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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Une anthologie remarquable

Lecteurs voraces, blasés ou curieux, réjouissez-vous! Car à moins d’être réellement blasés, Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien vous procurera le plaisir de la découverte, de la connaissance et de la pensée.

Publiée sous la direction de l’ancien recteur de l’UQAM Claude Corbo, l’anthologie présente vingt-sept livres fondamentaux relatifs à la Nouvelle-France et au Québec d’avant le XXe siècle. Écrits par des connaisseurs, ces textes s’adressent au grand public. En une dizaine de pages, on présente l’auteur, l’oeuvre, le sens du livre, son influence et son destin. Ces grands livres ont été choisis en raison de leur « envergure, de leurs percées conceptuelles ou de leurs synthèses novatrices, et de leurs qualités formelles ». Ils ont pu « exprimer la conscience que le Québec a eue de lui-même » ou représenter une contribution « innovatrice et substantielle au progrès du savoir universel ».

Les éclairages sont parfois saisissants. Par exemple, Dominique Deslandres (Université de Montréal) estime que Marie de l’Incarnation se compare à Descartes et à Pascal « par son style, son intelligence des matières dont elle traite, ses inventions et entreprises ». Robert Melançon (Université de Montréal) pense que Moeurs des sauvages américains (1724) de Joseph François Lafitau « mériterait de prendre place auprès de quelques chefs-d’œuvre de la littérature française comme L’esprit des lois de Montesquieu et De la démocratie en Amérique de Tocqueville ». Est-ce que cela réjouit votre cœur de lecteur vorace, blasé ou tout simplement curieux?

Bien sûr, les collaborateurs de l’anthologie ne peuvent pas tous exprimer une admiration aussi vive car la plupart de leurs sujets ne s’y prêtent pas. Par exemple, il est inutile de chercher dans le Montcalm et Lévis (1891) d’Henri-Raymond Casgrain autre chose qu’une importante source d’un courant historiographique actuel sur les derniers jours de la Nouvelle-France, comme le conclut Laurent Veyssière (ministère français de la Défense).

Mais tous réussissent à nous entraîner vers d’autres lectures, à l’instar de Pierre Berthiaume (Université d’Ottawa) qui signale que l’Histoire et description générale de la Nouvelle-France (1744) de Charlevoix aurait pu être la source par laquelle « les Britanniques auraient pris conscience de la Nouvelle-France »; d’Alain Beaulieu (UQAM) qui caractérise Le grand voyage au pays des Hurons (1632) de Gabriel Sagard de « témoignage particulièrement précieux » et rare sur des Amérindiens à une époque où leur mode de vie est peu transformé par le contact ou de Jean-Pierre Pichette (Université Sainte-Anne) qui souhaite la réédition de « l’ouvrage fondateur » d’Ernest Gagnon, Chansons populaires du Canada (1865).

D’autres pourraient surprendre, tel Raymond Duchesne (Télé-Université) qui décrit The Geology of Canada (1863) de William Logan comme « l’œuvre scientifique canadienne la plus importante du XIXe siècle ».

Rappelons que Claude Corbo et Sophie Montreuil (BAnQ) ont précédemment publié un livre sur les grands livres québécois du XXe siècle, fort bien accueilli par la critique spécialisée.

CORBO, Claude (dir.) Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien : aux origines d’une tradition culturelle, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2014, 391 p. Également disponible en format numérique.

Un témoin plein d’esprit, le baron de Lahontan

En 1683, un jeune soldat français de 17 ans du nom de Louis-Armand de Lom d’Arce débarque à Québec. Le jeune homme, qui se fera appeler baron de Lahontan en l’honneur de la baronnie du même nom où il est né, observe les mœurs de la Nouvelle-France. Il participe à des expéditions de chasse avec des Algonquins et plonge rapidement au coeur de l’action en prenant part à de grandes expéditions militaires en territoire iroquois. À l’âge de 21 ans, il est nommé officier dans un fort militaire des Grands Lacs. Il raconte avoir, à l’âge de 22 ans, participé à la découverte d’une rivière au pays des Sioux qui pourrait, semble-t-il, être la rivière Minnesota. Finalement, il est un témoin direct de l’attaque sur Québec effectuée en 1690 par les troupes du Massachusetts dirigées par William Phips.

Notre homme avait de l’entregent : Frontenac n’aurait-il pas voulu le marier à sa filleule? Mais il avait surtout, pour notre plus grand bonheur, un sens de l’observation, un sens critique et une ironie hors du commun. La fin de son aventure nord-américaine en 1693 lui permettra de concrétiser ces multiples talents. De retour en Europe, Lahontan écrit trois grands livres qui passeront à l’histoire, soit Nouveaux voyages qui est à la fois relation de voyage et récit d’aventures, les Mémoires de l’Amérique septentrionale qui est un travail documentaire sur l’état du continent et Dialogues avec un Sauvage. Ce dernier livre, le plus connu des trois, fera fureur au XVIIIe siècle car il lance le mythe du « bon Sauvage ». Le personnage principal, Adario, est un Amérindien qui déconstruit les certitudes européennes du XVIIe siècle portant sur la religion, la liberté, le mariage et la propriété privée.

Une petite maison d’édition française, Le passager clandestin, vient de rééditer le premier livre de Lahontan, les Nouveaux voyages. Composé de vingt-cinq lettres censément envoyées à un parent éloigné, il raconte quelques-unes de ses péripéties nord-américaines. On se plonge dans une époque où une « cinquantaine de canots hurons et outaouais » arrivaient chaque année à Montréal, chargés de peaux de castors, ce qui constituait l’événement le plus important de la vie de la colonie. « C’est un plaisir de les voir courir de boutique en boutique, l’arc et la flèche à la main, tout à fait nus », dit Lahontan de son style amusé, en parlant des chasseurs/marchands amérindiens. Cette époque est aussi celle où les pieds d’ours sont considérés comme un plat de fins gourmets et où l’abondance est si grande qu’on prend « jusqu’à cent truites saumonées d’un coup de filet ». C’est aussi l’époque où les Jésuites « emploient en vain leur théologie et leur patience à la conversion des incrédules ignorants ». Et où règne le danger et d’impitoyables cycles de représailles par lesquels soldats et ambassadeurs sont parfois condamnés à être brûlés « tout vifs et à petit feu ».

La préface est écrite par Maxime Gohier. Auteur d’Onontio, un essai remarqué sur la politique étrangère de l’Iroquoisie aux XVIIe et XVIIIe siècle, Maxime Gohier est professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Ce livre de Lahontan, dit Maxime Gohier, constitue « une métaphore fascinante du rapport de l’humain à l’altérité ».

