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Annotations;: Livres, musique et cinéma.

David Bowie

DavidBowie

Les bibliothécaires ont préparé une sélection

 

du meilleur de David Bowie, sous toutes ses

 

formes et sous toutes ses couleurs.

 

 

 

 

 

Musique


The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972) édition 40e anniversaire, parue en 2012.

Heroes (1997)

Diamond Dogs (1974)

Station to Station (1976)

Blackstar (2016) : disponible en ligne sur Freegal Music.

 

Vous pouvez d’ailleurs écouter plusieurs albums de David Bowie en ligne avec Freegal Music et hoopla Musique, des ressources disponibles sur le portail de BAnQ.

 

Discographie


Bowie : album par album par Paolo Hewitt

 

Partitions musicales


Anthology

The Best of David Bowie – 1974/1979

The Best of David Bowie – 1969/1974

 

Films et documentaires


David Bowie: Under Review, 1976-1979 – The Berlin Trilogy. Ce reportage est disponible en ligne grâce à la ressource Access Video on Demand (AVOD). Il faut être abonné à BAnQ pour visionner la vidéo.

David Bowie’s Ziggy Stardust, un documentaire sur le concert du 3 juillet 1973 pendant lequel David Bowie abandonne le personnage de Ziggy Stardust.

Furyo (Merry Christmas M. Lawrence), un drame de guerre de Nagisa Oshima paru en 1983 mettant en vedette David Bowie, Ryuichi Sakamato et Tom Conti. MédiaFilm lui a attribué la note « remarquable ».

Labyrinth, un film sorti en 1986 mettant en vedette David Bowie et Jennifer Connelly.

 

Biographies


David Bowie : Starman de Paul Trynka : une biographie récente, qui se veut la plus détaillée à ce jour sur le musicien et son œuvre.

Any Day Now : Les années Londres : 1947-1974 : trace le parcours chronologique de Bowie de ses débuts jusqu’à l’album Diamond Dogs; comprend plusieurs photos et images.

 

       

 

 

 

 

 

Quelques suggestions de lecture


Bowie par Duffy : cinq séances photo 1972-1980

Bowiestyle : à voir pour les magnifiques photographies des costumes de Bowie

David Bowie ouvre le chien

David Bowie est le sujet, publié à l’occasion de l’exposition David Bowie is tenue au Victoria and Albert Museum de Londres en 2013. D’ailleurs, l’exposition est présentée au Groninger Museum des Pays-Bas jusqu’au 13 mars 2016.

 

Si vous cherchez des lectures pour les prochaines journées froides, vous pouvez vous laisser inspirer par la liste des 100 livres préférés de David Bowie disponible sur le site de la New York Public Library. Il avait publié cette liste sur son compte Facebook en 2013.

 

Coups de cœur des bibliothécaires


 

Christine :
Space Oddity me donne toujours des frissons et Under Pressure, interprétée par le duo Bowie-Mercury.

Maryse :
Wild is the Wind de l’album Station to Station, une ballade poignante.

Katia :
Helden, la version allemande de Heroes, ainsi que Blackstar, autant pour la chanson, sombre et émouvante, que pour le vidéoclip intégrant brillamment des éléments de danse.

Véronique :
Five Years, pour la déchirante ouverture du magnifique album The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars.

My brain hurt like a warehouse
it had no room to spare
I had to cram so many things
to store everything in there

Patrick :
Let’s dance me donne toujours envie d’avoir le pied léger.

Éric :
Modern Love pour la chorégraphie touchante de Denis Lavant dans le film Mauvais sang de Leos Carax.

Marie-Line :
Life on Mars, Space Oddity et la chanson titre du dernier album, Blackstar.

Jenny :
Heroes : Peter Gabriel l’a d’ailleurs reprise sur son album Scratch My Back (2010).

Alexandre :
Quoi choisir? Life on Mars ou Ashes to Ashes ou Starman ou Sound and Vision?

Johanne :
All the Young Dudes, chanson écrite par Bowie et interprétée par Mott the Hoople, est un de ses premiers sinon le premier de ses nombreux succès.

Philippe :
Merry Christmas Mr. Lawrence, un film de Nagisa Ôshima où Bowie est remarquable dans la peau d’un prisonnier de guerre interné dans un camp japonais.

