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Le Troisième Reich en 2016

L’historien britannique Richard J. Evans est l’auteur du monumental Le Troisième Reich. Ces 2 700 pages sont écrites de façon si vivante que seul le sommeil peut venir (momentanément) à bout de l’intérêt du lecteur … et encore ! Couvrant l’histoire politique, sociale, intellectuelle, économique et militaire de l’Allemagne nazie, de ses origines jusqu’à sa chute, cette magistrale synthèse en trois volumes est exemplaire tant par son érudition (plus de 600 pages de notes et de références) que pour sa qualité d’écriture. En plein le genre de livre qu’on aimerait offrir à son père !

À travers une trame événementielle, Richard J. Evans suit les actions de citoyens, militaires et dirigeants. En fin de chapitres, il synthétise le sens des événements relatés. L’auteur d’un compte rendu publié dans la revue Études a mis le doigt sur une des conséquences les plus fructueuses de cette approche d’écriture. En donnant la parole aux gens ordinaires et aux dirigeants, dit-il, Evans a placé « le lecteur dans la situation des contemporains du IIIe Reich pour lesquels il était bien souvent difficile de discerner l’attitude à adopter et la décision à prendre ».

Voilà qui rejoint un des grands débats historiographiques de la fin du XXe et du début du XXIe siècle sur l’Allemagne nazie, à savoir l’importance de la coercition et du consentement.

Ce régime reposait-il sur la violence et la terreur ? Ou disposait-il d’importants appuis basés sur la mobilité sociale accrue et l’atteinte de niveaux de vie plus élevés, notamment en raison du pillage des biens des Juifs allemands et des pays conquis, thèse soutenue par Götz Aly dans Comment Hitler a acheté les Allemands.

Dans son dernier livre, The Third Reich in History and Memory, Richard J. Evans aborde, avec son talent habituel, les grands débats actuels sur le nazisme, dont celui précédemment évoqué.

Evans est d’avis que le nazisme s’est imposé par la destruction violente des organisations de la classe ouvrière ainsi que des partis social-démocrate et communiste (camps de concentration, meurtres, torture). Par la suite, l’appareil d’État nazifié (tribunaux, police) prendra le relais.

Comportant 28 chapitres, The Third Reich in History and Memory est issu d’articles déjà publiés, pour la plupart dans la revue London Review of Books. Ces articles portent sur de grands livres récents qui ont changé des façons de voir, comme ceux d’Adam Tooze, Lizzie Collingham, Timothy Snyder, Ian Kershaw, Mark Mazower. Evans s’en saisit comme des points de départ dans des analyses fort bien menées sur divers aspects de l’historiographie contemporaine du nazisme.

Parmi les questions/thèmes soulevés par Evans se trouve la signification des massacres génocidaires d’Africains perpétrés par les troupes coloniales allemandes au début du XXe siècle (les Héréros dans la Namibie actuelle, en 1905-1906). À la lumière des études post coloniales, ces massacres d’Africains précèdent-ils, par leur logique, celui des Juifs ? L’Holocauste est-il un phénomène unique à l’échelle des autres massacres et génocides ? (À cette dernière question, l’auteur répond par l’affirmative, car, dit-il, le génocide des Juifs n’avait aucune limite dans le temps et dans l’espace. Il pense que la victoire nazie en Europe aurait fatalement entraîné la guerre en Amérique du Nord pour l’élimination des Juifs nord-américains.) Jusqu’à quel point de grandes entreprises allemandes comme Krupp ont-elles profité de la force de travail d’esclaves fournie par la SS ? Y a-t-il eu un tournant décisif lors de la Seconde Guerre mondiale, comme par exemple la décision d’Hitler de lancer ses troupes sur trois fronts, simultanément, en Russie ? (La réponse d’Evans: l’échec militaire de l’Allemagne nazie était inéluctable à cause de son idéologie de racisme intégral.)

L’auteur touche également à des questions plus « légères » telles que le pillage des œuvres d’art, l’architecture, le sort de la « voiture du peuple » (la Coccinelle de Volkswagen), et la relation entre Hitler et Eva Braun. Petit bémol: le titre de l’ouvrage a été mal choisi puisqu’il n’est pas question de la « mémoire » du nazisme mais bien de changements de l’historiographie du nazisme dans le temps, ce qui n’est pas la même chose.

EVANS, Richard J., The Third Reich in History and Memory, New York, Oxford University Press, 2015, 483 p.

La guerre, moteur de la paix

par Jean-François Barbe

Vous aimez les paradoxes? En voici un : la guerre est « une bonne chose » parce qu’elle a historiquement stimulé le développement technologique et, par le fait même, la croissance de l’économie. Par exemple, Internet est le fruit de la guerre froide, ayant été pensé comme un système de communication pouvant résister à une guerre nucléaire avec l’Union soviétique.

Mais, attention, ce n’est pas terminé. La guerre est aussi « une bonne chose », car elle a suscité la création d’États structurés et centralisés qui ont maitrisé le chaos et créé les conditions de la sécurité intérieure.

L’auteur de War! What is it Good For? développe ce point de vue à travers l’étude de l’Empire romain, de l’Europe de la Renaissance jusqu’à celle du XXe siècle et des États-Unis d’aujourd’hui. Et, à l’instar d’un Jared Diamond, il puise allègrement dans divers travaux d’anthropologie, d’archéologie, de biologie et de psychologie évolutive, ainsi que d’histoire militaire, pour nous donner un récit très digeste, fourmillant de références, écrit de façon énergique, avec une pointe d’ironie provocatrice comme lorsqu’il qualifie ces bonnes guerres de guerres « productives » (la guerre « improductive » n’aboutissant qu’au chaos). Une ironie qui se trouve également dans le point d’exclamation du titre du livre, clin d’oeil à une chanson du mouvement pacifiste américain des années soixante contre la guerre du Vietnam.

Une bonne partie de la démonstration de ce professeur d’histoire de l’Université Stanford repose sur les statistiques suivantes. À l’âge de pierre, dit-il, une personne sur cinq risquait de mourir de façon violente. À l’apogée de l’Empire romain, la proportion était de moins d’une personne sur vingt. Après l’effondrement de l’Empire romain et de son autorité centralisée, le taux de mortalité violente reprend son ascension, dans la foulée des guerres improductives, jusqu’à atteindre une personne sur dix. La Renaissance renverse cette courbe, notamment avec l’invention de la poudre à canon et la naissance de l’État moderne. Au XXe siècle, en incluant les carnages des deux guerres mondiales, l’Holocauste, les goulags stalinien et maoïste et des génocides, moins d’une personne sur cent meurt de mort violente. L’auteur associe trois empires aux périodes de baisses de mortalité auxquels correspondent les Pax Romana, Pax Brittanica et Pax Americana. Ces empires sont, dit-il, des globocop. En d’autres termes, ce qu’on appelle la violence organisée et centralisée (État, armée, police), telle qu’on la retrouve dans différents empires, aurait permis de contenir l’agression dans des limites bénéfiques au genre humain, tout en promouvant le commerce et la prospérité générale.

Ce point de vue très tranché porte évidemment flanc à la critique. Les empires créés par les armes, le sang et l’esclavage constituent-ils vraiment la façon la plus efficace d’assurer la croissance économique et la sécurité des populations? La perspective de l’auteur ne ressemble-t-elle pas trop à une justification de la violence de deux des grands impérialismes ayant triomphé au XXe siècle? Ces impérialismes ne ressembleraient-ils pas un peu trop à des acteurs rationnels? Qu’en penseraient les peuples conquis? Les actualités télévisées nous montrent-elles vraiment que les États-Unis assurent mieux la sécurité de leurs propres citoyens que ne le font les petits États?

MORRIS, Ian, War! What is it good for? Conflict and the progress of civilization from primates to robots, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2014, 495 p.

L’odyssée de Louis Zamperini

Invincible de Laura Hillenbrand, l'histoire de Louis ZamperiniL’histoire de Louis Zamperini, coureur olympique et bombardier dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, en est une de pur héroïsme.

