie multiplie les gaffes au sein de cette entreprise où la hiérarchie règne. Si elle ne reçoit pas d’ordres précis, elle prend des initiatives qui lui sont reprochées par la suite, car elle a volé le travail d’un autre ou n’a pas respecté la hiérarchie. C’est ainsi que sa relation avec Fubuki va se dégrader, car celle-ci se sent humiliée par le comportement d’Amélie, dont elle se croit responsable. Un jour, à cause d’elle, Fubuki subit la fureur d’un de ses supérieurs devant tout le monde. C’est l’humiliation suprême. Elle court se réfugier dans les toilettes pour pleurer seule. Amélie, pleine de compassion, vient la consoler, mais c’est une gaffe de plus. Elle n’a pas respecté le dernier bastion de l’honneur de Fubuki : ne pas montrer ses larmes. Amélie devra payer chèrement cette offense…

Heureusement, cette histoire est racontée avec beaucoup d’humour, car il s’agit véritablement d’un choc culturel entre l’Orient et l’Occident où les notions de respect, de hiérarchie et d’honneur ne sont pas les mêmes. J’ai reconnu là certaines caractéristiques semblables à celles du peuple indonésien que j’ai connu lors d’un échange culturel de huit mois à l’âge de vingt ans. Je me souviens à quel point le regard du groupe était important pour préserver son honneur. On ne devait pas montrer ses émotions aux autres. Sans compter la notion de respect qui était différente de la nôtre, y compris l’importance de la hiérarchie liée au statut ou à l’âge des personnes.

C’est sans doute à cause de cette expérience que j’ai tant apprécié ce roman et aussi à cause de tous ces petits boulots que j’ai pu faire où je me questionnais ou m’inventais des histoires comme le fait Amélie. J’ai dégusté cette lecture intelligente, ri du côté caricatural de l’écriture et compris le succès d’Amélie Nothomb. Après la lecture du roman, j’ai vu le film qu’en a tiré le réalisateur Alain Corneau et dont l’interprète principale est Sylvie Testud. J’ai trouvé que le choc culturel y est très bien rendu, mais l’humour d’Amélie est beaucoup moins présent que dans le livre. C’est tout de même intéressant de voir cette histoire en images, même si le roman reste imbattable!

 

NOTHOMB, Amélie, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999, 174 p.

CORNEAU, Alain, Stupeur et tremblements, Westmount, Christal films, 2006, 107 min.

Soumission, deux fois plutôt qu’une

« Relire un livre qu’on a déjà lu, est-ce un luxe ou une nécessité? C’est en tout cas une forme de résistance qui s’oppose à la frénésie de la nouveauté et au rouleau compresseur de l’actualité[i]»

 

SoumissionRelectures

Avant que ne surviennent les attentats du 13 novembre, j’avais relu Soumission, de Michel Houellebecq. La coïncidence avec le rouleau compresseur de l’actualité est due au hasard, dont on dit qu’il n’existe pas. Je voulais aussi relire Charlotte, de David Foenkinos, pour mon club de lecture, mais je ne l’ai pas fait. À vrai dire, j’aurais préféré relire La carte et le territoire, encore de Houellebecq (je ne l’ai pas fait non plus). De toute façon, je ne pouvais pas interrompre la lecture de Mes déserts : un voyage au Rajasthan, de Robyn Davidson,  parce qu’il fallait que je sache comment tournerait son abracadabrant voyage avec ses deux chameaux et des nomades de la tribu Rabari, en Inde. Quant à la bande dessinée de Tonino Benacquista, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il est bien entouré), et la suite, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il sait à qui s’adresser), je ne les compte pas : les bédés se lisent et se relisent si vite, surtout les excellentes, comme celles-ci. Si ce n’était pas exagéré, je relirais probablement aussi Mon tour du Monde, d’Éric Fottorino qui, avant de prendre la direction du mythique quotidien Le Monde, avait renouvelé la couverture journalistique de l’économie avec d’étonnantes chroniques sur les matières premières.

Un palpitant récit de politique-fiction

J’ai lu Soumission une première fois l’été dernier, d’un seul trait, avec une sorte de gourmandise. Ce livre surprenant m’a procuré un grand plaisir de lecture. D’emblée, j’ai été happée par le fil de ce récit de politique-fiction et par la succession d’événements dans la vie de François, un personnage principal qu’on n’ose pas appeler héros.

Ce professeur d’université est le témoin de la transition vers un nouvel ordre social. On est en 2022 et la France se transforme à la suite de l’élection du Parti de la fraternité musulmane. Après une période de perturbations et des violences occultées par les autorités, pratiquement passée sous silence par les journalistes, commence une nouvelle ère. C’est donc avec une apparente fluidité que l’échiquier politique et social se réorganise, sous la gouverne éclairée d’un musulman modéré, le président Ben Abbes, présenté comme un remarquable homme d’État, de la stature d’un Napoléon. Ce grand stratège aspire à devenir le premier président élu de l’Europe, une Europe élargie incluant les pays du contour méditerranéen : Turquie, Maroc, Tunisie, Algérie et Égypte.

Aux antipodes de tout fondamentalisme, le nouvel ordre repose sur la cohabitation et le dédoublement des structures sociales, laïques et religieuses. On retrouve donc côte à côte les écoles laïques et celles de différentes confessions. Le mariage musulman et la polygamie sont admis, tout comme le mariage républicain entre deux personnes, de n’importe quel sexe.

Fermée temporairement pendant les troubles, la Sorbonne, où François a enseigné la littérature, relève désormais du secteur privé et devient musulmane. De richissimes fondations saoudiennes y déversent des quantités folles de pétrodollars, obnubilées par le prestige d’une institution « qui les fait fantasmer » (p. 84). Les non-musulmans y sont privés du droit d’enseignement – les conversions sont nombreuses! – de même que les femmes, et les étudiantes sont voilées. Très persuasif, le président de l’université, lui-même un converti, s’évertue à ramener François dans le giron institutionnel.

Provocateur, typiquement Houellebecq

François est un personnage typiquement houellebecquien, une espèce de double de l’auteur. Un intellectuel érudit, brillant, mais glauque, désabusé et revenu de tout, dont le rapport particulier aux femmes retient l’attention. Fidèle à son habitude en matière de sexualité et de relations hommes-femmes, Houellebecq se fait provocateur, avec ses descriptions de rapports sexuels border porn et, plus encore, avec la mise en scène de relations tordues, inégalitaires, excluant des mièvreries telles que le moindre espoir d’être heureux ou de s’épanouir dans une relation de couple. Cynique, vous dites?

Provocateur encore, en montrant « l’évolution » de la place des femmes dans cette France islamisée où l’on voit avec quel naturel et quelle complaisance de vieux profs nouveaux convertis se retrouvent pourvus de deux ou trois épouses, la plus âgée généralement experte en cuisine et tenue de maison, les plus jeunes expertes, disons, en… cajoleries! Où, avec l’hypervalorisation de la famille, avantages sociaux et fiscaux à l’avenant, même les non-musulmanes retrouvent dare-dare la chaleur du foyer, tandis que le taux de chômage dégringole.

Même à un athée comme François, la conversion finit par sembler admissible. Suivant le courant dominant de la société qu’il observe, François finit par adhérer au plus simple, à la fois par lassitude – c’est la théorie du Pourquoi pas? – et au plus confortable, par intérêt, vu les avantages matériels considérables qu’il en retire. Entrent aussi en jeu la curiosité – cet intellectuel veut reprendre ses travaux – et une certaine attirance pour l’antidote au désenchantement que fait miroiter le retour du religieux. L’athéisme est une position douloureuse, concède l’auteur en interview (à 10 m 20).

J.-K. Huysmans

À la relecture, je me suis concentrée sur l’obsession de François pour la vie et l’œuvre de l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907), à qui il consacre sa thèse de doctorat et près de dix ans de sa vie. Il publie aussi une édition de ses œuvres complètes dans la mythique collection de la Pléiade chez Gallimard (une telle édition n’existe pas en réalité), couronnée par une préface exceptionnelle. « C’était ce que j’avais fait de mieux, et c‘était, aussi, le meilleur texte jamais écrit sur Huysmans… cette fois, c’était vraiment la fin de ma vie intellectuelle. » (p. 282)

Sur fond de guerre civile, avant que ne s’apaise une France désormais islamisée, j’ai suivi François dans une virée plutôt déroutante sur les traces de Huysmans, jusqu’à la Vierge noire du Sanctuaire de Rocamadour, aux origines de la chrétienté médiévale, puis à l’abbaye de Ligugé, théâtre de la conversion d’Huysmans au catholicisme. Je ne connaissais pas du tout Rocamadour, « une des merveilles du monde » selon le Père Ronan de Gouvello, lui-même assez merveilleux, voyez cette vidéo!

Cette seconde lecture m’a amenée à choisir deux titres de Huysmans pour ma pile À lire : En ménage, parce que selon François « ce livre était décidément un chef-d’œuvre » et À rebours, « un livre d’une originalité aussi puissante, qui demeure inouï dans la littérature universelle » (p. 48). J’aime assez Houellebecq pour penser que les livres préférés de François me plairont.

 

[i] Desmeules, Christian, « Relire, dit-elle », dans : Le Devoir, 14 novembre 2015 [compte rendu de Relire : enquête sur une passion littéraire, de Laure Murat]

HOUELLEBECQ, Michel, Soumission, Paris, Flammarion, 2014, 300 p.

Aussi en version numérique.

 

 

 

 

À l’occasion du Jour de la Terre

La publication toute récente du livre de Naomi Klein, Tout peut changer, et la couverture médiatique dont son auteure a bénéficié ont eu pour effet de ramener sur le devant de la scène la crise environnementale à laquelle nous sommes collectivement confrontés.

Bien que les constats scientifiques alarmants sur les répercussions de l’activité humaine sur le réchauffement climatique ne cessent de s’accumuler, il est plutôt rare que « l’état de santé » de l’écosystème terrestre fasse les manchettes…

À l’occasion du Jour de la Terre (22 avril), nous avons eu envie de vous présenter quelques ouvrages relatifs à l’environnement qui, pour une raison ou une autre, ont retenu notre attention. Ces suggestions se veulent une invitation à la réflexion et à l’échange.

 

Gisèle Tremblay recommande :

La reine malade d’Anicet Desrochers

Dans ce film documentaire absolument captivant, Anicet Desrochers, producteur de miel biologique à Ferme-Neuve dans les Hautes-Laurentides, présente avec compétence les enjeux reliés au déclin des colonies d’abeilles.  Mondialement reconnu pour son expertise dans  l’élevage de reines, le jeune et sympathique apiculteur expose  avec passion  sa vision d’une agriculture durable.

 

Catherine Lévesque recommande :

L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature de David Suzuki 

Un livre pour changer notre regard sur la nature, dont nous faisons partie. Une invitation à rendre sacrée l’interdépendance qui existe entre la Terre et tous les êtres vivants.

 

Christine Durant recommande :

Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo de Deni Béchard 

Sous la forme d’un récit de voyage, Deni Béchard raconte l’histoire des bonobos du Congo, ces primates « hippies de la forêt » dont la ressemblance avec l’homme serait la plus grande, tant sur le plan génétique que social, avec 98,7 % de gènes identiques aux humains. L’auteur nous présente également les communautés qui vivent au cœur de la forêt équatoriale du Congo, la deuxième plus grande forêt du monde, menacée de destruction. Plusieurs enjeux sont abordés : les changements climatiques, le rôle déterminant des forêts sur l’évolution des espèces, la conservation de la nature, la protection de la biodiversité et la coopération internationale.

