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Alan Taylor et la Révolution américaine

En exigeant des taxes afin de renflouer ses coffres vidés par la guerre de Sept Ans, Londres donne le coup d’envoi de la Révolution américaine. Selon l’auteur de American Revolutions, une partie des élites coloniales craignait que ces taxes servent à financer la défense des territoires amérindiens de l’ouest des Appalaches. Car depuis la Proclamation royale de 1763, les Amérindiens disposaient d’un grand territoire, à l’ouest de cette chaîne de montagnes, théoriquement à l’abri de la convoitise des colons et des investisseurs fonciers comme George Washington et Benjamin Franklin.

Alan Taylor réinterprète l’histoire de la Révolution américaine en soulevant les contradictions des patriotes et en établissant les causes matérielles de l’implication des colons et des élites coloniales en tant que forces motrices des événements.

Dans son récit, les grandes décisions se prennent aux dépens des Amérindiens et des esclaves noirs, comme l’entrée des sudistes dans le camp patriote en raison de la politique britannique d’affranchissement des esclaves. Dans son récit, les massacres se suivent, l’opportunisme règne, l’intimidation à l’égard des loyalistes se transforme en guerre civile. Et dans les rangs patriotes, la corruption s’étend au point de susciter le retournement politique de Benedict Arnold, ex-alter ego de George Washington qui vint près de conquérir la ville de Québec en 1775-1776.

Dans cette logique d’intérêts, l’issue de la guerre d’indépendance découle d’un rapport de force et de la capacité des patriotes à s’imposer comme garants de l’ordre et de la propriété privée. Elle ne résulte pas de l’élan populaire vers l’édification d’une société affranchie des carcans de l’Ancien Régime, comme l’avait développé Gordon Wood.

En raison du talent de l’auteur et de l’étendue de sa culture historiographique, ce livre sera lu pendant plusieurs années. Et il sera également âprement débattu. Taylor évalue-t-il les limites de la Révolution américaine avec un regard du XXIe siècle? En proclamant l’égalité de tous, la Révolution ne minait-elle pas l’esclavagisme? Comment expliquer l’attrait de la Révolution américaine au XIXe siècle – au Québec notamment – si ce n’est par sa libération des énergies créatrices emprisonnées par le colonialisme? Les contradictions des fondateurs de la République américaine ont-elles été dépassées? Sinon, qu’en reste-t-il?

Les Jésuites chez les Illinois : échec ou succès?

par Jean-François Barbe

Selon plusieurs, l’entreprise missionnaire des Jésuites de la Nouvelle-France auprès des peuples autochtones aurait été un échec. Dans The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, l’historien américain Tracy Neal Leavelle prétend le contraire.

Dans son chapitre final intitulé Notes sur les sources et la méthode, il affirme que le point de vue général des historiens a été formé par la destruction de la Huronie en 1649-1650, territoire sur lequel les Jésuites avaient tout misé. Or, dit-il, les missionnaires jésuites afflueront une dizaine d’années plus tard dans l’ouest des Grands Lacs et dans la vallée du Mississippi et là, les résultats seront intéressants.

L’auteur se concentre sur les Amérindiens illinois et outaouais, en se basant principalement sur les écrits des Relations des Jésuites, la correspondance de ces « soldats de Dieu », des lexiques et dictionnaires produits par ces derniers, ainsi que sur les rares récits de témoins laïques dont le marchand Pierre Deliette.

Selon Leavelle, certains groupes amérindiens seront réceptifs aux jésuites en raison de la situation politique de leurs régions, menacées de plein fouet par les invasions militaires iroquoises. Comme l’a montré le grand historien américain Richard White dans son magistral Le middle ground, ces invasions suscitent alors d’énormes déplacements de populations terrorisées et disloquées par l’effet de guerres d’extermination iroquoises, absolument sans pitié.

Leavelle fait état d’une conversion massive d’un groupe outaouais, les Kiskakons, qu’il attribue à une tentative de « revitaliser la communauté » et de « régulariser les conduites personnelles dans un contexte d’environnement social difficile ».

Dans un fascinant exemple d’adaptation culturelle mutuelle, l’auteur montre que l’enterrement du père jésuite Jacques Marquette s’est partiellement déroulé à la façon traditionnelle kiskakon, à savoir le nettoyage des os et leur exposition au soleil, suivi de leur mise en sac et de leur transport à la Mission Saint-Ignace (près de Mackinaw City dans le Michigan actuel) afin d’y être enterrés.