Comme beaucoup d’autres immigrants de deuxième génération aux États-Unis dans les années 20, Louis est d’origine modeste. Il grandit à Torrance en Californie et, après une courte carrière victorieuse comme coureur de demi-fond, il s’enrôle dans l’armée. Il devient caporal d’artillerie dans les forces de l’air et est envoyé à Hawaii en novembre 1942. En mission pour retrouver un B-24 perdu, Louis et tous les membres de son équipage s’écrasent au-dessus du Pacifique le 27 mai 1943. Des 11 soldats à bord de l’avion, seuls Louis et deux autres compatriotes survivent. Bravant tempêtes et intempéries, tirs ennemis et attaques de requins, sans compter les maux qui guettent les naufragés sans provisions ni moyens de communication, Louis, Phil (Russell Allen Phillips) et Mac (qui meurt au trente-troisième jour) dérivent en mer pendant 46 jours dans un canot de sauvetage.

Louis et Phil finissent par atteindre les îles Marshall, mais toute la joie d’être finalement délivrés de leurs souffrances est de courte durée.

Les Japonais interceptent leur embarcation en juillet 1943 et emmènent les deux hommes au camp de prisonniers de guerre de Kwajalein sur l’île de Makin. Les conditions de vie sont assez difficiles pour les prisonniers (même si le Japon était signataire de la convention de Genève qui prévalait alors, celle de 1929). Louis est séparé de son frère d’armes et est détenu dans deux autres camps avant de terminer sa captivité en 1945 à Naoetsu où, sous le joug d’un garde particulièrement sadique et cruel, il subira de la torture physique et psychologie.

Laura Hillenbrand, auteure de Seabiscuit, a mis sept années à écrire Invincible. Non seulement a-t-elle pu interviewer Zamperini ainsi que d’autres témoins pendant plusieurs années, mais elle a aussi eu accès aux archives militaires et aux lettres des prisonniers et de leur famille pour tisser cette saga.

Bien qu’elle aborde un sujet douloureux (certains passages de torture sont difficiles à lire), l’auteure parsème son récit d’épisodes comiques qui allègent le ton. Même dans les pires conditions de captivité, les soldats américains partageaient des jeux secrets et des plans de sabotage qui leur permettaient de garder espoir, de combattre l’ennemi et d’ainsi survivre. L’espièglerie, l’humour et certaines anecdotes, un brin embellies, nous aident à entendre la voix de Louis Zamperini. Il est à noter qu’une liste impressionnante de sources vient corroborer plusieurs des descriptions et des événements relatés par Louis et les autres prisonniers interviewés.

Le camp Naoetsu est libéré en septembre 1945, quatre semaines après Hiroshima. Louis revient chez lui changé, marqué et en choc post-traumatique. Le récit de sa vie après son retour aux États-Unis, que Hillenbrand aborde brièvement, permet de conclure sur une note positive et d’accroître notre admiration pour cet homme qui réussira à pardonner à ses bourreaux les mauvais traitements qu’il a subis. Louis Zamperini est décédé en 2014, à l’âge de 97 ans.

Invincible est une merveilleuse histoire de la guerre du Pacifique, un chapitre moins connu de la Seconde Guerre mondiale.

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HILLENDRAND, Laura, Invincible : une histoire de survie et de rédemption, Paris, Presses de la Cité, 2012, 571 p.

HILLENBRAND, Laura, Unbroken : a World War II story of survival, resilience, and redemption, New York, Random House, 2010, 473 p.

Terminus Allemagne, par Ursula Krechel : une vie brisée

Terminus Allemagne

C’est avec la joie et l’angoisse de retrouver Claire, sa femme aryenne quittée près de dix ans plus tôt, et avec l’espoir de refaire la vie qu’on lui a brisée quinze ans auparavant, que le juge Richard Kornitzer, d’origine juive, revient en Allemagne en 1948. Si les retrouvailles des époux sont douces, malgré les longues années d’exil de Richard à Cuba, et malgré les souffrances endurées par Claire qui fut incapable de sortir à temps de l’Allemagne nazie avant le déclenchement de la guerre en septembre 1939, le retour dans ce pays détruit par les bombardements alliés, hanté par les violences passées, se fait plus difficile.

Car Richard Kornitzer veut qu’on lui permette de réintégrer les fonctions qui auraient été les siennes dans le système judiciaire allemand, n’eut été les mesures antisémites qui l’en chassèrent dès 1933. On lui accorde donc un poste de juge dans le champ de ruines qu’est devenue la ville de Mayence. Troublé par le fait que ses collègues sont des Allemands restés en poste durant la guerre, et donc près du régime nazi, Kornitzer finira, au cours des années, par sentir qu’on l’empêche de progresser dans la hiérarchie.

Mais la partie de sa vie la plus difficile à reconstituer sera sans doute sa vie familiale. Claire et Richard lancent en effet des recherches pour retrouver leurs deux enfants qu’ils ont dû envoyer en Angleterre en janvier 1939. Dans une ferme de la campagne anglaise, le couple retrouvera les deux enfants devenus adolescents. Mais ceux-ci ont presque perdu le souvenir de leurs parents, qu’ils croyaient morts, et de leur nationalité allemande. Car ils ont appris durant les années de guerre à craindre ces Allemands qui lançaient des bombes sur le toit des maisons anglaises. Étant donné leur fragilité émotive, qui commençait à s’estomper grâce aux liens affectifs qu’ils avaient enfin pu créer avec les membres de la dernière famille qui les avait accueillis, il aurait finalement été plus simple que leurs parents ne reviennent jamais les chercher.

Terminus Allemagne est un roman d’une extraordinaire densité, qui mélange la saga familiale à la fine analyse psychologique, la fiction et le portrait d’une époque par la description d’événements historiques d’une précision presque archivistique, la poésie et la factualité brute des rapports administratifs. Inspiré d’écrits documentaires sur le Kindertransport, le récit du sort des enfants Kornitzer est, entre autres, particulièrement bouleversant. Un roman exigeant, douloureux mais envoûtant, dont on sort marqué. L’auteure, Ursula Krechel, a remporté le Prix du livre allemand en 2012 pour Terminus Allemagne (en allemand, Landgericht).

KRECHEL, Ursula, Terminus Allemagne, Paris, Carnets Nord, Éditions Montparnasse, 2014, 437 p.

La guerre, il y a cent ans…

C’est un très court roman, 123 pages, qui contient comme en un condensé la sombre réalité des hommes ayant combattu en France lors de la Première Guerre mondiale, dont on souligne cette année le centenaire. Reconnu déjà pour son écriture précise, brève et sans emphase, Jean Echenoz déroule dans 14 la mécanique qui porte cinq jeunes hommes vendéens de la mobilisation d’août 1914 à la fin de la guerre ou à leur mort.

C’est dans une atmosphère de patriotique allégresse qu’Anthime, ses amis Padioleau, Bossis et Arcenel, de même que son frère Charles, embarquent dans un train qui les mène dans les Ardennes. Une longue et éprouvante marche de trois semaines les conduit ensuite vers le front, aux alentours de Maissin, en Belgique, près de la frontière. Avec l’hiver, les quatre comparses – Charles ayant été finalement muté dans l’aviation – finiront par connaître le quotidien des tranchées : poux, alcool, vêtements mal adaptés, attaques, gaz, explosions et images qu’ils tenteront plus tard d’oublier. Parallèlement, Blanche, dont on devine par le regard jaloux d’Anthime que des sentiments amoureux la lient à Charles, reste derrière, dans une ville désormais vidée de ses jeunes hommes. Appuyée de ses parents et du médecin de sa famille, elle doit faire face aux conséquences de sa liaison avec Charles.

On ne trouvera pas, dans 14, une histoire des évènements qui expliqueraient les débuts de cette guerre, non plus que le détail des opérations militaires qui caractérisèrent les batailles ayant marqué la Première Guerre mondiale. 14 est plutôt un roman efficace et bien documenté, qui pointe avec acuité, parfois avec brutalité, sans lourdeur ni froideur, sur l’essentiel de ce qu’il y eut d’horrible et d’odieux dans ce carnage que fut la Grande Guerre.

Jean ECHENOZ, 14, Éditions de Minuit, 2012, 123 p.

Après la guerre, le retour à la vie?