La production de Lahontan a déjà été publiée en 1990 dans la collection Bibliothèque du Nouveau Monde (BNM), « notre Pléiade, secret le mieux gardé de l’édition de qualité », comme l’a si bien dit Lise Bissonnette. Avec Réal Ouellet et Alain Beaulieu en tête, une équipe de chercheurs avait établi l’édition critique des textes du baron en y ajoutant une introduction de 200 pages. À l’exception des coquilles et accents insolites qui ont été supprimés, cette édition a repris la graphie et la ponctuation de Lahontan.

Cette édition du Passager clandestin ne s’adresse pas aux mêmes lecteurs. « Nous avons cherché à rendre le texte plus accessible aux lecteurs contemporains », disent les éditeurs du Passager clandestin, qui précisent avoir « modernisé l’orthographe et rectifié, quand cela semblait nécessaire, la ponctuation du texte ». Le résultat donne un texte fluide et propice à une lecture en continu. Toutefois, étant donné que les notes en bas de page s’appuient presque exclusivement sur le Dictionnaire biographique du Canada, la version du Passager clandestin n’a pas la profondeur de celle de la BNM.

LAHONTAN, Baron de. Un baptême iroquois : les nouveaux voyages en Amérique septentrionale (1683-1693), préface de Maxime Gohier, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2015, 286 p.

D’une grande modernité, les Patriotes

Spécialiste du XIXe siècle québécois, Gilles Laporte publie Brève histoire des patriotes, un livre en format poche qui reprend, dans ses grandes lignes, un ouvrage beaucoup plus dense publié en 2004 sous le titre de Patriotes et Loyaux.

En avant-propos, l’auteur dit vouloir détruire trois mythes. Le premier, que le mouvement patriote se résumerait aux rébellions armées de 1837 et de 1838. Le second, que le mouvement se limiterait à Montréal et à sa couronne et le troisième, que le mouvement aurait été spontané et désorganisé.

Le premier chapitre met la table. En une quinzaine de pages, l’auteur dessine les contours de la société québécoise du début de cette décennie alors que la paroisse constitue l’univers de base de la population francophone. « L’immense mérite du mouvement patriote, écrit-il, aura été de tisser des liens si forts entre ces « républiques paroissiales » (Allan Greer) qu’il y aura lutte nationale visant la réforme des institutions politiques ».

Intitulé Quarante ans de lutte politique, le second chapitre décrit les enjeux de l’époque: pouvoirs de la Chambre d’assemblée élue par rapport à l’oligarchie britannique; contrôle des taxes; accès aux terres agricoles monopolisées en Estrie par la British American Land Company. Qualifiant l’Estrie de la région la plus « prometteuse » du Bas-Canada, l’auteur estime que sa fermeture aux colons canadiens-français avait « réveillé le spectre de l’assimilation ».

Ces enjeux ne peuvent toutefois être résolus à travers le jeu des institutions politiques, bloquées autant à Londres qu’auprès de l’administration coloniale. En réaction, s’enclenche un processus de radicalisation de la population et de certains députés patriotes, en particulier des plus jeunes tels Wolfred Nelson, Jean-Olivier Chénier et François-Marie-Thomas de Lorimier. Des assemblées publiques se font de plus en plus nombreuses, rassemblant jusqu’à 5 000 personnes. Elles « désavouent les autorités métropolitaines et encouragent la création d’institutions parallèles issues du consentement des gouvernés ».

Cette radicalisation compliquera la stratégie du chef patriote, Louis-Joseph Papineau, qui consiste à « faire pression sur le gouvernement ». L’échec de l’insurrection n’est pas la conséquence de cette stratégie, dit l’auteur. « Le Parti patriote était d’abord une formidable machine politique destinée à remporter des élections et à mener une lutte parlementaire, nullement à collecter des armes et à commander des bataillons ».

Les chapitres trois et quatre portent respectivement sur le mouvement patriote et sur le soulèvement de 1838. Les similitudes du combat des patriotes avec celui des réformistes du Haut-Canada (Ontario) existent, dit l’auteur, mais jusqu’à un certain point seulement. D’une part, l’appui populaire aux réformistes du Haut-Canada est faible. D’autre part, les attaques armées y seront peu nombreuses, et seront surtout le fait d’Américains cherchant à susciter l’implication de leur pays afin d’annexer le Haut-Canada.

Que cherchaient ultimement les patriotes? Quelque chose d’une grande modernité : l’instauration d’un gouvernement, au Bas-Canada, selon « un principe d’électivité à tous les niveaux », ce que l’auteur désigne comme « l’américanisation des institutions ». Par sa nature, un tel État aurait été « de facto souverain ».

Le chapitre cinq, Une mobilisation à la grandeur du Bas-Canada, constitue le cœur de l’ouvrage et sans doute, la contribution majeure de l’auteur à la compréhension du combat patriote. Sur près de 150 pages, on trouve seize portraits régionaux couvrant la totalité du territoire québécois à l’exception du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. On constate alors que la mobilisation patriote dépend notamment de la présence ou non de noyaux de peuplement loyalistes, de places stratégiques pouvant constituer des objectifs militaires, et des prises de position des élites locales.

À titre de chargé de cours au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, Gilles Laporte donne l’un des rares cours universitaires, au pays, portant sur l’histoire des Patriotes. À l’évidence, il connaît son sujet et est au fait des recherches spécialisées. Son style est clair et coulant: on a affaire à un très bon vulgarisateur.

À noter: Gilles Laporte est également responsable du site Les Patriotes de 1837@1838, que l’historien et auteur Louis-Georges Harvey a déjà qualifié « d’incontournable » pour l’initiation à l’histoire des patriotes. Le site permet notamment d’en savoir davantage sur 12 000 individus ayant participé aux mouvements patriote et loyal. Une boîte de recherche, au coin supérieur droit du site, permet de savoir si on pourrait avoir des ancêtres parmi les patriotes … ou les loyaux, ne serait-ce qu’en rapport à des signataires de pétitions.

Notons également que Gilles Laporte a déjà écrit une biographie des Molson. Dans un compte-rendu publié dans Recherches sociographiques, le sociologue Jean-Jacques Simard de l’Université Laval avait souligné la « foisonnante érudition historiographique » et le « singulier talent de vulgarisateur » de l’auteur.

LAPORTE, Gilles. Brève histoire des patriotes, Québec, Septentrion, 2015, 361 p. Également disponible en format électronique.

Nous célébrons du grand Vaudreuil…!

La plume au fourreau fait partie de ces très bons livres qui témoignent de la qualité de la relève universitaire actuelle.

Il s’agit de la version remaniée d’un mémoire de maîtrise déposé en 2012 au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Ce mémoire a obtenu le prix Andrien-Thério de la revue Lettres québécoises et le prix Jacques-Cotnam de la collection L’Archive littéraire au Québec des Presses de l’Université Laval.