L’autre grand succès missionnaire raconté par l’auteur se produit chez les Kaskaskias, peuple illinois qui allait donner son nom à l’état du même nom, et qui occupe le gros de sa démonstration. Les hommes de cette nation veulent clairement solidifier leur alliance avec la Nouvelle-France. Cependant, les jeunes hommes sont peu nombreux à vouloir être baptisés, et ce, pour au moins deux raisons : l’interdiction de la polygamie et le monothéisme catholique qui fait courir à leurs yeux le risque que les esprits protecteurs traditionnels ne veillent plus sur eux quand ils vont à la guerre. Le succès des conversions est beaucoup plus important chez les femmes. En 1696, les Jésuites disent avoir baptisé 2,000 Kaskaskias.

Bien que l’auteur ne le présente pas ainsi, on peut déduire que ce processus de conversion a lieu alors que la culture kaskaskia perd aussi de sa force de conviction interne. Par exemple, des enfants rient ouvertement des rituels de guérisseurs et les femmes se dégagent assez facilement de normes culturelles caractérisées par une très forte domination masculine répressive. Selon des témoignages de Deliette et de Marquette, il arrivait que des femmes se fassent « traditionnellement » violer en groupe et même mutiler suite à des actes d’infidélité conjugale.

Par ailleurs, le chapitre V sur les échanges linguistiques montre la très forte capacité d’adaptation des Jésuites, autre facteur explicatif de leur influence. Par exemple, le mot « Dieu » est traduit en illinois par « grand esprit de la création ». Cela dit, l’auteur ne cache pas les limites de cette créativité langagière car bien des concepts de théologie catholique sont impossibles à traduire. « Les missionnaires savent qu’ils perdent le contrôle des concepts religieux à partir du moment où ils sont énoncés dans une langue amérindienne », écrit-il.

Le catholicisme a-t-il été une stratégie efficace de réponse aux énormes défis du changement social et culturel auxquels devaient faire face des communautés autochtones de cette époque? A-t-il contribué à la capacité de défense militaire de groupes menacés dans leur existence même? Ou au contraire, a-t-il nui à cette capacité militaire? Plus de 300 ans plus tard, la réponse n’a rien d’une évidence étant donné l’importance de facteurs politiques allant au-delà des Jésuites et de leur action collective, comme l’est par exemple, la chute de la Nouvelle-France qui avait réalisé jusqu’à la Conquête, selon l’historien Fred Anderson, une confédération de facto avec des peuples amérindiens dans un gigantesque effort pour contrer l’avancée des colons anglo-américains. Un effort qui, oui, aurait pu être couronné de succès… mais cela est une toute autre histoire.

LEAVELLE, Tracy Neal, The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2012, 255 p.

L’odyssée de Louis Zamperini

Invincible de Laura Hillenbrand, l'histoire de Louis ZamperiniL’histoire de Louis Zamperini, coureur olympique et bombardier dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, en est une de pur héroïsme.

Comme beaucoup d’autres immigrants de deuxième génération aux États-Unis dans les années 20, Louis est d’origine modeste. Il grandit à Torrance en Californie et, après une courte carrière victorieuse comme coureur de demi-fond, il s’enrôle dans l’armée. Il devient caporal d’artillerie dans les forces de l’air et est envoyé à Hawaii en novembre 1942. En mission pour retrouver un B-24 perdu, Louis et tous les membres de son équipage s’écrasent au-dessus du Pacifique le 27 mai 1943. Des 11 soldats à bord de l’avion, seuls Louis et deux autres compatriotes survivent. Bravant tempêtes et intempéries, tirs ennemis et attaques de requins, sans compter les maux qui guettent les naufragés sans provisions ni moyens de communication, Louis, Phil (Russell Allen Phillips) et Mac (qui meurt au trente-troisième jour) dérivent en mer pendant 46 jours dans un canot de sauvetage.

Louis et Phil finissent par atteindre les îles Marshall, mais toute la joie d’être finalement délivrés de leurs souffrances est de courte durée.

Les Japonais interceptent leur embarcation en juillet 1943 et emmènent les deux hommes au camp de prisonniers de guerre de Kwajalein sur l’île de Makin. Les conditions de vie sont assez difficiles pour les prisonniers (même si le Japon était signataire de la convention de Genève qui prévalait alors, celle de 1929). Louis est séparé de son frère d’armes et est détenu dans deux autres camps avant de terminer sa captivité en 1945 à Naoetsu où, sous le joug d’un garde particulièrement sadique et cruel, il subira de la torture physique et psychologie.