            Le billet suivant est un peu spécial, car il est écrit par Aurore Deterre, une stagiaire française que nous avons accueillie ce printemps à la section Arts et littérature. Étudiante au programme Sauvegarde et valorisation du patrimoine écrit et textuel à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Aurore a participé à la mise en valeur de nos collections. Le temps d’un billet, elle partage avec nous l’intérêt qu’elle a pris à la lecture du roman désigné révélation du roman français 2013 par le magazine Lire, Voir du pays de Delphine Coulin.

 

            Comment recommencer à vivre après six mois passés au front? Peut-on seulement reprendre sa vie comme si rien de tout cela n’était arrivé? Finit-on par oublier les odeurs putrides, les hurlements, les armes, le sang versé? Telles sont les questions auxquelles devront répondre Marine et Aurore au cours des trois prochains jours.

            Les deux jeunes femmes sont inséparables depuis leur adolescence. Depuis les années de lycée où elles se sont rencontrées, elles affrontent les déceptions, les coups durs de la vie à deux.  Alors, lorsque Marine, suite à la mort de son fiancé, décide de s’engager dans l’armée, Aurore, qui rêve de nouveaux horizons, s’enrôle à son tour. Elles ne pensaient qu’à « voir du pays ». Avaient-elles vraiment conscience de ce qui les attendait en acceptant de partir en Afghanistan? Six mois de tensions, de cauchemars, de blessures s’achèvent. Mais, avant de retrouver leur vie, l’armée leur accorde un « sas de décompression » : trois jours à Chypre dans un hôtel cinq étoiles. Trois jours pour retrouver la paix; mais l’angoisse et la violence sont-elles véritablement derrière elles?

            Un roman bouleversant, sombre, violent qui présente un pan de la guerre souvent laissé sous silence : le choc post-traumatique. Il ne s’agit pas seulement d’une analyse de la réalité et de la monstruosité de la guerre, mais encore d’une histoire d’amitié avec ses joies, ses lâchetés, ses silences.

            « Elles avaient trois jours pour effacer la fatigue extrême, due au travail permanent, à l’impossibilité de se reposer réellement, à l’incertitude de rentrer vivant. Trois jours pour réapprendre à ne plus avoir peur, à ne plus s’irriter à la moindre contrariété, à ne plus se taire dès qu’un avion approche, à ne plus prendre chaque passant avec un sac et un manteau pour un attentat suicide. » (p. 43)

 

Delphine COULIN, Voir du pays, Paris, Grasset, 2013, 266 p.

Une guerre américaine, les Tuscarora

par Jean-François Barbe

La guerre contre les Tuscarora, des Amérindiens de la Caroline du Nord, se déroule entre 1711 et 1715, à une époque où cette colonie compte moins de 5 000 habitants.

Elle implique quelques centaines de combattants de part et d’autre. En apparence, il s’agit d’un conflit local, mais en apparence seulement. Car selon l’auteur de ce livre, son issue a scellé la fin de la résistance amérindienne face à l’avancée, qui deviendra irrésistible, des colons américains à l’est des Appalaches.

Qualifiés par l’auteur du groupe le plus militant et le plus fort de la région, les Tuscarora sont, à la fin du conflit, totalement vaincus. Deux mille d’entre eux seront réduits en esclavage. La plupart des survivants quitteront le territoire et s’établiront dans le nord de l’État de New York, près de Niagara Falls, au sein de la ligue iroquoise. La Caroline du Nord, quant à elle, ouvrira l’intégralité de son territoire à la colonisation européenne, des villages côtiers existants aux Great Smoky Mountains.

L’auteur, professeur d’histoire à la University of North Carolina Wilmington, s’appuie sur les récentes recherches sur l’histoire coloniale des États-Unis – domaine en pleine ébullition depuis une vingtaine d’années – afin d’expliquer le sens de cette guerre et le sort malheureux des Tuscarora.

Razzias esclavagistes

Comme d’autres historiens avant lui, tel l’incontournable Alan Gallay, l’auteur constate que les marchands de Charles Towne (devenue Charleston), la capitale de la Caroline du Sud voisine, se sont tout d’abord enrichis par le trafic d’esclaves amérindiens  … capturés par d’autres Amérindiens, et ce, avant le trafic d’esclaves africains.

Il fait alors référence aux tribus prédatrices, notamment les Westoe, Yamasee, Catawba et Santee, qui se spécialisent dans le rapt d’Amérindiens. Ces tribus esclavagistes écument la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, et même l’Alabama et le Mississippi. Elles attaquent villes et villages amérindiens, tuant les hommes et amenant ensuite femmes, enfants et adolescents vers Charles Towne afin de les échanger contre des armes, des biens manufacturés et de l’alcool.

Ces esclaves sont, pour la plupart, transportés par bateau dans les plantations de canne à sucre des Barbades, pour y mourir rapidement, d’épuisement et de sous-alimentation.

L’auteur souligne que l’appétit des marchands de la Caroline du Sud pour les esclaves amérindiens est insatiable et qu’au sein des sociétés amérindiennes, la guerre s’installe de façon permanente. Ce qui fera ultimement exploser les relations entre Amérindiens et autorités politiques en Caroline du Nord.

« Les vingt-cinq années comprises entre 1690 et 1715 ont été remplies d’horreur pour les Amérindiens du sud-est américain », résume l’auteur.

Les Tuscarora se révoltent

Devenus victimes des razzias esclavagistes, les Tuscarora constatent que leurs « alliés » de la Caroline du Nord, avec qui ils vivent en bons termes relatifs, ne les protègent pas, par exemple, en interdisant « l’importation » d’esclaves Tuscarora en Caroline du Sud.

Tel est le motif principal de leur révolte, à quoi s’ajoute l’impunité pour des cas de viols, de vols et de violence provenant de fermiers et marchands de la Caroline du Nord.

L’auteur fait également état d’un probable jeu diplomatique des Senecas, membres de la ligue iroquoise, qui auraient encouragé les Tuscarora à la révolte.

Ce livre montre qu’il est possible de retourner 300 ans en arrière, d’éclairer le sens d’événements oubliés et aussi, de raconter l’histoire avec un grand H à travers une structure narrative très lisible. Chaque chapitre adopte le format de petites biographies centrées sur les principaux personnages du conflit, y compris le chef Tuscarora « Roi Hancock ». Cette structure permet une lecture relativement aisée … mais pas au point, selon moi, d’être une de vos futures lectures de plage à Myrtle Beach!

LA VERE, David, The Tuscarora War: Indians, Settlers, and the fight for the Carolina Colonies, Chapel Hill (N.C.), University of North Carolina Press, 2013, 262 p.

Fin de la Nouvelle-France

par Jean-François Barbe

L’illustration de la couverture de La fin de la Nouvelle-France provient d’un tableau du peintre américain Benjamin West. L’œuvre met en scène le baron de Dieskau, un officier français blessé à la jambe lors de la bataille du lac George (auparavant lac Saint-Sacrement). La ferme magnanimité de l’officier de l’armée britannique William Johnson sauve, in extremis, le baron aux cheveux poudrés, vieilli, défait, terrifié, du tomahawk d’un Mohawk désireux de le scalper, sous l’œil à la fois attentif et détaché de deux tuniques rouges.

Cette spectaculaire illustration sert également de couverture au catalogue de la très intéressante exposition Clash of Empires en cours à Pittsburgh, portant sur la grande guerre continentale de 1754-1763 « contre les Français et les Indiens », le pendant américain de la guerre de Sept Ans, connue ici sous le terme de guerre de la Conquête.

Ce tableau constitue une pièce d’anthologie de propagande politique. Parce que Benjamin West y fait « converger l’impérialisme héroïque moderne et la vertu guerrière classique », il participe de plain-pied à la construction de l’imaginaire de « l’empire anglophone héroïque », comme l’écrit Steffen Mark Caffey dans sa thèse de doctorat An Heroics of Empire: Benjamin West and Anglophone History Painting 1764-1774.

Un imaginaire qui prend racine à cette époque. Auteur du texte d’ouverture de La fin de la Nouvelle-France, l’historien britannique Jeremy Black conclut que c’est à la fin de la guerre de Sept Ans que « l’Angleterre devint une puissance mondiale, changeant ainsi le cours de l’histoire du monde ».

Recueil de 24 textes, ce livre donne l’occasion de se familiariser avec d’importants chercheurs du domaine … et donne surtout le goût de lire (ou relire) leurs livres! Retenons-en deux: l’historien Denis Vaugeois et le sociologue Denys Delâge.