 

 

Sauver la planète une bouchée à la fois de Bernard Lavallée 

Conseils, trucs et astuces pour une alimentation responsable, saine et écologique : privilégier les produits locaux, choisir la pêche durable, zéro déchet, cuisiner les aliments fatigués sont quelques-uns des conseils que nous donne le nutritionniste et blogueur Bernard Lavallée. Parce que la production et la consommation alimentaires ne sont pas sans effets sur l’environnement, ses suggestions nous aideront à fournir un effort pour réduire notre empreinte environnementale et, du coup, à manger mieux!

 

Sylvie-Josée Breault recommande :

La chimie verte à petits pas d’Émilie Ramel 

Une initiation à la chimie pour les enfants de 9 à 12 ans, selon une perspective écologique. Inclut expériences et jeu-questionnaire.

Le règne du vivant d’Alice Ferney

Un roman témoignant d’une lutte menée contre la surpêche et le braconnage. Le récit est inspiré des actions du militant écologiste Paul Watson.

Tout peut changer : capitalisme et changement climatique de Naomi Klein

Un vibrant plaidoyer en faveur d’une transformation des structures économiques et politiques actuelles au profit de sociétés plus équitables et respectueuses de l’environnement.

 

Esther Laforce recommande :

La vie habitable de Véronique Côté

Un appel à la poésie, cette force qui naît en nous de la joie, de la bonté, de la gratuité, de la beauté du monde et du territoire. Une invitation ardente et nécessaire à habiter le monde autrement.

Des anges mineurs d’Antoine Volodine

Paysages dévastés et fin de l’humanité forment l’horizon de ces quarante-neuf brèves fictions qui sauront nourrir de leur poésie l’imaginaire des consciences inquiètes de l’avenir du monde.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande :

Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve d’Hubert Reeves

Hubert Reeves, habile vulgarisateur, nous raconte ici l’histoire de notre monde, du point de vue du cosmos (« la Belle-Histoire ») et de l’humanité (« la Moins-Belle-Histoire »). Il démontre par la même occasion à quel point tous les éléments formant l’écosystème de la vie terrestre sont interdépendants et comment la préservation des rapports existant entre ces éléments est garante de la pérennité de l’ensemble.

 

 

 

Pour davantage d’idées de lecture sur l’environnement et l’écologie, consultez Romans@lire!

 

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BÉCHARD, Deni, Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2014, 446 p. Aussi disponible en version numérique

CÔTÉ, Véronique, La vie habitable, Montréal, Atelier 10, 2014, 95 p. Aussi disponible en version numérique

FERNEY, Alice, Le règne du vivant, Paris, Actes Sud, 2014, 208 p.

KLEIN, Naomi, Tout peut changer : capitalisme et changement climatique, Montréal, Lux éditeur, 2015, 640 p. Aussi disponible en version numérique

LAVALLÉE, Bernard, Sauver la planète une bouchée à la fois, Montréal, Éditions La Presse, 2015, 228 p. Aussi disponible en version numérique

RAMEL, Émilie, La chimie verte à petits pas, Arles, Actes Sud junior, 2014, 69 p.

REEVES, Hubert, Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve, Paris, Seuil, 2013, 162 p. Aussi disponible en version numérique

SANCHEZ, Pascal, La reine malade, Montréal, Les Films du 3 mars, c2011, DVD,  90 min, avec Anicet Desrochers.

SUZUKI, David, L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature, Montréal, Boréal, 2014, 392 p. Aussi disponible en version numérique

VOLODINE, Antoine, Des anges mineurs, Paris, Seuil, 1999, 219 p. Aussi disponible en version numérique

Travestis en triple

Nouvelle job, nouvel appartement, nouveau cahier d’écriture, nouvelle vie! Dans Le cahier rouge de Michel Tremblay, Céline Poulin, 25 ans, ex-waitress et presque naine, tourne le dos à la médiocrité de son ancienne vie et prend son envol.

cahier rougeL’Expo 67 bat son plein; dans le Red Light, les touristes du monde entier affluent et chacun lâche son fou : Fine Dumas ramasse l’argent à la pelletée avec Le Boudoir, une boîte de nuit très spéciale, doublée d’un bordel de travestis. Pour orchestrer les activités de cette maison close pas comme les autres, Madame Dumas avait besoin d’une perle rare. Elle l’a trouvée en la personne de Céline, dure à l’ouvrage, crâneuse et déterminée. Dans sa robe verte à paillettes et ses souliers « rouge sang comme ceux de Dorothy dans The Wizard of Oz », la jeune femme endosse le rôle d’hôtesse de bordel avec sérieux. Tandis que ses ouailles se démènent comme de beaux diables avec des touristes qui s’encanaillent et des fils de bonne famille qui jettent leur gourme, Céline voue à ses six « filles » une affection sans faille, sans jamais les juger. Elle les couve tant bien que mal, peinant à les garder sous son aile protectrice.

Dans son beau cahier rouge, Céline raconte son quotidien entremêlé à celui de ses amis travestis, épopée tantôt misérable, tantôt loufoque, comme cette pièce d’anthologie, le jour du 60e anniversaire de Fine Dumas partie fêter à l’Expo avec sa bande de folles. Attendez-vous à tout : c’est savoureux et touchant, excentrique et disjoncté à souhait.

Chéri-Chéri

Il est beaucoup question de rimmel, de poudre et de houppettes, de bustiers et de guêpières dans Chéri-Chéri de Philippe Djian. Comme lectrice, j’ai joué les voyeuses, témoin du rasage, du maquillage, du déshabillage et du rhabillage en coulisses. Écrivain fauché le jour, Denis se transforme chaque nuit en femme fatale et monte sur scène dans un cabaret de travestis, sous prétexte de gagner sa vie. Ni prostitué ni homosexuel, il jouit du travestissement, sans plus. L’histoire déraille avec un beau-père mafieux et on a droit à pas mal d’action : on imagine facilement un film, comme pour d’autres livres de Djian. Le style est vif, mordant, le tout est très bien tourné, à la fois léger et corsé. En ce sens, c’est réussi, mais l’univers créé par Djian semble bien superficiel, comparativement à la densité de celui établi par Tremblay avec Le Boudoir et ses protagonistes.

 Je me souviens de Zazie

Ces deux livres ont éveillé chez moi le souvenir du couple formé par Gabriel et Marceline dans un autre livre, Zazie dans le métro de Raymond Queneau, lu à l’école secondaire.

Marceline… la délicate épouse de Gabriel, si discrète qu’elle ne saurait rougir, se limitant au rose : « Marceline baissa les yeux et rosit doucement. ». Marceline, au langage châtié, qui s’esclaffe quand l’assaillant qui prétend la violer se débat avec la conjuguaison : « Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit : vêtez-vous. ». Comme les jeux de Queneau avec la langue m’ont amusée alors!

Et Gabriel, l’oncle de la petite Zazie en visite à Paris : vous souvenez-vous de lui, ce colosse parfumé? Gabriel, qui ne travaillait que la nuit, et qui portait un tutu pour son numéro de danseuse dans un cabaret pour homosexuels, en tant que Gabriela.

Gabriel-Gabriela, Marceline-Marcel : un couple inoubliable, tout comme les jeux de haute voltige stylistique dans l’œuvre de Queneau.

 

TREMBLAY, Michel, Le cahier rouge, Montréal, Leméac, Arles, Actes Sud, 2004, 332 p.

DJIAN, Philippe, Chéri-Chéri, Paris, Gallimard, 2014, 193 p.     Aussi en format numérique

 QUENEAU, Raymond, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard jeunesse, c1994, 235 p.

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal : l’importance du cœur

En 1959, les médecins français Maurice Goulon et Philippe Mollaret dressent le constat révolutionnaire de ce qu’ils nomment le « coma dépassé » : un état de mort cérébrale qui, grâce aux outils de réanimation, permet au corps de conserver l’apparence de la vie. Cette réalisation fondamentale ouvre la voie à des avancées médicales sans précédent, telles que la transplantation d’organes.

Les répercussions de cette découverte sont immenses, tant d’un point de vue organique que symbolique : « Car ce que Goulon et Mollaret sont venus dire tient en une phrase en forme de bombe à fragmentation lente : l’arrêt du cœur n’est plus le signe de la mort, c’est désormais l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. » (p. 44)

C’est un déplacement difficile à appréhender puisqu’il bouleverse notre façon de concevoir -mais aussi d’accepter- la mort. Le cœur est lourdement chargé de sens dans l’imaginaire collectif : c’est l’allégorie de la vie, le lieu de l’intime, le véhicule des émotions, le synonyme de l’amour.

Et c’est sur cette idée que se fonde le plus récent roman de Maylis de Kerangal : Réparer les vivants.

L’action se déroule en 24 heures chrono, aujourd’hui, non loin de Paris. Simon Limbres, jeune homme de 19 ans, adepte de surf, sombre dans un coma irréversible à la suite d’un accident de voiture. Sitôt le diagnostic posé, une course contre la montre s’amorce afin de permettre le prélèvement des organes et leur transport vers d’autres corps. Le précieux cœur du jeune homme, de par son poids symbolique, devient en quelque sorte l’enjeu du roman.

Maylis de Kerangal excelle à évoquer la complexité de la relation que nous entretenons avec cet organe. Les paradoxes sont multiples et souvent douloureux. En effet, comment reconnaitre la mort d’un être, d’un fils, dont le cœur bat encore? Réparer les vivants est aussi une fascinante plongée dans l’univers médical de la réanimation et de la chirurgie. On en découvre, presque avidement, les acteurs et la dynamique d’équipe.

La prose de l’auteure, faite de longues phrases dont on peine à s’arracher, rythme la lecture et maintient le lecteur sur le qui-vive. Elle traduit admirablement les moments d’accélération et d’attente, les réflexions, les sentiments et les gestes qui durant 24 heures accompagneront le voyage du cœur.

Réparer les vivants a remporté de nombreux prix littéraires en France et est actuellement en lice pour le Prix des libraires du Québec 2015 (catégorie Roman hors Québec).

KERANGAL, Maylis de, Réparer les vivants, Paris, Verticales, 2013, c2014, 280 p.

Aussi disponible en version numérique

Le liseur du 6 h 27

 

Guylain Vignolles, surnommé vilain guignol, est un jeune homme de 36 ans qui travaille dans une usine qui broie les livres invendus pour en faire de la pâte à papier. Il n’aime ni son nom, ni son travail, ni sa vie. Il habite seul avec pour unique compagnon un poisson rouge à qui il se confie.

Heureusement qu’il y a les mots! Ceux sur les pages que la machine n’a pas réussi à broyer et dont Guylain fait la lecture à haute voix; ceux de son collègue qui adore le théâtre classique et qui déclame des tirades en alexandrins; ceux de l’ami Giuseppe, remplis d’espoir et ceux d’une clé USB trouvée en prenant le train de banlieue.

Si les personnages de ce roman sont colorés, leurs vies sont plus qu’ordinaires. Leur quotidien est tellement répétitif qu’ils doivent faire preuve de génie pour cultiver leur créativité. C’est ce qui les rend attachants.