Au départ, l’auteur a eu l’idée fort originale d’examiner le contenu d’obscurs poèmes et chansons guerriers composés en Nouvelle-France et dans la Province of Quebec (jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776) en tant que « discours identitaire ». Ces textes avaient été écrits afin d’être chantés par tout un chacun sur des airs connus de l’époque. Facilement mémorisables, ils ont joué, dit l’auteur, un rôle important dans la naissance de l’opinion publique.

Le premier chapitre porte sur l’image qu’ils renvoient de la collectivité existant en Nouvelle-France. Le terme « Canadien » n’apparaît qu’au début de la guerre de Conquête. Ce vocable s’incarne alors dans la personne de quelques dirigeants militaires victorieux ainsi qu’à travers le personnage du milicien, ce combattant en armes issu des rangs de la population.

Remportée par la Nouvelle-France en 1756, la bataille de Chouaguen (aujourd’hui Oswego, dans l’État de New York) a inspiré quelques chansons. S’intitulant « Nous célébrons du grand Vaudreuil… », l’une d’entre elles porte sur le dernier gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, qui chapeautait alors la milice et les forces auxiliaires amérindiennes. Dans cette chanson, Vaudreuil mène les « Canadiens » à la victoire et il participe, dit l’auteur, à la construction d’une identité autre que française.

Après Chouaguen, la figure du roi de France s’efface et les références aux Canadiens et aux miliciens deviennent plus nombreuses. Poèmes et chansons contribuent ainsi à « la naissance d’une conscience nationale ».

Mais ce développement sera bref.

Avec la Conquête, les héros guerriers à la Vaudreuil tombent dans l’oubli. L’auteur pense que les poèmes et les chansons qui suivent, jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776, ont été « écrits par et pour l’élite » qui cherche sa place au sein de l’Empire britannique d’Amérique du Nord.

Les trois autres chapitres portent sur les représentations des Canadiens, des collectivités amérindiennes et des « figures de l’Anglais ». L’auteur fait alors appel à des outils de sémiotique narrative, ce qui confère à son texte un aspect pointu qui pourrait rebuter le lecteur pressé.

BOULANGER, Éric. La plume au fourreau : culture de guerre et discours identitaire dans les textes poétiques canadiens du XVIIIe siècle, 1755-1776, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 300 p. Également disponible en format électronique.

10 ans déjà

L’excellente publication Les Cahiers de lecture de L’Action nationale consacre son dernier éditorial aux 10 ans de la Grande Bibliothèque.

« Avant d’être un succès de fréquentation la GBQ a d’abord été une victoire sur la part sombre de la psychologie collective », affirme son directeur Robert Laplante.

Le responsable des Cahiers de lecture – riche gisement de critiques portant sur l’univers des essais québécois – fait ici référence à tous ceux qui voyaient, à la fin des années 90, dans la Grande Bibliothèque en devenir « un luxe somptuaire » et « un futur éléphant blanc ».

À juste titre, Robert Laplante souligne le « rôle exceptionnel » qu’a joué Lise Bissonnette en tant qu’inspiratrice et première patronne de l’institution.

Elle a, dit-il, « porté ce projet avec fougue et détermination. Elle a navigué dans la tempête en rappelant sans cesse que le Québec se méritait lui-même, qu’il méritait de s’assumer dans un geste culturel fort ».

Dix ans après son ouverture, la Grande Bibliothèque est fermement enracinée dans le paysage comme en font foi ces chiffres tirés du dernier rapport annuel de BAnQ et portant sur la période comprise entre mars 2013 et mars 2014: 2,370,000 visites, 335,000 usagers inscrits et 5,175,000 prêts .

Face à ces résultats qui attestent de sa pertinence, il faut faire un effort d’imagination pour se représenter l’ampleur des difficultés rencontrées lors de la gestation de l’institution.

Comme le dit Denis Goulet, auteur du livre Bibliothèque et Archives nationales du Québec, un siècle d’histoire paru l’année même du départ de Lise Bissonnette en 2009, c’est « contre vents et marées » que s’est construite la « bibliothèque pour tous les Québécois ».

D’une part, l’idéologie d’Internet et de la dématérialisation du livre commençait à poindre à la fin des années 90 et voulait faire croire à la fin imminente de l’imprimé. Mais il y avait évidemment beaucoup plus, à savoir ce profond scepticisme que le directeur des Cahiers de lecture met si bien en évidence, enraciné dans la « part sombre » de notre identité collective. À ses débuts, le projet a ainsi suscité une « forte opposition de la presse écrite », note Denis Goulet qui signale ces titres forts troublants : « La Trop Grande Bibliothèque », « Une erreur funeste et ruineuse » et le clou de ce navrant spectacle, « Une Grande Bibliothèque pour une petite république de bananes ».

En épilogue, Lise Bissonnette écrit que la Grande Bibliothèque fait maintenant partie, avec son réseau de centres d’archives, de « la plus grande institution culturelle du Québec ». Une institution qui a, dit-elle, « désormais les moyens » de ses défis.

Voilà, tout était dit.

Les Jésuites chez les Illinois : échec ou succès?

Selon plusieurs, l’entreprise missionnaire des Jésuites de la Nouvelle-France auprès des peuples autochtones aurait été un échec. Dans The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, l’historien américain Tracy Neal Leavelle prétend le contraire.

Dans son chapitre final intitulé Notes sur les sources et la méthode, il affirme que le point de vue général des historiens a été formé par la destruction de la Huronie en 1649-1650, territoire sur lequel les Jésuites avaient tout misé. Or, dit-il, les missionnaires jésuites afflueront une dizaine d’années plus tard dans l’ouest des Grands Lacs et dans la vallée du Mississippi et là, les résultats seront intéressants.

L’auteur se concentre sur les Amérindiens illinois et outaouais, en se basant principalement sur les écrits des Relations des Jésuites, la correspondance de ces « soldats de Dieu », des lexiques et dictionnaires produits par ces derniers, ainsi que sur les rares récits de témoins laïques dont le marchand Pierre Deliette.

Selon Leavelle, certains groupes amérindiens seront réceptifs aux jésuites en raison de la situation politique de leurs régions, menacées de plein fouet par les invasions militaires iroquoises. Comme l’a montré le grand historien américain Richard White dans son magistral Le middle ground, ces invasions suscitent alors d’énormes déplacements de populations terrorisées et disloquées par l’effet de guerres d’extermination iroquoises, absolument sans pitié.

Leavelle fait état d’une conversion massive d’un groupe outaouais, les Kiskakons, qu’il attribue à une tentative de « revitaliser la communauté » et de « régulariser les conduites personnelles dans un contexte d’environnement social difficile ».

