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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

À l’occasion du Jour de la Terre

La publication toute récente du livre de Naomi Klein, Tout peut changer, et la couverture médiatique dont son auteure a bénéficié ont eu pour effet de ramener sur le devant de la scène la crise environnementale à laquelle nous sommes collectivement confrontés.

Bien que les constats scientifiques alarmants sur les répercussions de l’activité humaine sur le réchauffement climatique ne cessent de s’accumuler, il est plutôt rare que « l’état de santé » de l’écosystème terrestre fasse les manchettes…

À l’occasion du Jour de la Terre (22 avril), nous avons eu envie de vous présenter quelques ouvrages relatifs à l’environnement qui, pour une raison ou une autre, ont retenu notre attention. Ces suggestions se veulent une invitation à la réflexion et à l’échange.

 

Gisèle Tremblay recommande :

La reine malade d’Anicet Desrochers

Dans ce film documentaire absolument captivant, Anicet Desrochers, producteur de miel biologique à Ferme-Neuve dans les Hautes-Laurentides, présente avec compétence les enjeux reliés au déclin des colonies d’abeilles.  Mondialement reconnu pour son expertise dans  l’élevage de reines, le jeune et sympathique apiculteur expose  avec passion  sa vision d’une agriculture durable.

 

Catherine Lévesque recommande :

L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature de David Suzuki 

Un livre pour changer notre regard sur la nature, dont nous faisons partie. Une invitation à rendre sacrée l’interdépendance qui existe entre la Terre et tous les êtres vivants.

 

Christine Durant recommande :

Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo de Deni Béchard 

Sous la forme d’un récit de voyage, Deni Béchard raconte l’histoire des bonobos du Congo, ces primates « hippies de la forêt » dont la ressemblance avec l’homme serait la plus grande, tant sur le plan génétique que social, avec 98,7 % de gènes identiques aux humains. L’auteur nous présente également les communautés qui vivent au cœur de la forêt équatoriale du Congo, la deuxième plus grande forêt du monde, menacée de destruction. Plusieurs enjeux sont abordés : les changements climatiques, le rôle déterminant des forêts sur l’évolution des espèces, la conservation de la nature, la protection de la biodiversité et la coopération internationale.

 

 

Sauver la planète une bouchée à la fois de Bernard Lavallée 

Conseils, trucs et astuces pour une alimentation responsable, saine et écologique : privilégier les produits locaux, choisir la pêche durable, zéro déchet, cuisiner les aliments fatigués sont quelques-uns des conseils que nous donne le nutritionniste et blogueur Bernard Lavallée. Parce que la production et la consommation alimentaires ne sont pas sans effets sur l’environnement, ses suggestions nous aideront à fournir un effort pour réduire notre empreinte environnementale et, du coup, à manger mieux!

 

Sylvie-Josée Breault recommande :

La chimie verte à petits pas d’Émilie Ramel 

Une initiation à la chimie pour les enfants de 9 à 12 ans, selon une perspective écologique. Inclut expériences et jeu-questionnaire.

Le règne du vivant d’Alice Ferney

Un roman témoignant d’une lutte menée contre la surpêche et le braconnage. Le récit est inspiré des actions du militant écologiste Paul Watson.

Tout peut changer : capitalisme et changement climatique de Naomi Klein

Un vibrant plaidoyer en faveur d’une transformation des structures économiques et politiques actuelles au profit de sociétés plus équitables et respectueuses de l’environnement.

 

Esther Laforce recommande :

La vie habitable de Véronique Côté

Un appel à la poésie, cette force qui naît en nous de la joie, de la bonté, de la gratuité, de la beauté du monde et du territoire. Une invitation ardente et nécessaire à habiter le monde autrement.

Des anges mineurs d’Antoine Volodine

Paysages dévastés et fin de l’humanité forment l’horizon de ces quarante-neuf brèves fictions qui sauront nourrir de leur poésie l’imaginaire des consciences inquiètes de l’avenir du monde.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande :

Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve d’Hubert Reeves

Hubert Reeves, habile vulgarisateur, nous raconte ici l’histoire de notre monde, du point de vue du cosmos (« la Belle-Histoire ») et de l’humanité (« la Moins-Belle-Histoire »). Il démontre par la même occasion à quel point tous les éléments formant l’écosystème de la vie terrestre sont interdépendants et comment la préservation des rapports existant entre ces éléments est garante de la pérennité de l’ensemble.

 

 

 

Pour davantage d’idées de lecture sur l’environnement et l’écologie, consultez Romans@lire!

 

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BÉCHARD, Deni, Des bonobos et des Hommes : voyage au cœur du Congo, Montréal, Les Éditions Écosociété, 2014, 446 p. Aussi disponible en version numérique

CÔTÉ, Véronique, La vie habitable, Montréal, Atelier 10, 2014, 95 p. Aussi disponible en version numérique

FERNEY, Alice, Le règne du vivant, Paris, Actes Sud, 2014, 208 p.

KLEIN, Naomi, Tout peut changer : capitalisme et changement climatique, Montréal, Lux éditeur, 2015, 640 p. Aussi disponible en version numérique

LAVALLÉE, Bernard, Sauver la planète une bouchée à la fois, Montréal, Éditions La Presse, 2015, 228 p. Aussi disponible en version numérique

RAMEL, Émilie, La chimie verte à petits pas, Arles, Actes Sud junior, 2014, 69 p.

REEVES, Hubert, Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve, Paris, Seuil, 2013, 162 p. Aussi disponible en version numérique

SANCHEZ, Pascal, La reine malade, Montréal, Les Films du 3 mars, c2011, DVD,  90 min, avec Anicet Desrochers.

SUZUKI, David, L’équilibre sacré : redécouvrir sa place dans la nature, Montréal, Boréal, 2014, 392 p. Aussi disponible en version numérique

VOLODINE, Antoine, Des anges mineurs, Paris, Seuil, 1999, 219 p. Aussi disponible en version numérique

Plaisirs retrouvés

Mes enfants chérissent des livres ou des films qu’ils aiment relire et revoir régulièrement. Pour l’une, c’est Le magicien d’Oz; pour l’autre, la série Harry Potter. Nous aussi, les adultes, affectionnons des œuvres qui nous ont touchés et que nous redécouvrons année après année parce qu’elles nous enchantent chaque fois. Nous vous invitons aujourd’hui à partager nos plaisirs retrouvés.

Catherine Lévesque recommande Ne le dis à personne.

Ne le dis à personneRéalisé par Guillaume Canet et adapté d’un roman à succès d’Harlan Coben, Ne le dis à personne met en scène un couple amoureux, incarné par François Cluzet et Marie-Josée Croze, dont le destin bascule lorsque celle-ci se fait assassiner. Le film raconte surtout la suite de leur histoire, huit ans plus tard, lorsque le mari revoit sa femme dans une vidéo jointe à un courriel qu’il a reçu! Est-elle encore vivante? Tous les espoirs sont permis. On entre alors dans un thriller puissant aux nombreux rebondissements…

 

 

Marie-Ève Roch recommande Nouvelles de Mars de Robinson.

Nouvelles de mars_RobinsonVéritable troubadour pour les petits, Robinson m’a charmée en un instant avec sa voix douce et ses textes d’une grande finesse. Tantôt pleines de poésie, tantôt teintées d’un brin de folie ou d’exotisme, ses chansons toujours délicates nous parlent d’anges, de voyage sur la Lune, d’une dent qui tombe ou de vieux trésors cachés au fond d’un grenier. Robinson est entouré d’une solide équipe de musiciens et de choristes, et tout l’album a fait l’objet d’arrangements soignés. Ne vous laissez surtout pas rebuter par le côté maison de la pochette : voilà un fin travail d’artisan à redécouvrir, et pour lequel je craque complètement.

 

Esther Laforce recommande Sissi, l’impératrice anarchiste de Catherine Clément.

Sissi l'impératrice anarchisteCeux et celles qui auront été charmés par la vie de Sissi grâce à la trilogie des films réalisés dans les années 50 et mettant en vedette la plus que magnifique Romy Schneider, liront ou feuilletteront avec passion, comme je l’ai fait adolescente, le livre de Catherine Clément, Sissi, l’impératrice anarchiste. Publié en 1992 dans la collection Découvertes de Gallimard, ce livre abondamment illustré présente de façon plus réaliste la vie de cette impératrice solitaire et malheureuse dont les poèmes révèlent la révolte qui l’habitait contre les obligations impériales et la monarchie. Marquée par l’anorexie et la mort de deux de ses quatre enfants, elle mourut en 1898, assassinée par un anarchiste. Une vie mouvementée et tragique, bien éloignée de l’univers romantique des contes de princesses…

 

 

Sylvie-Josée Breault recommande La vie devant soi de Romain Gary.

La vie devant soiLe centième anniversaire de la naissance de Romain Gary a été souligné cette année, notamment par la parution d’un texte inédit de 1937 : Le vin des morts. Le détenteur du manuscrit, Philippe Brenot, est l’instigateur de ce projet d’édition et il en signe la préface. Il présente ce roman comme précurseur des ouvrages publiés successivement de 1974 à 1976, sous le pseudonyme d’Émile Ajar : Gros-Câlin, La vie devant soi et Pseudo. Effectivement, on y retrouve des thématiques et un ton similaires : travers humains, problématiques sociales, exposés de façon sarcastique. Et c’est l’intérêt de ce livre, nous rappeler ces titres lus et relus qui ont marqué l’imagination des lecteurs et touché leur sensibilité. Je retiens le prix Goncourt de 1975, La vie devant soi, pour sa tendresse, son humour, malgré le caractère sombre des faits rapportés : traumatismes d’Auschwitz, prostitution, racisme. On se souviendra du langage coloré du jeune Momo et de l’attachante madame Rosa que Simone Signoret avait si bien incarnée dans l’adaptation cinématographique de Moshé Mizhari.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande Ghost in the shell de Mamoru Oshii

Ghost in the shellParu en 1995, ce film du réalisateur japonais Mamoru Oshii (à ne surtout pas confondre avec la série télévisée du même titre) a fait date. Son lancement à l’international a marqué l’évolution du cinéma d’animation et, plus largement, de la science-fiction. Presque vingt ans plus tard, cette adaptation libre du manga éponyme de Masamune Shirow tient toujours la route, visuellement comme narrativement, et revêt même des allures prémonitoires. L’action se déroule en 2029, dans un contexte où la technologie a déjà investi la biologie humaine pour créer les cyborgs. Les thèmes du cyberterrorisme et de l’intelligence artificielle, la haute technologie et tous les questionnements éthiques que peuvent poser ses applications sont plutôt d’actualité. Il est donc doublement intéressant de (re)découvrir Ghost in the shell en gardant en tête qu’en 1995, le Web n’était encore qu’à ses balbutiements et que les films phares de la SF populaire des années à venir (La Matrice, notamment) ne faisaient pas encore partie du paysage cinématographique. Avis aux intéressés : la suite de ce film, Innocence (2004), est à mon humble avis encore meilleure.

 

Jean-François Barbe recommande Glengarry Glen Ross.

Wall Street ne se laisse pas croquer facilement par les cinéastes, même par des talents aussi confirmés que celui de Martin Scorsese. Son dernier film, Le loup de Wall Street, n’a rien à voir avec une plongée révélatrice dans l’univers de la haute finance. L’action se situe dans un milieu beaucoup plus prosaïque, celui des locaux de vente sous pression (boiler rooms), là où des fraudeurs appâtent des naïfs relativement fortunés au téléphone, avec des promesses de rendements mirobolants basées sur de soi-disant informations privilégiées. Mettant en vedette l’excellent Richard Gere dans la peau d’un gestionnaire de fonds de couverture (hedge fund), le film Arbitrage est une étude de caractère et de milieu social, et non pas l’exploration d’un système devenu instable par l’action de ces oligarques américains, pour reprendre les mots de l’économiste Paul Krugman.