Pour chacun d’eux, grâce aux mots écrits ou lus, quelque chose d’inattendu et de vivant va se produire. Cela viendra nourrir leur vie pour la rendre plus ample, plus belle. Ils peuvent enfin quitter ce qui la rend si morne. Les mots servent de perches vers une vie plus grande.

Ce premier roman de Jean-Paul Didierlaurent est un conte de fées moderne qui n’en a pas l’air au premier abord. Laissez-vous voguer sur cette gondole : vous ferez une promenade charmante.

L’auteur est davantage connu pour ses nouvelles dont Brume et Mosquito pour lesquelles il a remporté le prix Hemingway en 2010 et en 2012. Le liseur du 6 h 27 a connu beaucoup de succès en France et près de 25 pays en ont acquis les droits de traduction.

 

DIDIERLAURENT, Jean-Paul, Le liseur du 6h27, Montréal, Édito, 2014, 181 p.

Plaisirs retrouvés

Mes enfants chérissent des livres ou des films qu’ils aiment relire et revoir régulièrement. Pour l’une, c’est Le magicien d’Oz; pour l’autre, la série Harry Potter. Nous aussi, les adultes, affectionnons des œuvres qui nous ont touchés et que nous redécouvrons année après année parce qu’elles nous enchantent chaque fois. Nous vous invitons aujourd’hui à partager nos plaisirs retrouvés.

Catherine Lévesque recommande Ne le dis à personne.

Ne le dis à personneRéalisé par Guillaume Canet et adapté d’un roman à succès d’Harlan Coben, Ne le dis à personne met en scène un couple amoureux, incarné par François Cluzet et Marie-Josée Croze, dont le destin bascule lorsque celle-ci se fait assassiner. Le film raconte surtout la suite de leur histoire, huit ans plus tard, lorsque le mari revoit sa femme dans une vidéo jointe à un courriel qu’il a reçu! Est-elle encore vivante? Tous les espoirs sont permis. On entre alors dans un thriller puissant aux nombreux rebondissements…

 

 

Marie-Ève Roch recommande Nouvelles de Mars de Robinson.

Nouvelles de mars_RobinsonVéritable troubadour pour les petits, Robinson m’a charmée en un instant avec sa voix douce et ses textes d’une grande finesse. Tantôt pleines de poésie, tantôt teintées d’un brin de folie ou d’exotisme, ses chansons toujours délicates nous parlent d’anges, de voyage sur la Lune, d’une dent qui tombe ou de vieux trésors cachés au fond d’un grenier. Robinson est entouré d’une solide équipe de musiciens et de choristes, et tout l’album a fait l’objet d’arrangements soignés. Ne vous laissez surtout pas rebuter par le côté maison de la pochette : voilà un fin travail d’artisan à redécouvrir, et pour lequel je craque complètement.

 

Esther Laforce recommande Sissi, l’impératrice anarchiste de Catherine Clément.

Sissi l'impératrice anarchisteCeux et celles qui auront été charmés par la vie de Sissi grâce à la trilogie des films réalisés dans les années 50 et mettant en vedette la plus que magnifique Romy Schneider, liront ou feuilletteront avec passion, comme je l’ai fait adolescente, le livre de Catherine Clément, Sissi, l’impératrice anarchiste. Publié en 1992 dans la collection Découvertes de Gallimard, ce livre abondamment illustré présente de façon plus réaliste la vie de cette impératrice solitaire et malheureuse dont les poèmes révèlent la révolte qui l’habitait contre les obligations impériales et la monarchie. Marquée par l’anorexie et la mort de deux de ses quatre enfants, elle mourut en 1898, assassinée par un anarchiste. Une vie mouvementée et tragique, bien éloignée de l’univers romantique des contes de princesses…

 

 

Sylvie-Josée Breault recommande La vie devant soi de Romain Gary.

La vie devant soiLe centième anniversaire de la naissance de Romain Gary a été souligné cette année, notamment par la parution d’un texte inédit de 1937 : Le vin des morts. Le détenteur du manuscrit, Philippe Brenot, est l’instigateur de ce projet d’édition et il en signe la préface. Il présente ce roman comme précurseur des ouvrages publiés successivement de 1974 à 1976, sous le pseudonyme d’Émile Ajar : Gros-Câlin, La vie devant soi et Pseudo. Effectivement, on y retrouve des thématiques et un ton similaires : travers humains, problématiques sociales, exposés de façon sarcastique. Et c’est l’intérêt de ce livre, nous rappeler ces titres lus et relus qui ont marqué l’imagination des lecteurs et touché leur sensibilité. Je retiens le prix Goncourt de 1975, La vie devant soi, pour sa tendresse, son humour, malgré le caractère sombre des faits rapportés : traumatismes d’Auschwitz, prostitution, racisme. On se souviendra du langage coloré du jeune Momo et de l’attachante madame Rosa que Simone Signoret avait si bien incarnée dans l’adaptation cinématographique de Moshé Mizhari.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande Ghost in the shell de Mamoru Oshii

Ghost in the shellParu en 1995, ce film du réalisateur japonais Mamoru Oshii (à ne surtout pas confondre avec la série télévisée du même titre) a fait date. Son lancement à l’international a marqué l’évolution du cinéma d’animation et, plus largement, de la science-fiction. Presque vingt ans plus tard, cette adaptation libre du manga éponyme de Masamune Shirow tient toujours la route, visuellement comme narrativement, et revêt même des allures prémonitoires. L’action se déroule en 2029, dans un contexte où la technologie a déjà investi la biologie humaine pour créer les cyborgs. Les thèmes du cyberterrorisme et de l’intelligence artificielle, la haute technologie et tous les questionnements éthiques que peuvent poser ses applications sont plutôt d’actualité. Il est donc doublement intéressant de (re)découvrir Ghost in the shell en gardant en tête qu’en 1995, le Web n’était encore qu’à ses balbutiements et que les films phares de la SF populaire des années à venir (La Matrice, notamment) ne faisaient pas encore partie du paysage cinématographique. Avis aux intéressés : la suite de ce film, Innocence (2004), est à mon humble avis encore meilleure.

 

Jean-François Barbe recommande Glengarry Glen Ross.

Wall Street ne se laisse pas croquer facilement par les cinéastes, même par des talents aussi confirmés que celui de Martin Scorsese. Son dernier film, Le loup de Wall Street, n’a rien à voir avec une plongée révélatrice dans l’univers de la haute finance. L’action se situe dans un milieu beaucoup plus prosaïque, celui des locaux de vente sous pression (boiler rooms), là où des fraudeurs appâtent des naïfs relativement fortunés au téléphone, avec des promesses de rendements mirobolants basées sur de soi-disant informations privilégiées. Mettant en vedette l’excellent Richard Gere dans la peau d’un gestionnaire de fonds de couverture (hedge fund), le film Arbitrage est une étude de caractère et de milieu social, et non pas l’exploration d’un système devenu instable par l’action de ces oligarques américains, pour reprendre les mots de l’économiste Paul Krugman.

Cela dit, s’il y avait un film à redécouvrir pour ce qu’il nous dit avec un talent incomparable sur une économie livrée à la loi du plus fort, sans foi ni loi, ce serait sans conteste Glengarry Glen Ross. Sorti en 1992, il s’agit d’un incontournable sur la représentation d’un capitalisme coupe-gorge, issu des ruines d’une industrie manufacturière délocalisée aux quatre vents. Les acteurs sont renversants – Alec Baldwin y joue le rôle de sa vie – et les dialogues, d’une vérité accablante. Je le visionne régulièrement et à chaque fois, je remercie le ciel de ne pas vivre aux États-Unis.

 

Gisèle Tremblay recommande 84, Charing Cross Road d’Helene Hanff.

De temps à autre, je m’offre le plaisir de relire ce charmant petit bouquin d’Helene Hanff (1916-1997), 84, Charing Cross Road, paru en 1971. Il s’agit d’un recueil de lettres échangées entre Helene, New-Yorkaise à l’humour décapant, écrivaine fauchée et fan finie de littérature anglaise, et Frank Doel, son libraire londonien, un adorable pince-sans-rire dont l’érudition n’est jamais prise en défaut. Helene – qui a des goûts bien à elle – commente abondamment les auteurs qui font ses délices et s’en prend aussi à ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire. En cela, elle est d’une drôlerie irrésistible! À la suite du succès du livre des deux côtés de l’Atlantique et après la mort de Frank, la nouvelle star littéraire visitera enfin Londres… Invitée par son éditeur pour une tournée de promotion, elle a fait le récit de ce voyage tant espéré dans La duchesse de Bloomsbury Street (1973). Au fil de ses découvertes et de ses rencontres londoniennes, on jubile avec elle, tant son exubérance est palpable.

 

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CANET, Guillaume, Ne le dis à personne, Montréal, Film Séville, 2007, 125 min.

COBEN, Harlan, Ne le dis à personne, Paris, Belfond, 2006, 353 p.

CLÉMENT, Catherine, Sissi, l’impératrice anarchiste, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 1992, 176 p.

FOLEY, Foley. Glengarry Glen Ross, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2002, DVD, 160 min, avec Alan Arkin, Alec Baldwin, Ed Harris, Jack Lemmon et Al Pacino.

GARY, Romain, Le vin des morts, Paris, Gallimard, 2014, 237 p.

GARY, Romain (Émile Ajar), La vie devant soi, Paris, Gallimard, 2005, c1975, 273 p.

HANFF, Helene, 84, Charing Cross Road, Paris, Le Livre de pohe, 2003, c2001, 156 p.

HANFF, Helene, La duchesse de Bloomsbury Street, Paris, Payot, 2002, 189 p.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Manga Entertainment, 1996, c1995, DVD, 82 min.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Anchor Bay, 2014, Blu-ray, 83 min.

ROBINSON, Nouvelles de mars, France, Association Recre Actions, 2005.

Buvard

Au premier regard échangé avec Caroline N. Spacek, Lou comprend qu’il ne sait rien de cette écrivaine dont il a pourtant lu tous les livres. Pourquoi a-t-elle accepté sa demande d’entrevue, lui, journaliste étudiant un peu naïf, alors qu’elle envoie paître les plus aguerris depuis des années?

En vingt ans, Caroline N. Spacek a forgé une œuvre dont la maîtrise n’a d’égal que la violence et l’insaisissabilité. Pourtant, rien ne la prédestinait à l’écriture. Ce talent en latence, comme on l’apprendra, sera précipité par une rencontre, puis une blessure. Alors que chacun de ses romans connaît un immense succès, Caroline N. Spacek fuit les caméras et sa propre histoire afin de poursuivre son travail acharné sur la langue.

« L’art d’écrire obéit à des lois immuables, Lou, mais comme toutes les lois, on ne peut peut-être pas les éprouver autrement qu’en les violant et en le regrettant amèrement après. Il faut se les approprier sauvagement. Que la langue devienne une matière aussi tangible que la viande d’un corps sur le ring. » (p. 113)

Réinvestissant le genre biographique, ce premier roman de Julia Kerninon surprend par la densité de ses personnages et la maturité de son style. Les secrets de la vie de l’écrivaine (Spacek) nous sont livrés à retardement, au rythme des confidences, maintenant la tension romanesque à son comble. Tout comme Lou, le lecteur se retrouve pendu aux phrases de cette femme mystérieuse, solitaire et impudente.