 

Et vous, quel est votre coup de cœur?

 

Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres…

En mars 1947, Carolyn Robinson, une étudiante de bonne famille rencontre Neal Cassady, un voyou rebelle et séduisant. C’est l’attirance des contraires : Neal souhaite devenir quelqu’un de respectable, tandis que Carolyn est fascinée par l’intensité et la soif de vivre du jeune bohème.

Mais Neal Cassady est un homme à femmes. Carolyn découvre qu’il est déjà marié à une jeune fille de 16 ans du nom de LuAnne. Leurs fréquentations commencent donc sur fond de promesse de divorce.

Neal et Carolyn finissent par se marier mais presque aussitôt, c’est l’appel de la route que Neal entend. Après l’arrivée de leur premier enfant, il prend le large avec Jack Kerouac et d’autres amis pour une virée de quelques semaines en voiture. Espace, vitesse, drogue. Se mesurer aux frontières de l’Amérique et à ses frontières intérieures. Voilà l’un des traits du mouvement beat.

Carolyn Cassady découvre qu’elle n’a pas épousé un ange. Son mari est un fêtard invétéré qui aime la drogue et le sexe avec les femmes et avec les hommes. Il a inspiré Jack Kerouac pour son personnage de Dean Moriarty dans son roman Sur la route.

Dans cette Californie des années cinquante, Carolyn Cassady devient le témoin d’une amitié triangulaire entre son mari, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, trois écrivains de la Beat Generation. Elle nous livre leur correspondance, leurs attirances sexuelles, leurs amitiés et leurs questionnements. Dans une vie de pauvreté matérielle, elle partage leur folie et leur amitié. Elle deviendra même l’amante de Jack Kerouac avec le consentement de son mari.

Mais l’insouciance du lendemain apporte son lot de problèmes et les différences entre Neal et Carolyn sont nombreuses. L’auteure nous raconte leur vie familiale chaotique et offre aussi un point de vue personnel sur ce légendaire trio beat idéalisé par plusieurs générations. Cette vue de l’intérieur nous présente l’autre côté de la médaille de ces vies plus grandes que nature.

Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Neal Cassady ont contribué à secouer l’Amérique laborieuse et puritaine, parfois au détriment de leur entourage. Le récit de Carolyn Cassady est captivant et nous livre l’histoire sous-jacente de ces auteurs célèbres. Il constitue une bonne entrée en matière pour découvrir ensuite leurs œuvres respectives.

 

CASSADY, Carolyn, Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres… Paris, Denoël, 2000, 555 p.

Portrait du héros au sommet de l’Olympe

par Jean-François Barbe

Alors qu’il était un important économiste à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à Paris, Cornelius Castoriadis (1922-1997) animait clandestinement un groupuscule d’extrême-gauche appelé Socialisme ou barbarie (1949-1967). La revue du même nom, à laquelle ont collaboré de grands intellectuels tels Guy Debord, Jean Laplanche, Claude Lefort, Jean-François Lyotard et Edgar Morin, allait influencer bon nombre d’acteurs de Mai 68 en France, dont Daniel Cohn-Bendit.

Issu du trotskisme, Castoriadis s’est rapidement détaché de cette vision du politique, alors influente dans les milieux d’extrême-gauche, en refusant de voir en l’Union soviétique un État ouvrier, même dégénéré. Au contraire, Castoriadis a vu dans cet État l’expression de la dictature d’une bureaucratie sur l’ensemble de la société.

Dans les années 70, Castoriadis a délaissé le marxisme en développant sa critique du capitalisme hors de l’État. Publié en 1975, L’institution imaginaire de la société soulève la possibilité de la démocratie directe et d’une forme d’autogestion comme moyens d’abolir les seules contradictions dignes de l’être selon lui, à savoir celle entre experts et citoyens, et celle entre dirigeants et exécutants.