Cela dit, s’il y avait un film à redécouvrir pour ce qu’il nous dit avec un talent incomparable sur une économie livrée à la loi du plus fort, sans foi ni loi, ce serait sans conteste Glengarry Glen Ross. Sorti en 1992, il s’agit d’un incontournable sur la représentation d’un capitalisme coupe-gorge, issu des ruines d’une industrie manufacturière délocalisée aux quatre vents. Les acteurs sont renversants – Alec Baldwin y joue le rôle de sa vie – et les dialogues, d’une vérité accablante. Je le visionne régulièrement et à chaque fois, je remercie le ciel de ne pas vivre aux États-Unis.

 

Gisèle Tremblay recommande 84, Charing Cross Road d’Helene Hanff.

De temps à autre, je m’offre le plaisir de relire ce charmant petit bouquin d’Helene Hanff (1916-1997), 84, Charing Cross Road, paru en 1971. Il s’agit d’un recueil de lettres échangées entre Helene, New-Yorkaise à l’humour décapant, écrivaine fauchée et fan finie de littérature anglaise, et Frank Doel, son libraire londonien, un adorable pince-sans-rire dont l’érudition n’est jamais prise en défaut. Helene – qui a des goûts bien à elle – commente abondamment les auteurs qui font ses délices et s’en prend aussi à ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire. En cela, elle est d’une drôlerie irrésistible! À la suite du succès du livre des deux côtés de l’Atlantique et après la mort de Frank, la nouvelle star littéraire visitera enfin Londres… Invitée par son éditeur pour une tournée de promotion, elle a fait le récit de ce voyage tant espéré dans La duchesse de Bloomsbury Street (1973). Au fil de ses découvertes et de ses rencontres londoniennes, on jubile avec elle, tant son exubérance est palpable.

 

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CANET, Guillaume, Ne le dis à personne, Montréal, Film Séville, 2007, 125 min.

COBEN, Harlan, Ne le dis à personne, Paris, Belfond, 2006, 353 p.

CLÉMENT, Catherine, Sissi, l’impératrice anarchiste, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 1992, 176 p.

FOLEY, Foley. Glengarry Glen Ross, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2002, DVD, 160 min, avec Alan Arkin, Alec Baldwin, Ed Harris, Jack Lemmon et Al Pacino.

GARY, Romain, Le vin des morts, Paris, Gallimard, 2014, 237 p.

GARY, Romain (Émile Ajar), La vie devant soi, Paris, Gallimard, 2005, c1975, 273 p.

HANFF, Helene, 84, Charing Cross Road, Paris, Le Livre de pohe, 2003, c2001, 156 p.

HANFF, Helene, La duchesse de Bloomsbury Street, Paris, Payot, 2002, 189 p.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Manga Entertainment, 1996, c1995, DVD, 82 min.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Anchor Bay, 2014, Blu-ray, 83 min.

ROBINSON, Nouvelles de mars, France, Association Recre Actions, 2005.

Un classique en psychologie collective

par Jean-François Barbe

Après la bataille des plaines d’Abraham, « tout se recroqueville subitement, nous désintéresse jusqu’au sursaut des Patriotes de 1837. Puis vient la torpeur définitive : plus notre histoire se fait contemporaine, plus elle s’éloigne et devient brumeuse ».

L’auteur de ces lignes, Jean Bouthillette, est l’homme d’un seul livre – mais c’est tout un livre –, Le Canadien français et son double.

Publié en 1972, Le Canadien français et son double a été décrit par Pierre Vadeboncoeur comme « l’essai le plus pénétrant, le plus concis et en même temps le plus dramatique qu’on ait jamais écrit sur l’aliénation psychologique (et politique) des Canadiens français ».

Quarante ans plus tard, on le redécouvre à la faveur d’une conjoncture où la souveraineté, selon le titre du récent recueil d’articles de Serge Cantin, est « dans l’impasse ».

À la suite de Jean Bouthillette et de Fernand Dumont qu’il nous invite également à relire, Serge Cantin constate que les Québécois ont intériorisé le regard et le discours de l’Autre, celui du conquérant, celui du Canadian. Il en résulte une conscience de soi négative, retournée contre elle-même. Elle est sujette aux emprunts avec un « enthousiasme naïf ». C’est ainsi qu’en ayant adhéré au multiculturalisme canadian, affirme Serge Cantin, « les Québécois demeurent encore et toujours vulnérables aux entreprises de culpabilisation dont ils font régulièrement les frais ».

Pour sa part, dans son essai politique Derrière l’État Desmarais : Power, Robin Philpot s’inspire de Jean Bouthillette afin de brosser un décapant portrait de soi-disant élites, éternelles minoritaires, heureuses et fières de l’être, prospères mais sévères envers leurs concitoyens, également minoritaires.

Dans Ce peuple qui ne fut jamais souverain, Jean-François et Roger Payette veulent montrer, à partir du cadre conceptuel du Canadien français et son double, que la crainte de l’affrontement et le consentement à la minorisation folklorisée conduisent à un cul-de-sac. Ce qui menace la nation québécoise, disent-ils, c’est l’idéologie de la survivance, ou le fait de « vouloir se maintenir » comme seule perspective.

Identifiée par l’auteur du Canadien français et son double, cette « féroce envie de prendre congé de soi-même » existe. Il en est de même de cette « grande fatigue » et de « cette sournoise tentation de la mort », constate Robert Laplante, qui connaît bien ses classiques. Toutefois, ajoute ce dernier, « de puissants courants tentent de s’arracher à toutes ces formes de consentement à l’impuissance et au renoncement à la responsabilité pleine et entière ».

Selon Bouthillette, nous sommes en présence de courants de vie convergeant vers l’indépendance du Québec, laquelle, dit-il, nous rendra « universels d’emblée ».

BOUTHILLETTE, Jean, Le Canadien français et son double : essai, Montréal, l’Hexagone, 1989, 97 p.

Plaisirs de lecture extrême

On dit souvent que lire c’est partir en voyage dans son salon. L’auteure américaine Phyllis Rose nous entraine avec elle en choisissant au hasard un rayon de sa bibliothèque, la New York Society Library et en s’engageant à lire tous les romans de LEQ à LES (d’où le titre de son livre).

Son projet, qu’elle voit comme une forme de lecture extrême, naît de l’idée que ce que nous lisons nous est souvent imposé. Le choix d’un livre est influencé par la subjectivité d’une recommandation, d’une critique ou par les dictats de la littérature. Peut-il en être autrement? Pour répondre à cette question, Rose nous propose de passer à travers les œuvres de William Le Queux, Rhoda Lerman, Mikhail Lermontov, Lisa Lerner, Alexander Lernet-Holenia, Étienne Leroux, Gaston Leroux, James Le Rossignol (un écrivain né au Québec), Margaret Leroy, Alain René Le Sage et John Lescroart.

Il en résulte un heureux mélange d’histoire, de réflexions personnelles et d’essais sur la littérature. Les différents auteurs et sujets que ses livres lui font découvrir nous transportent avec elle à travers les siècles et les continents. Pour chaque roman, elle nous résume l’action principale tout en offrant une critique de ses lectures. Son ton, loin d’être acerbe ou sérieux, est sensible, honnête et souvent comique :

« Mon enthousiasme pour le style de sa prose [celle d’Étienne Leroux] s’est évanoui rapidement devant certaines manies stylistiques mineures, mais agaçantes. Tout comme une nouvelle connaissance qui vous fait bonne impression à l’occasion d’une fête et qui vous déçoit rapidement en parlant d’elle-même à la troisième personne ou en émaillant son discours sans raison de phrases en français. »

Rose s’attache à « ses » auteurs, allant même jusqu’à communiquer avec certains d’entre eux par courriel. Dans un chapitre fascinant, elle raconte comment elle a rencontré et s’est liée d’amitié avec Rhoda Lerman, une auteure américaine qui a publié des romans dans les années 70 et 80 avant d’ouvrir un chenil et de se consacrer à l’élevage de chiens terre-neuve.

The Shelf est un pur plaisir à lire, un voyage à entreprendre hors des sentiers battus, accompagné d’une guide passionnée qui nous fait découvrir des lieux moins fréquentés et revisiter des endroits connus.

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ROSE, Phyllis, The Shelf : Adventures in Extreme Reading, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2014, 271 p.

Une famille d’influence, les Desmarais

S’appuyant sur l’immense fortune et sur l’influence de Power Corporation, la famille Desmarais « a fait et défait les gouvernements du Québec et du Canada depuis près de 40 ans », affirme Robin Philpot, l’auteur de Derrière l’État Desmarais : Power.

Afin d’écrire cet essai politique portant sur les origines et le développement de ce conglomérat, sur le rôle et les ambitions de ses dirigeants au Québec, ainsi que sur leurs positions politiques que les rebuffades de Bay Street n’ont jamais entamées, Robin Philpot a extrait jusqu’à la dernière goutte (ou virgule) les information publiques contenues dans les très, très rares entrevues et interventions publiques du fondateur de Power, Paul Desmarais, y compris ce que l’auteur présente comme étant la version non censurée  d’une entrevue donnée en 2008 à l’hebdomadaire français Le Point.

Parfois, quelques mots suffisent pour esquisser un portrait, comme cette phrase de Paul Desmarais : « je ne veux pas dépendre d’un gars dans un coin qui va voter contre moi ». Ou encore, « même en y réfléchissant bien, je ne trouve rien que j’ai commencé… Commencer à zéro, c’est trop lent pour moi », ce qui est la clé de la compréhension de cet empire, bâti par des maîtres de l’ingénierie financière adossée sur l’État grâce à l’interconnexion des réseaux de pouvoir. Power Corporation, dit l’auteur, n’aurait pas existé sans la nationalisation de l’électricité, au Québec et au Canada, dans les années 60.

Ce portrait, l’auteur le brosse aussi à l’aide d’entrevues réalisées avec des connaisseurs du pouvoir économique, qui préfèrent rester dans l’ombre par crainte de représailles. L’auteur reconnaît également sa dette intellectuelle envers les auteurs des incontournables biographies des grands acteurs politiques québécois, Daniel Johnson père, René Lévesque et Jacques Parizeau.

D’une façon générale, dit Philpot, Power Corporation incarne cette définition classique du pouvoir : « empêcher que son nom apparaisse dans les journaux » tout en « provoquant des événements importants et en empêchant les médias d’en parler »!

Il faut dire que la famille Desmarais a les moyens de ses ambitions. Avec la compagnie Gesca, une entité de Power Corporation, elle contrôle 70 % de la presse écrite québécoise, à laquelle s’ajoute la fameuse « convergence » entre Gesca et Radio-Canada. Comme d’autres avant lui, tel l’ancien ministre Joseph Facal, l’auteur en déduit que les choix de carrière des journalistes en sont singulièrement réduits.

L’auteur souligne aussi la féroce opposition des Desmarais au dévoilement des états financiers de Gesca, réclamé pendant des années par le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC). Contrairement à ses compétiteurs, comme Québecor, Gesca refuse de les rendre publics, ce qui pourrait s’expliquer par leur nature déficitaire. Mais s’ils sont déficitaires, se demande-t-il, à quoi peut bien servir Gesca?