Laura Hillenbrand, auteure de Seabiscuit, a mis sept années à écrire Invincible. Non seulement a-t-elle pu interviewer Zamperini ainsi que d’autres témoins pendant plusieurs années, mais elle a aussi eu accès aux archives militaires et aux lettres des prisonniers et de leur famille pour tisser cette saga.

Bien qu’elle aborde un sujet douloureux (certains passages de torture sont difficiles à lire), l’auteure parsème son récit d’épisodes comiques qui allègent le ton. Même dans les pires conditions de captivité, les soldats américains partageaient des jeux secrets et des plans de sabotage qui leur permettaient de garder espoir, de combattre l’ennemi et d’ainsi survivre. L’espièglerie, l’humour et certaines anecdotes, un brin embellies, nous aident à entendre la voix de Louis Zamperini. Il est à noter qu’une liste impressionnante de sources vient corroborer plusieurs des descriptions et des événements relatés par Louis et les autres prisonniers interviewés.

Le camp Naoetsu est libéré en septembre 1945, quatre semaines après Hiroshima. Louis revient chez lui changé, marqué et en choc post-traumatique. Le récit de sa vie après son retour aux États-Unis, que Hillenbrand aborde brièvement, permet de conclure sur une note positive et d’accroître notre admiration pour cet homme qui réussira à pardonner à ses bourreaux les mauvais traitements qu’il a subis. Louis Zamperini est décédé en 2014, à l’âge de 97 ans.

Invincible est une merveilleuse histoire de la guerre du Pacifique, un chapitre moins connu de la Seconde Guerre mondiale.

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HILLENDRAND, Laura, Invincible : une histoire de survie et de rédemption, Paris, Presses de la Cité, 2012, 571 p.

HILLENBRAND, Laura, Unbroken : a World War II story of survival, resilience, and redemption, New York, Random House, 2010, 473 p.

Les Amérindiens des États-Unis et la question du génocide

par Jean-François Barbe

Depuis une dizaine d’années, d’ambitieux historiens veulent élargir notre compréhension des causes de la destruction des peuples amérindiens aux États-Unis en comparant leur situation passée à des conflits du XXe siècle ayant mené à des déportations de masse ou encore, à des génocides.

Par exemple, l’impitoyable conquête militaire des Amérindiens du Texas par les Anglo-Américains a été réinterprétée par le très coté historien Gary Clayton Anderson comme un événement précurseur des « nettoyages ethniques » dont l’ex-Yougoslavie des années quatre-vingt-dix se rendra tristement célèbre.

Effleuré par Timothy Snyder dans Terres de sang, le parallèle entre l’Allemagne nazie à la recherche d’« espace vital » à l’Est et la ruée vers l’Ouest (du Far West) des Anglo-Américains a été mené à son point ultime par Carroll P. Kakel. Dans le cadre d’une thèse de doctorat récemment publiée, ce jeune historien soutient que la ruée vers l’Ouest a abouti à des « guerres génocidaires de conquêtes, soutenues par l’État ».

Face à ces nouvelles mises en perspective, un spécialiste des études sur les génocides s’est mis de la partie. Dans un livre intitulé Native America and the question of genocide, Alex Alvarez s’interroge sur la pertinence du concept de génocide appliqué à l’histoire des Amérindiens des États-Unis. Rattaché au Martin-Springer Institute for Teaching the Holocaust, Tolerance, and Humanitarian Values de la Northern Arizona University, ce spécialiste de la question est également professeur de criminologie.

Ça promet. Mais parce qu’il compte moins de 200 pages, son livre ne peut pas, pour reprendre les termes de l’auteur, donner de « réponse définitive » à une question qui est tout, sauf simple, puisqu’elle exige notamment une connaissance approfondie de plus de trois siècles de relations entre Anglo-Américains et Amérindiens.

Le livre s’ouvre avec une citation du leader Chaouanon (Shawnee en anglais) Tecumseh, mort en 1813 : « Où sont passés les Pequots, les Narragansetts, les Mahicans, les Pokanokets? Ces tribus, déjà puissantes, ont disparu en raison de l’avarice et de l’oppression de l’Homme Blanc, comme la neige fond au soleil ».

Or, mis à part les Pequots, l’auteur n’étudie pas les causes de la disparition des peuples mentionnés par Tecumseh.

Son livre s’attache surtout à définir ce qu’est un génocide. Selon l’auteur, s’il n’y a pas d’intentionnalité d’extermination, si la tuerie n’est pas exhaustive, systématique et délibérée, si elle n’est pas effectuée par l’État (ou par procuration), comme l’Allemagne nazie à l’égard des Juifs et de peuples d’Europe de l’Est, on ne pourrait alors pas parler de génocide.