C’est à cette époque, plus précisément en 1973, que Castoriadis ouvre son bureau de psychanalyste. Se situant dans la mouvance lacanienne, Castoriadis s’intéresse particulièrement à la psychose. En 1979, il entamera la dernière étape d’une fructueuse carrière en devenant, à 57 ans, directeur d’études à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Devenu financièrement riche au début de sa vie d’adulte grâce à un mariage avec une héritière milliardaire, Castoriadis mènera l’existence matériellement très choyée de la haute bourgeoisie française, maison d’été incluse dans les îles grecques. Plein de vitalité, Castoriadis connaîtra plusieurs femmes, en commençant par la compagne de Claude Lefort, qu’il lui ravira en pleine époque de Socialisme ou barbarie. Il jouera et perdra en Bourse la totalité de sa retraite de l’OCDE qu’il avait obtenue en un seul versement.

Cette biographie suit Castoriadis à travers les grandes étapes de sa vie d’intellectuel et de militant. Elle nous laisse aussi entrevoir le caractère et bien des aspects de la vie privée d’un individu très français dans son atypisme. Car où, ailleurs qu’en France, pourrait-on être fonctionnaire dans un organisme libéral comme l’OCDE, à la tête d’un service (analyse de la conjoncture) où travaillent 120 personnes – et militant clandestin d’un groupe d’extrême-gauche, tout en habitant un appartement princier dans un des secteurs les plus prisés de Paris, quai Anatole-France, avec serviteur sénégalais y vivant à demeure?

La biographie est également un point d’entrée vers une pensée réellement très complexe, tendue « vers une inlassable poursuite du savoir » qui s’apparente, pour reprendre une métaphore de Castoriadis lui-même, à l’entrée dans un énorme labyrinthe.

Maître de l’historiographie contemporaine, l’auteur François Dosse est un biographe confirmé qui s’intéresse à l’histoire des idées. Il a déjà écrit des biographies sur les auteurs difficiles que sont Paul Ricoeur, Deleuze et Guattari, et Michel de Certeau. Comme tous les biographes qui se respectent, Dosse développe son sujet en puisant dans les archives et en interviewant les proches de l’objet d’étude (plus d’une centaine de personnes ont été interrogées).

Dosse caractérise Castoriadis comme un « philosophe de l’historicité » théorisant la possibilité du passage de l’hétéronomie à l’autonomie, même à l’époque actuelle du présentisme (« perte de la mémoire vivante, hypertrophie de la mémoire morte, technicisation de la société, tendance lourde à la privatisation des individus »). Dosse pense aussi que c’est dans « l’articulation entre l’analyse historienne et le regard psychanalytique que la pensée de Castoriadis reste d’une actualité saisissante pour retrouver les voies d’une société plus conviviale ».

Les qualificatifs des Français à l’égard de Castoriadis sont plus que louangeurs. Pierre Vidal-Naquet a placé son oeuvre « sous le triple signe de Thucidyde, de Marx et de Freud ». Le Magazine Littéraire le décrit comme un « Titan », le quotidien La Croix comme un « héros de la pensée en actes au sommet de l’Olympe ». Reflet du goût bien français d’être au centre de l’univers en dépit de son déplacement, il y a belle lurette, aux États-Unis? Sûrement, mais il y a évidemment beaucoup plus, soit une pensée foisonnante qui interpelle les intellectuels qui réfléchissent sur la démocratie et la modernité; ainsi que ceux qui désirent aller au-delà de la démocratie parlementaire telle qu’on la connaît.

En entrevue au site Mediapart, François Dosse confie que « Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique. Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen. »

« Héros au sommet de l’Olympe? » Un peu fort. Mais intéressant tout de même, n’est-ce pas?

DOSSE, François. Castoriadis, une vie, Paris, La Découverte, 2014, 532 p.

Lena Dunham : regard féminin sur la génération Y

Lena Dunham, Not that kind of girlLa série de télévision Girls produite par HBO raconte les aventures de quatre jeunes femmes à New York. Lena Dunham y joue le rôle principal, Hannah, une écrivaine dans la vingtaine, anxieuse, égoïste, drôle et originale. Héroïne à saveur « génération Y », elle proclame dramatiquement (et avec autodérision) qu’elle est « peut-être LA voix de sa génération ».