Mis à part Gesca et ses journaux peut-être déficitaires, Power Corporation n’est plus présente dans l’économie du Québec depuis la fin des années 80, à la suite de la vente de la Consolidated-Bathurst pour 2,6 milliards de dollars à des intérêts américains. La « Consol » aurait pu devenir la colonne vertébrale de la restructuration et de la modernisation de l’industrie québécoise des pâtes et papier, mais cette vente a empêché la réalisation de ce scénario auquel oeuvrait, notamment, nul autre que Jacques Parizeau.

Au Canada, Québec inclus, les activités de Power Corporation sont presque totalement concentrées dans les secteurs de l’assurance de personnes, ainsi que dans la gestion et la distribution de fonds communs de placements, par l’entremise des compagnies dont les sièges sociaux sont situés au Manitoba et en Ontario.

Toutefois, après la vente de la « Consol », la famille a longtemps fait savoir qu’elle attendait le moment propice pour revenir sur la scène économique québécoise.

Selon Philpot, ce moment pourrait bien approcher- … et, dit l’auteur, ça ne constituerait pas une bonne nouvelle.

Car si la famille Desmarais pense que le mouvement indépendantiste est mort, totalement démoralisé par ses campagnes de presse, elle pourrait alors investir des milliards de dollars dans l’achat de la Banque Nationale – le cœur du Québec inc. –, et éventuellement, dans l’hydro-électricité si bien sûr Hydro-Québec venait à être privatisée.

S’inspirant de Jean Bouthillette et de son magistral Le Canadien français et son double, Robin Philpot estime que Power Corporation est dirigée par des gens heureux de jouer le rôle des « éternels minoritaires », prospères mais sévères avec leurs co-minoritaires, et ce, afin d’être acceptés par l’establishment canadien, malgré les rebuffades des prises de contrôle avortées de la société de gestion Argus et du Canadien Pacifique. Pour ces éternels minoritaires, « le français se parle à la maison, l’anglais, partout ailleurs ». Et dans les mains d’un groupe ultra-fédéraliste comme Power Corporation, la Banque Nationale ne pourrait plus servir de contrepoids à Bay Street. Philpot pense que cela signerait la fin du pouvoir économique québécois.

PHILPOT, Robin, Derrière l’État Desmarais : Power, Montréal, Baraka, 2014, 221 p.

Aussi disponible en format électronique.

Si vous avez compris, je me suis mal exprimé.

Bien trop sérieux, juste l’opposé d’une lecture de vacances, une histoire de l’économie? Surprise! Quelques heures absolument captivantes s’offrent à vous avec la lecture d’Economix : la première histoire mondiale de l’économie en BD de Michael Goodwin, illustrée par Dan E. Burr. Si vous avez envie d’apprendre tout en vous amusant (beaucoup!) et si vous pensez que l’importance du sujet dans nos vies mérite que l’on tente « d’apprivoiser la bête » (comme ma collègue blogueuse Véronique avec Petit cours d’autodéfense en économie), alors Economix est pour vous. 

Super instructive, claire et ordonnée, rigoureuse ET remplie d’humour, cette bande dessinée de près de 300 pages aux allures de roman graphique fait la preuve que l’économie n’est pas une matière réservée aux prétendus experts, leaders économiques et politiques en tête.

La bouille sympathique de l’auteur-narrateur guide le lecteur à travers quatre siècles, de la naissance du capitalisme jusqu’aux crises financières de 2008 et de 2011, en passant par l’industrialisation, les deux guerres mondiales, l’émergence de la société de consommation, la mondialisation, le 11-Septembre – suivi par la course aux armements – et j’en passe. Les grandes théories et les stars de la pensée économiste sont situées dans leur contexte historique : Adam Smith (la main invisible), J.M. Keynes (dépenser plus et intervention publique – le contraire de l’austérité), Malthus (la science lugubre), Marx, Friedman (laissez-faire) et bien d’autres. 

Grands industriels (barons voleurs, Henry Ford, marchands d’armes) et puissants financiers (Rockefeller, Mellon), super-corporations (Standard Oil, Enron) et leaders politiques (Roosevelt, Reagan, Gorbatchev, Bush, Obama), instances internationales (FMI, OMC), syndicats, mouvements citoyens (Occupy Wall Street, Printemps arabe) et grandes puissances émergentes (Chine, Inde) : les acteurs de l’économie sont représentés en pleine action et c’est absolument palpitant. 

Très drôles, les illustrations en noir et blanc aident beaucoup à la compréhension. Allez, je vous indique ma préférée. Il est question d’Occupy Wall Street. Parmi un groupe de protestataires, une pancarte émerge : «Quand les bibliothécaires défilent, on sait qu’on est dans le pétrin. » (p. 274)

Loin de s’effacer derrière une façade de prétendue objectivité, Goodwin et Burr assument un regard très critique sur les rouages de notre monde. Ils montrent que les pouvoirs économiques et politiques d’hier et d’aujourd’hui convergent en faveur de l’enrichissement exponentiel des plus riches, le fameux 1 %. Opinion publique, réglementation, police, lois, impôts, États : autant de vecteurs sociaux instrumentalisés et manipulés par les acteurs dominants de l’économie néolibérale dont l’influence et le pouvoir s’exercent au détriment des 99 autres. 

« Si vous avez compris ce que je veux dire, c’est parce que je me suis mal exprimé. » Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006 ( la Fed) , était un économiste reconnu pour s’exprimer en Greenspeak, charabia propre à décourager toute velléité de comprendre le domaine. 

À l’opposé, Michael Goodwin s’attaque à l’écran de fumée qui embrouille le discours économiste : son livre a augmenté ma confiance en ma capacité de comprendre ce discours. Cela m’incite à m’intéresser de plus près à l’économie, une dimension importante des affaires publiques.

Une coalition à rebâtir

par Jean-François Barbe

Tout juste avant les dernières élections, Martin Lemay a publié ce livre sur l’avenir du projet indépendantiste. Député du Parti québécois (PQ) dans Sainte-Marie-Saint-Jacques de 2006 à 2012, il s’interroge sur la « stagnation  » du projet indépendantiste qui résulterait, selon lui, de l’hégémonie de la « gauche progressiste ».

PQ et Bloc québécois, dit l’auteur, se sont mis à ressembler à Québec solidaire (QS) par « hantise de se faire dépasser idéologiquement sur leur gauche ». Ne se retrouvant plus dans les discours et les engagements des grands partis indépendantistes, les électeurs « centristes, droitistes et conservateurs » se seraient mis à déserter le navire.

Mais étant donné que ce livre a été publié avant les élections, il ne traite pas des effets – qui ne semblent pas s’être faits sentir – du recentrage, effectué sous Pauline Marois, autour des enjeux identitaires. Ce recentrage peut-il être poursuivi? Et qu’arriverait-il à la pérennité du projet indépendantiste si le PQ laissait à QS tout l’espace politique dit de « gauche »?

En parallèle à cet essai sur la stratégie politique, l’auteur traite, en deux chapitres qui se lisent par eux-mêmes, des dérapages de la « gauche progressiste » dans les médias, les universités et les partis politiques. Telle sociologue d’université demande au Conseil de presse et au CRTC d’infliger « des sanctions beaucoup plus sévères envers certains médias aux couvertures négatives »; tel chroniqueur de livres considère « affligeant » de constater que des discours d’auteurs de droite (Joanne Marcotte, Éric Duhaime) trouvent « tant de tribunes »; telle personnalité politique tance d’incorrigibles bavards dissipés (qui ne sont évidemment pas de son camp) en les qualifiant « d’intolérants et de racistes », etc., etc.

Ce qui illustrerait que le Québec reste prisonnier d’un passé refoulé, celui du magistère des curés et soeurs supérieures d’antan.

LEMAY, Martin, L’union fatale : comment l’union entre la gauche et le mouvement indépendantiste compromet l’indépendance du Québec, Boisbriand, Accent Grave, 2014, 206 p.

Sable brûlant

Où vos vacances vous mèneront-elles cet été? Vers des plages au sable brûlant balayées par un vent chaud, au cœur de montagnes verdoyantes parsemées de beaux lacs bleus ou profiterez-vous plutôt de la ville, de ses rythmes et des parfums des fêtes de quartier? Quelle que soit votre destination, les suggestions de nos blogueurs sauront agrémenter vos vacances.

Marie-Ève Roch recommande D’une île à l’autre : chants et berceuses de Serena Fisseau

Image de Marie-EveQue vous ayez un enfant à endormir sous le parasol ou que vous cherchiez seulement un peu de dépaysement, je vous invite à paresser pieds nus au son des berceuses que nous offre, sobrement, la chanteuse française d’origine indonésienne Serena Fisseau. La voix chantée (ici grave et chaleureuse) dans tout ce qu’elle a d’universel, au seul rythme des percussions.

Coup de cœur 2010 de l’Académie Charles-Cros

 

 

Jean-François Barbe Les ghettos du Gotha et Promenades à Paris de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Dans certains quartiers de Paris, comme le XVIe arrondissement, habite une grande bourgeoisie extrêmement fortunée et hyper consciente de ses intérêts. S’inspirant des travaux sur la reproduction sociale de Pierre Bourdieu, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot examinent de près, dans Les ghettos du gotha, comment cette classe sociale préserve son entre-soi par le contrôle de l’espace. Dans un autre ouvrage, les deux auteurs commentent le Paris d’aujourd’hui à travers quinze promenades sociologiques. Accompagnées de photos et de petites cartes, elles nous font découvrir d’autres angles de la Ville Lumière, comme la rue Oberkampf présentée comme le fief de la « bourgeoisie bohème » ou la Goutte-d’Or, comme « lieu de brassage culturel ». Deux livres pour un regard différent sur l’une des plus belles villes de la planète.

 

Sylvie-Josée Breault recommande Le bestiaire des fruits de Zviane

Le soleil traverse les cases de cette bande dessinée et les fruits exotiques y abondent. L’auteure les examine, les déguste puis, suivant une grille d’évaluation loufoque, rend son appréciation. Ce faisant, elle révèle leurs étonnants attributs par le biais d’anecdotes truculentes. En découle un concours que chacune des créatures fruitées espère remporter. Le ton léger et fantaisiste de l’album est rafraîchissant. Les croquis vifs et expressifs pimentent le tout.

 

 

Aurore Deterre recommande Bonjour tristesse de Françoise Sagan

L’été de ses dix-sept ans, Cécile, son père Raymond et sa jeune maîtresse partent en vacances sur la Côte d’Azur. La chaleur de l’été est écrasante, heureusement la Méditerranée n’est qu’à deux pas. Cécile y découvre la brûlure du sable sur sa peau, les premiers vertiges de la passion. Mais l’arrivée d’Anne, une femme séduisante et brillante dont Raymond s’éprend, va remettre en question leur vie légère et insouciante. Craignant de perdre sa liberté, Cécile va élaborer un jeu cruel. Publié en 1954, ce roman n’a pas pris une ride. Sa simplicité et la justesse des sentiments qui y sont dépeints sauront charmer chacun.

 

 

Esther Laforce recommande Cet été-là de Véronique Olmi

Un roman pour accompagner des vacances à la mer et qui nous tient en haleine avec le rythme lent d’un drame psychologique bien mené et écrit avec finesse. Trois couples, trois adolescents et deux enfants, réunis le temps de la fin de semaine du 14 juillet dans une grande maison située sur une plage de Normandie. On plonge dans les questionnements, les espoirs, les culpabilités et les dépits de ces personnages dont la vie, au sortir de leur séjour, sera transformée. Secrets enfouis, ruptures annoncées, amours déçus et amitiés indéfectibles sont au programme de Cet été-là.