Denis Vaugeois traite du « rôle méconnu » de William Johnson, cette figure clé de l’empire anglophone héroïque de Benjamin West. Homme de Londres à titre de surintendant des affaires indiennes avant d’être major général, Johnson avait oeuvré à l’affaiblissement du réseau d’alliances amérindiennes de la Nouvelle-France, le dispositif central de la survie de la jeune colonie de 70 000 individus. Denis Vaugeois évalue l’impact de son action comme ayant été le « point tournant » de la guerre de la Conquête.

Pour sa part, Denys Delâge présente le chef outaouais Pontiac (ou Pondiac) comme chef militaire d’une guerre d’indépendance amérindienne, menée des Grands Lacs jusqu’en Louisiane, à la suite à de la défaite du « mauvais père » Onontio. Pontiac fut assassiné et son peuple, victime d’une guerre bactériologique préparée par le général Jeffery Amherst, celui-là même dont le nom a été donné à une rue située à quelques pas de la Grande Bibliothèque. En revanche, une partie des 200 000 Amérindiens de l’ouest des Appalaches a pu, grâce à Pontiac, faire échec à l’expropriation forcée sans compensation, signale Denys Delâge.

Respectivement cartothécaire à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie et coordonnateur à BAnQ Québec, Jean-François Palomino et Rénald Lessard font partie des contributeurs de cet ouvrage collectif. Le premier s’est fait connaître par sa collaboration à la rédaction de l’atlas historique La Mesure d’un continent (ouvrage préparé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec), que les préfaciers et éditeurs intellectuels de La fin de la Nouvelle-France qualifient de « remarquable ». Le second a notamment écrit un livre sur l’histoire de la médecine en Nouvelle-France. Chapeau bas, collègues!

FONCK, Bertrand et Laurent VEYSSIÈRE (dir.), La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin, Ministère de la Défense, 2013, 499 p.

STEPHENSON, R. Scott, Clash of empires: the British, French & Indian War, 1754-1763, Pittsburgh, Senator John Heinz Pittsburgh Regional History Center, 2005, 108 p.

La Comancheria, empire esclavagiste et parasitaire

par Jean-François Barbe

L’empire comanche de Pekka Hämäläinen est réellement fascinant.

L’auteur, professeur à l’université d’Oxford, réussit à nous convaincre que les Comanches, un peuple amérindien d’au plus 45 000 individus, ont réussi à bâtir un genre d’«empire» d’une centaine d’années, dans le Sud-Ouest américain, à l’ombre de ce qui allait devenir l’empire par excellence, les États-Unis.

Délimité par certaines parties du Texas, de l’Oklahoma, du Kansas, du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Mexique, la Comancheria s’est construite petit à petit, du début des années 1700 jusqu’à son anéantissement en 1874 par l’armée américaine. À leur zénith, les Comanches ont livré bataille à 200 kilomètres au nord de Mexico, affaiblissant constamment le jeune état mexicain lequel, pour cette raison, a dû renoncer aux territoires situés au nord du Rio Grande, à savoir Nouveau-Mexique et Texas.

C’est par la force brute, le pillage, les rançons, le talent pour le commerce et, dit l’auteur, une adaptabilité supérieure aux technologies européennes que les Comanches ont pu dominer cet immense territoire. Par exemple, au milieu du XVIIIe siècle, les Comanches se battaient avec des mousquets à silex et des lances fourbies d’acier, les mêmes armes que les Espagnols de l’époque.

Ce territoire était convoité par de grandes puissances qui n’avaient alors pas les moyens militaires de sa conquête, ainsi que par d’autres groupes amérindiens tels que les Apaches et les Osages, ceux que les grands explorateurs de la Nouvelle-France ont appelé les «beaux hommes».

La Comancheria n’a pas eu d’armée régulière, de roi ou d’empereur. Elle était constituée de bandes décentralisées, avec, à leur centre, d’excellents cavaliers. Ces bandes se concertaient dans ce que l’auteur présente comme un cadre de nature confédérale.

Les Mongols des grandes plaines

L’auteur compare les Comanches aux Mongols pour leur maîtrise du cheval, le déplacement de troupeaux sur de longues distances, l’incessante expansion territoriale et des capacités guerrières hors du commun.

Mais contrairement aux Mongols de Gengis Khan, il est vraiment difficile de voir, dans leur règne plus que centenaire, quelque chose de positif.

Les sources de revenus de la Comancheria ont été le vol de chevaux et leur élevage intensif, ainsi que la capture, la mise en esclavage et la vente d’Amérindiens – surtout d’Apaches – et de Mexicains.

Bêtes et humains sont alors vendus d’un territoire à l’autre, par exemple, du Texas au Nouveau-Mexique. Un certain nombre d’esclaves deviennent gardiens de troupeaux comanches.

L’esclavage fut d’ailleurs l’un principaux des facteurs qui scellèrent la fin de cet empire.

Fin de la Comancheria

Après la Guerre de Sécession, les États-Unis sont prêts à s’élancer vers l’Ouest et leur allié circonstanciel comanche change de nature : la menace mexicaine n’existe plus et les systèmes esclavagistes sont devenus périmés.

En septembre 1874, une bataille contre l’armée américaine entraîne la quasi-disparition du peuple comanche, sa population baissant brutalement à 1 500 individus. Cette bataille marque, dit l’auteur, «brusquement un avant et un après». Un peuple de guerriers et de pillards disparaît du jour au lendemain, sans «la moindre forteresse désertée ni le moindre monument en ruine pour rappeler aux nouveaux venus l’histoire impériale complexe qu’ils venaient de balayer».

L’empire comanche a reçu plusieurs prix d’associations d’historiens américains. En dépit de la rareté des sources écrites sur ce peuple, l’auteur a réussi le tour de force de réinterpréter un très grand morceau de l’histoire des États-Unis. Son livre est ainsi devenu un «incontournable».

Toutefois, l’ouvrage et sa nuée de prix témoignent aussi de façons de penser qui, tout en ayant la cote, ne sont pas très engageantes.

C’est ainsi qu’aux yeux d’Hämäläinen, la mise en esclavage d’autres peuples n’aurait été, pour les Comanches, qu’une stratégie de recherche de «glucides». Grâce aux esclaves vendus, dit-il, les Comanches ont pu se procurer ces glucides – maïs, noix, tubercules – que leur mode de vie nomade axé sur l’élevage ne leur permettait pas d’avoir.

Autre exemple, le commerce d’esclaves est vu comme une «redistribution des ressources de ce travail par tout le Sud-Ouest».

Et à le lire, il faudrait en remercier ses promoteurs puisque ce système aurait favorisé «le mélange et la reconfiguration des identités ethniques du Sud-Ouest américain contemporain». À peine croyable. Ce qui nous rappelle que les professeurs d’université ont, eux aussi, leurs propres logiques.

HÄMÄLÄINEN, Pekka. L’empire comanche, Toulouse, Anacharsis, 2012, 599 p.

 

À l’ombre du gibet, dans le sud des États-Unis

par Jean-François Barbe

Une des oeuvres de l’artiste Whitfield Lovell montre ce portrait d’un soldat noir américain au début des années quarante. Négligemment assis sur une chaise de bambou, élégant, dans la force de l’âge, sûr de lui, il incarne un certain idéal de masculinité « tranquille ». C’est quelqu’un qui a pris sa place dans la société.

Un spécialiste en études afro-américaines, Kevin Quashie, estime dans un article intitulé More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell que l’attitude détachée de ce personnage équivaut à un « triomphe » sur le racisme.

Car ce soldat aurait bien pu devenir un militant enragé et correspondre ainsi à une des représentations réductrices des Noirs que s’en fait la culture populaire américaine.

Composé de onze chapitres écrits par des historiens de différentes universités, le livre Fog of war propose un bilan des connaissances actuelles sur la situation sociopolitique des Noirs américains, un peu avant, surtout pendant et un peu après la Seconde Guerre mondiale. Deux angles sont privilégiés: les stratégies mises en œuvre par des organismes de défense de leurs droits, au premier chef la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et les résistances des milieux politiques du Sud américain à l’extension de leurs droits.

