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L’histoire globale, fille de son époque

par Jean-François Barbe

L’Histoire, dit-on, est la fille de son époque. On le constate à la lecture de ce livre consacré à l’histoire globale, un champ relativement récent de la recherche historique qui entend saisir les dimensions « connectées, croisées, partagées » d’un monde interdépendant dont les déterminants transcenderaient les frontières étatiques.

Selon l’auteure, ce courant naît notamment de l’épuisement des études régionales universitaires (area studies). Au cours de la décennie 1970-1980, dit-elle, les grandes fondations américaines ont cessé de financer ces domaines d’études axées sur les régions et les aires culturelles. Parallèlement, des chercheurs en sciences humaines ont reproché aux études régionales de ne s’attarder qu’aux « anomalies », ce qui en a diminué l’attrait.

On constate aussi, de façon indirecte, que l’Histoire est la fille de son époque par le sous-titre du livre, Comprendre le global turn des sciences humaines, très franco-français par l’utilisation d’un terme anglophone qui aurait dû être traduit et qui dénote une admiration béate, au premier degré, du dynamisme de la recherche historique de pointe des États-Unis, là où s’est principalement développée l’histoire globale au cours des années 1990.

L’auteure explique que ce type d’histoire se veut parfois « totalisante », comme lorsque Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés entend expliquer « comment les facteurs environnementaux auraient permis à certaines sociétés de devenir plus avancées que les autres et de les dominer ». Elle ajoute que l’histoire globale peut aussi vouloir « repérer des analogies, des parallélismes, identifier des connexions que l’on n’aurait pu déceler avec l’histoire traditionnelle ». Dans ce dernier cas, elle donne en exemple Jeux d’échelles : la micro-analyse à l’expérience de Jacques Revel.

L’auteure estime que l’histoire globale n’a pas grand chose à voir avec l’histoire comparée à la Karl Wittfogel, ou avec l’histoire universelle à la Arnold Toynbee. L’histoire universelle ressemblerait davantage à la « juxtaposition d’histoires nationales » alors que l’histoire comparée souffrirait « d’un flou méthodologique persistant ».

L’histoire globale, poursuit l’auteure, se nourrit de courants qui se sont développés lors des cinquante dernières années: études culturelles, études postcoloniales, « subaltern studies », afrocentrisme, et plus récemment, histoire transnationale, histoire connectée et histoire croisée.

La grande force de ce livre consiste à identifier les figures de proue de ces courants et à présenter leurs principaux travaux de façon synthétique. Par exemple, on apprendra en quatre pages bien tournées que le courant subalterniste est né en Inde dans les années 1980; qu’il s’inspire de Gramsci afin d’introduire la notion de pouvoir à l’intérieur de la classe; et que ses théoriciens entendent « provincialiser » l’Europe en histoire. Maurel dit que le courant subalterniste atteint maintenant des chercheurs occidentaux.

L’auteure présente également les domaines d’application qui semblent les plus porteurs: histoire économique, anthropologie, histoire culturelle, environnement, mondialisation, Moyen Âge, Tiers Monde, colonialisme, guerres et histoire sociale. Avec, là aussi, les auteurs de premier plan et une présentation succincte des travaux les plus significatifs.

Au final, les idées de lecture du Manuel d’histoire globale sont si nombreuses et tellement bien amenées que le lecteur intéressé pourrait fréquenter la bibliothèque pendant des mois, sinon des années…!

MAUREL, Chloé, Manuel d’histoire globale : comprendre le global turn des sciences humaines, Paris, A. Colin, 2014, 215 p.




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