 

 

 

Gisèle Tremblay recommande Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Rythmé, plein de saveurs et de couleurs, ce petit bouquin se présente comme un saucisson découpé en rondelles, avec ses courts récits formant un tout bien ficelé. Le héros, c’est Vieux Os, alter ego de l’auteur, un adolescent tendre et drôle, encore à moitié pendu aux jupes de Da, sa grand-mère adorée. L’odeur du café – Da en boit sans interruption!  – se mélange au parfum enchanté des après-midi parfaits de l’enfance presque en allée. Au fil d’expériences inusitées, le garçon au drôle de nom va son chemin, entouré d’une foule de personnages bigarrés. Sous le soleil d’Haïti révélant mille détails de la vie quotidienne, la joie de vivre éclate et rayonne dans le Petit-Goâve de Dany Laferrière. Un très beau livre, aussi beau que son titre…

 

Christine Durant recommande Adios Hemingway de Leonardo Padura.

Quoi de mieux que de lire un petit roman policier en se prélassant au soleil? Que diriez-vous, alors, d’un roman policier relax dont l’action se déroule à Cuba? Dans Adios Hemingway, le célèbre détective Mario Conde, personnage d’une série de quatre autres romans policiers de Leonardo Padura, doit résoudre une énigme entourant le légendaire Ernest Hemingway, auteur américain qui a séjourné à Cuba entre les années 30 et 50. La lecture de ce roman est d’autant plus intéressante que l’auteur, avec son style, arrive de façon très habile à insérer des faits réels de la vie d’Hemingway dans une histoire de meurtre tout à fait fictive.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande The great artistry of Django Reinhardt de Django Reinhardt

image de marie-lineDjango Reinhardt est l’un des guitaristes de jazz les mieux connus et les plus respectés, lui qui a littéralement introduit la guitare dans ce genre musical. Inventeur du jazz manouche et soliste virtuose (malgré un accident qui lui a fait perdre l’usage de deux doigts à 18 ans), il n’a jamais cessé de travailler son style. Ce disque à la couverture orange distinctive est son tout dernier enregistrement. C’est aussi un des quelques albums où il joue d’une guitare électrique, ce qui lui donne un son bien particulier. Les rythmes bondissants et les mélodies nostalgiques des huit pièces qu’il contient, dont Nuages, sa composition la plus célèbre, sont tout indiqués pour accompagner les belles soirées d’été.

 

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FISSEAU, Serena, D’une île à l’autre : chants et berceuses, Paris, Naïve, 2010.

LAFERRIÈRE, Dany, Le charme des après-midi sans fin, Montréal, Boréal, 2010, 241 p.

OLMI, Véronique, Cet été-là, Paris, Grasset, 2010, 281 p.

PADURA, Leonardo, Adios Hemingway, Métailié, 2012, 150 p. (Aussi disponible en version numérique sur PRETNUMERIQUE.CA)

PINÇON, Michel et Monique PINÇON–CHARLOT, Les ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Éditions du Seuil, 2007, 294 p.

PINÇON, Michel, et Monique PINÇON–CHARLOT, Paris : quinze promenades sociologiques, Paris, Payot, 2009, 260 p.

REINHARDT, Django, The great artistry of Django Reinhardt, France, Universal Music France, 2010, ©1953.

SAGAN, Françoise Bonjour tristesse, Paris, Julliard, 2008, 155 p.

ZVIANE, Le bestiaire des fruits, Montréal, La Pastèque, 2014, 118 p.

Une curiosité : le retour de Léandre Bergeron

par Jean-François Barbe

Le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron avait fait couler beaucoup d’encre lors de sa parution en 1980. Très mal accueilli par les spécialistes de la langue et par des écrivains comme André Major qui le résumait ainsi « Dis-le dans tes mots, moman va comprendre » (Le Devoir, 12 décembre 1992), il faisait du joual la « langue québécoise ».

Un tiers de siècle plus tard, et à plus de 80 ans, l’auteur revient dans le monde de l’édition avec un livre dit « d’anthropologie philosophique » … écrit dans la langue épurée du français international.

Domaine philosophique qu’on trouve principalement à la cote 128 de la Grande Bibliothèque, l’anthropologie philosophique fait appel aux différentes disciplines des sciences humaines afin de « déterminer ce qui distingue l’être humain des autres êtres vivants », selon les termes de Philosophie 1 de Jacques Daigle et al.

Dans un article publié par le journal Le Citoyen Rouyn-Noranda du 8 janvier 2014 – accessible, comme celui du Devoir mentionné plus haut via la base de données Eureka sur le portail de BAnQ -, Léandre Bergeron présente son livre ainsi : « J’ai tenté de faire de grandes révolutions collectives pour changer le monde, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Pour un changement véritable, il faut une prise de conscience individuelle et faire des changements dans sa vie d’abord et avant tout. »

Devenu fermier à McWatters, un quartier de Rouyn-Noranda de 386 kilomètres carrés, l’auteur «  vit simplement en cultivant la terre, en élevant des animaux et fabriquant du pain », selon ce journal de la capitale administrative de l’Abitibi-Témiscamingue.

BERGERON, Léandre, Deux pas en arrière dans l’ordre des choses, Rouyn-Noranda, Les Éditions des deux ailes, 2013, 174 p.

La science au temps de Harper

« La science a longtemps été considérée par le gouvernement canadien
comme un outil d’une importance cruciale pour éclairer les politiques; sous Stephen Harper,
la relation est inversée. C’est maintenant la politique qui détermine quelles seront
les preuves scientifiques utilisées pour informer le gouvernement et quels seront
les scientifiques autorisés à informer le public. » (p. 50)

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper n’est pas reconnu comme le plus grand défenseur de l’environnement (pensons seulement au retrait du Canada du protocole de Kyoto) ni comme le plus porté sur les sciences (abandon du caractère obligatoire du formulaire long pour le recensement de Statistique Canada, fermeture de plusieurs bibliothèques gouvernementales scientifiques). Pour le journaliste Chris Turner, c’est en fait une véritable guerre que Harper mène contre la science depuis son accession au pouvoir en 2006.

Page couverture de Science, on coupe!Dans son plus récent livre, Science, on coupe!, Turner démontre par de nombreux exemples que, sous Harper, une certaine idéologie politique l’emporte sur les faits, l’économie sur l’environnement. Il s’agit là d’une rupture majeure avec le gouvernement conservateur de Brian Mulroney des années 1980, alors que le Canada était un champion mondial de la protection de l’environnement. Pire, selon Turner, en basant ses décisions sur des idées politiques plutôt que sur des faits scientifiques, l’équipe de Harper s’attaque à un principe qui remonte à l’époque des Lumières : les décisions doivent reposer sur la preuve.

Sous Harper, la science ne sert plus à faire des choix éclairés, mais à plaire à l’industrie.

Quelques-unes des stratégies conservatrices illustrées par Turner :

  • Abolition de programmes et compressions budgétaires majeures touchant des organismes clés – notamment le ministère de l’Environnement, le ministère des Pêches et Océans, diverses instances de surveillance et des groupes de recherche, dont le Conseil national de recherches du Canada – réduisant ainsi leur capacité de faire convenablement leur travail de protection et de découvrir de nouveaux faits.
  • Contrôle orwellien, voire censure des communications des scientifiques du gouvernement.
  • Modifications aux lois environnementales qui ouvrent une voie royale aux pétrolières et aux gazières au détriment de certaines espèces marines fragiles, entre autres, et de la santé de la population.

Tout cela, et bien plus, a fait dire à une critique du National Post : « Science, on coupe! est un livre extrêmement important et vous devez à votre pays de le lire. »

                                  

TURNER, Chris, Science, on coupe! : chercheurs muselés et aveuglement volontaire : bienvenue au Canada de Stephen Harper, Montréal, Boréal, 2014, 226 p.
Aussi disponible en livre numérique

Version originale anglaise :
TURNER, Chris, The War on Science: Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada, Vancouver, Greystone Books, 2013, 170 p.

Fin de la Nouvelle-France

par Jean-François Barbe

L’illustration de la couverture de La fin de la Nouvelle-France provient d’un tableau du peintre américain Benjamin West. L’œuvre met en scène le baron de Dieskau, un officier français blessé à la jambe lors de la bataille du lac George (auparavant lac Saint-Sacrement). La ferme magnanimité de l’officier de l’armée britannique William Johnson sauve, in extremis, le baron aux cheveux poudrés, vieilli, défait, terrifié, du tomahawk d’un Mohawk désireux de le scalper, sous l’œil à la fois attentif et détaché de deux tuniques rouges.

Cette spectaculaire illustration sert également de couverture au catalogue de la très intéressante exposition Clash of Empires en cours à Pittsburgh, portant sur la grande guerre continentale de 1754-1763 « contre les Français et les Indiens », le pendant américain de la guerre de Sept Ans, connue ici sous le terme de guerre de la Conquête.

Ce tableau constitue une pièce d’anthologie de propagande politique. Parce que Benjamin West y fait « converger l’impérialisme héroïque moderne et la vertu guerrière classique », il participe de plain-pied à la construction de l’imaginaire de « l’empire anglophone héroïque », comme l’écrit Steffen Mark Caffey dans sa thèse de doctorat An Heroics of Empire: Benjamin West and Anglophone History Painting 1764-1774.

Un imaginaire qui prend racine à cette époque. Auteur du texte d’ouverture de La fin de la Nouvelle-France, l’historien britannique Jeremy Black conclut que c’est à la fin de la guerre de Sept Ans que « l’Angleterre devint une puissance mondiale, changeant ainsi le cours de l’histoire du monde ».

Recueil de 24 textes, ce livre donne l’occasion de se familiariser avec d’importants chercheurs du domaine … et donne surtout le goût de lire (ou relire) leurs livres! Retenons-en deux: l’historien Denis Vaugeois et le sociologue Denys Delâge.

Denis Vaugeois traite du « rôle méconnu » de William Johnson, cette figure clé de l’empire anglophone héroïque de Benjamin West. Homme de Londres à titre de surintendant des affaires indiennes avant d’être major général, Johnson avait oeuvré à l’affaiblissement du réseau d’alliances amérindiennes de la Nouvelle-France, le dispositif central de la survie de la jeune colonie de 70 000 individus. Denis Vaugeois évalue l’impact de son action comme ayant été le « point tournant » de la guerre de la Conquête.

Pour sa part, Denys Delâge présente le chef outaouais Pontiac (ou Pondiac) comme chef militaire d’une guerre d’indépendance amérindienne, menée des Grands Lacs jusqu’en Louisiane, à la suite à de la défaite du « mauvais père » Onontio. Pontiac fut assassiné et son peuple, victime d’une guerre bactériologique préparée par le général Jeffery Amherst, celui-là même dont le nom a été donné à une rue située à quelques pas de la Grande Bibliothèque. En revanche, une partie des 200 000 Amérindiens de l’ouest des Appalaches a pu, grâce à Pontiac, faire échec à l’expropriation forcée sans compensation, signale Denys Delâge.

