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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Deux solitudes

Hugh MacLennan (1907-1990), reconnu comme le premier auteur canadien-anglais à faire vivre ses personnages dans des scènes littéraires typiquement canadiennes, est également connu aujourd’hui comme le père de l’expression « deux solitudes » pour décrire les relations, parfois tendues, entre les Canadiens anglais et les Canadiens français. Cette dichotomie pourrait aujourd’hui être illustrée par l’expression « le Québec et le reste du Canada ».

 

Cette expression est d’ailleurs le titre de son roman publié en 1945. Étonnamment, l’expression « deux solitudes » n’apparait qu’à deux reprises dans le roman : dans l’épigraphe et au chapitre 40.

 

L’épigraphe est une citation du poète allemand Rainer Maria Rilke :

« L’amour, c’est deux solitudes qui se protègent, qui s’éprouvent et s’accueillent l’une l’autre. »

 

La seule autre utilisation de l’expression se trouve au chapitre 40, soit vers la fin du roman :

« Deux solitudes au sein de l’infini désert de solitude qui existait sous le soleil. » (MacLennan, version française, p. 530)

 

La citation originale en anglais est, à mon avis, plus marquante :

« Two solitudes in the infinite waste of loneliness under the sun. » (MacLennan, version originale, p.  343)

 

Plusieurs interprétations ont été données : certains affirment que les deux solitudes représentent les deux sociétés distinctes (anglaise et française) du Canada; d’autres croient plutôt que les deux solitudes doivent être associées aux individus (dans le roman, à Paul et à Heather) qui évoluent dans des environnements divergents et tentent d’unir leur destinée malgré leurs différences.

 

À la lecture du roman, j’aimerais croire que les deux solitudes évoquées font référence autant aux sociétés, à l’époque diamétralement opposées, qu’aux individus. Si on accepte le fait que la vie d’un individu est influencée en partie par l’environnement dans lequel il évolue, la solitude ressentie par Paul ne s’exprimerait pas de la même façon si le Canada n’était pas le fruit de deux peuples distincts.

 


MACLENNAN, Hugh, Deux solitudes, Montréal, HMH, 1978, 648 p.

MACLENNAN, Hugh, Two Solitudes, Toronto, McClelland & Stewart, 2008, 517 p.

Version anglaise également disponible en format numérique sur OverDrive.

 

Toute la terre et tout le ciel

En même temps, toute la terre et tout le ciel de l’auteure canadienne Ruth Ozeki ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Faisant preuve d’un souffle étonnant, ce roman unit à travers le temps la vie d’une écrivaine vivant en Colombie-Britannique, au lendemain du tsunami de 2011, à celle d’une adolescente de Tokyo au début des années 2000.

On y découvre un père désabusé et suicidaire, une arrière-grand-mère féministe devenue nonne, les lettres d’un jeune soldat kamikaze, un corbeau à la présence prémonitoire, un chat répondant au nom de Pesto et son maître féru de botanique, les noms latins d’insectes reproduits en origami, la pratique du zazen…

Tout ce récit n’aurait pas été possible si Ruth, sorte d’alter ego de l’auteure, n’avait trouvé ce sac en plastique, échoué sur la grève de la baie Désolation. À l’intérieur, une pile de lettres, une montre-bracelet et le journal de Nao, dissimulé dans une ancienne édition cartonnée d’À la recherche du temps perdu… C’est à la première page de ce journal que s’ouvre le roman : « HELLO ! Je m’appelle Nao, et je suis un être-temps. »

Bien vite, on comprend que Ruth en a commencé la lecture. Et qu’elle se sent personnellement interpellée par l’histoire de Nao dont le récit, distillé entre les propres pensées de Ruth, finit par nous accrocher tout autant. C’est que le journal de Nao fut écrit dans le but ultime d’être lu. Lentement hameçonné, le lecteur que nous sommes remonte le fil de l’histoire, à la découverte du destin de Naoko Yasutani. Qu’est-il arrivé à cette jeune adolescente curieuse, brillante, mais qui pressent sa propre fin? Comment son journal est-il parvenu à traverser l’océan Pacifique? Mais aussi : de quelle façon la lecture et l’écriture modifient-t-elles notre expérience, notre vie?

Plusieurs couches de sens, donc, dans ce roman où les thèmes plus sombres de l’intimidation, de la prostitution, du suicide, de la guerre, côtoient ceux des liens intergénérationnels, de la spiritualité bouddhique, de la mémoire, des mythes et des traditions, de notre perception du passage du temps, de la création, du rapport entre l’écrivain et le lecteur, entre la réalité et la fiction, et même… de la physique quantique!

Paru à l’automne 2013 avec son titre français un peu longuet, quoique tout à fait justifié puisqu’il s’agit d’une citation, En même temps, toute la terre et tout le ciel (A tale for the time being dans sa version originale) a fait davantage de remous au sein de la presse anglophone. Il faut dire qu’il fut finaliste du prix littéraire Booker, finalement remis à Eleanor Catton pour The Luminaries (pas encore disponible en français).

Le langage adolescent de Nao, exacerbé par une traduction un peu trop « franco-française » à mon avis, pourra rebuter certains lecteurs. Néanmoins, cela ne diminue en rien la structure remarquablement captivante du récit, dans la lecture duquel on gagne à persévérer. Particulièrement fouillée, l’histoire a le mérite d’être enrichie de notes, de quelques appendices et d’une bibliographie.

 

OZEKI, Ruth, En même temps, toute la terre et tout le cielParis, Belfond, 2013, 604 p.

OZEKI, Ruth, A tale for the time beingToronto, Vicking, 2013, 422 p.




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