Figé sur le pas de sa porte, impressionné au point d’en perdre ses moyens, Lou ne peut soupçonner qu’il est déjà le réceptacle d’une confession qui prendra un été à advenir. Et qui trouvera un profond écho en lui. Buvard est le récit de cette confession. La mise en mots de la vie, inextricable de l’œuvre.

Buvard : une biographie de Caroline N. Spacek a remporté le prix Françoise Sagan au printemps 2014. À coup sûr, Julia Kerninon est une écrivaine à suivre.

 

KERNINON, Julia, Buvard : une biographie de Caroline N. Spacek, Arles, Éditions du Rouergue, 2014, 199 p.

En compagnie d’Einstein

L’univers des sciences nous est moins familier. Les démonstrations, formules et équations scientifiques paraissent indécodables à la majorité d’entre nous. C’est probablement pourquoi ceux qui exercent dans ces domaines nous intriguent. Certains d’entre eux démontrent de telles capacités intellectuelles qu’ils nous semblent même irréels. On s’interroge alors sur la nature de ces hommes et de ces femmes au cerveau si performant. Qui sont-ils? Comment agissent-ils au quotidien? Les œuvres de fiction les ont souvent représentés sous des formes caricaturales, tels des excentriques distraits. Les écrivains Yannick Grannec et Laurent Seksik se sont penchés sur les cas de théoriciens notoires : le mathématicien Kurt Gödel et le physicien Albert Einstein. Les auteurs ne sont pas étrangers au monde des sciences : l’une passionnée de mathématiques, l’autre médecin. Leurs écrits changeront peut-être notre vision de ces savants.

 

Nul besoin d’être un scientifique pour prendre plaisir à lire La Déesse des petites victoires, car ce roman s’attarde à décrire la psychologie humaine. Il s’agit d’un premier roman pour Yannick Grannec qui se révèle habile à camper ses personnages dans leurs lieux et époques. Ce roman lui a valu le Prix des libraires en 2013, décerné par des libraires de la francophonie. Le récit s’inspire de faits réels : la relation des époux Gödel, leur exil, la carrière et le caractère du mathématicien. Néanmoins, ces faits ont été adaptés à l’écriture romanesque. L’intrigue est bien construite et on s’attache rapidement aux protagonistes.

En résumé, la documentaliste Anna Roth, personnage fictif du roman, tente de rassembler les archives du défunt Kurt Gödel. Celles-ci se retrouvent entre les mains de sa veuve, Adèle, qui résiste à les céder. Anna rend visite à Adèle et commencent une série de rencontres souvent pénibles, mais révélatrices. La vieille dame, jadis danseuse de cabaret, a eu une vie peu banale aux côtés d’un homme brillant, mais asocial et frêle. Une femme fatiguée, après des années de dévouement, qui cherche à conserver sa dignité et ses souvenirs. Elle se dévoile peu à peu, ce qui nous permet d’en apprendre davantage sur les périodes d’avant et d’après-guerre, à Vienne en Autriche et à Princetown aux États-Unis. Kurt Gödel et Albert Einstein ont été témoins des persécutions antisémites et ont connu le maccarthysme. Collègue du mari, Einstein était un ami du couple Gödel, apprécié d’Adèle. Il était un des rares de cette cohorte de chercheurs qui lui accordait de l’attention, notamment en appréciant sa cuisine. C’est ainsi qu’est construit ce livre, de l’intérieur, de détails qui révèlent la personnalité de ces hommes, avec leur génie et leurs failles. Une écriture simple et précise, un ton juste et soutenu, rendent la lecture aisée et plaisante.

« Avec Kurt, Albert était un scientifique comme un autre, pas une tête d’affiche. Doté d’une énergie vitale considérable, ce dernier était sensible à la fragilité de mon homme. Il voyait peut-être en lui un peu de son fils cadet, Eduard, enfermé à vingt ans dans les limbes de la schizophrénie. » (Grannec, p. 200)

 

Dans la biographie romancée Le cas Eduard Einstein, on retrouve à nouveau Albert Einstein. L’auteur Laurent Seksik, biographe de la sommité, expose ce fait peu connu : un des fils du célèbre physicien souffrait de schizophrénie. Il a eu trois enfants de sa première femme Mileva Maric, qui avait été sa compagne d’études. Le couple se sépare quatre ans après la naissance d’Eduard et divorce cinq ans plus tard. Einstein se remarie alors avec sa cousine Elsa. Juif, il sera pourchassé par les nazis. Des faits troublants, vécus difficilement par cette famille, relatés avec doigté et sensibilité par l’auteur. Le livre remportera le Prix du meilleur roman français en 2013, sera finaliste du prix Femina et apparaîtra la même année sur la liste du prix Goncourt. La publication s’avère une réussite.

Le roman débute avec l’internement d’Eduard en 1930. Tour à tour, les points de vue de la mère, du père et de l’enfant sont exposés. Ceux des parents sont décrits avec émotion : la détresse de la mère qui veut être présente pour son fils, le désarroi du père qui se sent impuissant face à la maladie. Nous assistons au moment déchirant où Milena doit laisser son fils à l’asile et à celui où Einstein les rencontre une dernière fois avant son départ pour l’Amérique. La souffrance d’Eduard est particulièrement bien exprimée. On ressent les épreuves traversées par cet homme qui n’est plus maître de son destin, tout en ayant conscience de son environnement et des sentiments des êtres qu’il côtoie. Les évènements de l’époque, la montée du nazisme, sont évoqués par son intermédiaire. Ses propos émanent d’un esprit agité, mais nous parviennent avec clarté.

« On m’a expliqué que papa quittait l’Allemagne à cause des juifs. C’est la grande question du moment outre-Rhin, qui est juif et qui ne l’est pas. On voit bien que les gens ne sont pas malades pour s’attacher à des choses pareilles. Allez parler de races supérieures au Burghölzli! Nous sommes tous égaux devant le surveillant Heimrat. » (Seksik, p. 91)

 

En s’inspirant de personnalités, ces romans piquent la curiosité. Par leurs qualités littéraires, ils retiennent l’attention et nous rappellent que les savants sont avant tout des hommes. Ils nous permettent de constater la complexité de la psyché humaine, que les auteurs cernent subtilement.

 

 

GRANNEC, Yannick, La Déesse des petites victoires, Paris, A. Carrière, 2012, 468 p.

SEKSIK, Laurent, Le cas Eduard Einstein, Paris, Flammarion, 2013, 300 p.

Une guerre, plusieurs récits.

Il y a de ces livres qui tentent non pas d’analyser les guerres, mais plutôt de montrer leurs conséquences sur les gens qui les vivent ou les subissent. Prenant souvent la forme de roman pour permettre plus de libertés, ils racontent la guerre vécue par des personnages, souvent fictifs, mais où l’auteur vient puiser une part importante de faits réels, sinon vécus. Certains sont profondément bouleversants voire troublants. C’est le cas des trois romans que je vous propose ici.

 

Amin Maalouf, écrivain libanais ayant remporté le prix Goncourt en 1993 pour son livre Le rocher de Tanios et membre de l’Académie française depuis 2011, nous présente dans Les désorientés l’histoire d’un groupe d’amis d’enfance de différentes confessions ayant vécu au Liban avant la guerre qui a débuté en 1975. Ils se sont dispersés à travers le monde pour y échapper, pour ensuite se retrouver, de nombreuses années plus tard, dans ce même pays fort changé. Après un aussi long exil, les confidences échangées entre amis et les souvenirs qui surgissent en visitant les lieux du passé sont parfois douloureux et forcent les personnages à se remettre en question.

MAALOUF, Amin, Les désorientés, Paris, Grasset, 2012, 519 p.

Disponible aussi en format numérique sur Numilog.

 

De son côté, Sorj Chalandon, écrivain français et journaliste, dresse dans Le quatrième mur un portrait troublant de la guerre du Liban vécue par un metteur en scène dont l’obsession est de monter une pièce de théâtre qui sera présentée en plein cœur de l’action, sur la ligne imaginaire qui sépare Beyrouth en deux camps – est et ouest – et en offrant un rôle à chacun des groupes opposés afin de forcer une trêve, ne serait-ce que de quelques heures. En côtoyant des hommes et des femmes de différentes factions ennemies, il se retrouve impliqué, bien malgré lui, dans cette guerre horrible. Et les conséquences pour lui seront terribles.

Sorj Chalandon était correspondant de guerre pendant la guerre du Liban et il a été témoin des atrocités subies par les populations, entre autres le massacre de Sabra et Chatila. Ce genre d’événement marque pour la vie et nous pouvons clairement discerner à travers certaines pages du roman un récit quasi autobiographique. La fin de ce roman est dure. Elle montre comment une guerre peut être dévastatrice pour les gens qui la vivent car elle anéantit les rêves, les joies et l’espoir. Petit conseil : cachez des mouchoirs à l’intérieur du livre, vous en aurez besoin.

CHALANDON, Sorj, Le quatrième mur, Paris, Grasset, 2013, 325 p.

Disponible aussi en format numérique sur Numilog.

 

Finalement, Larry Tremblay, dramaturge et écrivain québécois qui vient de remporter le Prix des libraires du Québec pour L’orangeraie, nous présente un récit troublant sur un enfant sacrifié par honneur pour venger la mort de ses grands-parents, tués par un obus, en se faisant lui-même exploser dans le camp ennemi. Un récit invraisemblable, certes, mais qui nous amène à nous questionner sur les effets que la guerre peut avoir sur certains leaders qui manipulent ensuite les populations locales avec des discours insensés.

TREMBLAY, Larry, L’orangeraie, Québec, Alto, 2013, 159 p.

Disponible aussi en format numérique sur prêtnumérique.ca.

 

Trois romans à lire absolument, mais peut-être pas un après l’autre, question de souffler un peu!

Sable brûlant

Où vos vacances vous mèneront-elles cet été? Vers des plages au sable brûlant balayées par un vent chaud, au cœur de montagnes verdoyantes parsemées de beaux lacs bleus ou profiterez-vous plutôt de la ville, de ses rythmes et des parfums des fêtes de quartier? Quelle que soit votre destination, les suggestions de nos blogueurs sauront agrémenter vos vacances.

Marie-Ève Roch recommande D’une île à l’autre : chants et berceuses de Serena Fisseau

Image de Marie-EveQue vous ayez un enfant à endormir sous le parasol ou que vous cherchiez seulement un peu de dépaysement, je vous invite à paresser pieds nus au son des berceuses que nous offre, sobrement, la chanteuse française d’origine indonésienne Serena Fisseau. La voix chantée (ici grave et chaleureuse) dans tout ce qu’elle a d’universel, au seul rythme des percussions.

Coup de cœur 2010 de l’Académie Charles-Cros

 

 

Jean-François Barbe Les ghettos du Gotha et Promenades à Paris de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Dans certains quartiers de Paris, comme le XVIe arrondissement, habite une grande bourgeoisie extrêmement fortunée et hyper consciente de ses intérêts. S’inspirant des travaux sur la reproduction sociale de Pierre Bourdieu, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot examinent de près, dans Les ghettos du gotha, comment cette classe sociale préserve son entre-soi par le contrôle de l’espace. Dans un autre ouvrage, les deux auteurs commentent le Paris d’aujourd’hui à travers quinze promenades sociologiques. Accompagnées de photos et de petites cartes, elles nous font découvrir d’autres angles de la Ville Lumière, comme la rue Oberkampf présentée comme le fief de la « bourgeoisie bohème » ou la Goutte-d’Or, comme « lieu de brassage culturel ». Deux livres pour un regard différent sur l’une des plus belles villes de la planète.