À cette époque, l’intégration, dans l’armée américaine, n’en est qu’à ses balbutiements. L’armée est divisée selon des critères raciaux, mais certaines fissures apparaissent, ce qui suscite des réactions et des menaces à peine croyables de la classe politique et de citoyens blancs des états de Georgie, Mississippi, Alabama, Texas, Louisiane, Arkansas et Caroline du Sud. Le langage tenu est renversant: on y défend une « démocratie blanche » comme dans l’Afrique du Sud d’avant Mandela.

Des émeutes raciales, des mutineries et des lynchages ont lieu là où se concentrent les bases d’entraînement des futurs soldats, notamment au Mississippi. Le Sénat refuse d’adopter une législation interdisant ces monstruosités. Et le président Roosevelt n’appuiera pas les partisans d’une loi anti-lynchage, prétextant avec justesse que cela lui coûterait alors le soutien d’alliés intérieurs essentiels dans la lutte … contre le fascisme allemand.

Ces élites du Sud sont toutefois sans illusions. Elles détestent violemment ce que Roosevelt représente, à savoir des avancées réelles contre la ségrégation.

Par exemple, Washington interviendra, bien qu’avec un succès mitigé, afin de déverrouiller le droit de vote de 4 millions de Noirs du Sud. Il n’était plus possible de leur demander de mourir pour la démocratie tout en bloquant l’accès aux bureaux de vote.

Ces élites s’opposeront également de plus en plus au New Deal puisque son extension minait le système de caste sudiste.

Parallèlement, une nouvelle génération d’hommes politiques, incarnée par le futur président des États-Unis, Lyndon B. Johnson (Texas) et son futur vice-président Hubert Humphrey (Minnesota), se développera. Elle n’acceptera plus le racisme institutionnalisé et elle agira de façon beaucoup plus volontaire qu’auparavant.

Et des GI noirs, endurcis par le feu, renouvelleront les rangs de la NAACP et prépareront l’irrésistible avancée de la lutte pour les droits civiques des années cinquante et soixante.

Mais attention: Fog of war ne se lit pas comme un roman ou comme un bon livre d’histoire avec un grand H. Chaque affirmation, ou presque, s’appuie sur une référence, certaines phrases ont sept ou huit verbes et certains chapitres en disent davantage sur l’orientation politique de l’auteur que sur le sujet qu’il est censé développer. Ce sont là, hélas!, les inconvénients de la production universitaire.

En revanche, d’autres chapitres, bien écrits, nous familiarisent avec des résultats de recherches historiques très pertinents pour mieux comprendre la grande complexité de nos voisins Américains.

KRUSE, Kevin M. et Stephen TUCK, Fog of war: the Second World War and the civil rights movement, New York, Oxford University Press, 2012, 240 p.

QUASHIE, Kevin, « More Than You Know, The Quiet Art of Whitfield Lovell », Massachusetts Review, vol. 52, no 1, p. 57-72. Le texte de cet article se trouve dans la base de données Art full text. (Merci à Denise Paquet, bibliothécaire au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, pour m’avoir signalé l’article et la base de données).

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

Sans Pearl Harbor, Hitler aurait-il gagné la guerre?

par Jean-François Barbe

Écrit sur le mode de la chronique, le récent et fascinant Those angry days : Roosevelt, Lindbergh and America’s fight over World War II, 1939-1941 nous transporte dans les États-Unis de la fin des années trente, un monde oublié, au climat politique très tendu.

Brassés par de forts courants isolationnistes, pacifistes et neutralistes, défendus par une faible armée – moins de 200,000 soldats, huitième au monde en 1940 – les États-Unis sont passés à deux doigts de se replier sur la « forteresse Amérique », ce qui aurait laissé le champ libre à la machine de guerre nazie.

Une société divisée

Très divisée, la société américaine refusera jusqu’à la dernière minute d’envisager la guerre, malgré les rapides avancées de la Wehrmacht en Europe.

Jusqu’à la fin de 1940, une majorité de membres du Congrès s’opposera à l’envoi d’armes à la Grande-Bretagne. À un moment on ne peut plus critique. Sous le feu nourri de la marine allemande et de la Luftwaffe, Londres sortait des canons de ses musées, faute de mieux. En raison des probabilités de victoire allemande, le président du comité des relations étrangères du Sénat ira jusqu’à suggérer, à Churchill, la reddition pure et simple!

Créée en septembre 1940 à Yale, bastion de l’élite politique et économique des États-Unis, l’organisation America First atteste de l’importance des idées isolationnistes. America First rassemblera un million d’adhérents, dont plusieurs adultes, début vingtaine. Ce qui les unissait : une féroce opposition à la guerre et l’accommodement au fascisme allemand. On y trouvait Gerald Ford (qui a brièvement succédé à Richard Nixon à la tête du pays) et les écrivains Gore Vidal et Kurt Vonnegut (auteur d’un roman antimilitariste à succès, Abattoir 5).

Les sondages confirment aussi la persistance de proportions très élevées, de plus de 90%, contre l’affrontement avec l’Allemagne nazie.

L’alternative Lindbergh

Héros national depuis sa traversée en solitaire de l’Atlantique aux commandes de son avion, le Spirit of Saint Louis, Charles Lindbergh a canalisé les espoirs de ces courants. Plusieurs souhaitaient qu’il se présente aux élections présidentielles.

L’auteure, à la fois historienne et journaliste de métier, décrit un Lindbergh sympathisant des idées nazies de pureté raciale, lesquelles étaient alors fort répandues. En témoigne la ségrégation aux États-Unis. Pendant la guerre, la Croix-Rouge américaine aura deux systèmes de collecte et de transfusion sanguine, l’un pour les Blancs, l’autre pour les Noirs!

Toutefois, Lindbergh n’avait pas un dixième d’un pour cent de l’instinct politique de son adversaire, Franklin Delano Roosevelt, l’autre personnage central de ce livre. Un discours antisémite et menaçant, aux indéniables tonalités nazies, prononcé en septembre 1941, endommagera irrémédiablement la cause isolationniste et pacifiste et causera sa perte.

Mais c’est l’attaque de Pearl Harbor qui fera pencher la balance, affirme l’auteure. L’attaque créera le consensus national tant recherché par Roosevelt pour l’entrée en guerre des États-Unis.

L’auteure estime que les États-Unis ne seraient pas intervenus en Europe sans la déclaration de guerre d’Hitler, survenue quelques jours après. Les dirigeants américains, croit-elle, auraient préféré concentrer leurs ressources dans le Pacifique, ce qui, ajoute-t-elle, aurait laissé la voie libre à la victoire nazie en Europe.

Vrai? Faux? On pourrait en débattre longtemps, à l’instar des amateurs d’uchronies qui se demandent « Que serait-il arrivé, si…? ». Et on pourrait également débattre des effets de l’implication des États-Unis en Europe. Car sans l’apport des fournitures américaines, sans les débarquements en Afrique du Nord, en Italie et en France, la Werhmacht aurait-elle vaincu l’Armée rouge? Aurait-elle brisé la résistance anglaise? Pas sûr.

Quoi qu’il en soit, l’auteure peut émettre cette fructueuse hypothèse en raison de l’intensité des courants isolationnistes et pacifistes, ce qu’elle rend admirablement bien dans son livre.

Une guerre juste

Connue par nos voisins du sud comme étant la « Good War », ce que l’expression « guerre juste » traduit bien, la Seconde Guerre mondiale a détruit la légitimité des guerres menées au nom de la supériorité raciale. Elle a sonné le glas des empires coloniaux européens et elle a miné la politique de ségrégation raciale aux États-Unis.

Mais l’histoire, on l’a vu, n’est jamais écrite d’avance. Diverses issues sont toujours possibles, certaines tragiques et sans lendemain, surtout dans le cas des petits peuples comme le nôtre, à l’avenir incertain. C’est pourquoi l’ignorance librement consentie est invariablement dangereuse.

Comme le dit le père du personnage principal – qui a neuf ans – d’une uchronie de Philip Roth intitulée Le complot contre l’Amérique (belle lecture d’été pour ceux qui ne la connaissent pas), « en démocratie, le premier devoir du citoyen est de se tenir au courant de l’actualité. On n’est jamais trop jeune pour se tenir informé des nouvelles du moment ». Sois le bienvenue à la bibliothèque, le jeune!