Dans un fascinant exemple d’adaptation culturelle mutuelle, l’auteur montre que l’enterrement du père jésuite Jacques Marquette s’est partiellement déroulé à la façon traditionnelle kiskakon, à savoir le nettoyage des os et leur exposition au soleil, suivi de leur mise en sac et de leur transport à la Mission Saint-Ignace (près de Mackinaw City dans le Michigan actuel) afin d’y être enterrés.

L’autre grand succès missionnaire raconté par l’auteur se produit chez les Kaskaskias, peuple illinois qui allait donner son nom à l’état du même nom, et qui occupe le gros de sa démonstration. Les hommes de cette nation veulent clairement solidifier leur alliance avec la Nouvelle-France. Cependant, les jeunes hommes sont peu nombreux à vouloir être baptisés, et ce, pour au moins deux raisons : l’interdiction de la polygamie et le monothéisme catholique qui fait courir à leurs yeux le risque que les esprits protecteurs traditionnels ne veillent plus sur eux quand ils vont à la guerre. Le succès des conversions est beaucoup plus important chez les femmes. En 1696, les Jésuites disent avoir baptisé 2,000 Kaskaskias.

Bien que l’auteur ne le présente pas ainsi, on peut déduire que ce processus de conversion a lieu alors que la culture kaskaskia perd aussi de sa force de conviction interne. Par exemple, des enfants rient ouvertement des rituels de guérisseurs et les femmes se dégagent assez facilement de normes culturelles caractérisées par une très forte domination masculine répressive. Selon des témoignages de Deliette et de Marquette, il arrivait que des femmes se fassent « traditionnellement » violer en groupe et même mutiler suite à des actes d’infidélité conjugale.

Par ailleurs, le chapitre V sur les échanges linguistiques montre la très forte capacité d’adaptation des Jésuites, autre facteur explicatif de leur influence. Par exemple, le mot « Dieu » est traduit en illinois par « grand esprit de la création ». Cela dit, l’auteur ne cache pas les limites de cette créativité langagière car bien des concepts de théologie catholique sont impossibles à traduire. « Les missionnaires savent qu’ils perdent le contrôle des concepts religieux à partir du moment où ils sont énoncés dans une langue amérindienne », écrit-il.

Le catholicisme a-t-il été une stratégie efficace de réponse aux énormes défis du changement social et culturel auxquels devaient faire face des communautés autochtones de cette époque? A-t-il contribué à la capacité de défense militaire de groupes menacés dans leur existence même? Ou au contraire, a-t-il nui à cette capacité militaire? Plus de 300 ans plus tard, la réponse n’a rien d’une évidence étant donné l’importance de facteurs politiques allant au-delà des Jésuites et de leur action collective, comme l’est par exemple, la chute de la Nouvelle-France qui avait réalisé jusqu’à la Conquête, selon l’historien Fred Anderson, une confédération de facto avec des peuples amérindiens dans un gigantesque effort pour contrer l’avancée des colons anglo-américains. Un effort qui, oui, aurait pu être couronné de succès… mais cela est une toute autre histoire.

LEAVELLE, Tracy Neal, The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2012, 255 p.

Saison festive

Elles ne sont pas parées de papier coloré et de rubans brillants, mais elles sont tout aussi scintillantes que des cadeaux sous le sapin. Voici nos suggestions de lecture, de films et de musique en cette saison festive. Nous vous souhaitons de joyeuses fêtes et vous offrons nos meilleurs vœux pour la nouvelle année!

Sylvie-Josée Breault recommande Déjà Noël de Frédérique Bertrand.

Tel un cadeau unique, ce roman graphique s’avère en tout point singulier. De par son emballage d’abord, car Frédérique Bertrand, illustratrice expérimentée, confère à l’ouvrage tout son esthétisme. La couleur, la calligraphie, d’élégants dessins réalisés à la feuille de carbone rehaussent les pages et attirent le regard. Le contenu étonne tout autant. L’auteure utilise un ton personnel et poétique où s’harmonisent parfaitement mots et images. Alors que s’amorce la course folle des fêtes (les emplettes, le déploiement de l’arbre de Noël, etc.), nous découvrons les réflexions d’un homme qui s’interroge sur la vie qu’il mène et sur sa relation de couple. Différente, stimulante, rafraîchissante, cette lecture représente un répit bienvenu en cette période des fêtes, disons-le, assez stressante.

 

Esther Laforce recommande Esprit d’hiver de Laura Kasischke.

Un matin de Noël commençant par une pensée angoissante et un retard n’annonce pas une journée de réjouissances. Ce sont les premiers éléments de tension de ce roman à l’écriture envoûtante, au cours duquel une mère est confrontée à sa fille adolescente. La journée avance au rythme des souvenirs qui lui reviennent de l’inquiétant orphelinat de Sibérie où elle a adopté sa fille, quelques années plus tôt. Les invités se décommandant les uns après les autres pour le souper de Noël, empêchés par un blizzard de plus en plus intense, c’est à un huis clos étouffant que le lecteur est convié, un de ceux capables de prolonger jusqu’au milieu de la nuit une ou deux soirées du temps des Fêtes.

 

Gisèle Tremblay recommande Des histoires de lutins de Jean-Claude Dupont.

Je le confesse, avant de lire Des histoires de lutins, de Jean-Claude Dupont, j’étais peu sensible à l’existence des lutins québécois. Comme tout un chacun, certes, j’avais entendu parler de la traverse de lutins de Saint-Élie-de-Caxton. Que Fred Pellerin me pardonne cependant, avec tout Saint-Élie : je n’y croyais pas, pantoute! Et pourtant… Dans une langue savoureuse, Jean-Claude Dupont narre vingt courtes histoires de lutins, plus convaincantes les unes que les autres, joyeusement illustrées de ses propres tableaux. De Gaspésie, de l’Île-aux-Grues et d’ailleurs au Québec, les témoignages affluent à propos des tours et facéties de ces petits êtres malicieux et chapardeurs. J’ai appris que les lutins québécois adorent les chevaux, qu’ils sont maniaques d’ordre et s’adonnent volontiers aux tâches domestiques. Saviez-vous que les lutins beaucerons, notamment, excellent à préparer le sucre à la crème?

Écoutez aussi cet extrait d’entrevue accordée à Marie-France Bazzo par l’auteur afin de savoir ce que l’on offrait en cadeau au Québec au siècle dernier.

 

Jean-François Barbe recommande Iroquoisie de Léo-Paul Desrosiers.

L’auteur de cet ouvrage en quatre volumes nous plonge avec un talent extraordinaire dans la vie tourmentée de la Nouvelle-France, de ses origines à la Grande Paix de Montréal de 1701. Il nous montre que pendant presque toute cette période, la survie de la colonie découlera des relations entretenues avec les peuples iroquois, peu à peu réunis dans un cadre confédératif.