En d’autres termes, un massacre n’est pas toujours synonyme de génocide.

L’auteur pense ainsi qu’aux États-Unis, les massacres d’Amérindiens ont été nombreux, mais que les cas de génocides ont été rares.

Il en mentionne deux : les Pequots, d’ailleurs exterminés avec la participation active d’autres Amérindiens dont les Agniers (ou Mohawks), ainsi que les Amérindiens de Californie au XIXe siècle, mis en pièce lors de la ruée vers l’or.

Souvent donné en exemple lorsqu’il est question de guerre bactériologique, le général Jefferey Amherst ne serait peut-être pas, selon l’auteur, le génocidaire auquel on se réfère souvent. Rappelons qu’Amherst avait clairement exprimé par écrit une intention d’extermination des troupes de Pontiac en 1764. « Vous feriez bien d’essayer d’infecter les Indiens avec des couvertures, ou par toute autre méthode visant à exterminer cette race exécrable ». Mais en l’absence de preuves sur les résultats, il serait impossible, dit l’auteur, d’affirmer que ses intentions se sont effectivement concrétisées.

Par ailleurs, l’auteur croit que les visées assimilationnistes des écoles de réserves américaines de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle devraient être qualifiées de « génocides culturels ».

De ce livre très prudent, on peut conclure, pour employer les mots de l’auteur, « à la complexité d’appliquer le concept de génocide au traitement historique des Amérindiens des États-Unis ». C’est déjà ça!

ALVAREZ, Alex. Native America and the question of genocide, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 2014, 203 p.

Sur des oubliés du pays de l’Oncle Sam

par Jean-François Barbe

En 1776, les treize colonies américaines déclarent leur indépendance. Que se passait-il, cette année-là, à l’ouest des colonies fondatrices, dont la bande de territoire de 50 milles par rapport à l’océan Atlantique ne représente alors que 4 % de la masse terrestre nord-américaine?

Telle est la question que se pose l’auteur, un professeur d’histoire américaine.

À l’ouest, les Amérindiens résistent à l’avancée anglo-américaine, mais plus pour très longtemps. En raison du développement accéléré des réseaux commerciaux, de l’évolution malheureuse des rapports de force entre empires concurrents consécutive à la chute de la Nouvelle-France qui ne peut plus freiner l’appétit sans borne des Anglo-Américains pour la propriété terrienne, plusieurs peuples amérindiens disparaîtront de la carte et de l’histoire. Les survivants vivront dans des réserves.

Mise en ligne par l’éditeur du livre, une carte géographique interactive illustre à merveille l’irrésistible progression américaine vers l’ouest. À l’aide d’un curseur, on peut suivre, d’année en année, la fonte des territoires amérindiens et le développement des réserves. Entre 1776 et 1887, les Amérindiens perdent environ six milliards de kilomètres carrés de territoire, à travers un processus désigné par l’auteur comme étant une « invasion de l’Amérique », une expression déjà utilisée par le grand historien américain Francis Jennings pour qualifier l’irrépressible colonisation du pays.

Toutefois, contrairement à l’ouvrage de Jennings, ce livre-ci n’est pas un récit ordonné de conquête ou d’invasion.

On suit plutôt l’avancée coloniale à travers l’équivalent d’études de cas, comme des chapitres se lisant indépendamment les uns des autres. L’action se situe notamment en Alaska, dans le sud de la Californie, dans le Dakota du Sud, en Georgie ainsi que dans la région contrôlée par les amérindiens Osages, soit, grosso modo, entre les rivières Arkansas et Missouri à l’ouest du Mississippi.

Ce qui relie ces différents chapitres est l’idée que la destinée de tel ou tel peuple amérindien dépend désormais de ce qui se passe loin, très loin de chez lui. Par exemple, la demande en fourrures de l’aristocratie chinoise poussera des fournisseurs russes à franchir le détroit de Behring dans les années 1770. La recherche de peaux de loutres de mer fera le malheur des habitants de l’Alaska, les Aléoutes, qui seront massacrés par milliers. En réaction, craignant le développement d’une Nouvelle Russie le long de la côte du Pacifique, les Espagnols s’empresseront de coloniser les régions de San Diego et de San Francisco, ce qui provoquera l’effondrement démographique de groupes amérindiens locaux.