OLSON, Lynne, Those angry days : Roosevelt, Lindbergh, and America’s fight over World War II, 1939-1941, New York, Random House, 2013, 548 p. Également disponible en format numérique.

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Au cœur de l’horreur : récits de soldats de la Wehrmacht

par Jean-François Barbe

Les SS étaient à l’avant-garde de l’immense machine de meurtre lancée par Hitler sur les territoires de l’Est.

Mais il est clair que des millions de soldats allemands ont également participé de leur plein gré aux massacres – par balles ou par la faim organisée – des Juifs, des populations civiles à l’Est et des trois millions de soldats de l’Armée rouge capturés sur les champs de bataille.

C’est ce que l’on constate à la lecture de ce livre, composé d’extraits de conversations qu’ont eues, entre eux, des soldats de la Wehrmacht.

Après avoir été faits prisonniers par les Britanniques et les Américains, environ 15 000 soldats de l’armée allemande ont été mis sous écoute par les services de renseignements militaires de ces deux pays qui cherchaient alors des informations pouvant leur être utiles. Bon nombre de ces soldats avaient eu l’expérience des champs de batailles d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

À la fin des années quatre-vingt-dix, environ 150 000 pages de transcriptions d’enregistrements ont été déclassifiées par les archives nationales des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Les ayant découvertes, les deux auteurs de ce livre, un historien et un psychologue allemands, ont convenu d’en faire la base de Soldaten, devenu un best-seller en Allemagne dès sa sortie en 2011.

Les auteurs ont ainsi publié et commenté des extraits de conversations, autour des thèmes du combat et de la mort, de la sexualité, de la technologie (un thème en vogue, semble-t-il, auprès des soldats de la Luftwaffe), de la croyance en la victoire finale, de l’idéologie et, finalement, de leur conception du «succès» en tant que soldats.

La plupart des soldats de la Wehrmacht parlent de massacres, de destruction, de pillages et de viols (dans un bordel militaire établi en Pologne, les femmes étaient remplacées aux deux jours en raison de leur épuisement), comme d’une joyeuse expérience, un peu comme certains relateraient, à leurs collègues de bureaux, des fins de semaines particulièrement endiablées.

Certains se racontent des histoires de meurtres abominables – impliquant notamment des enfants – avec un plaisir évident, ainsi qu’une pointe de vantardise, comme on le ferait d’une expédition de chasse ou de pêche. Ce qui est d’ailleurs le cas d’une des histoires relatées dans ce livre : des soldats allemands invités à une «partie de chasse au faisan» par des SS pouvaient chacun abattre «leur» Juif.

Les auteurs estiment que la grande majorité des soldats étaient au courant du processus d’extermination des Juifs. Les extraits publiés montrent que les soldats en parlent sans regret, sinon que le temps ait manqué pour que le processus soit mené à terme, ou qu’il ait été entamé avant d’avoir gagné la guerre.

Maintenant, comment expliquer que des actions à ce point criminelles, telles que décrites dans ce livre, aient pu être accomplies par des gens «ordinaires» ?

Les auteurs réfutent l’argument de la haine et de l’idéologie nazie, faite de racisme viscéral, d’antisémitisme sans merci et de conquête de «l’espace vital» à l’Est, ce qui signifiait l’élimination de peuples entiers de la surface du globe.

Ils affirment que «la guerre est la guerre» et que ses impacts sont les mêmes sur tous les soldats, qu’importe les conflits. Par exemple, les aviateurs américains qui ont bombardé l’Irak ne seraient pas différents de ceux de la Luftwaffe qui ont bombardé Varsovie ou Stalingrad. Cette guerre, disent-ils, a été pour les soldats de la Wehrmacht un «travail» comme les autres. Les soldats – dont ceux de la Werhmacht – tuent parce que leur travail consisterait à tuer.

Ce type d’explication dédouane ainsi la Werhmacht – et les Allemands «ordinaires» qui en faisaient partie – des impacts de leurs choix dans ce qui fut une guerre d’extermination, pour les Juifs et pour des peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique.

Le tout dernier livre de Daniel Goldhagen, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, donne quelques pistes de réflexions supplémentaires.

Après avoir brossé un panorama des massacres survenus au XXe siècle – débutant par les actions «éliminationnistes» des Belges, des Britanniques, des Allemands et dans une bonne mesure, des Français, sur le continent africain, là aussi terre de sang – Goldhagen constate que la guerre n’est pas la cause de ce qu’il désigne comme étant des «programmes d’annihilation».

À de rares exceptions près, dit-il, la guerre ne crée pas «l’esprit éliminationniste». Elle ne fait pas, non plus, du soldat un «massacreur».

«Dans l’écrasante majorité des conflits, nous n’avons aucun indice que les combattants aient même envisagé des campagnes d’annihilation», écrit-il.

Or, la Werhmacht était bien plus qu’une machine de guerre, ses soldats ayant participé de plain-pied à l’élimination de populations entières, hommes, femmes, enfants, vieillards.

Pour reprendre le titre du livre de Goldhagen, massacres et génocides ne sont pas la guerre: c’est pire que la guerre.

Et, oui, l’espèce humaine a toujours le choix…

NEITZEL, Sonke et WELZER, Harald, Soldaten : on fighting, killing, and dying. The secret World War II transcripts of German POWs, Toronto, McClelland & Stewart, 2012, 437 p.

GOLDHAGEN, Daniel Jonah, Pire que la guerre : massacres et génocides au XXe siècle, Paris, Fayard, 2012, 696 p.

David Grossman : le pouvoir de la littérature

David Grossman est un auteur israélien qui use de son art comme d’un moyen privilégié pour considérer des situations de conflits armés sous des angles différents de ceux des discours officiels et des statistiques, anonymes. C’est par le travail de création littéraire qu’il est possible de redonner toutes les nuances de leur personnalité aux victimes de violence, de dépasser la peur et d’exprimer la souffrance attachée à ces situations.

Grossman expose ses idées sur le travail de création littéraire dans le recueil d’essais-conférences Dans la peau de Gisela, Politique et création littéraire. Ce sont ces textes qui m’ont amenée à la lecture d’un de ses premiers romans, Voir ci-dessous: amour, qui porte sur la douloureuse histoire de l’Holocauste. Datant du début des années 1980 et publié en français en 1991, cette oeuvre incarne les idées de Grossman sur le pouvoir de la littérature.

En 1959, Momik est un enfant israélien de neuf ans qui tente de rencontrer ce qu’il nomme « la bête nazie ». C’est qu’il veut sauver ses parents de la peur qu’elle leur inspire toujours, mais dont ils refusent de lui parler, pour le protéger. Plongeant par lui-même dans les récits de l’Holocauste, Momik devient à son tour un adulte marqué par la peur, mais, surtout, un écrivain dont la tâche est d’affronter par l’écriture cette catastrophe indicible.

C’est avec difficulté qu’il s’y plongera, en mettant en scène son « grand-père » Wasserman. Dans un camp de la mort, n’arrivant pas à mourir, celui-ci se retrouve à devoir raconter une histoire, soir après soir, à Neigel, l’officier nazi qui commande le camp. Et grâce à son art, Wasserman amènera Neigel à tomber dans son piège : « (l’)infecter du virus de l’humanité » (Seuil, 1995, p. 341).

Marquante d’intelligence, prenante d’émotion, la lecture de Voir ci-dessous : amour est riche, bouleversante et surprenante. La structure narrative du roman, complexe, donne une intensité particulière au récit et souligne la difficulté de raconter la brutalité et l’horreur. Et c’est en leur opposant, magnifiquement, la vie trop brève d’un enfant, que Grossman réussit à la fin, avec simplicité, à imposer la nécessité d’en finir avec la guerre.
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En 2012, les éditions du Seuil ont publié en français Tombé hors du temps : récit pour voix, par David Grossman.

En 2011, il a remporté le prix Médicis du roman étranger pour Une femme fuyant l’annonce (Éditions du Seuil, 2011).