 

Sylvie-Josée Breault recommande Le bestiaire des fruits de Zviane

Le soleil traverse les cases de cette bande dessinée et les fruits exotiques y abondent. L’auteure les examine, les déguste puis, suivant une grille d’évaluation loufoque, rend son appréciation. Ce faisant, elle révèle leurs étonnants attributs par le biais d’anecdotes truculentes. En découle un concours que chacune des créatures fruitées espère remporter. Le ton léger et fantaisiste de l’album est rafraîchissant. Les croquis vifs et expressifs pimentent le tout.

 

 

Aurore Deterre recommande Bonjour tristesse de Françoise Sagan

L’été de ses dix-sept ans, Cécile, son père Raymond et sa jeune maîtresse partent en vacances sur la Côte d’Azur. La chaleur de l’été est écrasante, heureusement la Méditerranée n’est qu’à deux pas. Cécile y découvre la brûlure du sable sur sa peau, les premiers vertiges de la passion. Mais l’arrivée d’Anne, une femme séduisante et brillante dont Raymond s’éprend, va remettre en question leur vie légère et insouciante. Craignant de perdre sa liberté, Cécile va élaborer un jeu cruel. Publié en 1954, ce roman n’a pas pris une ride. Sa simplicité et la justesse des sentiments qui y sont dépeints sauront charmer chacun.

 

 

Esther Laforce recommande Cet été-là de Véronique Olmi

Un roman pour accompagner des vacances à la mer et qui nous tient en haleine avec le rythme lent d’un drame psychologique bien mené et écrit avec finesse. Trois couples, trois adolescents et deux enfants, réunis le temps de la fin de semaine du 14 juillet dans une grande maison située sur une plage de Normandie. On plonge dans les questionnements, les espoirs, les culpabilités et les dépits de ces personnages dont la vie, au sortir de leur séjour, sera transformée. Secrets enfouis, ruptures annoncées, amours déçus et amitiés indéfectibles sont au programme de Cet été-là.

 

 

 

Gisèle Tremblay recommande Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Rythmé, plein de saveurs et de couleurs, ce petit bouquin se présente comme un saucisson découpé en rondelles, avec ses courts récits formant un tout bien ficelé. Le héros, c’est Vieux Os, alter ego de l’auteur, un adolescent tendre et drôle, encore à moitié pendu aux jupes de Da, sa grand-mère adorée. L’odeur du café – Da en boit sans interruption!  – se mélange au parfum enchanté des après-midi parfaits de l’enfance presque en allée. Au fil d’expériences inusitées, le garçon au drôle de nom va son chemin, entouré d’une foule de personnages bigarrés. Sous le soleil d’Haïti révélant mille détails de la vie quotidienne, la joie de vivre éclate et rayonne dans le Petit-Goâve de Dany Laferrière. Un très beau livre, aussi beau que son titre…

 

Christine Durant recommande Adios Hemingway de Leonardo Padura.

Quoi de mieux que de lire un petit roman policier en se prélassant au soleil? Que diriez-vous, alors, d’un roman policier relax dont l’action se déroule à Cuba? Dans Adios Hemingway, le célèbre détective Mario Conde, personnage d’une série de quatre autres romans policiers de Leonardo Padura, doit résoudre une énigme entourant le légendaire Ernest Hemingway, auteur américain qui a séjourné à Cuba entre les années 30 et 50. La lecture de ce roman est d’autant plus intéressante que l’auteur, avec son style, arrive de façon très habile à insérer des faits réels de la vie d’Hemingway dans une histoire de meurtre tout à fait fictive.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande The great artistry of Django Reinhardt de Django Reinhardt

image de marie-lineDjango Reinhardt est l’un des guitaristes de jazz les mieux connus et les plus respectés, lui qui a littéralement introduit la guitare dans ce genre musical. Inventeur du jazz manouche et soliste virtuose (malgré un accident qui lui a fait perdre l’usage de deux doigts à 18 ans), il n’a jamais cessé de travailler son style. Ce disque à la couverture orange distinctive est son tout dernier enregistrement. C’est aussi un des quelques albums où il joue d’une guitare électrique, ce qui lui donne un son bien particulier. Les rythmes bondissants et les mélodies nostalgiques des huit pièces qu’il contient, dont Nuages, sa composition la plus célèbre, sont tout indiqués pour accompagner les belles soirées d’été.

 

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FISSEAU, Serena, D’une île à l’autre : chants et berceuses, Paris, Naïve, 2010.

LAFERRIÈRE, Dany, Le charme des après-midi sans fin, Montréal, Boréal, 2010, 241 p.

OLMI, Véronique, Cet été-là, Paris, Grasset, 2010, 281 p.

PADURA, Leonardo, Adios Hemingway, Métailié, 2012, 150 p. (Aussi disponible en version numérique sur PRETNUMERIQUE.CA)

PINÇON, Michel et Monique PINÇON–CHARLOT, Les ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Éditions du Seuil, 2007, 294 p.

PINÇON, Michel, et Monique PINÇON–CHARLOT, Paris : quinze promenades sociologiques, Paris, Payot, 2009, 260 p.

REINHARDT, Django, The great artistry of Django Reinhardt, France, Universal Music France, 2010, ©1953.

SAGAN, Françoise Bonjour tristesse, Paris, Julliard, 2008, 155 p.

ZVIANE, Le bestiaire des fruits, Montréal, La Pastèque, 2014, 118 p.

La guerre, il y a cent ans…

C’est un très court roman, 123 pages, qui contient comme en un condensé la sombre réalité des hommes ayant combattu en France lors de la Première Guerre mondiale, dont on souligne cette année le centenaire. Reconnu déjà pour son écriture précise, brève et sans emphase, Jean Echenoz déroule dans 14 la mécanique qui porte cinq jeunes hommes vendéens de la mobilisation d’août 1914 à la fin de la guerre ou à leur mort.

C’est dans une atmosphère de patriotique allégresse qu’Anthime, ses amis Padioleau, Bossis et Arcenel, de même que son frère Charles, embarquent dans un train qui les mène dans les Ardennes. Une longue et éprouvante marche de trois semaines les conduit ensuite vers le front, aux alentours de Maissin, en Belgique, près de la frontière. Avec l’hiver, les quatre comparses – Charles ayant été finalement muté dans l’aviation – finiront par connaître le quotidien des tranchées : poux, alcool, vêtements mal adaptés, attaques, gaz, explosions et images qu’ils tenteront plus tard d’oublier. Parallèlement, Blanche, dont on devine par le regard jaloux d’Anthime que des sentiments amoureux la lient à Charles, reste derrière, dans une ville désormais vidée de ses jeunes hommes. Appuyée de ses parents et du médecin de sa famille, elle doit faire face aux conséquences de sa liaison avec Charles.

On ne trouvera pas, dans 14, une histoire des évènements qui expliqueraient les débuts de cette guerre, non plus que le détail des opérations militaires qui caractérisèrent les batailles ayant marqué la Première Guerre mondiale. 14 est plutôt un roman efficace et bien documenté, qui pointe avec acuité, parfois avec brutalité, sans lourdeur ni froideur, sur l’essentiel de ce qu’il y eut d’horrible et d’odieux dans ce carnage que fut la Grande Guerre.

Jean ECHENOZ, 14, Éditions de Minuit, 2012, 123 p.

Après la guerre, le retour à la vie?

            Le billet suivant est un peu spécial, car il est écrit par Aurore Deterre, une stagiaire française que nous avons accueillie ce printemps à la section Arts et littérature. Étudiante au programme Sauvegarde et valorisation du patrimoine écrit et textuel à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Aurore a participé à la mise en valeur de nos collections. Le temps d’un billet, elle partage avec nous l’intérêt qu’elle a pris à la lecture du roman désigné révélation du roman français 2013 par le magazine Lire, Voir du pays de Delphine Coulin.

 

            Comment recommencer à vivre après six mois passés au front? Peut-on seulement reprendre sa vie comme si rien de tout cela n’était arrivé? Finit-on par oublier les odeurs putrides, les hurlements, les armes, le sang versé? Telles sont les questions auxquelles devront répondre Marine et Aurore au cours des trois prochains jours.

            Les deux jeunes femmes sont inséparables depuis leur adolescence. Depuis les années de lycée où elles se sont rencontrées, elles affrontent les déceptions, les coups durs de la vie à deux.  Alors, lorsque Marine, suite à la mort de son fiancé, décide de s’engager dans l’armée, Aurore, qui rêve de nouveaux horizons, s’enrôle à son tour. Elles ne pensaient qu’à « voir du pays ». Avaient-elles vraiment conscience de ce qui les attendait en acceptant de partir en Afghanistan? Six mois de tensions, de cauchemars, de blessures s’achèvent. Mais, avant de retrouver leur vie, l’armée leur accorde un « sas de décompression » : trois jours à Chypre dans un hôtel cinq étoiles. Trois jours pour retrouver la paix; mais l’angoisse et la violence sont-elles véritablement derrière elles?

            Un roman bouleversant, sombre, violent qui présente un pan de la guerre souvent laissé sous silence : le choc post-traumatique. Il ne s’agit pas seulement d’une analyse de la réalité et de la monstruosité de la guerre, mais encore d’une histoire d’amitié avec ses joies, ses lâchetés, ses silences.

            « Elles avaient trois jours pour effacer la fatigue extrême, due au travail permanent, à l’impossibilité de se reposer réellement, à l’incertitude de rentrer vivant. Trois jours pour réapprendre à ne plus avoir peur, à ne plus s’irriter à la moindre contrariété, à ne plus se taire dès qu’un avion approche, à ne plus prendre chaque passant avec un sac et un manteau pour un attentat suicide. » (p. 43)

 

Delphine COULIN, Voir du pays, Paris, Grasset, 2013, 266 p.

Pour sortir de l’hiver…

Quelque chose comme une odeur de printemps d’Annie-Claude Thériault est avant tout la voix de Béatrice, une adolescente de 13 ans qui raconte l’étrangeté de son univers.

D’abord, il y a ses parents, complètement dépassés par le fait que Joachim, leur fils, présente des symptômes de schizophrénie. Puis Philomène, la petite sœur à l’esprit scientifique dont les réactions sont dénuées d’émotion.

Il y a aussi les amis et les personnages qui habitent le quartier. Wu, la Chinoise adoptée qui peint des personnages difformes et grotesques; monsieur Pham, le propriétaire du dépanneur, qui cuisine des rouleaux impériaux extraordinaires; et Mohammed, le client ventripotent et généreux. Grâce à eux, Béatrice émerge de son cocon familial pour se tourner vers d’autres univers plus légers et remplis d’exotisme.

Émaillé de descriptions colorées et odorantes, ce roman nous fait parcourir les événements qui marqueront l’adolescence et le début de la vie adulte de Béatrice. Une soirée de hockey au Forum de Montréal, le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec et plein de péripéties familiales drôles ou tristes sont racontés avec les yeux de cette adolescente au regard créatif et lucide à la fois.