Ces peuples, Desrosiers les présente comme vivant dans des démocraties, avec des majorités et des minorités, et avec lesquels il est toujours possible de nouer des alliances en fonction des intérêts des uns et des autres. Car les intérêts des Iroquois ne concordent pas toujours avec ceux des Anglo-Américains (et avant eux, à ceux des Hollandais) qui veulent la disparition de la Nouvelle Carthage qu’est, à leurs yeux, la Nouvelle-France. Parfois, certains gouverneurs au talent et au tempérament de chefs d’État, comme Frontenac, agissent avec habileté afin de détacher les Iroquois de la grandissante emprise anglo-américaine. La Nouvelle-France respire alors… jusqu’à la prochaine crise. Parfois, des gouverneurs sans vision jettent l’Iroquoisie dans les bras de New York et de ses chefs. Et la Nouvelle-France retient alors son souffle… dans l’attente de la prochaine bataille.

Desrosiers a écrit son grand livre dans les années quarante et cinquante, alors qu’il était conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal. Et heureusement pour les lecteurs d’aujourd’hui, « la plupart des interprétations de Desrosiers ont généralement bien vieilli », signale l’historien Alain Beaulieu en introduction. En raison d’une force d’écriture peu commune, qui était celle d’un écrivain convaincu et convaincant, le lecteur sera tenu en haleine tout au long des 1400 pages du récit. En préface, l’historien et éditeur Denis Vaugeois promet que « dès les premières pages », le lecteur sera « en état de choc ». Il a raison : … je l’ai été et le suis toujours.

 

Marie-Eve Roch recommande Brendan et le secret de Kells de Tomm Moore.

Brendan et le secret de KellsAu Moyen Âge, Brendan, un orphelin, vit sous la protection de son oncle, qui dirige d’une main de fer une abbaye en Irlande. Afin de terminer un précieux livre d’enluminures, il doit braver les dangers hors de l’abbaye, aidé par Aisling, une fée de la forêt. Ce film, une véritable splendeur visuelle, a remporté le prix du public au Festival international du film d’animation d’Annecy en 2009. Son graphisme rappelle par moments, mais de façon très moderne, l’enluminure médiévale, mêlant verts tendres, rouges sombres et ocres lumineux, sur une musique envoûtante de Bruno Coulais et du groupe irlandais Kila. L’intrigue pleine de rebondissements captivera les enfants, qui s’attacheront aux personnages de Brendan et d’Aisling. Les plus petits éprouveront peut-être quelques frissons lors de certains passages mettant en scène des loups, des Vikings ou le Grand-Sombre. Pour d’autres idées de films d’animation à visionner durant les Fêtes, consultez cette bibliographie sur le site de l’Espace Jeunes.

 

Catherine Lévesque recommande Des pas dans la neige de Maryse Letarte.

Maryse_Letarte_Des_pas_dans_la_neigeChaque année, j’ai beaucoup de plaisir à retrouver ce disque de Noël dont les textes sont amusants et touchants. L’album Des pas dans la neige est magnifique! Maryse Letarte y propose des chansons originales sur le thème de Noël et sur cette période de fin d’année. Cela nous change des classiques de Noël même si on les aime beaucoup.

Dans Ô traîneau dans le ciel, elle demande : qu’est-ce que Noël a fait de nous? – et offre une réflexion sur notre façon de célébrer. Entre Noël et le jour de l’an nous raconte la douceur d’être en pyjama à la maison avec celui qu’on aime durant les vacances du temps des fêtes. L’année qui s’achève nous fait planer et nous invite à dresser un bilan de l’année qui se termine.

J’espère que cet album traversera le temps et deviendra, à sa façon, un classique de Noël pour bien des gens!

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BERTRAND, Frédérique, Déjà Noël, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète, 2010.

DESROSIERS, Léo-Paul, Iroquoisie, Sillery, Septentrion, 1999.

DUPONT, Jean-Claude, Des histoires de lutins, Québec, Les éditions GID, 2014, 51 p.

DUPONT, Jean-Claude, Indicatif présent. Jean-Claude Dupont, Montréal, CBC/Radio-Canada, coll. « Ils ont dit… Moments choisis des archives de Radio-Canada : 235-1 », 1999.

KASISCHKE, Laura, Esprit d’hiver, Paris, Christian Bourgois, 2013, 275 p.

Aussi disponible en format numérique.

LETARTE, Maryse, Des pas dans la neige, Mont-Saint-Hilaire, Disques Artic, 2008.

MOORE, Tomm et Nora TWOMEY, Brendan et le secret de Kells (The Secret of Kells), France / Irlande / Belgique, Mongrel Media, 2008, DVD, 75 min.

Il y a 350 ans, tout ne tenait qu’à un fil

En 1661, le gouverneur de Trois-Rivières, Pierre Boucher, traverse l’Atlantique afin de convaincre le roi Louis XIV que la Nouvelle-France vaut la peine d’être défendue.

Les quelques 3000 habitants de la colonie sont alors au bord du désespoir. Plusieurs pensent à retourner vivre en France. Frappés par d’incessantes attaques et embuscades principalement de la part des Agniers (ou Mohawks, en anglais), ces pionniers osent à peine sortir de leurs enceintes palissadées et, s’ils en ont la chance, ils sont accompagnés de sentinelles armées pour les travaux des champs ou la coupe de bois. Enlèvements et meurtres sont leur lot quasi quotidien. Les alliés algonquins et montagnais sont massacrés de la Mauricie jusqu’au lac Saint-Jean. Le gouverneur Pierre de Voyer d’Argenson a demandé et obtenu son rappel à Paris en raison de ce qui ressemble à une dépression nerveuse. Il a probablement pensé, écrit l’historien Léo-Paul Desrosiers, « qu’il ne peut défendre la colonie sans un puissant secours qu’il ne se croit pas capable d’obtenir ». Dans la colonie, constate Desrosiers, l’atmosphère est « presque apocalyptique ».

Heureusement pour la Nouvelle-France, Pierre Boucher sera convaincant.

Louis XIV reprendra le contrôle en évinçant la Compagnie des Cent-Associés. Il enverra le régiment de Carignan-Salières et ses 1200 soldats afin d’imposer une paix durable aux Agniers. Un sur trois s’établira ici. Une exposition qui vient de s’ouvrir au Musée du Château Ramezay à Montréal indique qu’environ sept millions de personnes, en Amérique du Nord, sont des descendants de ces 400 soldats.

Le livre de Pierre Boucher, que les éditions du Septentrion rééditent, était à l’origine une commande de Colbert, l’éminence grise de Louis XIV, qui désirait davantage d’informations. Car, comme l’écrit Pierre Boucher, des Français pensent que les Canadiens mangent des racines au souper…

La première partie du livre décrit les principales zones de peuplement du territoire et il énumère les grandes variétés existantes d’arbres, de poissons, d’oiseaux et d’animaux qu’on y trouve. Nul doute, l’abondance règne. Par exemple, il y a « une infinité » d’espèces d’oiseaux et les tourterelles sont en « quantité prodigieuse » au point que l’« on en tue quarante et quarante-cinq d’un coup de fusil ».