Joukov, fossoyeur de la Wehrmacht

par Jean-François Barbe

Amorcées avec le débarquement de Normandie, les grandes offensives alliées ne débutent qu’en 1944. Pendant trois ans, de 1941 à 1944, l’Union soviétique affrontera, seule, l’Allemagne nazie. Si l’Armée rouge était tombée, un génocide d’une ampleur inouïe, visant les Polonais, les Russes, les Biélorusses, possiblement les Ukrainiens, et à coup sûr la totalité de la population juive de l’Europe occupée, aurait radicalement transformé le Vieux Continent et par conséquent le monde dans lequel nous vivons.

Oui, nous dit l’auteur de ce livre, l’Union soviétique a payé le prix fort pour ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire à la Pyrrhus : 25 millions de morts, le tiers de l’économie partie en fumée et des milliers de villes et de villages réduits en cendres. Mais face à la perspective d’un empire nazi et en raison de la situation générale de l’Union soviétique de l’époque, il n’y avait pas, selon l’auteur, d’autre alternative.

Cette biographie nous présente donc Gueorgui Konstantinovitch Joukov comme étant le « général de Staline », le pivot des grandes batailles décisives contre la Werhmacht et finalement, le « maréchal de la Victoire » contre le nazisme. Une victoire qui appartient avant tout à l’Armée rouge, responsable de 90% de la totalité des pertes essuyées par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La première des grandes victoires de Joukov survient en août 1939. Les Japonais sont battus près de la rivière Khalkin Gol, à la frontière de la Mandchourie et de la Mongolie. L’issue de cette obscure bataille est très lourde de conséquences, puisqu’après l’attaque allemande de juin 1941, les Japonais n’ouvriront pas de second front en Russie. Explication : l’armée japonaise avait alors renoncé à l’Extrême-Orient russe et à la Sibérie et avait plutôt choisi de dépouiller les Français, les Britanniques et les Hollandais de leurs conquêtes coloniales d’Asie du Sud-Est – avant de prendre la très mauvaise décision d’attaquer les Américains à Pearl Harbor.

La seconde grande intervention de Joukov réside dans la défense au pied levé de Léningrad, menacée d’écroulement dans la foulée de l’Opération Barbarossa.

Joukov organisera ensuite la défense de Moscou, ainsi que sa contre-attaque. Il était minuit moins une : la Wehrmacht n’était plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale, en proie à la panique.

Le dirigeant militaire orchestrera ensuite les magistrales victoires de Stalingrad et de Koursk, lieu de la plus importante bataille de blindés du vingtième siècle et de la dernière grande offensive allemande. De même, il enveloppera et détruira en Biélorussie le groupe d’armée « centre » de la Werhmacht, le plus considérable, avec ses 400,000 soldats restants, des trois groupes d’armées qui avaient envahi le pays. Finalement, il prendra Berlin.

En raison de sa longue expérience de situations critiques, de sa vision stratégique, de ses nerfs d’acier, de sa détermination et de son énergie hors du commun qui ont inspirés un pays et son armée, l’auteur estime que Joukov a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, toutes nationalités confondues, supérieur aux Eisenhower, Patton et Montgomery.

Le contexte si particulier du stalinisme ajoute énormément à ces mérites. Car le régime n’hésitait pas à arrêter et à faire fusiller au moindre soupçon. Exemple parmi d’autre, Konstantin Rokossovski est devenu l’un des principaux généraux de l’Armée rouge après avoir été libéré de prison en 1940 et y avoir été torturé pendant trois ans. Tous savaient à quoi s’en tenir.

Cependant, les relations entre Staline et Joukov semblent avoir été caractérisées par le respect mutuel. Comme les autres, Joukov craignait Staline. Toutefois, il avait une haute opinion en ses capacités et l’audace de défendre ses idées. Et contrairement à Hitler, Staline a rapidement su reconnaître le talent de ses généraux et leur donner une bonne marge de manoeuvre. Staline devait cependant être constamment informé et prendre les décisions finales. Joukov a su s’y adapter. En outre, ce dernier devait tout à un régime qui avait créé une nouvelle élite en puisant dans les milieux pauvres – et même très pauvres – dont il était lui-même issu. Cette élite s’était hissée à travers un processus sanglant de « purges » des dirigeants déjà en place. Et comme le montre l’auteur, Joukov a participé aux purges staliniennes. Authentique « fils du régime », Joukov a bel et bien été le « général de Staline ».

Même si le maréchal de la Victoire semble avoir trouvé l’amour auprès d’une femme de près de trente ans sa cadette, ses années d’après-guerre n’ont pas été particulièrement heureuses. Les intrigues politiques l’ont dépassé et l’ont laissé sur la touche. En revanche, le régime avait cessé de dévorer ses enfants et Joukov est mort de sa belle mort, en 1974.

Joukov est l’une des rares figures publiques faisant l’unanimité de la Russie actuelle. Sa statue, qui rappelle sa magnifique traversée en cheval blanc lors de la parade de la victoire de 1945, a été installée à l’entrée du Kremlin.

Rédigé avec un réel talent de vulgarisation par un historien militaire connaisseur des réalités de l’époque, ce livre plaira à ceux qui veulent en savoir davantage sur un personnage clé très peu connu, étant donné que notre mémoire se construit surtout à partir de livres, de films et de séries télévisées comme Band of Brothers qui reflètent pour la plupart des expériences d’une tout autre nature.

ROBERTS, Geoffrey, Stalin’s general : the life of Georgy Zhukov, New York, Random House, 2012, 375 p.

La nourriture comme arme de guerre

par Jean-François Barbe

Les généraux américains sonnent l’alarme: chez nos voisins du Sud, un jeune sur quatre, âgé de 17 à 24 ans, est trop gros pour devenir soldat.

Mais comme le montre l’auteure de ce livre, il n’en a pas toujours été ainsi.

Au cours des années trente, et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, les recrues de l’armée japonaise ont combattu la ceinture serrée et le ventre vide.

Ce qui n’était pas le cas dans la Wehrmacht. Cependant, dans l’esprit des dirigeants allemands, italiens et japonais de cette époque, la question de la sécurité alimentaire était liée à un équilibre mondial, dominé par la Grande-Bretagne, qu’ils ne pouvaient pas accepter.

Les perspectives de la pénurie alimentaire comme un des moteurs de la deuxième guerre mondiale, et de la faim comme arme de guerre, sont ici analysées sous toutes leurs coutures par une historienne de métier, tant du point de vue des dirigeants politiques et des armées, que des populations civiles.

Au départ, il faut dire que plusieurs ouvrages comme celui de l’historien français Christian Baechler traitent maintenant de la deuxième guerre mondiale en y intégrant les plans allemands d’extermination – par la faim – des populations d’Europe de l’Est.

L’auteure, qui suit de près les plans d’un expert nazi en agriculture et en ravitaillement du nom d’Herbert Backe, nous amène ainsi en terrain relativement connu. Cet expert prévoyait que 30 millions de Slaves allaient mourir de faim, après l’écroulement de la «vieille grange pourrie» qu’était censé être l’État soviétique. L’explication étant que l’armée allemande devait s’approvisionner à même les ressources locales (la ligne de front a atteint 2,400 kilomètres, sur plus de 1,500 kilomètres de profondeur, avec peu de routes carrossables, ce qui donne une idée de l’enjeu). Et qu’Hitler et l’appareil nazi voulaient huit millions d’hectares à l’Est, rasés de leurs villes et vidés de leurs populations, afin d’y implanter les futurs latifundia des soldats de la Wehrmacht et des «seigneurs» de la SS.

Selon moi, les meilleurs passages du livre portent sur l’empire britannique et sa hiérarchie de la faim, basée sur le rapport de force colonial.

On apprend, par exemple, qu’au moins trois millions d’Indiens du Bengale seraient morts de faim en 1943 et 1944. Churchill avait alors décidé «d’exporter» la famine qui menaçait la métropole. En réponse à l’indignation de certains, le grand dirigeant britannique avait rétorqué que si la faim en Inde était si importante, pourquoi Gandhi était-il toujours en vie? Le racisme de grande puissance se montrait tel quel, à l’état brut.

L’auteure traite également des impacts de l’occupation du sud-est asiatique par l’armée japonaise. Ses victimes de la faim se comptent par millions, mais sans qu’on puisse arriver à des estimations le moindrement précises, en raison du manque de documentation.