Voilà le premier roman d’une écrivaine dont on quitte l’univers à regret, car la vie y est décrite avec énormément de saveurs et d’originalité; de la plus âcre à la plus fraîche en passant par l’aigre-douce.

THÉRIAULT, Annie-Claude, Quelque chose comme une odeur de printemps, Ottawa, Éditions David, 2012, 169 p.

 

Si vous avez aimé le livre à succès La liste de mes envies de Grégoire Delacourt, L’autodomestication, le premier roman de Laurent Weber, pourrait vous plaire aussi. On y retrouve le même thème du gagnant à la loto complètement paralysé par un montant d’argent exorbitant.

Également écrit sur le ton de la confidence, un homme, cette fois, raconte son silence envers son entourage à propos de ce gain. Il parle de ses rêves, de ses craintes, de son bouleversement et, surtout, de sa quête de sens.

Que feriez-vous si vous deveniez soudainement millionnaire ou encore milliardaire? En lisant ce livre, on ne peut que se poser la question.

Laurent Weber travaille dans l’audiovisuel et cela transparaît dans son écriture, car les images y abondent. Il a également une facilité pour les jeux de mots qu’il utilise de façon très amusante.

L’autodomestication est un roman qui nous surprend et qui nous rappelle la force du conditionnement.

WEBER, Laurent, L’autodomestication, Angoulème, Égo comme X, 2012, 78 p.

 

Neige fondante

L’hiver est solidement ancré, mais il n’est pas toujours synonyme d’une bise glaciale. Le nez peut bien être rougi par le froid, mais parfois les joues n’en demeurent pas moins bien chaudes. Voici quelques suggestions de nos différents blogueurs qui représentent bien les extrêmes de cette saison qui sait nous faire passer par toute la gamme des émotions : refroidir les ardeurs comme échauffer le sang!

Esther Laforce recommande : Maria Chapdeleine de Louis Hémon

2013 était l’année du centenaire du décès de Louis Hémon, l’occasion parfaite de lire ou de relire Maria Chapdelaine dont la trame narrative est scandée par le passage des saisons. Le printemps qui est le début de tout; l’ardeur de l’été et ses rêveries romantiques; la douceur improbable de ces Noëls vécus dans l’isolement des grandes tempêtes de neige; le froid, surtout, terrible, qui tue et brise les espoirs de bonheur. Et finalement, dans le retour continuel de ce cycle, la résignation silencieuse à un destin.

Caroline Fortin recommande : Le blé en herbe de Colette

La Bretagne, deux familles en vacances au bord de la mer. L’été d’un passage, celui qui mènera deux adolescents vers l’âge qu’on nomme adulte. Vinca et Phil ont le corps bruni par le soleil d’août et goûtent encore les joies enfantines des balades sans fin sur la plage. Mais c’est dans l’ombre d’une éducation sentimentale inattendue qu’ils découvriront que l’innocence ne peut plus faire partie de leurs jeux. Dans Le blé en herbe, la grande Colette évoque avec subtilité, en nuances, dans un non-dit qui suggère plus qu’il ne décrypte, les bouleversements liés à l’éclosion du désir et à la mort de l’enfance.


Maryse Breton recommande : Into Thin Air de Jon Krakauer

La neige et le froid sont les personnages principaux et meurtriers d’Into Thin Air, un récit enlevant et bouleversant de Jon Krakauer relatant l’ascension maudite du mont Everest en 1996. Au cours du « désastre du mont Everest », comme certains l’ont surnommé, huit personnes ont trouvé la mort dans un violent blizzard en tentant d’atteindre le sommet. Alpinistes inexpérimentés, embouteillage au sommet, mauvaises conditions climatiques, guides trop confiants, Krakauer soulève plusieurs hypothèses sur les causes de cette tragédie qui a mis en lumière les problèmes de la commercialisation croissante des expéditions sur le mont Everest.

Catherine Lévesque recommande : Le libraire de Gérard Béssette

Le libraire commence un 10 mars. La neige est fondante à Saint-Joachin, P.Q. Un libraire nouvellement engagé s’y cherche une chambre à louer. Pendant son séjour de deux mois dans cette petite communauté, il écrira son journal pour se désennuyer. Voilà le discours intérieur d’un homme cynique et désabusé qui témoigne, non sans humour, de sa vie à la librairie où les livres à l’Index prennent beaucoup d’importance…


Marie-Line C. Lemay recommande : Au col du mont Shiokari de Ayako Miura

C’est une histoire d’amour qui transcende l’individu et qui culmine dans les cimes enneigées d’une montagne d’Hokkaidō, l’île la plus au nord du Japon. La prose délicate et ciselée de l’écrivaine japonaise Ayako Miura nous fait comprendre la quête spirituelle et l’immense courage du jeune protagoniste, à une époque où les nouvelles influences étrangères, dont le christianisme, ne sont pas les bienvenues. Basé sur des faits réels, le récit de ce destin tragique se révèle d’une touchante beauté.

Jean-François Barbe recommande : Gérer votre argent, c’est facile! de Sandra Paré

Vos ados sont déjà prêts à quitter le nid familial et à signer un bail? À occuper un premier emploi salarié, qui soit autre que du gardiennage ou de la livraison de journaux? À s’acheter ou à louer une voiture? À payer eux-mêmes les mensualités de leur téléphone chéri? Suggérez-leur la lecture de ce livre. Écrit avec beaucoup d’intelligence et de respect pour ses jeunes lecteurs, truffé d’illustrations pertinentes et de conseils pratiques, il leur facilitera le passage vers cette autre vie qui les attend, celle de la vie d’adulte avec son cortège d’obligations financières. À l’évidence, l’auteure, Sandra Paré, connaît son sujet et son public. Mais elle a eu la sagesse de demander un coup de main à Éric F. Gosselin, un planificateur financier de la région de Montréal, afin de mieux expliquer certains rouages de l’univers des finances personnelles. Vraiment, une réussite sur toute la ligne.

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BESSETTE, Gérard, Le libraire, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1993, 143 p.

COLETTE, Le blé en herbe, Paris, Flammarion, 1992, 188 p.

HÉMON, Louis, Maria Chapdelaine : récit du Canada français, Paris, Bernard Grassett, 2011, 183 p. Disponible en livre numérique.

KRAKAUER, Jon, Into Thin Air : a Personnal Account of the Mount Everest Disaster, New York, Villard, 1997, 293 p. Disponible en livre numérique.

MIURA, Ayako, Au col du mont Shiokari, Arles, P. Picquier, 2012, 364 p.

PARÉ, Sandra, Gérer votre argent, c’est facile ! Le guide des jeunes consommateurs, Montréal, Éditions La Semaine, 2012, 204 p.

Quelle est la liste de mes véritables envies?

Jocelyne, une mercière qui tient boutique à Arras, une petite ville du nord de la France, est mariée à Jocelyn (eh oui!), un employé d’usine chez Häagen-Dazs. Ils ont la quarantaine, deux enfants, une vie tranquille et quelques rêves en banque, mais aussi des douleurs enfouies dont ils ont peu parlé. Jocelyne réussit tout de même à trouver son bonheur auprès de Jocelyn, un homme rustre, attentionné à sa façon.

Comme la mercerie de Jocelyne fonctionne au ralenti, elle décide de créer un blogue sur le bonheur du tricot, de la broderie et de la couture. Elle entre ainsi dans la vie d’un grand nombre de femmes seules pour qui ce blogue prendra beaucoup d’importance; cela lui permettra également de relancer sa boutique.

Cette vie, à la mesure de Jocelyne, sera troublée par l’arrivée d’un très gros montant d’argent. Que faire d’un billet de loto gagnant? Elle le garde en secret, mais cela devient lourd rapidement. Elle dresse la liste de ses envies, puis hésite à les combler. C’est alors que sa vie bascule et prend un chemin inattendu.

La richesse transforme la vie, mais conduit-elle au bonheur; et, si oui, comment?

Ce petit roman de Grégoire Delacourt permet de réfléchir au désir. Celui qui nous habite de posséder de l’argent et de rêver à des objets, mais aussi notre désir de vivre et ce qui l’alimente. Nous sommes parfois inconscients de ce qui nous rend heureux. Il y a des choses que l’argent ne peut acheter, seulement détruire.

La liste de mes envies est à la fois un roman léger et profond. Écrit comme une confidence, ce sont les mots cachés dans les replis du cœur d’une femme ordinaire marquée par un destin extraordinaire.

DELACOURT, Grégoire, La liste de mes envies, Paris, Le livre de poche, 2013, 183 p.

Du même auteur :

DELACOURT, Grégoire, La première chose qu’on regarde, Paris, J.-C. Lattès, 2013, 263 p.

DELACOURT, Grégoire, L’écrivain de la famille, Paris, Le livre de poche, 2012, 235 p.

Excursion touristique en Corée du Nord

 Je fais dix mètres sur la terre de Corée du Nord. Et c’est de nouveau un grand silence comme si on entrait dans une poche de vide, une tache aveugle. Personne pour accueillir personne, ni adieux, ni retrouvailles – on ne part guère d’ici et pas grand monde n’y arrive. (p. 26)

Dans la section de la littérature de voyage se trouve un nouveau carnet de route des plus intrigants : Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem (Grasset, 2013).

Hormis dans les actualités, il est rarissime de lire des chroniquesnouilles froides au sujet de la Corée du Nord, siège d’un des régimes les plus répressifs du monde. En effet, le peuple nord-coréen est maintenu dans la noirceur depuis plus de 60 ans par une dynastie de leaders (actuellement Kim Jong-un) dont les déclarations belliqueuses et imprévisibles sont les seules communications officielles. Dans un tel contexte, la notion de tourisme est inusitée, voire indécente (le titre même de ce billet me parait surréaliste…).

Nouilles froides à Pyongyang n’est donc pas un guide comme tel, mais le récit lucide et stupéfiant d’une incursion hyper organisée sur le sol de la RPDC (République populaire démocratique de Corée). Ne s’aventure pas qui veut dans ce pays aux frontières cadenassées! D’entrée de jeu, la Corée du Nord est interdite aux journalistes (et aux Américains), ce qui a contraint Coatalem à se faire passer pour… un agent de voyages. Visas en main après quelques acrobaties bureaucratiques, il s’embarque pour « le pays des Kim » en compagnie de son ami Clorinde, observateur taciturne aux allures de dandy.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont pris en charge (le terme est faible) par deux guides et un chauffeur qui ne les quitteront pas d’une semelle durant tout le séjour, leur indiquant ce qu’il faut voir, prenant bien soin de dissimuler le reste. Ainsi, « Monsieur Jean » et Clor devront-ils malgré eux jouer le jeu du tourisme patriotique et marcher dans les pas du « Président Éternel », Kim Il-Sung.

Dans un style mi-journalistique, mi-littéraire, l’auteur décrit un univers glauque, coupé du monde, où la taille démesurée des monuments érigés à la gloire du parti jure tristement avec l’âpreté des lieux. Manque d’électricité, de carburant, de nourriture, d’eau courante, de médicaments, de « joie de vivre, la plus précieuse des denrées » (p. 27)…, la pauvreté ambiante transparaît sous le vernis de la propagande. Le récit de Jean-Luc Coatalem fait ressortir l’absurdité absolue du régime et l’ampleur de l’endoctrinement du peuple nord-coréen.