En fait, il ne manque qu’une chose : du monde.

La deuxième partie du livre porte sur les Amérindiens, Algonquins et Iroquoiens (ce qui inclut les Hurons). L’auteur sait de quoi il parle puisque, à l’âge de 15 ans, il a vécu quatre années en Huronie et qu’il est ensuite devenu interprète et soldat. Cela nous donne une quarantaine de pages passionnantes sur leurs mœurs et coutumes (incluant le traitement des prisonniers de guerre), bien vues et toujours respectueuses.

Sa vision stratégique de l’Iroquoisie est toutefois bien de son époque, celle du début des années 1660. Pierre Boucher préconise la guerre alors que cette voie n’est pas envisageable pour des raisons de mobilité des grandes armées de type européennes dans les immenses forêts nord-américaines (à moins que la guerre ne soit conduite à la canadienne, ce qui viendra plus tard). De plus, cette vision stratégique repose sur un postulat erroné : les Iroquois ne forment pas un peuple unifié et il aurait été possible de briser l’élan destructeur des Agniers en saisissant les ouvertures de paix de d’autres factions de l’Iroquoisie.

Quelques années plus tard, en 1676, à l’âge de 45 ans, Pierre Boucher quittera le monde du service public. Il développera sa seigneurie à Boucherville qui deviendra en moins de quinze ans la « seigneurie idéale », selon un texte de son biographe Raymond Douville, reproduit en fin de volume.

BOUCHER, Pierre, Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada, établi en français moderne par Pierre Benoit, Québec, Septentrion, 2014, 191 p.

Une autre édition du livre de Pierre Boucher a récemment été publiée à Montréal par les éditions Almanach.

Un retour sur le « siphonneur » de la Caisse

De 2002 à 2008, Henri-Paul Rousseau a été président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec, une institution qui gère notamment les fonds de la Régie des rentes du Québec.

Quelques mois après son départ, la Caisse a déclaré une perte de 39,8 milliards de dollars, principalement en raison de l’écroulement du marché du papier commercial adossé à des actifs, le fameux PCAA.

Cette somme représentait près du quart de l’actif sous gestion de la Caisse. Autrement dit, du jour au lendemain, la Caisse perdait le quart de sa valeur.

Or, cette catastrophe n’a pas atteint Henri-Paul Rousseau. Bien au contraire.

Même s’il est parti de son plein gré, il a reçu une indemnité de départ de 378 750 $ et il a été rapidement embauché par Power Corporation, avec une rémunération annuelle d’environ 1,5 million de dollars.

Au terme d’un discours traitant de son rôle dans l’histoire de papier commercial prononcé en mars 2009 à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, il aura droit à une ovation debout de l’auditoire. Seul Pierre-Karl Péladeau de Québecor s’en indignera.

Comment expliquer que 40 milliards de dollars aient ainsi disparu? Pourquoi Henri-Paul Rousseau a-t-il été recruté par Power Corporation et applaudi par la Chambre de commerce?

Est-ce que cela fait partie des « mystères de la vie », pour reprendre l’expression (vraiment) utilisée par Henri-Paul Rousseau pour expliquer ses achats massifs de papier commercial?

Non, il n’y a pas là « mystère de la vie », affirme l’auteur de ce livre, un des très rares observateurs de la chose publique à s’être posé des questions sur ces événements.

L’auteur, Richard Le Hir, estime que Henri-Paul Rousseau a tout d’abord accumulé beaucoup de crédit politique en « recentrant » la mission de la Caisse sur ce qu’il présentait comme le rendement financier. Avant son arrivée, la Caisse avait un double mandat, très affirmé, à la fois axé sur le rendement financier et sur le développement économique du Québec, ce qui impliquait d’importants investissements dans des entreprises québécoises.

Selon l’auteur, c’est « l’obsession du rendement » qui aurait amené Henri-Paul Rousseau à acheter à pleines poches un produit financier spéculatif, le PCAA, ainsi qu’à utiliser les leviers de l’emprunt, comme le font les fonds spéculatifs (hedge funds) ou les joueurs de casino afin de maximiser leurs rendements potentiels.

De plus, poursuit l’auteur, soutenu par une campagne de presse bien menée, Henri-Paul Rousseau a voulu faire un soi-disant « ménage » à la Caisse, en éliminant des aspects importants de ce que ses prédécesseurs avaient bâti. Des gestionnaires d’expérience ont été congédiés. La Caisse a aboli des structures de gestion. Elle a mis fin aux mandats internationaux en confiant ces mêmes mandats à des firmes externes. Huit bureaux de la Caisse à l’étranger ont été fermés.

Le but de ce soi-disant « ménage » était double, affirme l’auteur. Premièrement, « empêcher qu’à l’avenir, le Québec soit en mesure de voir son entrée dans le cercle des États souverains facilitée par les relations extérieures de la Caisse de dépôt ». Deuxièmement, en rétrécissant le mandat de l’institution, ouvrir la voie à son éventuel démantèlement au profit de gestionnaires privés d’actifs lesquels, comme Power Corporation, attendraient leur heure afin de récupérer ses mandats de gestion. Car, se demande l’auteur, pourquoi l’État devrait-il gérer un fonds d’investissement pur? S’il n’y a pas de logique de développement économique inhérente à son action, le privé devient alors mieux placé pour faire de la gestion d’actif. Ou du moins, telle est l’argumentation que l’on risque d’entendre au cours des prochaines années.

Les deux derniers chapitres du livre veulent illustrer la toile d’influence que tisse Power Corporation à travers le conseil d’administration et la direction de l’institution sous son PDG actuel, Michael Sabia.

Afin de préparer son essai, Richard Le Hir s’est beaucoup inspiré d’un livre précédemment écrit par Mario Pelletier, La caisse dans tous ses états. Il le cite abondamment. Paru en 2009, ce livre de Mario Pelletier a presque été étouffé par une mise en demeure de la Caisse de dépôt visant à le retirer des librairies.

Il est à souhaiter que Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt donne une seconde vie à La caisse dans tous ses états, un livre qui mérite d’être lu et débattu par tous ceux qui s’intéressent à l’avenir du Québec.

LE HIR, Richard, Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt, Montréal, Michel Brûlé, 2014, 239 p.

Un beau livre sur Louis Cyr

Illustré de magnifiques photos tirées du très beau film de Daniel Roby, Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde se feuillette au gré de ses humeurs. On peut se laisser porter, quelques minutes ou davantage, bien assis dans son fauteuil préféré, en buvant ce qu’il nous plaît de boire.