Finalement, la description des conséquences de la guerre sur le développement de la production alimentaire à travers le monde et aux États-Unis vaut le détour. On constate que l’industrie agro-alimentaire américaine est sortie grande gagnante du conflit. Les grandes fermes se sont imposées et l’immense pauvreté des campagnes du Sud des États-Unis s’est effacée. Les techniques modernes de conservation et d’entreposage de la nourriture (canettes, nourriture en poudre, séchage à froid) se sont généralisées. Ce qui entraînera ensuite son lot de conséquences négatives sur la santé publique (trop de sel, trop de sucre, trop d’additifs, diabète, problèmes cardiovasculaires et … obésité).

Cet ouvrage a eu beaucoup d’impact en Grande-Bretagne, peut-être en raison des souvenirs encore vivaces des privations de la guerre; le rationnement alimentaire n’ayant pris fin qu’en 1954. Peut-être aussi parce qu’on constate que la métropole a tiré profit de son empire, écornant ainsi le mythe d’une Angleterre seule contre l’agresseur nazi.

Notons également que le livre a retenu l’attention de l’armée canadienne.

Nul doute : les amateurs de bons livres sur l’histoire de la seconde guerre mondiale y trouveront leur compte. À ne pas manquer.

COLLINGHAM, Elizabeth M., The taste of war : World War II and the battle for food, New York, Penguin Press, 2012, 634 p.

Les terres de sang

par Jean-François Barbe

Entre 1933 et 1945, les appareils répressifs et militaires staliniens et nazis ont tué au moins quatorze millions (M) d’individus en Pologne orientale, en Ukraine, en Biélorussie et dans les pays baltes.

C’est dans cette zone géographique, située entre la Russie et l’Allemagne, que s’est concentré le feu nourri des tueries de masse de ces systèmes expansionnistes lors de cette période de douze ans. Sauf dans sa frange occidentale comprenant Saint-Pétersbourg (ou Léningrad), la Russie y a, grosso modo, échappé.

C’est ce qu’entend montrer l’auteur, historien à Yale, qui met en évidence que ces «terres de sang» ont été labourées par deux, et parfois même par trois, invasions et occupations successives, avec leurs lots répétitifs d’exécutions sommaires et de déportations, par villages entiers, au Kazakhstan et en Sibérie.

L’auteur souligne que les grands massacres n’ont pas débuté en 1939 ou en 1941, mais plutôt au début des années trente. À la suite d’une famine délibérée, organisée au nom du marxisme, l’Ukraine s’est alors dépeuplée d’au moins 3 M d’habitants (c’est la «fourchette basse» des estimations en pertes humaines).

La Grande Terreur stalinienne (0,7 M de victimes, mais là aussi, «fourchette basse») qui a suivi, a surtout frappé les minorités nationales : Kazakhs, Biélorusses, «koulaks» ukrainiens (c’est-à-dire la campagne de ce qui est maintenant un pays incertain) et tout ce qui s’apparentait à des Polonais (comme par exemple, par le nom de famille).

Bien que l’auteur n’en fasse pas le coeur de sa démonstration, on peut en déduire qu’avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, ces territoires avaient été occupés par un pouvoir – russe – visant l’assimilation des populations à travers la destruction pure et simple de leurs structures sociales.

Ensuite, pendant la guerre, la Biélorussie a perdu au moins un habitant sur cinq. Saignée à blanc, comme nulle part ailleurs en Europe, ses villes et villages ont été anéantis. Aujourd’hui, ce pays est enfoncé dans un profond marasme politique et économique. Son futur semble être, davantage encore que l’Ukraine, dans les mains de la Russie dont les rêves d’empire sont loin, loin d’être éteints.

Au cours du conflit avec l’Allemagne nazie, l’Ukraine a également payé le prix fort de sa situation géographique : au moins 3,5 M de personnes ont été tuées par les soldats d’Hitler.

L’auteur fait aussi valoir que la Pologne a été un théâtre méconnu, par l’Occident, de l’affrontement entre régimes nazi et soviétique. Par exemple, plus de Polonais auraient péri au cours de l’insurrection de Varsovie que de Japonais sous les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Et ce qu’il faut dire, c’est que les troupes soviétiques avaient, pendant tout ce temps, arrêté leur progression, à portée de jumelles de cette cité en flammes, exemple parfait d’une «complicité belligérante» à laquelle l’auteur fait référence.

Et de la Shoah et de ses 5,7 M de victimes, plus de 4 M sont originaires des «terres de sang». Puisque la population juive d’Europe y était concentrée, elle se trouva ainsi «piégée» par sa situation géographique. Soixante mille Juifs de Russie y auraient trouvé la mort.

L’historien de Yale avance aussi, en se basant sur l’ouverture des archives soviétiques, que le Goulag n’aurait pas été le lieu d’extermination parfois décrit. Neuf fois sur dix, ses prisonniers en seraient revenus vivants.

Comme le dit l’auteur, ces moments d’histoire récente ne font que commencer à être compris.

En se concentrant sur des territoires enclavés entre la Russie et l’Allemagne, l’auteur met en lumière une facette peu connue de la dernière grande guerre. Il contribue également à éclairer le chemin qu’il nous reste encore à parcourir afin de comprendre ce moment au cours duquel une certaine Europe, éduquée, instruite, à «l’avant-garde pour la libération de l’humanité», a basculé dans la folie, le meurtre et le sang.

SNYDER, Timothy, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, 2012, 706 p.

Objectif : territoire, déportation et extermination

par Jean-François Barbe

Le 22 juin 1941, Hitler déclenchait l’opération Barbarossa et lançait plus de trois millions d’hommes à l’assaut de l’Union Soviétique. Le raisonnement était simple : les moujiks de Staline feraient moins bonne figure que les soldats français, battus en quelques semaines un an plus tôt, à une époque où cette armée était considérée comme l’une des deux ou trois meilleures au monde. Or, loin de s’effondrer comme un château de cartes, c’est l’Armée rouge qui allait briser les reins de la Wehrmacht.

Écrit par Stephen G. Fritz, un professeur d’histoire de l’Université du Kentucky, ce livre constitue une brillante synthèse des plus récents travaux d’historiens allemands, britanniques et américains, qui ont notamment bénéficié de l’ouverture des archives soviétiques. Le déroulement du plus grand conflit armé de l’histoire de l’humanité y est suivi à travers le prisme de la stratégie de la direction allemande, armée comprise.

Quels étaient les buts de cette guerre? L’auteur fait valoir qu’il s’agissait, avant tout, de conquérir des territoires afin d’y transplanter des populations allemandes, le corollaire étant l’extermination de peuples jugés culturellement inférieurs. Si l’Allemagne gagnait, au moins 60% de la population russe était parquée dans la steppe ou prenait le chemin de la Sibérie (les plans étaient semblables pour la Pologne, la Biélorussie, l’Ukraine et les pays baltes), pour y mourir de faim.

Hitler faisait d’ailleurs un parallèle entre les buts de cette guerre et la tragique déportation des Amérindiens de l’est du Mississippi, survenue en 1830, sous l’égide du gouvernement américain.

Et l’armée allemande dans tout cela? L’auteur montre, de façon convaincante, que loin d’être constituée de ces professionnels d’une guerre «propre» mis en échec par des idéologues nazis ou par l’interférence d’un chef omnipotent et soi-disant incompétent, un mythe qui a connu son point culminant avec Les généraux allemands parlent de Basil H. Liddel Hart, elle était, au contraire, au cœur même d’un dispositif de guerre totale, profondément raciste et  absolument sans merci envers les populations civiles. Ce qui explique l’extrême férocité des combats en sol allemand en 1945, dont l’apogée a été si bien décrite par Antony Beevor dans La chute de Berlin et, d’un point de vue opérationnel et stratégique, par Jean Lopez dans Berlin : les offensives géantes de l’Armée rouge. Mais cela est une autre histoire.

En raison de ses multiples références, ce livre s’adresse aux lecteurs ayant une certaine familiarité avec la cote 940.53 (histoire de la seconde guerre mondiale) de la Grande Bibliothèque.

FRITZ, Stephen G., Ostkrieg : Hitler’s war of extermination in the East, Lexington, University Press of Kentucky, 2011, 640 p.




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