Le chapitre sur les Osages est différent, ce peuple ayant profité du rapport de force existant. Après la fin de la Nouvelle-France, qui était jusqu’à la Conquête le grand facteur régional dans le Missouri, l’Arkansas et même une partie du Kansas actuels, il y a un vide. Ni les États-Unis, ni l’Espagne n’ont la force militaire, diplomatique ou démographique pour s’imposer. Et ce vide, les quelque 5 500 Osages le combleront, notamment à titre de contrebandiers. Il semble d’ailleurs que les nombreux Canadiens (évidemment francophones) qui y vivaient y auraient aussi trouvé leur compte. « Dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, les Osages doublèrent la taille de leur empire en incorporant 100 000 milles carrés de territoire, un rythme d’expansion similaire à celui des treize colonies au cours de la même période », affirme l’auteur. Mais même les Osages n’ont pu freiner très longtemps le cours de l’histoire. Aujourd’hui, ils vivent dans une réserve d’environ 3 700 milles carrés en Oklahoma.

Aux États-Unis, ce livre s’est fait remarquer en raison de sa lisibilité, et surtout à cause de la qualité de sa recherche, de sa sensibilité générale à l’égard de peuples oubliés et de l’idée d’interdépendance face aux décisions et aux choix qui se prennent un peu partout sur la planète.

SAUNT, Claudio, West of the Revolution: An Uncommon History of 1776, New York, W.W. Norton and Company, 2014, 283 p.

Si vous avez compris, je me suis mal exprimé.

Bien trop sérieux, juste l’opposé d’une lecture de vacances, une histoire de l’économie? Surprise! Quelques heures absolument captivantes s’offrent à vous avec la lecture d’Economix : la première histoire mondiale de l’économie en BD de Michael Goodwin, illustrée par Dan E. Burr. Si vous avez envie d’apprendre tout en vous amusant (beaucoup!) et si vous pensez que l’importance du sujet dans nos vies mérite que l’on tente « d’apprivoiser la bête » (comme ma collègue blogueuse Véronique avec Petit cours d’autodéfense en économie), alors Economix est pour vous. 

Super instructive, claire et ordonnée, rigoureuse ET remplie d’humour, cette bande dessinée de près de 300 pages aux allures de roman graphique fait la preuve que l’économie n’est pas une matière réservée aux prétendus experts, leaders économiques et politiques en tête.

La bouille sympathique de l’auteur-narrateur guide le lecteur à travers quatre siècles, de la naissance du capitalisme jusqu’aux crises financières de 2008 et de 2011, en passant par l’industrialisation, les deux guerres mondiales, l’émergence de la société de consommation, la mondialisation, le 11-Septembre – suivi par la course aux armements – et j’en passe. Les grandes théories et les stars de la pensée économiste sont situées dans leur contexte historique : Adam Smith (la main invisible), J.M. Keynes (dépenser plus et intervention publique – le contraire de l’austérité), Malthus (la science lugubre), Marx, Friedman (laissez-faire) et bien d’autres. 

Grands industriels (barons voleurs, Henry Ford, marchands d’armes) et puissants financiers (Rockefeller, Mellon), super-corporations (Standard Oil, Enron) et leaders politiques (Roosevelt, Reagan, Gorbatchev, Bush, Obama), instances internationales (FMI, OMC), syndicats, mouvements citoyens (Occupy Wall Street, Printemps arabe) et grandes puissances émergentes (Chine, Inde) : les acteurs de l’économie sont représentés en pleine action et c’est absolument palpitant. 

Très drôles, les illustrations en noir et blanc aident beaucoup à la compréhension. Allez, je vous indique ma préférée. Il est question d’Occupy Wall Street. Parmi un groupe de protestataires, une pancarte émerge : «Quand les bibliothécaires défilent, on sait qu’on est dans le pétrin. » (p. 274)

Loin de s’effacer derrière une façade de prétendue objectivité, Goodwin et Burr assument un regard très critique sur les rouages de notre monde. Ils montrent que les pouvoirs économiques et politiques d’hier et d’aujourd’hui convergent en faveur de l’enrichissement exponentiel des plus riches, le fameux 1 %. Opinion publique, réglementation, police, lois, impôts, États : autant de vecteurs sociaux instrumentalisés et manipulés par les acteurs dominants de l’économie néolibérale dont l’influence et le pouvoir s’exercent au détriment des 99 autres. 

« Si vous avez compris ce que je veux dire, c’est parce que je me suis mal exprimé. » Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006 ( la Fed) , était un économiste reconnu pour s’exprimer en Greenspeak, charabia propre à décourager toute velléité de comprendre le domaine. 