Un des points forts de ce livre est de nous donner envie d’en apprendre davantage sur la Corée du Nord, notamment d’un point de vue historique, géopolitique et social. À cet égard, l’ouvrage inclut une bibliographie thématique pour aiguiller notre lecture. Afin de mettre des images sur les mots, la chronique du bédéiste Guy Delisle, Pyongyang, est incontournable.

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Jean-Luc Coatalem est rédacteur en chef adjoint au magazine GEO. Écrivain journaliste, il est l’auteur de plusieurs récits de voyage, d’essais et de romans dont Le gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012) pour lequel il a reçu le prix Roger-Nimier.

COATALEM, Jean-Luc, Nouilles froides à Pyongyang : récit de voyage, Paris, Grasset, 2013, 236 p.

Aussi disponible en livre numérique.

DELISLE, Guy, Pyongyang, Paris, L’Association, 2003, 176 p.

Le murmure entre les murs

C’est un murmure qui nous vient de ces temps anciens, celui des châteaux et des princesses enfermées dans des tours, celui des forêts enchantées et des chevaliers partant en croisade pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens.

Mais dans ce murmure, rien de romantique, sinon la très grande beauté de celle qui le souffle, l’unique fille du seigneur du domaine des Murmures, Esclarmonde. C’est sa terrible histoire qu’elle nous raconte, depuis son lointain XIIe siècle. À tout juste quinze ans, elle décide de s’emmurer, s’offrant à Dieu pour échapper à un mariage imposé, quitte à défier la volonté de son père. Malgré sa renommée de sainte, qui lui vaut la visite de centaines de pèlerins, c’est dans l’amour porté à un enfant conçu dans le plus grand péché qu’elle finira par trouver un sens à sa malheureuse condition.

Et même si nous, lecteurs, auditeurs d’Esclarmonde, comprenons que les miracles ne sont qu’apparents, c’est bien d’un temps de magie que nous parvient ce murmure. Ainsi des stigmates se changent-ils en fenêtres par lesquelles l’esprit de la prisonnière parvient à suivre les souffrances et la pénible agonie de son père, parti en croisade avec ses fils sous la bannière de Frédéric Barberousse. Une armée de croisés qui dépérit lentement sous le funeste soleil du Proche-Orient.

Surtout, ce murmure est porté par une écriture fine, délicate et d’une grande poésie, celle de Carole Martinez. Un grand plaisir esthétique que la lecture de ce roman, dont les mots portent la sensualité des roses et des fraises, et dont la tonalité fait écho au chant délicieux et mystérieux des pierres, des bois et des rivières hantés.

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, Paris, Gallimard, 2011, 200 p.

Des livres pour Noël… et pour toute l’année!

Qui dit Noël dit bien souvent cadeaux. Et dans mon cas, qui dit cadeaux, dit livres. Quelques semaines après le temps des fêtes, j’ai pensé vous faire part ici de la liste de mes emplettes : les ouvrages de littérature jeunesse offerts par la fée des étoiles (chut!) aux enfants qui l’entourent. Des livres minutieusement choisis, selon leurs goûts et leur personnalité. Et qui se retrouvent presque tous pour emprunt à la Grande Bibliothèque.

Zach, 2 ans

Lui, c’est un sacré gourmand! Jamais rassasié, pas pique-assiette pour deux sous. D’ailleurs, lors d’un récent voyage en Chine, il est le seul de sa famille (incluant ses parents) à avoir goûté à tout! On pourrait même penser que Zach, c’est le petit garçon que l’on voit à la toute dernière page de Fourchon, un album de Kyo Maclear, illustré par Isabelle Arsenault. Pauvre petit Fourchon : ni fourchette ni cuillère, pourtant un peu des deux, il ne trouve sa place nulle part dans la coutellerie. Quelqu’un saura-t-il un jour apprécier sa double utilité? Une histoire à la fois touchante et rigolote, inspirée de ce drôle d’ustensile que l’on propose aux enfants qui commencent à manger seuls. Fourchon a gagné le Prix des libraires du Québec 2012, catégorie Jeunesse Québec 0-4 ans et fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants, une publication de la Bibliothèque nationale de France.

Mykoïan, 2 ans et demi

Lui et sa sœur n’ont porté que des couches lavables, son père refuse le téléphone intelligent et dénonce à chaque occasion la société capitaliste et la surconsommation. J’ai donc eu envie de faire plaisir à la fois au père et à sa descendance en leur offrant La clé à molette, un livre d’images d’Élise Gravel. Alors qu’il se rend dans un magasin à grande surface pour acheter la simple clé à molette dont il a besoin, Bob se laisse convaincre par le vendeur d’acheter toutes sortes d’objets dont il n’a aucunement besoin – et plusieurs fois plutôt qu’une! Avec beaucoup d’humour et sans nous faire la morale, Élise Gravel nous amène à réfléchir sur nos comportements de consommateur, et ce, peu importe notre âge. La clé à molette a reçu le Prix du Gouverneur général 2012, catégorie Jeunesse-illustrations et, comme Fourchon, il fait partie de la sélection annuelle 2012 de la Revue des livres pour enfants.

La clé à molette est aussi disponible en version électronique.

Liam, 3 ans et demi

C’est mon clown sentimental préféré. Il danse mieux que Fred Astaire et fait les plus beaux câlins du monde. Mais ce qui m’émeut le plus avec mon filleul, c’est que tout l’émerveille. Aussi, la première fois que j’ai lu Charles à l’école des dragons, d’Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin, c’était décidé, j’allais le lui offrir pour Noël, même si Liam aurait seulement 3 ans et demi et qu’on suggère ce livre pour des enfants un peu plus vieux. Car Charles, comme Liam, est un grand sensible, un poète. Il n’a pas envie d’impressionner ni d’intimider, juste d’être lui-même. J’ai très hâte de lui en faire la lecture, collés l’un contre l’autre derrière les pages de cet album très grand format, de voir ses yeux éblouis par les illustrations riches et pleines de détails de Jean-Philippe Turin, de partager son inquiétude et son empathie pour Charles et, enfin, de voir son grand sourire à la fin, car tout y finit bien! Charles à l’école des dragons a obtenu le Prix jeunesse des libraires du Québec 2011, catégorie hors-Québec pour les 5-11 ans.

Une deuxième aventure de Charles, Charles, prisonnier du cyclope, est parue à l’automne dernier.

Zïa, 5 ans

Elle porte comme nulle autre le tutu rose, les leggings rayés noir et blanc, les boucles d’oreilles en vrai-faux rubis et la casquette de camouflage piquée à son frère… et tout ça en même temps! Grande « lectrice d’images » depuis fort longtemps, elle sait depuis peu tracer les lettres et les lire. À ma filleule préférée, j’ai offert le dernier ouvrage de l’incomparable Gilles Bachelet, Madame le Lapin Blanc. Cette dame dont on parle dans le titre n’est en fait nulle autre que l’épouse du célèbre Lapin Blanc, le personnage d’Alice au pays des merveilles. Sous forme de journal intime, elle dévoile les hauts et les bas de sa vie de femme au foyer. Mère de six petits lapins, on comprend pourquoi Madame le Lapin Blanc se sent débordée, surtout avec un mari pressé, souvent absent de la maison, fort occupé par ses tâches au palais d’une certaine Reine de cœur…

Évidemment, avant d’offrir ce livre à Zïa, je m’étais assurée qu’elle connaissait l’histoire d’Alice au pays des merveilles, du moins dans son ensemble. Un facteur qui, s’il n’est pas indispensable, rend beaucoup plus amusante l’histoire de cette épouse dévouée, et réjouissantes les références faites au conte de Lewis Carroll (d’ailleurs, je vous suggère cette adaptation-ci, illustrée par Chiara Carrer). Madame le Lapin Blanc a reçu le prix Pépite de l’Album 2012.

Cliquez ici pour écouter Gilles Bachelet parler de Madame le Lapin Blanc.

Nathaniel, 14 ans

Il a lu Bilbo le Hobbit quatre fois. Oui oui, quatre. Et ce n’est pas parce que sa belle-mère le sous-alimente en romans et autres lectures, lui apportant chaque mois nouveautés ou classiques qu’elle vante avec passion. Rien à faire, aucune autre aventure littéraire n’a su détrôner à ce jour celle du Hobbit. J’ai donc décidé d’emprunter un chemin détourné – et peut-être aussi un peu risqué – en lui offrant un essai récent sur son œuvre fétiche, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, par Corey Olsen. Un bel objet livre, une belle brique. Son premier « vrai livre d’adulte »  est encore bien fermé sur sa table de chevet, mais lorsqu’il l’a découvert sous le papier d’emballage, j’ai vu dans ses yeux l’expression satisfaite du collectionneur…

La lecture en cadeau

Je m’en voudrais de terminer ce billet sans mentionner le programme La lecture en cadeau, de la Fondation pour l’alphabétisation, qui remet un livre neuf à des enfants qui ont moins la chance d’avoir des livres à la maison. Noël est passé, mais pendant les Salons du livre de la province, l’organisme tient un kiosque où il est alors possible de déposer dans la boîte prévue à cet effet un livre tout nouveau tout beau que l’on souhaite offrir.

P.-S. (petit secret) Un aspect non négligeable lorsqu’on offre un livre en cadeau : lorsqu’il est bien choisi, il est aussi emballant pour celui qui le reçoit qu’il est facile à emballer pour celui qui le donne! Parole d’une fée des étoiles à l’esprit pratique!

Bachelet, Gilles, Madame le Lapin Blanc, Paris, Seuil jeunesse, 2012.

Cousseau, Alex, Charles à l’école des dragons, illustré par Philippe-Henri Turin, Paris, Seuil jeunesse, 2010.

Gravel, Élise, La clé à molette, Montréal, La Courte échelle, 2012.

MacClear, Kyo, Fourchon, illustré par Isabelle Arsenault, Montréal, La Pastèque, 2011.

Olsen, Corey, Exploring J.R.R. Tolkien’s The Hobbit, Boston, New-York, Houghton Mifflin Harcourt, 2012, 318 p. ISBN : 978-0-547-7394

Les prénoms formidables de mes héros

S’il y a une littérature où les prénoms des héros ont marqué leurs lecteurs, c’est bien celle de la littérature jeunesse. Souvenez-vous d’Alice, de Sylvie, de Martine, de Bob (Morane, évidemment); puis de Rosalie, d’Ani (Croche), de Bébert, de Harry…

Aussi, en cette période de recherche active d’un prénom pour une petite personne qui naîtra ce printemps, j’ai eu envie d’explorer un autre répertoire que celui dressé par la Régie des rentes du Québec. Celui de ma bibliothèque.

Dans ce billet, je vous présente cinq personnages. Cinq héros pour cinq prénoms, dont la simple évocation m’amène dans un espace de grand bonheur.

Ernest et Victoire

Ces deux-là, je les mets ensemble. Parce qu’ils sont dans le même livre : Lettres d’amour de 0 à 10. Le livre s’ouvre sur Ernest et l’appartement de sa grand-mère, avec laquelle il vit. Un appartement bien sombre, bien triste, sans téléviseur; avec un téléphone, mais qui ne sonne presque jamais.