Respectivement cartothécaire à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie et coordonnateur à BAnQ Québec, Jean-François Palomino et Rénald Lessard font partie des contributeurs de cet ouvrage collectif. Le premier s’est fait connaître par sa collaboration à la rédaction de l’atlas historique La Mesure d’un continent (ouvrage préparé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec), que les préfaciers et éditeurs intellectuels de La fin de la Nouvelle-France qualifient de « remarquable ». Le second a notamment écrit un livre sur l’histoire de la médecine en Nouvelle-France. Chapeau bas, collègues!

FONCK, Bertrand et Laurent VEYSSIÈRE (dir.), La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin, Ministère de la Défense, 2013, 499 p.

STEPHENSON, R. Scott, Clash of empires: the British, French & Indian War, 1754-1763, Pittsburgh, Senator John Heinz Pittsburgh Regional History Center, 2005, 108 p.

Neige fondante

L’hiver est solidement ancré, mais il n’est pas toujours synonyme d’une bise glaciale. Le nez peut bien être rougi par le froid, mais parfois les joues n’en demeurent pas moins bien chaudes. Voici quelques suggestions de nos différents blogueurs qui représentent bien les extrêmes de cette saison qui sait nous faire passer par toute la gamme des émotions : refroidir les ardeurs comme échauffer le sang!

Esther Laforce recommande : Maria Chapdeleine de Louis Hémon

2013 était l’année du centenaire du décès de Louis Hémon, l’occasion parfaite de lire ou de relire Maria Chapdelaine dont la trame narrative est scandée par le passage des saisons. Le printemps qui est le début de tout; l’ardeur de l’été et ses rêveries romantiques; la douceur improbable de ces Noëls vécus dans l’isolement des grandes tempêtes de neige; le froid, surtout, terrible, qui tue et brise les espoirs de bonheur. Et finalement, dans le retour continuel de ce cycle, la résignation silencieuse à un destin.

Caroline Fortin recommande : Le blé en herbe de Colette

La Bretagne, deux familles en vacances au bord de la mer. L’été d’un passage, celui qui mènera deux adolescents vers l’âge qu’on nomme adulte. Vinca et Phil ont le corps bruni par le soleil d’août et goûtent encore les joies enfantines des balades sans fin sur la plage. Mais c’est dans l’ombre d’une éducation sentimentale inattendue qu’ils découvriront que l’innocence ne peut plus faire partie de leurs jeux. Dans Le blé en herbe, la grande Colette évoque avec subtilité, en nuances, dans un non-dit qui suggère plus qu’il ne décrypte, les bouleversements liés à l’éclosion du désir et à la mort de l’enfance.


Maryse Breton recommande : Into Thin Air de Jon Krakauer

La neige et le froid sont les personnages principaux et meurtriers d’Into Thin Air, un récit enlevant et bouleversant de Jon Krakauer relatant l’ascension maudite du mont Everest en 1996. Au cours du « désastre du mont Everest », comme certains l’ont surnommé, huit personnes ont trouvé la mort dans un violent blizzard en tentant d’atteindre le sommet. Alpinistes inexpérimentés, embouteillage au sommet, mauvaises conditions climatiques, guides trop confiants, Krakauer soulève plusieurs hypothèses sur les causes de cette tragédie qui a mis en lumière les problèmes de la commercialisation croissante des expéditions sur le mont Everest.

Catherine Lévesque recommande : Le libraire de Gérard Béssette

Le libraire commence un 10 mars. La neige est fondante à Saint-Joachin, P.Q. Un libraire nouvellement engagé s’y cherche une chambre à louer. Pendant son séjour de deux mois dans cette petite communauté, il écrira son journal pour se désennuyer. Voilà le discours intérieur d’un homme cynique et désabusé qui témoigne, non sans humour, de sa vie à la librairie où les livres à l’Index prennent beaucoup d’importance…


Marie-Line C. Lemay recommande : Au col du mont Shiokari de Ayako Miura

C’est une histoire d’amour qui transcende l’individu et qui culmine dans les cimes enneigées d’une montagne d’Hokkaidō, l’île la plus au nord du Japon. La prose délicate et ciselée de l’écrivaine japonaise Ayako Miura nous fait comprendre la quête spirituelle et l’immense courage du jeune protagoniste, à une époque où les nouvelles influences étrangères, dont le christianisme, ne sont pas les bienvenues. Basé sur des faits réels, le récit de ce destin tragique se révèle d’une touchante beauté.

Jean-François Barbe recommande : Gérer votre argent, c’est facile! de Sandra Paré

Vos ados sont déjà prêts à quitter le nid familial et à signer un bail? À occuper un premier emploi salarié, qui soit autre que du gardiennage ou de la livraison de journaux? À s’acheter ou à louer une voiture? À payer eux-mêmes les mensualités de leur téléphone chéri? Suggérez-leur la lecture de ce livre. Écrit avec beaucoup d’intelligence et de respect pour ses jeunes lecteurs, truffé d’illustrations pertinentes et de conseils pratiques, il leur facilitera le passage vers cette autre vie qui les attend, celle de la vie d’adulte avec son cortège d’obligations financières. À l’évidence, l’auteure, Sandra Paré, connaît son sujet et son public. Mais elle a eu la sagesse de demander un coup de main à Éric F. Gosselin, un planificateur financier de la région de Montréal, afin de mieux expliquer certains rouages de l’univers des finances personnelles. Vraiment, une réussite sur toute la ligne.

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BESSETTE, Gérard, Le libraire, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1993, 143 p.

COLETTE, Le blé en herbe, Paris, Flammarion, 1992, 188 p.

HÉMON, Louis, Maria Chapdelaine : récit du Canada français, Paris, Bernard Grassett, 2011, 183 p. Disponible en livre numérique.

KRAKAUER, Jon, Into Thin Air : a Personnal Account of the Mount Everest Disaster, New York, Villard, 1997, 293 p. Disponible en livre numérique.

MIURA, Ayako, Au col du mont Shiokari, Arles, P. Picquier, 2012, 364 p.

PARÉ, Sandra, Gérer votre argent, c’est facile ! Le guide des jeunes consommateurs, Montréal, Éditions La Semaine, 2012, 204 p.

États-Unis : une élite en plein repli

par Jean-François Barbe

Loin d’être trop influents, les dirigeants des grandes entreprises américaines ne le seraient plus assez. En abdiquant leurs responsabilités civiques, ils ont ouvert la voie aux têtes brûlées du Tea Party et aux chasseurs d’impôts prêts à tout pour «affamer la bête», c’est-à-dire l’État. Tel est le point de vue défendu par Mark Mizruchi, l’auteur du très intéressant The fracturing of the American corporate elite.

Professeur en sociologie à l’Université du Michigan, Mizruchi entend démontrer que, de l’après-guerre jusqu’aux années 80, les PDG du Fortune 500 étaient pragmatiques, centristes et qu’ils partageaient une vision commune d’inspiration keynésienne sur la gestion des finances publiques et sur l’État comme moyen de stimuler l’économie et d’éviter les crises. Et qu’ils pouvaient aussi s’adapter à des réglementations aussi contraignantes que des lois antitrusts tout en s’accommodant du principe du partage de la tarte avec les syndicats.

En faveur des budgets équilibrés, les dirigeants des grandes entreprises étaient alors prêts à en payer le prix. Sous le républicain Dwight Eisenhower, le taux d’imposition des hauts revenus a atteint 91%! Déterré par l’auteur, un article du magazine Fortune publié en 1989 en dit beaucoup sur une époque totalement révolue: «CEOs to Bush: Raise Taxes Now» («Message des PDG à Bush: il faut augmenter les impôts maintenant»).

On constate que cette approche a imprégné tant le parti démocrate que républicain, faisant en sorte que le pays a maintenu des politiques de même nature, d’une administration à l’autre. Résultat: pendant longtemps, l’État américain pouvait bâtir des ponts et des autoroutes et investir dans l’éducation, la santé, ainsi que dans la recherche et développement. Et même, dans les années 60, dans la lutte contre la pauvreté.

La réforme de l’assurance maladie envisagée en 1971 par le président républicain Richard Nixon est l’exemple parfait de l’esprit redistributif d’une élite éclairée dépeinte par l’auteur, et qui en est peut-être aussi le nadir. Tuée dans l’oeuf par le Watergate, cette réforme était, selon l’auteur, «considérablement plus radicale» que celle de Barack Obama.

Et arrive Gordon Gekko

D’après Mizruchi, la mondialisation et surtout, la vague de fusions et d’acquisitions des années 80 ont radicalement changé la donne. Aux cris de guerre «Greed is good!» («La cupidité est une bonne chose!») poussés par les Gordon Gekko dépeints dans l’inoubliable Wall Street d’Oliver Stone, le tiers du Fortune 500 disparaît de la carte en moins de dix ans.

En conséquence, dit l’auteur, l’élite s’est «fracturée». Les «laboratoires d’idées» quasi keynésiens du grand capital qu’ont été le Committee for Economic Development et le Business Roundtable sont devenus des coquilles vides. Et les contrepoids incarnés par les syndicats ont quasi disparu, ne vivotant à peu près plus que dans la fonction publique.

Les PDG se sont repliés dans la recherche des bénéfices maximaux à court terme exigés par les actionnaires impatients, ce qui inclut les caisses de retraite de ces mêmes syndicats… Éviter à tout prix les «dépenses» que sont les impôts et les réglementations est devenu leur mantra ou encore, selon les termes de la compagnie Apple, un «centre de profits».

L’auteur estime que l’idéologie du marché s’est emparée des hauts dirigeants. Ce qui explique au moins partiellement pourquoi le Fortune 500 débourse, sans rechigner, une fortune en soins de santé à ses employés, une somme évaluée à 375 G$ en 2009, alors qu’un système d’État de type assurance maladie, comme au Québec, en socialiserait les coûts.

Cette idéologie, à forte composante libertarienne, ne croit pas au bien commun. Les impôts sont vus comme un moyen de dépouiller les «productifs» au profit des «improductifs», un thème qui trouve sa forme la plus aigüe dans La grève de Ayn Rand, une dystopie qui, un demi-siècle après sa parution, continue à en inspirer plusieurs.

Mais, comme le remarque l’auteur, les jeux ne sont pas encore faits.

Les élites industrielle et financière des États-Unis n’ont pas entièrement basculé dans le monde froid et paranoïaque d’Ayn Rand … même si c’est mal parti.

Car si ces élites continuent à accumuler les ressources sans égard pour le Trésor public, les États-Unis pourraient alors, prévient l’auteur, se transformer en empire déclinant, comme l’ont été en leur temps l’Espagne et la Hollande, pour les mêmes raisons d’égoïsme de classe et d’absence de vision sur leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

MIZRUCHI, Mark S. The fracturing of the American corporate elite, Cambridge, Harvard University Press, 2013, 363 pages

RAND, Ayn. La grève, Paris, Belles Lettres, 2011, 1168 pages

STONE, Oliver. Wall Street, Beverly Hills, Twentieth Century Fox Home, 126 min, avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Daryl Hannah et Martin Sheen

Un pacte faustien, le New Deal de Roosevelt

par Jean-François Barbe

«La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», déclare Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture du 4 mars 1933. Embourbés dans la Grande Dépression, les Américains sont alors plongés dans l’insécurité économique. Dans les villes, des gens, parfois en habit cravate, font la queue aux soupes populaires. Le chômage (sans prestations) touche un travailleur sur quatre.

Sur la scène internationale, l’Italie mussolinienne est en pleine ascension. L’Union soviétique est entrée de plain-pied dans le cauchemar du stalinisme en écrasant la paysannerie et les nationalités, ce qui est interprété comme une «victoire» par l’opinion se voulant «de gauche». L’Allemagne, qui entame la grande nuit nazie, fera bientôt partie de ces systèmes politiques jeunes, à prétentions hégémoniques, et ayant le vent dans les voiles.