Les critiques ont reproché à Dunham de peindre des personnages de jeunes adultes gâtés, riches et égocentriques. Ils ont également soulevé le manque de diversité culturelle dans la série. On a surtout jugé bizarres et dégradantes les scènes sexuelles que Dunham écrit pour ses personnages féminins. Malgré tout et après quatre saisons, Lena Dunham persiste et signe. Sans aucun doute, l’auteure de ce succès trace son chemin comme elle l’entend et n’accepte aucun compromis pour exprimer sa vision créative.

Il est donc étonnant de découvrir dans Not that Kind of Girl une femme plus sombre et moins assurée. Dunham soufre d’anxiété profonde depuis qu’elle est toute jeune. Les rapports malheureux qu’elle entretient avec les hommes tournent parfois à l’abus. Dans cette autobiographie, l’artiste raconte des anecdotes de sa vie amoureuse, de ses thérapies, d’épisodes de son enfance et des relations avec les membres de sa famille. La sortie de ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse aux États-Unis au sujet d’un passage qui a provoqué l’ire des ultraconservateurs.

Les admirateurs de la série et les curieux apprécieront cette autre facette de Dunham. En dévoilant son côté sensible, voire naïf, l’auteure nous permet finalement de comprendre intimement son parcours artistique.

Dans l’univers culturel actuel, Dunham, la vraie et la version Girls, nous offre une perspective rafraîchissante et différente de la jeune femme d’aujourd’hui. Si l’on peut douter qu’elle soit « LA voix de sa génération », sa voix porte et fait tout de même réagir. Dunham peut continuer à la défendre et à en rire.

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DUNHAM, Lena, Girls. L’intégrale de la première saison/Girls. The complete first season, États-Unis, Home Box Office, 2012, Blu-ray, 390 min, avec Lena Dunham, Allison Williams, Adam Driver.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : antiguide à l’usage des filles d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2014, 318 p.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : A young woman tells you what she’s « learned », Toronto, Doubleday, 2014, 265 p.

Une biographie de l’homme aux cigares

par Jean-François Barbe

Élisabeth Roudinesco, c’est d’abord un style, coulant, au point où on se sent presque comme dans un roman. C’est tellement vrai que son dernier livre, une biographie de près de 600 pages sur Sigmund Freud, a remporté en France non pas un, mais deux prix littéraires!

Et pourtant, son sujet était tout sauf facile. Car il s’en est écrit des livres sur Freud. La Grande Bibliothèque compte près de 650 ouvrages ayant Sigmund Freud en sujet, dont une vingtaine de biographies.

Roudinesco s’attaquait au dur défi de l’originalité par rapport à un personnage universel archi-étudié – même son goût du cigare a été passé au crible –, traduit en plus de cinquante langues, et sur lequel nous avons tous, déjà, une certaine opinion.

L’auteure ne partait pas de rien. Historienne, psychanalyste et professeure à l’université Paris Diderot, elle est l’équivalent, en France, de la gardienne du temple. Il y a quelques années, elle a « réglé son cas » à Michel Onfray qui avait commis un véritable navet au sujet d’un Freud « charlatan, névrosé incestueux, praticien cupide et petit-bourgeois réactionnaire complice d’amitiés fascistes », pour reprendre un résumé de l’hebdomadaire Le Point du 15 mars dernier. Roudinesco est aussi la voix du temple. Car grande est son influence médiatique à cause d’une production impressionnante par sa qualité et son rayonnement international – elle a écrit une vingtaine de livres traduits, semble-t-il, dans une quinzaine de langues –, mais surtout, à cause d’un talent de communicatrice hors pair qui lui assure une présence stratégique dans des médias qui font l’opinion. Elle écrit de remarquables articles dans le journal Le Monde où elle aurait la haute main sur les ouvrages en psychologie qui y sont recensés. La banque de données Eureka de la Grande Bibliothèque indique que le terme Élisabeth Roudinesco est apparu 190 fois dans la presse française en 2014.

Son approche historique a été critiquée par une psychanalyste lacanienne, Nathalie Jaudel, qui lui a reproché sa subjectivité et une propension au jugement un peu trop tranché. Cela dit, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre ne cache pas la complexité des points de vue. Parmi les auteurs contemporains – historiens et psychanalystes – cités par Roudinesco, se trouvent des antifreudiens. Notons qu’elle fait état des travaux du psychanalyste québécois Patrick Mahony avec qui, dit-elle, elle échange depuis vingt ans. L’auteure dit également avoir dépouillé des archives de Freud à Washington et être la première historienne française à l’avoir fait.