C’est le sens que les Américains donnent à l’expression difficilement traduisible de coffee table book. Sans le remords de conscience qui nous assaille lorsque notre regard s’attarde sur les piles de livres qu’on n’a pas encore lus, on laisse allègrement traîner ce type de livres – généralement des grands formats -, sur un coin de table en attendant d’avoir le temps d’en parcourir un passage au hasard.

Mais il y a tout de même un peu plus que cela. Car ce livre comporte une introduction mettant suffisamment en relief le sens de la vie de Louis Cyr, vu comme la plus grande des légendes québécoises et le symbole de la fierté d’un peuple.

Petit rappel. Habitant à Lowell, au Massachusetts, à partir de 1878, Louis Cyr a été le témoin du dur combat, pour leur survie individuelle et collective, de ceux qui s’appelaient alors des Canadiens français. Il travaille dans une usine de textile, comme des milliers de ses concitoyens à une époque où le Québec doute énormément de son avenir en tant que nation, ne pouvant donner du travail à ses fils et à ses filles, et les voyant partir aux États-Unis par centaines de milliers, par villages entiers.

Le livre montre qu’un jour, après avoir été la cible d’une injure raciale visant l’ensemble des Canadiens français (scum of the earth), Louis Cyr est mis au défi de soulever une énorme pierre de plus de 500 livres. Il réussit l’exploit, clouant le bec de l’Irlandais provocateur

On verra alors, en tournant les pages de ce beau livre, que Louis Cyr s’est découvert tel qu’en lui-même, c’est-à-dire en homme fort qui ne plie pas, qui répond avec fermeté et dignité à l’injustice et aux provocations, et qui « ne triche jamais ». En lui, un peuple déchiré se reconnaîtra.

Les magnifiques photos du livre sont parfois enrichies de quelques phrases judicieusement choisies, qui nous font découvrir une foule de petites choses. Par exemple, on apprend que le cirque de 150 employés créé par Louis Cyr était à la fine pointe de l’innovation technologique puisqu’il a utilisé le premier « appareil cinématographique destiné à visualiser une oeuvre photographique en lui donnant l’illusion du mouvement ».

En tournant et en retournant les pages, on constate aussi à quel point nos acteurs ont du talent. Les photos « prouvent », en quelque sorte, que l’interprète de Louis Cyr, Antoine Bertrand, est d’une vérité absolument hors du commun.

Ce plaisir pour les yeux et pour l’esprit, vous pourrez vous aussi le partager pendant au moins trois semaines, en passant au niveau 1 de la Grande Bibliothèque afin d’emprunter à votre tour Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde. Un étage à fréquenter, pour qui aime les beaux livres.

BEAULIEU, Victor-Lévy, Éric MYRE et André MORIN, Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2014, 283 p.

Une famille d’influence, les Desmarais

S’appuyant sur l’immense fortune et sur l’influence de Power Corporation, la famille Desmarais « a fait et défait les gouvernements du Québec et du Canada depuis près de 40 ans », affirme Robin Philpot, l’auteur de Derrière l’État Desmarais : Power.

Afin d’écrire cet essai politique portant sur les origines et le développement de ce conglomérat, sur le rôle et les ambitions de ses dirigeants au Québec, ainsi que sur leurs positions politiques que les rebuffades de Bay Street n’ont jamais entamées, Robin Philpot a extrait jusqu’à la dernière goutte (ou virgule) les information publiques contenues dans les très, très rares entrevues et interventions publiques du fondateur de Power, Paul Desmarais, y compris ce que l’auteur présente comme étant la version non censurée  d’une entrevue donnée en 2008 à l’hebdomadaire français Le Point.

Parfois, quelques mots suffisent pour esquisser un portrait, comme cette phrase de Paul Desmarais : « je ne veux pas dépendre d’un gars dans un coin qui va voter contre moi ». Ou encore, « même en y réfléchissant bien, je ne trouve rien que j’ai commencé… Commencer à zéro, c’est trop lent pour moi », ce qui est la clé de la compréhension de cet empire, bâti par des maîtres de l’ingénierie financière adossée sur l’État grâce à l’interconnexion des réseaux de pouvoir. Power Corporation, dit l’auteur, n’aurait pas existé sans la nationalisation de l’électricité, au Québec et au Canada, dans les années 60.

Ce portrait, l’auteur le brosse aussi à l’aide d’entrevues réalisées avec des connaisseurs du pouvoir économique, qui préfèrent rester dans l’ombre par crainte de représailles. L’auteur reconnaît également sa dette intellectuelle envers les auteurs des incontournables biographies des grands acteurs politiques québécois, Daniel Johnson père, René Lévesque et Jacques Parizeau.

D’une façon générale, dit Philpot, Power Corporation incarne cette définition classique du pouvoir : « empêcher que son nom apparaisse dans les journaux » tout en « provoquant des événements importants et en empêchant les médias d’en parler »!

Il faut dire que la famille Desmarais a les moyens de ses ambitions. Avec la compagnie Gesca, une entité de Power Corporation, elle contrôle 70 % de la presse écrite québécoise, à laquelle s’ajoute la fameuse « convergence » entre Gesca et Radio-Canada. Comme d’autres avant lui, tel l’ancien ministre Joseph Facal, l’auteur en déduit que les choix de carrière des journalistes en sont singulièrement réduits.

L’auteur souligne aussi la féroce opposition des Desmarais au dévoilement des états financiers de Gesca, réclamé pendant des années par le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC). Contrairement à ses compétiteurs, comme Québecor, Gesca refuse de les rendre publics, ce qui pourrait s’expliquer par leur nature déficitaire. Mais s’ils sont déficitaires, se demande-t-il, à quoi peut bien servir Gesca?

Mis à part Gesca et ses journaux peut-être déficitaires, Power Corporation n’est plus présente dans l’économie du Québec depuis la fin des années 80, à la suite de la vente de la Consolidated-Bathurst pour 2,6 milliards de dollars à des intérêts américains. La « Consol » aurait pu devenir la colonne vertébrale de la restructuration et de la modernisation de l’industrie québécoise des pâtes et papier, mais cette vente a empêché la réalisation de ce scénario auquel oeuvrait, notamment, nul autre que Jacques Parizeau.

Au Canada, Québec inclus, les activités de Power Corporation sont presque totalement concentrées dans les secteurs de l’assurance de personnes, ainsi que dans la gestion et la distribution de fonds communs de placements, par l’entremise des compagnies dont les sièges sociaux sont situés au Manitoba et en Ontario.

Toutefois, après la vente de la « Consol », la famille a longtemps fait savoir qu’elle attendait le moment propice pour revenir sur la scène économique québécoise.

Selon Philpot, ce moment pourrait bien approcher- … et, dit l’auteur, ça ne constituerait pas une bonne nouvelle.