L’auteur de Fear itself: the New Deal and the origins of our time nous plonge directement au cœur de cette époque pas si lointaine où, souligne-t-il, les Américains et leurs élites ont eu la peur au ventre. Les matériaux étaient combustibles, la démocratie parlementaire semblait vieille et décrépite. Autrement dit, les choses auraient pu mal tourner. Par exemple, un sénateur républicain de la Pennsylvanie, un état situé à une dizaine d’heures de route du Québec, en appelle publiquement à un «Mussollini américain». Et le journal Barron’s, à une «dictature douce».

Mais survient le New Deal

Jusqu’alors bastion du laisser-faire, les États-Unis sont devenus, grâce au New Deal de Roosevelt, un quasi-symbole de la social-démocratie avec, entre autres choses, des programmes sociaux destinés aux chômeurs, aux malades et aux retraités; des lois favorisant la syndicalisation; des investissements publics d’une ampleur inégalée; un taux d’imposition très élevé pour les hauts revenus; et des contrôles poussés envers les institutions financières.

Selon l’auteur, cette évolution politique a été «presque aussi importante que la Révolution française», étant donné la vigueur et la force d’attraction des régimes dictatoriaux et totalitaires des années trente, qui semblaient être les seuls à redonner espoir et à vaincre le chômage.

Cependant, poursuit Ira Katznelson, le New Deal ne s’est imposé qu’au prix d’un pacte faustien: la perpétuation de l’apartheid américain.

Par exemple, Washington ne peut imposer de législation fédérale contre le lynchage. Sur le terrain économique, les secteurs agricoles et les services domestiques, là où les Noirs étaient majoritaires, sont exclus de la loi régissant le salaire minimum et les conditions minimales de travail (Fair Labor Standards Act).

Pourquoi le New Deal passe-t-il à côté des Noirs? Parce que le New Deal n’est pas qu’issu du cerveau de «grands hommes» à la Roosevelt.

Katznelson, politologue de métier, explique que ses arbitrages se trouvaient au Congrès, qui est alors le véritable centre du pouvoir aux États-Unis. Or, à cette époque, le Congrès est dominé par les démocrates du Sud, remparts d’un des systèmes racistes les plus perfectionnés et les plus aboutis du XXe siècle, au point où les propagandistes nazis ont vu cette région comme un miroir. «Lorsque des Américains critiquaient l’antisémitisme nazi, les responsables du parti nazi répliquaient en faisant valoir la parenté qu’ils voyaient avec les pratiques raciales sudistes», signale l’auteur.

Ces démocrates du Sud ont initialement appuyé le New Deal étant donné qu’il a propulsé l’économie de la région, essentiellement agricole et très pauvre (le revenu par personne était moitié moindre que celui des États-Unis dans son ensemble).

Mais ils s’en détachent graduellement quand ils s’aperçoivent que le New Deal met en péril leur système de caste. C’est ainsi qu’après avoir appuyé le développement du syndicalisme avec des lois très innovatrices favorisant la négociation collective, ces démocrates s’attaqueront à la figure de proue de ces mêmes avancées, à savoir le National Labor Relations Board, en l’amalgamant à «la lutte de classe et au communisme». C’est de cette façon que les syndicats américains se sont fait barrer la route; les élites réactionnaires du Sud ne pouvant accepter la mixité raciale que contenait l’action syndicale, au premier chef celle de la CIO. Et c’est aussi de cette façon que se forgera la coalition républicaine de Richard Nixon, après l’adoption de la grande loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) de Lyndon B. Johnson en 1964 qui mettait un point final au racisme institutionnalisé.

Katznelson constate ainsi que l’alliance des progressistes de Roosevelt avec les démocrates du Sud a enfermé le New Deal dans une «cage sudiste». Dit rapidement, les programmes sociaux ont fini par céder le pas au complexe militaro-industriel.

Ce pacte avec le diable était toutefois, montre-t-il, le prix à payer pour la défaite des dictatures fascistes et le «containment» (bien qu’il n’emploie pas ce mot) de la dictature stalinienne. Un pacte qui contenait les germes de la défaite du système américain d’apartheid, puisqu’il rendait possible l’expansion du mouvement des droits civiques des années cinquante et soixante. La potion, très amère, devient ainsi un peu plus facile à avaler.

KATZNELSON, Ira, Fear itself: the New Deal and the origins of our time, New York : Liveright Pub. Corp., 2013, 705 p.

Le paradis des uns, l’enfer des autres

Après l’aventure judiciaire qui les a opposés à Barrick Gold et à Banro, deux des auteurs et l’éditeur de Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique étaient de retour en 2012 avec un livre sur les dérives des sociétés minières canadiennes et sur la façon dont le Canada leur facilite la vie.

Dans Paradis sous terre, Alain Deneault et William Sacher démontrent que ce n’est pas un hasard si 75 % des compagnies minières du monde ont leur siège social ici. En effet, le Canada leur offrirait un paradis fiscal et judiciaire leur permettant d’exploiter – ou de piller – sans scrupules les ressources à l’étranger. Les auteurs appuient leurs affirmations sur une imposante bibliographie.

Paradis sous terre, d'Alain Deneault et William SacherEn ouverture, un retour au XIXe siècle montre comment la quasi-absence de réglementation à la Bourse de Toronto et chez les organismes qui l’ont précédée a favorisé la spéculation, les stratagèmes douteux et les scandales de toutes sortes. Or, encore aujourd’hui, la réglementation, minimale, est facile à contourner grâce au peu d’enthousiasme des instances concernées à la faire appliquer et à la complaisance des autorités judiciaires. Le champ reste ainsi libre pour les délits d’initiés, le trafic d’influence et la corruption.

De surcroît, le gouvernement canadien fait tout pour encourager l’investissement minier, notamment en permettant aux sociétés de se soustraire aux impôts en toute légalité, en les soutenant financièrement, en leur accordant un accès privilégié aux territoires et en ne leur imposant que peu de contraintes environnementales.

Ce n’est pas tout. Le Canada fait aussi office de paradis judiciaire puisqu’il y est presque impossible de traduire en justice les minières qui commettent des crimes à l’extérieur des frontières : « Ou la loi canadienne ne le permet pas, ou les indispensables autorisations politiques ne sont pas délivrées » (p. 119). En revanche, dans les pays du Sud, les poursuites abondent… contre les États et les défenseurs des droits de la personne ou de l’intégrité des écosystèmes qui se mettent en travers de la route des minières. Même au Canada, ceux qui osent soulever des questions sur les agissements des sociétés d’ici à l’étranger risquent d’être poursuivis et muselés par ces dernières au nom du « droit à la réputation ».

S’ajoute aux mesures fiscales incitatives et à la protection judiciaire l’ingérence diplomatique canadienne pour protéger à tout prix les entreprises minières. Des pressions seraient exercées sur les gouvernements du Sud afin qu’ils adoptent des règles avantageant l’industrie extractive canadienne.

Les résultats de tout cela? Ils sont multiples et dévastateurs. Les activités minières canadiennes à l’étranger provoquent en effet des perturbations sociales, économiques et environnementales majeures : liens d’affaires avec des acteurs de conflits armés, pillage de ressources naturelles, pollution massive et destruction d’écosystèmes, inondation de terres arables, expropriations brutales, recours à des groupes paramilitaires, corruption, évasion fiscale et contrebande.

Bref, si elles s’en mettent plein les poches et en font profiter un peu leurs actionnaires, c’est surtout la désolation que les minières canadiennes sèment chez les populations du Sud.

Merci à MM. Deneault et Sacher de nous ouvrir les yeux sur cette situation méconnue.

                                              

DENEAULT, Alain et William SACHER, Paradis sous terre – Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, Montréal / Paris, Écosociété / Rue de l’échiquier, 2012, 188 p.
Aussi disponible en livre numérique.

Clairvoyance et indépendance

C’est bien tardivement que j’ai fait la connaissance de Lise Payette, la femme engagée. Puisque j’étais plus intéressée par les jouets que par la politique à l’époque où elle était ministre dans le cabinet de René Lévesque, c’est d’abord comme auteure de téléromans que je l’ai connue. Puis, il y a un an seulement, alors que je me suis mise à lire sa chronique hebdomadaire dans Le Devoir, j’ai enfin rencontré cette femme intelligente et sage.

La lecture du Mal du pays, où sont regroupés une soixantaine de textes publiés entre 2007 et mai 2012, m’a permis d’apprécier davantage cette chroniqueuse à des années-lumière de certains autres qui lancent à tout vent et sur toutes les questions des opinions (ou des états d’âme) sans analyse. Madame Payette est une femme réfléchie à la plume acérée qui pose un regard lucide sur son époque et sur ce Québec qu’elle aime et qu’elle sait, à bien des égards, en mauvais état.Le mal du pays

« Si les Québécois avaient de la mémoire, nous ne serions pas toujours en train de livrer les mêmes batailles comme peuple. » (p. 140)

On retrouve évidemment dans ce recueil ses préoccupations féministes et souverainistes, mais on la voit également prendre position pour la justice sociale et pour la sauvegarde de l’environnement. La journaliste passe aussi à la moulinette bien d’autres sujets : la déroute des médias, la langue française, les injustices et les inégalités, le sort des plus démunis, les excès des puissants, et la crise étudiante et sociale du printemps 2012, pour n’en nommer que quelques-uns. Quant à Jean Charest et Stephen Harper, au pouvoir durant la période couverte par ces chroniques, ils en prennent pour leur rhume.

Si Lise Payette a eu pour modèle sa grand-mère Marie-Louise dont elle parle souvent, elle est en voie de devenir à son tour la mère ou la grand-mère spirituelle de bien des Québécois, notamment pour sa capacité d’indignation, sa clairvoyance et son indépendance d’esprit.

Note : Le mal du pays a été couronné du prix Pierre-Vadeboncœur 2012.

PAYETTE, Lise, Le mal du pays : chroniques 2007-2012, Montréal, Lux, coll. « Lettres libres », 2012, 235 p.

Une vie à vivre

Abdul Husain, 17 ans, vit avec ses parents, ses frères et sa sœur à Annawadi, un bidonville de Bombay. Il est trieur de déchets. L’entreprise familiale de commerce de déchets se porte assez bien ce qui permet à Abdul et à sa famille, des musulmans, de vivre un peu mieux que leurs voisins.

Asha, mère de trois enfants et professeur de maternelle à temps partiel, ne voit pas d’un bon œil que les Husain survivent si bien. Sa fille aînée, Manju, obtiendra bientôt son baccalauréat, la première résidante d’Annawadi à le faire. Asha est ambitieuse et vise à devenir chef du bidonville d’Annawadi. Son implication dans le mouvement religieux Shiv Sena et ses relations avec les agents corrompus du poste de police de l’aéroport la favorisent.

Sunil, 12 ans, est un ramasseur de déchets. Sa famille a immigré du nord de l’Inde et, pour cette raison, il est parfois la cible de violence. Être ramasseur de déchets, c’est se situer au bas de l’échelle dans la hiérarchie du bidonville. Il est fréquemment battu par les adolescents plus âgés qui volent du métal sur les chantiers de construction de l’aéroport qui entourent Annawadi.