Et puis, un jour, à l’école, arrive Victoire! VICTOIRE! Pétillante d’énergie et d’enthousiasme! Qui a non pas sept frères ou sœurs, mais quatorze! Qui décide, sans nécessairement consulter Ernest, qu’un jour (pas tout de suite, ils ont seulement dix ans) ils se marieront. Et surtout, Victoire qui fait découvrir à Ernest et à sa grand-mère les croissants et les pains au chocolat.

Un roman pour les romantiques à partir d’une dizaine d’années…

Tobie (et Vango)

J’ai dû dire au moins des dizaines de fois, très sérieusement, que s’il existait réellement, j’épouserais Tobie Lolness, le grand héros de Timothée de Fombelle. Encore eut-il fallu qu’il ait plus de douze ans, ne vive pas dans un arbre… et mesure plus d’un millimètre et demi. Ces faits rendant mon mariage avec Tobie impossible, j’ai évité une grande jalousie à l’endroit d’Elisha et je me suis passionnée pour leur incroyable histoire.

Quelques années plus tard, de Fombelle récidive avec un autre grand personnage romanesque : Vango. Un peu plus âgé que Tobie, Vango, lui, a seize ans. Il est aussi de taille normale (humaine) et le roman s’ouvre à Paris (une « vraie » ville). Très rapidement, l’action déboule et on s’aperçoit que notre héros est traqué de tous, sans que lui-même sache pourquoi. Vango fuit par mer, par terre et par air dans les îles siciliennes, en Allemagne, en Amérique, en Russie, en Écosse. Je suis « littérairement » retombée amoureuse, comme je ne l’avais pas été depuis Tobie.

Deux romans en deux tomes, pour les lecteurs à partir de douze ans.*

(Et puis, en octobre de l’année dernière, dans le cadre des rencontres du Centre québécois de ressources en littérature pour la jeunesse, j’ai interviewé leur créateur, Timothée de Fombelle. Une heure et demie formidable, pleine de rires et d’anecdotes! Mais à ce moment-là, j’avais déjà plus envie d’en épouser un autre…)

Anatole

Anatole, il a une ficelle attachée à son poignet. Et au bout de cette ficelle, une petite casserole qui ne se détache pas, qu’il traîne toujours derrière lui et qui l’encombre énormément. Cette casserole, les gens ne voient que ça chez lui. On le trouve bizarre. On ne voit pas tous ses talents, ses belles qualités. Mais un jour, il croise une personne un peu comme lui, qui a elle aussi sa petite casserole au bras. Plus grande qu’Anatole, elle lui apprend à vivre avec sa casserole, à s’en faire même un atout.

Un album tout en finesse, qui aborde la thématique de la déficience intellectuelle, sans jamais la nommer. La dernière image/texte de ce livre est sans doute ce que j’ai lu/vu de plus poignant en littérature jeunesse. Un grand battement de cœur.

La petite personne au creux de mon ventre ne s’appellera pas Tobie, Ernest, Victoire ou Anatole. Mais elle (ou lui!) fera très certainement leur connaissance, un jour, bientôt. Ils l’attendent dans sa bibliothèque.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome I : La vie suspendue, Paris, Gallimard, 2006, 311 p.

DE FOMBELLE, Timothée, Tobie Lolness, tome II : Les yeux d’Elisha, Paris, Gallimard, 2007, 343 p.

*Tobie Lolness a été réédité en un seul volume qui comprend les deux tomes de la série.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome I : Entre ciel et terre, Paris, Gallimard.

DE FOMBELLE, Timothée, Vango,  tome II : Un ciel sans royaume, Paris, Gallimard.

MORGENSTERN, Susie, Lettres d’amour de 0 à 10, Paris, L’école des loisirs, coll. « Medium », c1996, 210 p.

CARRIER, Isabelle, La petite casserole d’Anatole, Paris, Bilboquet, 2009.

Livre papier et livre numérique : une joyeuse cohabitation!

Pour ce deuxième billet sur la littérature jeunesse, l’envie m’est venue de vous proposer deux albums « papier » qui font un clin d’œil au numérique. Si l’on peut lire dans le premier une critique des nouvelles technologies auxquelles on tend à attribuer tous les mérites, le second profite de notre nouvelle habitude de naviguer avec nos doigts pour carrément nous manipuler! Toutefois, on s’amuse dans les deux cas, preuve s’il en est une que papier et numérique peuvent joyeusement cohabiter!

C’est un livre

À gauche de la première page du livre, un petit âne, certainement un peu geek, s’agite avec son portable. En face de lui, sous le chapeau du singe, se cache une souris. Mais ce qui rend l’âne perplexe, ce n’est pas tant la souris que l’objet fait de papier (un livre!) qui captive le singe : il ne comprend pas du tout comment une chose qui n’a pas besoin de mot de passe ni de souris et qui est incapable d’envoyer des textos peut être intéressante, encore moins passionnante. À chacune de ses questions, le singe répond, de plus en plus agacé, « c’est un livre ». Tout de même intrigué, l’âne pique le livre des mains du singe. Et se met à lire, à lire… tant et si bien qu’il ne voit pas le temps passer. Ooooh…!

Véritable manifeste en faveur du livre et de la lecture, C’est un livre a obtenu un énorme succès commercial et critique. Son auteur, l’Américain Lane Smith, a reçu plusieurs récompenses pour son livre, dont la médaille Caldecott, un prix décerné par l’Association for Library Service to Children (ALSC) pour l’album le plus remarquable de l’année. S’il s’adresse aux enfants âgés de quatre ans et plus, il intéressera par son humour et son propos les plus grands, certainement jusqu’à dix ans. Pour les parents et les enseignants ayant des enfants subjugués par le pouvoir de la technologie, ce livre sert d’excellent point de départ à une réflexion et à une discussion sur le futile et l’essentiel qu’apporte l’accès au numérique.

C’est un livre a sa propre bande-annonce. Quand on dit que les médias s’entrecroisent, c’en est un autre parfait exemple!

Un livre

On sait désormais que les tout-petits apprivoisent les iPad et autres tablettes numériques plus aisément que bien des adultes (qui pourtant ne se trouvaient pas si bêtes avec la technologie). Voici un livre pour eux.

Sur la couverture, le titre : Un livre. Simple. Première page, encore plus simple : un rond jaune, pas de texte. Page suivante, le même rond jaune, au même endroit, mais avec cette indication : « Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. » Et qu’est-ce qu’on fait? Évidemment, on met notre index (généralement) sur le rond jaune, on appuie légèrement, on descend délicatement notre doigt vers le coin en bas à droite de la page, on approche notre pouce et… on tourne la page! Ah! C’est simplissime, mais il fallait y penser! Surtout que les tout-petits seront on ne peut plus ravis de s’exercer! Au fil des pages tournées, d’autres ronds jaunes s’ajoutent, mais aussi des rouges et des bleus, sur lesquels on nous proposera alors de frotter, cliquer, souffler!

Le livre pensé et conçu par le Français Hervé Tullet est extraordinaire pour le tout-petit lecteur! En intervenant directement dans le processus de lecture de l’image, Un livre l’éveille aux concepts d’espace, de poids, de chute et d’envol.* Ceux qui ont lu le classique Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni retrouveront certainement le plaisir et l’efficacité des taches et des points dans les livres pour enfants. Un livre a gagné en 2011 dans la catégorie tout-petits le Prix Sorcières, remis par l’Association des librairies spécialisées pour la jeunesse (ASLJ) et par l’Association des bibliothécaires de France (ABF).

Mais l’aventure ne s’arrête pas là! Car si le livre a été conçu comme un clin d’œil aux applications des tablettes électroniques et autres téléphones intelligents, il allait dans la logique des choses d’en faire une adaptation… virtuelle! Disponible en anglais pour iPad et iPhone, l’application Press here propose aux petits de créer et d’expérimenter littéralement avec les mêmes ronds du livre qui vont grossir, se multiplier, émettre des notes de musique, prendre des photos, exploser en feux d’artifices! Une application intelligente et pleine de surprises, qui n’offre pas tout d’un coup et se laisse découvrir.

Je vous laisse sur un petit film inspiré du livre de Tullet, réalisé par une classe de maternelle en France et hébergé sur le site de l’auteur.

 

SMITH, Lane, It’s a book, Paris, Gallimard, 2011.

TULLET, Hervé, Un livre, Paris, Bayard jeunesse, 2010.

LIONNI, Leo, Petit-Bleu et Petit-Jaune, Paris, L’école des loisirs, c1970.

*D’après Françoise Schmid dans sa critique parue dans la Rubrique « As-Tu Lu ? » de la Revue Parole de l’ISJM  et reprise sur le site de  Ricochet-jeunes.org : http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/42334-un-livre 

Bref Christian Gailly

Je n’avais encore jamais lu Christian Gailly avant d’ouvrir La Roue et autres nouvelles, recueil paru aux Éditions de Minuit en janvier 2012. Il s’agit du quinzième livre de cet auteur français réputé pour la concision de son écriture. En effet, seulement deux de ses romans font plus de 200 pages, le plus court, Les Fleurs, en totalisant à peine 92 (Minuit, 2012 pour l’édition de poche). Quinzième ouvrage, donc, mais premier recueil de nouvelles dont la quatrième de couverture laisse très bien pressentir le rythme haletant et le caractère à la fois quotidien et intemporel des huit récits qui le composent. Dans un style quasi télégraphique, comme des notes prises à la volée, on peut y lire les phrases suivantes :

Réparer une roue. Penser à un cadeau d’anniversaire. Confectionner un gâteau, etc. Bref, toujours aimer une femme. Ne pas rompre immédiatement. Tenter de la retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Chacune des nouvelles prend comme point de départ un événement a priori ordinaire de l’existence. Ordinaire lorsqu’on le considère de l’extérieur, mais jamais banal lorsqu’on le vit et surtout, lorsqu’on y pense. Une situation tout à fait convenue peut ainsi devenir loufoque, angoissante, étrange, absurde. Comme lorsque la conscience du narrateur, ce « je » désincarné dont on ne sait s’il est celui de l’auteur lui-même, s’emballe à la demande de sa compagne de lui écrire « l’histoire du perroquet rouge », histoire qu’il ne connaît absolument pas :

Quelle histoire du perroquet rouge ? Je ne connais pas d’histoire de perroquet rouge, lui dis-je, encore moins l’histoire du perroquet rouge. De quel perroquet rouge tu parles ? Tu es sûre qu’il était rouge ? (Gailly, 2012, p. 30)

Ne contenant aucune intrigue au sens classique du terme et ne recelant que très peu d’images, les histoires de Christian Gailly demandent une lecture attentive, voire engagée. L’auteur cisèle la narration avec une économie de mots qui signale une conscience aiguë de la matérialité (et des limites) du langage. Il observe ses personnages du dedans comme du dehors, se joue de leur manque de prise sur le réel, de leurs amours et de leurs désamours, du drame qu’est l’impossibilité de communiquer… Tout cela en étant de connivence avec le lecteur.

Aussitôt ce recueil terminé, je me suis empressée de lire Les Fleurs et j’en suis maintenant à L’Incident (1996), roman par ailleurs adapté au cinéma par Alain Resnais sous le titre Les Herbes folles (2009).

GAILLY, Christian, La roue et autres nouvelles, Paris, Éditions de Minuit, 2012, 122 p.




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