Car si la famille Desmarais pense que le mouvement indépendantiste est mort, totalement démoralisé par ses campagnes de presse, elle pourrait alors investir des milliards de dollars dans l’achat de la Banque Nationale – le cœur du Québec inc. –, et éventuellement, dans l’hydro-électricité si bien sûr Hydro-Québec venait à être privatisée.

S’inspirant de Jean Bouthillette et de son magistral Le Canadien français et son double, Robin Philpot estime que Power Corporation est dirigée par des gens heureux de jouer le rôle des « éternels minoritaires », prospères mais sévères avec leurs co-minoritaires, et ce, afin d’être acceptés par l’establishment canadien, malgré les rebuffades des prises de contrôle avortées de la société de gestion Argus et du Canadien Pacifique. Pour ces éternels minoritaires, « le français se parle à la maison, l’anglais, partout ailleurs ». Et dans les mains d’un groupe ultra-fédéraliste comme Power Corporation, la Banque Nationale ne pourrait plus servir de contrepoids à Bay Street. Philpot pense que cela signerait la fin du pouvoir économique québécois.

PHILPOT, Robin, Derrière l’État Desmarais : Power, Montréal, Baraka, 2014, 221 p.

Aussi disponible en format électronique.

Le Québec d’hier en cartes postales

Composé de reproductions d’affiches touristiques et de cartes postales portant sur le Québec, du XIXe siècle jusqu’à la fameuse Expo 67, ce livre résulte de la collaboration de deux chercheuses de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et d’un professeur à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal. La moitié des images provient des collections de BAnQ et une partie est accessible sur le portail de la bibliothèque.

Comme l’écrit en préface Guy Berthiaume, PDG de l’institution, ces productions graphiques « sont à la fois des expressions du phénomène touristique et les témoins de son histoire ». Car s’il y a une chose qui étonne, c’est bien la prépondérance de l’anglais, la langue de communication des concepteurs publicitaires d’avant le grand réveil des années soixante.

Une partie de l’explication de cet étrange phénomène tient aux valeurs culturelles des dirigeants des compagnies – Canadian Pacific, Canadian National Railways, Canada Steamship Lines – qui ont créé ces affiches. Petit retour sur le passé: en novembre 1962, le président du Canadian National affirme qu’il ne peut pas trouver un seul Canadien français en mesure d’occuper un des 28 postes supérieurs de l’entreprise. Cette déclaration « éclate comme une bombe » et provoque « une flambée de manifestations dans à peu près tous les coins du Québec », écrivent les auteurs de Canada-Québec : synthèse historique, 1534-2010. Mais cela est une autre histoire!

CHOKO, Marc H., Michèle LEFEBVRE et Danielle LÉGER, Destination Québec : une histoire illustrée du tourisme, Montréal, Éditions de l’Homme, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2013, 252 p.

Fin de la Nouvelle-France

L’illustration de la couverture de La fin de la Nouvelle-France provient d’un tableau du peintre américain Benjamin West. L’œuvre met en scène le baron de Dieskau, un officier français blessé à la jambe lors de la bataille du lac George (auparavant lac Saint-Sacrement). La ferme magnanimité de l’officier de l’armée britannique William Johnson sauve, in extremis, le baron aux cheveux poudrés, vieilli, défait, terrifié, du tomahawk d’un Mohawk désireux de le scalper, sous l’œil à la fois attentif et détaché de deux tuniques rouges.

Cette spectaculaire illustration sert également de couverture au catalogue de la très intéressante exposition Clash of Empires en cours à Pittsburgh, portant sur la grande guerre continentale de 1754-1763 « contre les Français et les Indiens », le pendant américain de la guerre de Sept Ans, connue ici sous le terme de guerre de la Conquête.

Ce tableau constitue une pièce d’anthologie de propagande politique. Parce que Benjamin West y fait « converger l’impérialisme héroïque moderne et la vertu guerrière classique », il participe de plain-pied à la construction de l’imaginaire de « l’empire anglophone héroïque », comme l’écrit Steffen Mark Caffey dans sa thèse de doctorat An Heroics of Empire: Benjamin West and Anglophone History Painting 1764-1774.

Un imaginaire qui prend racine à cette époque. Auteur du texte d’ouverture de La fin de la Nouvelle-France, l’historien britannique Jeremy Black conclut que c’est à la fin de la guerre de Sept Ans que « l’Angleterre devint une puissance mondiale, changeant ainsi le cours de l’histoire du monde ».

Recueil de 24 textes, ce livre donne l’occasion de se familiariser avec d’importants chercheurs du domaine … et donne surtout le goût de lire (ou relire) leurs livres! Retenons-en deux: l’historien Denis Vaugeois et le sociologue Denys Delâge.

Denis Vaugeois traite du « rôle méconnu » de William Johnson, cette figure clé de l’empire anglophone héroïque de Benjamin West. Homme de Londres à titre de surintendant des affaires indiennes avant d’être major général, Johnson avait oeuvré à l’affaiblissement du réseau d’alliances amérindiennes de la Nouvelle-France, le dispositif central de la survie de la jeune colonie de 70 000 individus. Denis Vaugeois évalue l’impact de son action comme ayant été le « point tournant » de la guerre de la Conquête.

Pour sa part, Denys Delâge présente le chef outaouais Pontiac (ou Pondiac) comme chef militaire d’une guerre d’indépendance amérindienne, menée des Grands Lacs jusqu’en Louisiane, à la suite à de la défaite du « mauvais père » Onontio. Pontiac fut assassiné et son peuple, victime d’une guerre bactériologique préparée par le général Jeffery Amherst, celui-là même dont le nom a été donné à une rue située à quelques pas de la Grande Bibliothèque. En revanche, une partie des 200 000 Amérindiens de l’ouest des Appalaches a pu, grâce à Pontiac, faire échec à l’expropriation forcée sans compensation, signale Denys Delâge.

Respectivement cartothécaire à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie et coordonnateur à BAnQ Québec, Jean-François Palomino et Rénald Lessard font partie des contributeurs de cet ouvrage collectif. Le premier s’est fait connaître par sa collaboration à la rédaction de l’atlas historique La Mesure d’un continent (ouvrage préparé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec), que les préfaciers et éditeurs intellectuels de La fin de la Nouvelle-France qualifient de « remarquable ». Le second a notamment écrit un livre sur l’histoire de la médecine en Nouvelle-France. Chapeau bas, collègues!

FONCK, Bertrand et Laurent VEYSSIÈRE (dir.), La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin, Ministère de la Défense, 2013, 499 p.

STEPHENSON, R. Scott, Clash of empires: the British, French & Indian War, 1754-1763, Pittsburgh, Senator John Heinz Pittsburgh Regional History Center, 2005, 108 p.




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