Abdul, Asha et Sunil semblent tout droit sortis d’un roman où l’auteure, Katherine Boo les met en scène les uns contre les autres. La jalousie, la haine, l’envie qu’elle leur fait vivre mènent à l’extorsion, au suicide et au meurtre. Pourtant, Behind the Beautiful Forevers n’est pas un roman. Ce livre décrit la réalité telle que Boo l’a observée au cours de ses trois années d’enquête à Annawadi.

Pour un lecteur nord-américain, ces vies déchirées et sans espoir, dans une société corrompue et indifférente, sont impossibles à imaginer. Les Occidentaux croient en la possibilité qu’a chacun de vivre la vie qu’il choisit, peu importe ses origines. En fait, les Annawadiens partagent aussi cette foi. Mais le tableau que Boo nous dresse des relations dévastatrices entre individus, de la cruelle réalité d’une existence dans l’extrême pauvreté et du fonctionnement déréglé des institutions gouvernementales qui régissent la vie des habitants d’Annawadi, amène le lecteur à conclure à la fatalité inexorable de la vie dans ce bidonville de Bombay.

Malgré le désespoir, l’histoire des habitants d’Annawadi vaut la peine d’être lue.

Behind the Beautiful Forevers a remporté le National Book Award en 2012.
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BOO, Katherine, Behind the Beautiful Forevers, New York, Random House, 2012, 256 p.

L’économie pour vous et moi

Je le confesse : s’il existe un domaine qui m’ennuie profondément, c’est bien l’économie. Les cotes boursières, le PIB, le marché immobilier, la fiscalité, l’inflation, les bulles de ceci ou de cela… Zzzzzz… Tout cela me semble si complexe que je n’ai jamais entrepris d’essayer de comprendre.

L’économie occupant une place immense dans nos vies, j’ai pourtant toujours pressenti qu’il importait d’apprivoiser la bête. C’est pourquoi j’ai mis la main sur Petit cours d’autodéfense en économie dans lequel l’économiste canadien Jim Stanford démystifie le capitalisme. Exactement ce qu’il me fallait!

Après une grande respiration, je lis 50 pages, puis 100, 200 et… tiens, je comprends! Et parce que je n’ai pas affaire à un manuel, mais plutôt à un essai où l’auteur ne se prive pas pour critiquer le courant de pensée dominant, je me sens en confiance. De l’économie domestique à la mondialisation, en passant par le système bancaire, le travail, la concurrence, l’inflation, le chômage et la bourse (entre autres!), l’essayiste vulgarise, nuance et établit des liens.

Il démontre, parmi bien d’autres choses, que le PIB s’avère un indicateur économique déficient, qu’il est illusoire d’espérer atteindre le plein emploi dans un contexte de capitalisme, que la croissance n’est pas nécessairement l’ennemi de l’environnement, et qu’un déficit dans les finances publiques n’est pas forcément dramatique.

L’auteur nous entretient également du rôle de l’entreprise privée dans l’économie mondiale, de ce qui distingue le travail des autres marchandises, de certaines des causes de l’inflation, du cloisonnement du marché du travail, des inégalités entre pays riches et pays pauvres, des facteurs qui peuvent contribuer à déclencher une récession… Alouette!

Stanford nous éclaire en outre sur les mystères et les dérives de la spéculation, et remet les pendules de la mondialisation à l’heure. Dans la dernière partie, il se permet de compiler un bulletin de notes du capitalisme, propose des réformes et ouvre la porte à des façons différentes d’aborder l’économie.

Suis-je devenue passionnée ou experte de l’économie à la lecture de ce livre? Pas du tout. Ai-je retenu tout ce qu’on m’a expliqué? Bien sûr que non. Par contre, je me sens mieux outillée pour comprendre et pour mettre en doute. Et c’est une excellente chose puisque, comme Stanford le dit si bien, « l’économie est une réalité trop importante pour être laissée entre les mains des économistes » (p. 11).

                                                          

Note : Jim Stanford est fondateur du Progressive Economics Forum et chroniqueur au Globe and Mail.

STANFORD, Jim, Petit cours d’autodéfense en économie : l’abc du capitalisme, Montréal, Lux, 2011, 491 p.

Version originale anglaise :
STANFORD, Jim, Economics for everyone: a short guide to the economics of capitalism, Black Point, N.S., Fernwood Pub. and Canadian Centre for Policy Alternatives, 2008, 350 p.

Progresser jusqu’au déclin

Ah! le progrès! Qu’elle est belle cette faculté qu’a l’humanité d’innover, inlassablement, pour son plus grand bien! Quoiqu’en y regardant de plus près, on constate que ce n’est peut-être pas toujours pour son bien…

Dans Brève histoire du progrès (publié en anglais en 2004 sous le titre A Short History of Progress), l’historien, essayiste et romancier Ronald Wright se penche sur la notion de progrès pour montrer que ce dernier peut s’avérer dangereux, voire catastrophique. Wright trace le portrait des comportements humains autodestructeurs répétés à travers les époques en espérant que nous mettrons un jour fin au cercle vicieux.

Sur le plan de l’évolution, qu’est-ce qui distingue l’humain des autres animaux? C’est sa capacité de dépasser les contraintes environnementales et physiques grâce à sa faculté de transmettre par la parole, de génération en génération, des connaissances et des savoir-faire. La culture, qui « peut s’adapter bien plus rapidement que les gènes à de nouvelles menaces ou à de nouveaux besoins » (p. 43), devient ainsi la force motrice de son évolution, et ce, pour le meilleur et pour le pire.

Wright explique notamment comment le perfectionnement des techniques de chasse durant le Paléolithique supérieur a, selon lui, constitué le premier piège du progrès rencontré par l’humain. C’est cependant sur les effets de l’invention de l’agriculture, la grande innovation du Néolithique, qu’il s’attarde le plus longuement. Il montre comment ce mode de subsistance, qui est encore aujourd’hui le fondement de l’économie mondiale, a entraîné une forte augmentation de la population, créé des différences de richesse et de pouvoir, fait décliner la liberté de la majorité et détérioré dangereusement l’environnement.

Brève histoire du progrès« Une fois que la nature décide de reprendre son bien – par l’érosion, les récoltes déficitaires, la famine et la maladie –, le contrat social s’effrite. (…) tôt ou tard, la relation entre le souverain et le paradis devient illusion ou mensonge. Alors, les temples sont pillés, les statues renversées, les barbares invités, et on voit s’enfuir par une fenêtre du palais l’empereur aux fesses nues. » (p. 102)

Pour illustrer ses propos, l’auteur raconte de façon captivante les cas de quatre civilisations qui ont connu leurs heures de gloire avant d’épuiser les bienfaits de la nature et de s’écrouler : les civilisations sumérienne, pascuane, romaine et maya.

Le cas des Sumériens est assez représentatif du phénomène. Les difficultés qu’ils ont rencontrées pour arriver à cultiver leurs terres ont donné lieu à plusieurs innovations : la charrette à roues, l’attelage de bœufs, l’utilisation du cuivre et du bronze, de même que l’écriture. Ces progrès ont cependant eu deux effets dévastateurs qui ont mené la civilisation sumérienne à sa perte. D’abord, sur le plan social, les champs ont fini par appartenir exclusivement à des seigneurs et à de grandes familles, tandis que les gens du peuple sont devenus des serfs et des métayers, ou même des esclaves. Pire encore, les rois ont acquis un droit de vie ou de mort sur la population. Ensuite, sur le plan environnemental, la déforestation et l’irrigation ont causé de graves dommages aux terres agricoles.

Un autre bon exemple d’une croissance sans frein qui mène au déclin d’une population est celui des Pascuans. Au Moyen Âge, les habitants de l’île de Pâques coupaient les arbres plus rapidement que ces derniers ne pouvaient pousser afin d’ériger leurs fameuses statues, les moaï. Si bien qu’un jour, il n’y eut plus assez de bois pour construire des maisons ou les bateaux qui leur auraient permis de pêcher ou de quitter l’île.

Wright s’attarde finalement sur les conséquences de la rencontre entre Européens et Amérindiens avant d’énumérer plus brièvement une série d’événements plus récents qui montrent à quel point l’humanité n’apprend pas de ses erreurs. En effet, nous avons beau pressentir que certains de nos agissements nous mènent tout droit vers un précipice, nous ne ralentissons pas notre course effrénée au soi-disant progrès, bien au contraire.

Note : Brève histoire du progrès a inspiré le documentaire Survivre au progrès de Mathieu Roy et Harold Crooks.

WRIGHT, Ronald, Brève histoire du progrès, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2011, 216 p.

Version originale anglaise :
WRIGHT, Ronald, A Short History of Progress, Toronto, House of Anansi Press, 2004, 211 p.
Aussi disponible en livre numérique.

Quelle juste part?

« La production de richesses étant une affaire collective et non individuelle, il revient à la société de choisir la redistribution qui est la plus susceptible de lui permettre d’atteindre ses objectifs. » (p. 12)

Les militants d’Occupy Wall Street et tous ceux qui les ont suivis ailleurs sur la planète ont-ils raison de s’indigner? Les inégalités économiques qu’ils dénoncent ne sont-elles pas inévitables puisque certains travaillent plus fort et produisent plus que d’autres? La société ne doit-elle pas s’accommoder de ces inégalités pour continuer de profiter des avantages de l’économie de marché? Comment assurer une redistribution des richesses sans brimer les libertés individuelles?

Dans leur court essai La juste part, David Robichaud et Patrick Turmel, professeurs de philosophie respectivement à l’Université d’Ottawa et à l’Université Laval, ont voulu « dépasser une conception étroitement économiste de la juste part » (p. 91) et répondre à ces questions en s’attaquant à quelques mythes.

Je produis ce bien, j’en suis propriétaire, je dois en récolter tous les fruits : voilà la logique de la droite économique. Les auteurs, quant à eux, pensent plutôt que les bénéfices devraient être redistribués, la richesse produite par un individu n’étant pas le résultat de son seul mérite, mais d’abord un produit social. En effet, en plus d’une certaine règlementation, la coopération est une condition sine qua non d’une économie viable. Sans compter que le contexte social, culturel, technologique et économique joue pour beaucoup dans les innovations qui font la fortune de certaines personnes. Robichaud et Turmel admettent toutefois qu’on peut vouloir reconnaître la contribution plus importante de certains, le tout étant de déterminer de quelle manière et dans quelle mesure.

Les auteurs montrent en outre comment l’illusion capitaliste (« cette croyance selon laquelle les inégalités seraient une condition nécessaire à l’enrichissement collectif », p. 75) amène les gens défavorisés et ceux de la classe moyenne à voter pour des réductions fiscales dont seuls les plus favorisés bénéficieront. De fait, pendant que le 1 % le plus riche continue de s’enrichir, le revenu de la classe moyenne calculé en dollars constants a légèrement diminué depuis 30 ans. On ne nie pas que les salaires élevés favorisent une compétition qui a certains avantages, mais là encore, tout est question de dosage.

400px-Unbalanced_scales_simpler_svgRobichaud et Turmel s’attardent également aux effets dévastateurs de l’accroissement des inégalités sociales. Une étude qu’ils citent montre, par exemple, que plus les inégalités sont grandes dans une société, plus les problèmes sociaux (alcoolisme et toxicomanie, obésité, crimes violents, faibles performances scolaires, maladie mentale, etc.) sont répandus et graves. À l’inverse, « plus un pays est égalitaire, mieux il excelle sur le plan de la santé et du bien-être de sa population générale » (p. 84).