À l’opposé, Michael Goodwin s’attaque à l’écran de fumée qui embrouille le discours économiste : son livre a augmenté ma confiance en ma capacité de comprendre ce discours. Cela m’incite à m’intéresser de plus près à l’économie, une dimension importante des affaires publiques.

Une guerre américaine, les Tuscarora

par Jean-François Barbe

La guerre contre les Tuscarora, des Amérindiens de la Caroline du Nord, se déroule entre 1711 et 1715, à une époque où cette colonie compte moins de 5 000 habitants.

Elle implique quelques centaines de combattants de part et d’autre. En apparence, il s’agit d’un conflit local, mais en apparence seulement. Car selon l’auteur de ce livre, son issue a scellé la fin de la résistance amérindienne face à l’avancée, qui deviendra irrésistible, des colons américains à l’est des Appalaches.

Qualifiés par l’auteur du groupe le plus militant et le plus fort de la région, les Tuscarora sont, à la fin du conflit, totalement vaincus. Deux mille d’entre eux seront réduits en esclavage. La plupart des survivants quitteront le territoire et s’établiront dans le nord de l’État de New York, près de Niagara Falls, au sein de la ligue iroquoise. La Caroline du Nord, quant à elle, ouvrira l’intégralité de son territoire à la colonisation européenne, des villages côtiers existants aux Great Smoky Mountains.

L’auteur, professeur d’histoire à la University of North Carolina Wilmington, s’appuie sur les récentes recherches sur l’histoire coloniale des États-Unis – domaine en pleine ébullition depuis une vingtaine d’années – afin d’expliquer le sens de cette guerre et le sort malheureux des Tuscarora.

Razzias esclavagistes

Comme d’autres historiens avant lui, tel l’incontournable Alan Gallay, l’auteur constate que les marchands de Charles Towne (devenue Charleston), la capitale de la Caroline du Sud voisine, se sont tout d’abord enrichis par le trafic d’esclaves amérindiens  … capturés par d’autres Amérindiens, et ce, avant le trafic d’esclaves africains.

Il fait alors référence aux tribus prédatrices, notamment les Westoe, Yamasee, Catawba et Santee, qui se spécialisent dans le rapt d’Amérindiens. Ces tribus esclavagistes écument la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, et même l’Alabama et le Mississippi. Elles attaquent villes et villages amérindiens, tuant les hommes et amenant ensuite femmes, enfants et adolescents vers Charles Towne afin de les échanger contre des armes, des biens manufacturés et de l’alcool.

Ces esclaves sont, pour la plupart, transportés par bateau dans les plantations de canne à sucre des Barbades, pour y mourir rapidement, d’épuisement et de sous-alimentation.

L’auteur souligne que l’appétit des marchands de la Caroline du Sud pour les esclaves amérindiens est insatiable et qu’au sein des sociétés amérindiennes, la guerre s’installe de façon permanente. Ce qui fera ultimement exploser les relations entre Amérindiens et autorités politiques en Caroline du Nord.

« Les vingt-cinq années comprises entre 1690 et 1715 ont été remplies d’horreur pour les Amérindiens du sud-est américain », résume l’auteur.

Les Tuscarora se révoltent

Devenus victimes des razzias esclavagistes, les Tuscarora constatent que leurs « alliés » de la Caroline du Nord, avec qui ils vivent en bons termes relatifs, ne les protègent pas, par exemple, en interdisant « l’importation » d’esclaves Tuscarora en Caroline du Sud.

Tel est le motif principal de leur révolte, à quoi s’ajoute l’impunité pour des cas de viols, de vols et de violence provenant de fermiers et marchands de la Caroline du Nord.

L’auteur fait également état d’un probable jeu diplomatique des Senecas, membres de la ligue iroquoise, qui auraient encouragé les Tuscarora à la révolte.

Ce livre montre qu’il est possible de retourner 300 ans en arrière, d’éclairer le sens d’événements oubliés et aussi, de raconter l’histoire avec un grand H à travers une structure narrative très lisible. Chaque chapitre adopte le format de petites biographies centrées sur les principaux personnages du conflit, y compris le chef Tuscarora « Roi Hancock ». Cette structure permet une lecture relativement aisée … mais pas au point, selon moi, d’être une de vos futures lectures de plage à Myrtle Beach!

LA VERE, David, The Tuscarora War: Indians, Settlers, and the fight for the Carolina Colonies, Chapel Hill (N.C.), University of North Carolina Press, 2013, 262 p.

Vie des Césars américains

par Jean-François Barbe

À la recherche d’un solide panorama de l’histoire récente des États-Unis? Qui se lirait comme un roman policier dont l’irrésistible intrigue vous ferait passer quelques nuits blanches?