L’aggravation des inégalités est par ailleurs une cause importante de l’endettement des foyers. Les très riches, lorsqu’ils deviennent plus riches, consomment davantage et, ce faisant, élèvent les standards pour la deuxième classe la plus riche qui consommera plus elle aussi afin de ne pas trop s’éloigner de la classe supérieure. Le groupe juste en dessous de ce deuxième groupe fera de même et ainsi de suite jusqu’à la classe moyenne qui, elle, n’a pas vu son pouvoir d’achat augmenter et n’aura d’autre choix que de s’endetter pour suivre le rythme.

Ils ont beau ne pas être économistes, les philosophes Robichaud et Turmel ne pourront pas être accusés de pelleter des nuages avec La juste part. En appuyant leurs arguments sur des études et des faits solides, et en les illustrant d’exemples éloquents, les auteurs parviennent dans leur essai fort accessible à ébranler certains mythes très répandus à notre époque.

Notes :

  • La juste part est le premier livre publié par la toute nouvelle maison d’édition Atelier 10 aussi derrière la revue Nouveau projet et qui a depuis publié un deuxième livre : Année rouge de Nicolas Langelier.
  • La juste part était en lice pour le prix Pierre-Vadeboncœur de l’essai remis par la CSN, prix qui a finalement été décerné à Lise Payette pour Le mal du pays (Lux éditeur).

ROBICHAUD, David et Patrick TURMEL, La juste part : repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, coll. « Documents », 2012, 97 p.
Aussi disponible en format numérique.

Semer à tous vents

Le hasard a joué en ma faveur au cours des premiers mois de ce bel automne. Mon univers livresque s’est enrichi de plusieurs petites perles lors de mes récentes explorations et, n’arrivant pas à choisir celle dont je vous parlerais dans le présent billet, j’ai penché pour la voie de la facilité : je vous entretiendrai de toutes.

Première perle, donc, sur mon parcours : un petit ouvrage de la jeune maison d’édition De ta Mère, Les Cicatrisés de Saint-Sauvignac. De ta Mère se targue de proposer des textes novateurs dans des formes littéraires qui sortent des modèles traditionnels et, visiblement, les Cicatrisés font honneur à cette mission. On a ici affaire à un roman à huit mains, soit un auteur différent pour chacun des quatre chapitres. Quatre voix, mais un seul récit qui possède une belle unité de ton malgré la polyphonie des plumes. Chaque chapitre marque en fait le passage d’une saison dans la vie des écoliers du village de Saint-Sauvignac. Le rêve commun de ces enfants – pouvoir occuper tout leur été à dévaler la fameuse « Calabraise » – tourne au cauchemar lorsqu’on découvre, trop tard, que la glissade fétiche du nouveau parc aquatique municipal est défectueuse. Après avoir refermé ce livre, l’idée que vous vous faites d’un simple clou, et de la menace qu’il peut représenter, ne sera plus la même, j’en fais le pari! Parodie sur la ségrégation et sur le sentiment de culpabilité sociale, les Cicatrisés nous présentent aussi les petits combats d’une enfance hors norme, dans un monde où les adultes rivalisent de sottises et d’idioties.

Mon deuxième coup de cœur ne relève pas du domaine de la fiction. La revue l’Inconvénient analyse les courants de pensée actuels et questionne les idées reçues par le biais de la littérature. Ses numéros thématiques proposent à la une des titres tels que « Du bon usage du roman », « Essai de critique non constructive » ou encore « Anatomie de l’homme cynique », illustrant bien le ton privilégié par la rédaction pour examiner les évènements de l’actualité culturelle, sociale, politique.

Afin de célébrer la parution de leur 50e numéro, les rédacteurs de l’Inconvénient ont récemment publié un recueil des meilleurs « bogues » parus dans leurs pages depuis la naissance de la revue. Mais que sont les « bogues », demanderez-vous? Il s’agit en fait de brefs traits d’humeur insérés à la fin de chaque numéro, où les rédacteurs tirent à vue sur toutes les absurdités (bien réelles) dont ils ont été témoins. Que ce soit pour nous entretenir d’une décision gouvernementale, d’un slogan publicitaire entendu dans les médias, d’un comportement humain envers un animal ou de la manière de créer une œuvre d’art pseudo contemporaine, les auteurs usent avec talent de différentes figures de style pour nous emmener graduellement à prendre conscience de l’absurdité de certains faits de société. Jubilatoire. Le recueil est trop court, on en redemande.

Puis ma dernière perle, et non la moindre, est le dernier roman d’Alain Beaulieu, Quelque part en Amérique. Déjà une dizaine de romans à son actif, autant de recueils de nouvelles, quelques pièces de théâtre, des prix littéraires pour consacrer le tout : mais qu’est-ce qui m’a retenue si longtemps d’ouvrir un livre de Beaulieu? Le hasard, la beauté d’une page couverture peut-être (je l’avoue, je suis de celles qui craquent pour les qualités esthétiques d’un bouquin), le thème alléchant d’une Amérique délinquante : un confluent de facteurs, je crois, m’ont finalement amenée à poser les yeux sur les premières phrases de ce roman, et à ne plus le quitter pendant les trois jours qui ont suivi. Dès la deuxième page, on s’enfonce déjà dans le récit. Pas de longue mise en contexte, pas de description nuancée des splendides paysages américains; pas d’arbre généalogique des personnages non plus, ni de métaphore stylistique. Non, rien de tout cela. Plutôt de l’intrigue, de l’action, de la vie, brute. Il me serait difficile de vous parler de l’intrigue du roman sans en dévoiler quelques moments clés. Sachez seulement qu’une femme noire et son petit garçon, récemment exilés aux États-Unis (en provenance d’un pays qui n’est jamais nommé), tentent de se refaire une vie dans ce pays grand et riche qui leur donne l’espoir d’un recommencement. Ils seront trompés par ceux à qui ils faisaient confiance, mais croiseront aussi la lumière réconfortante d’une âme intègre. Un roman sur le courage d’une mère, et sur les travers d’un pays où l’humain est encore, parfois, une marchandise qui peut attiser la convoitise.

Sur ce, je vous laisse le mot de la fin : à vous de choisir votre perle ou de nous proposer un autre petit bijou sur cette tribune.

BERTHIAUME, Sarah, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Mathieu Handfield ,  Les cicatrisés de Saint-Sauvignac, Montréal : Ta mère, 2011.

BÉLISLE, Mathieu [et al.],  Les inconvénients du progrès : 50 raisons de ne pas se réjouir trop vite, Montréal : L’Inconvénient, 2012.

BEAULIEU, Alain, Quelque part en Amérique, Montréal : Druide, 2012.

Élections américaines : pleins feux sur Bain Capital

par Jean-François Barbe

Les prochaines élections présidentielles américaines se joueront sur la capacité du Parti démocrate et du Parti républicain à définir le sens de la longue carrière de Mitt Romney à la tête de Bain Capital, un fonds d’investissement privé.

Car si Romney réussit à être perçu par la population comme étant le plus compétent en matière économique, il pourrait bien remplacer Barack Obama comme prochain président des États-Unis.

Si, au contraire, il est vu comme un destructeur d’emplois à cause de cette même implication dans Bain Capital, il deviendrait alors l’équivalent d’un Bob Dole ou d’un John Kerry, c’est-à-dire un candidat qui aura perdu sa chance. Et rien d’autre.

C’est pourquoi, lors des prochaines semaines, les démocrates diffuseront assurément le plus de publicités possible afin de «figer» l’image de Mitt Romney comme le roi des délocalisations, le maître du licenciement et l’artiste de l’esquive fiscale. Ce qui ne manquera pas d’être amplifié dans les médias sociaux, et cent fois plutôt qu’une!

Mais qu’est-ce donc que Bain Capital?

Bien que publié en 2008, ce livre en donne un très bon aperçu.

Écrit par des connaisseurs du monde financier, à savoir deux journalistes du quotidien économique français Les Échos, ce livre présente les fonds d’investissements privés, parmi lesquels se trouve Bain Capital, comme étant des «agents de transformation profonde du capitalisme moderne».

Ces fonds, expliquent-ils, se spécialisent dans le rachat d’entreprises qui vont plus ou moins bien – et bien souvent, très mal – avec l’argent des autres, ce qui s’appelle l’effet de levier. Ces entreprises doivent ensuite supporter une lourde dette. Comment s’en sortent-elles? La plupart du temps, en sortant la hache. Elles se délestent d’activités jugées superflues, ce qui entraîne des mises à pied. Elles vendent des pans entiers de ces mêmes entreprises et elles délocalisent, en Chine ou ailleurs. Elles sabrent également les salaires et les régimes de retraite des employés.

La stratégie, ajoutent les auteurs, comporte un autre volet, indispensable à sa réalisation : l’intéressement financier des gestionnaires des entreprises acquises. Leur rémunération monte en flèche dès l’atteinte d’un seuil élevé de rendement. Autrement dit, les gestionnaires doivent se mettre à «créer de la valeur». Beaucoup de «valeur». Le problème, c’est que, pour y arriver, ils feront tout pour diminuer les coûts, entraînant ces pénibles restructurations dont les employés font les frais.

Résultat : dans ce type d’entreprises, les inégalités de revenus explosent et atteignent des proportions jamais vues.

C’est pourquoi les démocrates américains parlent également d’une classe moyenne assiégée, de moins en moins nombreuse.

Parallèlement, les défenseurs de cette forme d’investissement estiment, comme le disent les auteurs de ce livre, «qu’ils ne sont pas là pour traire la vache mais pour la mener vers des pâturages plus verts».

Et c’est là que ça devient intéressant. Avec de nombreux exemples, tous tirés de la France mais qui pourraient se trouver facilement ailleurs dans le monde en raison de la nature même de la bête, les auteurs montrent que les Bain Capital ne sont pas ces prédateurs qui fondent sur les entreprises afin de les dévorer. Car des entreprises mal gérées, qui se dirigent droit dans le mur, il y en a des masses.

Les Bain Capital les repèrent, les achètent, les «restructurent» et finissent par s’en départir. Certaines doivent cependant se résoudre à mettre la clé sous la porte.

Si on pouvait faire le bilan de la création ou de la destruction d’emplois occasionnés par les Bain Capital de ce monde, on obtiendrait forcément un portrait contrasté. Les auteurs disent, avec justesse, à quel point les recherches universitaires sont partagées sur ce point.

En résumé, sans les Bain Capital, bien des entreprises auraient disparu, et leurs emplois avec. Mais à quel prix ont-elles été sauvées? À celui d’un approfondissement inouï des inégalités de revenus. Par exemple, la fortune personnelle de Mitt Romney est estimée par le magazine économique Forbes à au moins 230 M$ (et c’est sans compter les comptes offshores et la fiducie de 100 M$ créée pour le compte de ses cinq fils). Son taux d’imposition d’au maximum 15% est facilement moitié moins élevé que celui de l’Américain moyen.

Le patrimoine de la classe moyenne, quant à lui, a fondu de près de 40% par rapport au sommet de 2007.

Mais est-ce bien cela que les Américains veulent? Un financier «coupeur de coûts» à la tête du pays pour redonner du tonus à une économie poussive? Y a-t-il d’autres solutions? Et est-ce bien là que nous mènent les «transformations profondes du capitalisme moderne»?

Nous y reviendrons. Chose certaine, le résultat des prochaines élections présidentielles américaines, lesquelles – qu’on le veuille ou non – finiront par trouver un large écho chez nous, au Québec, nous en dira certainement un peu plus.

ESCANDE, Philippe et GODELUCK, Solveig, Les pirates du capitalisme : comment les fonds d’investissement bousculent les marchés, Paris, Albin Michel, 2008, 263 p.




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