Je vous suggère ma « grande découverte » de ce début d’année 2014, American Caesars, un pur ravissement pour l’esprit publié en 2010 par l’historien et biographe Nigel Hamilton.

S’inspirant pour sa forme du livre de Suétone Vies des douze Césars – toujours réédité, deux mille ans après sa rédaction ! –, l’auteur brosse une série de tableaux très dynamiques, d’une quarantaine de pages chacun, sur les douze derniers présidents américains du XXe siècle. Et comme Suétone, il entremêle des considérations sur la vie privée, incluant la sexualité, avec la grande politique, intérieure et extérieure. L’idée consistant à illustrer que la personnalité peut fortement influencer la prise de décision … surtout lorsqu’on se trouve au sommet de la puissance impériale par excellence, les États-Unis.

Certains des douze Césars de l’auteur s’en sortent mieux que d’autres, à commencer par Franklin D. Roosevelt, Harry S. Truman, Dwight D. Eisenhower, John F. Kennedy et Ronald Reagan.

Qualifié par l’auteur du « plus grand César » du XXe siècle, Roosevelt est la clé de l’ascension hégémonique des États-Unis. D’une puissance moyenne, le pays est, dit l’auteur, devenu impérial avec l’anéantissement effectué de main de maître par Roosevelt du très fort courant isolationniste qui dominait alors le pays.

Personnage sous-estimé et quasi-oublié, son successeur Harry S. Truman est loin d’être ce poids plume, plus ou moins corrompu, auquel il est souvent associé. Hamilton le qualifie de deuxième plus grand César américain. Par la force de sa volonté, son goût vorace de la lecture d’auteurs anciens – les Plutarque et autres Tacite –, son ambition et un réalisme froid dans le choix de ses alliances politiques, il se hisse d’un milieu très pauvre du Missouri pour mettre les pieds à Washington, la première fois, à l’âge de 44 ans. Président du pays à la mort de Roosevelt, Truman devient, avec les accords de Potsdam, « l’architecte de l’empire américain ». À un certain moment, il tente de composer avec le général MacArthur, vainqueur d’une bataille décisive de la guerre de Corée –, pour mieux se rendre compte que le général était devenu réellement dangereux, avec des rêves de pulvérisation du communisme par la bombe atomique! Comme César avec Pompéi, Truman doit alors neutraliser MacArthur et subir les conséquences politiques d’une guerre meurtrière et interminable, tout en prêtant le flanc aux attaques des initiateurs du maccarthysme.

Eisenhower, qui succède à Truman, est présenté comme l’habile stratège de la destruction du maccarthysme, et Ronald Reagan, comme un visionnaire pour sa politique de défense vis-à-vis de l’URSS, qui n’avait alors rien de consensuelle.

Pour sa part, Lyndon B. Johnson, dont 2014 marque le 50e anniversaire de sa grande loi sur les droits civiques, apparaît comme une figure tragique. Son portrait est saisissant : le Texan sait que sa loi fermera les portes du Sud aux démocrates pendant au moins 50 ans, mais il veut aller encore plus vite que Kennedy sur le terrain de l’égalité grâce à l’action de l’État redistributeur. Cependant, aspiré par la guerre du Vietnam, il n’aura pas les moyens financiers de son idéal. Aurait-il pu mettre un frein à la spirale vietnamienne? L’auteur en doute, montrant du doigt Richard Nixon – lequel – en « Tibère », manoeuvrait en coulisse afin de saboter une paix éventuelle avec le Vietcong.

Peut-être parce qu’ils sont plus près de nous, les portraits des Bush me sont apparus caricaturaux dans la dénonciation de leur manipulation des médias et de l’opinion publique. Mais c’est bien peu pour ce pur ravissement qu’est American Caesars !

HAMILTON, Nigel. American Caesars : lives of the US Presidents, from Franklin D. Roosevelt to George W. Bush, London, Bodley Head, 2010, 596 p.

SUÉTONE. Vies des douze Césars, Paris, Flammarion, 2007, 408 p.

La Comancheria, empire esclavagiste et parasitaire

par Jean-François Barbe

L’empire comanche de Pekka Hämäläinen est réellement fascinant.

L’auteur, professeur à l’université d’Oxford, réussit à nous convaincre que les Comanches, un peuple amérindien d’au plus 45 000 individus, ont réussi à bâtir un genre d’«empire» d’une centaine d’années, dans le Sud-Ouest américain, à l’ombre de ce qui allait devenir l’empire par excellence, les États-Unis.

Délimité par certaines parties du Texas, de l’Oklahoma, du Kansas, du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Mexique, la Comancheria s’est construite petit à petit, du début des années 1700 jusqu’à son anéantissement en 1874 par l’armée américaine. À leur zénith, les Comanches ont livré bataille à 200 kilomètres au nord de Mexico, affaiblissant constamment le jeune état mexicain lequel, pour cette raison, a dû renoncer aux territoires situés au nord du Rio Grande, à savoir Nouveau-Mexique et Texas.

C’est par la force brute, le pillage, les rançons, le talent pour le commerce et, dit l’auteur, une adaptabilité supérieure aux technologies européennes que les Comanches ont pu dominer cet immense territoire. Par exemple, au milieu du XVIIIe siècle, les Comanches se battaient avec des mousquets à silex et des lances fourbies d’acier, les mêmes armes que les Espagnols de l’époque.

Ce territoire était convoité par de grandes puissances qui n’avaient alors pas les moyens militaires de sa conquête, ainsi que par d’autres groupes amérindiens tels que les Apaches et les Osages, ceux que les grands explorateurs de la Nouvelle-France ont appelé les «beaux hommes».

La Comancheria n’a pas eu d’armée régulière, de roi ou d’empereur. Elle était constituée de bandes décentralisées, avec, à leur centre, d’excellents cavaliers. Ces bandes se concertaient dans ce que l’auteur présente comme un cadre de nature confédérale.

Les Mongols des grandes plaines

L’auteur compare les Comanches aux Mongols pour leur maîtrise du cheval, le déplacement de troupeaux sur de longues distances, l’incessante expansion territoriale et des capacités guerrières hors du commun.

Mais contrairement aux Mongols de Gengis Khan, il est vraiment difficile de voir, dans leur règne plus que centenaire, quelque chose de positif.

Les sources de revenus de la Comancheria ont été le vol de chevaux et leur élevage intensif, ainsi que la capture, la mise en esclavage et la vente d’Amérindiens – surtout d’Apaches – et de Mexicains.

Bêtes et humains sont alors vendus d’un territoire à l’autre, par exemple, du Texas au Nouveau-Mexique. Un certain nombre d’esclaves deviennent gardiens de troupeaux comanches.

L’esclavage fut d’ailleurs l’un principaux des facteurs qui scellèrent la fin de cet empire.

Fin de la Comancheria

Après la Guerre de Sécession, les États-Unis sont prêts à s’élancer vers l’Ouest et leur allié circonstanciel comanche change de nature : la menace mexicaine n’existe plus et les systèmes esclavagistes sont devenus périmés.

En septembre 1874, une bataille contre l’armée américaine entraîne la quasi-disparition du peuple comanche, sa population baissant brutalement à 1 500 individus. Cette bataille marque, dit l’auteur, «brusquement un avant et un après». Un peuple de guerriers et de pillards disparaît du jour au lendemain, sans «la moindre forteresse désertée ni le moindre monument en ruine pour rappeler aux nouveaux venus l’histoire impériale complexe qu’ils venaient de balayer».

L’empire comanche a reçu plusieurs prix d’associations d’historiens américains. En dépit de la rareté des sources écrites sur ce peuple, l’auteur a réussi le tour de force de réinterpréter un très grand morceau de l’histoire des États-Unis. Son livre est ainsi devenu un «incontournable».

Toutefois, l’ouvrage et sa nuée de prix témoignent aussi de façons de penser qui, tout en ayant la cote, ne sont pas très engageantes.

C’est ainsi qu’aux yeux d’Hämäläinen, la mise en esclavage d’autres peuples n’aurait été, pour les Comanches, qu’une stratégie de recherche de «glucides». Grâce aux esclaves vendus, dit-il, les Comanches ont pu se procurer ces glucides – maïs, noix, tubercules – que leur mode de vie nomade axé sur l’élevage ne leur permettait pas d’avoir.

Autre exemple, le commerce d’esclaves est vu comme une «redistribution des ressources de ce travail par tout le Sud-Ouest».

Et à le lire, il faudrait en remercier ses promoteurs puisque ce système aurait favorisé «le mélange et la reconfiguration des identités ethniques du Sud-Ouest américain contemporain». À peine croyable. Ce qui nous rappelle que les professeurs d’université ont, eux aussi, leurs propres logiques.

HÄMÄLÄINEN, Pekka. L’empire comanche, Toulouse, Anacharsis, 2012, 599 p.

 




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