Dans son projet d’écriture, Roudinesco affirme avoir voulu « observer Freud construisant son époque tandis qu’il était construit par elle ». Elle historise les grandes étapes de la vie de Freud, de la Vienne fin de siècle jusqu’à sa mort en Angleterre. On fait la rencontre d’un « dynamiteur des certitudes de la conscience »; d’un penseur de la démocratie très critique vis-à-vis de la modernité et de ses illusions; d’un « conservateur éclairé » en matière culturelle; du chef d’une armée de combattants (ce qu’était la psychanalyse à ses débuts); ainsi que d’un thérapeute audacieux toujours prêt à retourner à sa table à dessin.

En plus de suivre Freud à travers sa trajectoire personnelle et professionnelle, Roudinesco rend compte de certains débats d’idées et développements théoriques à travers, notamment, les apports de Sandor Ferenczi et de Melanie Klein.

Cela dit, tout ce qui précède ne devrait pas faire oublier une chose bien importante, le réel plaisir que cette brique de près de 600 pages procurera aux lecteurs de biographies écrites… comme des romans. À apporter dans son sac de vacances mais à lire, dirais-je, à petites doses à la plage, car ce livre reste un livre d’histoire dans toute la force du terme.

ROUDINESCO, Élisabeth, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Éditions du Seuil, 2014, 592 p.

 

 

L’odyssée de Louis Zamperini

Invincible de Laura Hillenbrand, l'histoire de Louis ZamperiniL’histoire de Louis Zamperini, coureur olympique et bombardier dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, en est une de pur héroïsme.

Comme beaucoup d’autres immigrants de deuxième génération aux États-Unis dans les années 20, Louis est d’origine modeste. Il grandit à Torrance en Californie et, après une courte carrière victorieuse comme coureur de demi-fond, il s’enrôle dans l’armée. Il devient caporal d’artillerie dans les forces de l’air et est envoyé à Hawaii en novembre 1942. En mission pour retrouver un B-24 perdu, Louis et tous les membres de son équipage s’écrasent au-dessus du Pacifique le 27 mai 1943. Des 11 soldats à bord de l’avion, seuls Louis et deux autres compatriotes survivent. Bravant tempêtes et intempéries, tirs ennemis et attaques de requins, sans compter les maux qui guettent les naufragés sans provisions ni moyens de communication, Louis, Phil (Russell Allen Phillips) et Mac (qui meurt au trente-troisième jour) dérivent en mer pendant 46 jours dans un canot de sauvetage.

Louis et Phil finissent par atteindre les îles Marshall, mais toute la joie d’être finalement délivrés de leurs souffrances est de courte durée.

Les Japonais interceptent leur embarcation en juillet 1943 et emmènent les deux hommes au camp de prisonniers de guerre de Kwajalein sur l’île de Makin. Les conditions de vie sont assez difficiles pour les prisonniers (même si le Japon était signataire de la convention de Genève qui prévalait alors, celle de 1929). Louis est séparé de son frère d’armes et est détenu dans deux autres camps avant de terminer sa captivité en 1945 à Naoetsu où, sous le joug d’un garde particulièrement sadique et cruel, il subira de la torture physique et psychologie.

Laura Hillenbrand, auteure de Seabiscuit, a mis sept années à écrire Invincible. Non seulement a-t-elle pu interviewer Zamperini ainsi que d’autres témoins pendant plusieurs années, mais elle a aussi eu accès aux archives militaires et aux lettres des prisonniers et de leur famille pour tisser cette saga.

Bien qu’elle aborde un sujet douloureux (certains passages de torture sont difficiles à lire), l’auteure parsème son récit d’épisodes comiques qui allègent le ton. Même dans les pires conditions de captivité, les soldats américains partageaient des jeux secrets et des plans de sabotage qui leur permettaient de garder espoir, de combattre l’ennemi et d’ainsi survivre. L’espièglerie, l’humour et certaines anecdotes, un brin embellies, nous aident à entendre la voix de Louis Zamperini. Il est à noter qu’une liste impressionnante de sources vient corroborer plusieurs des descriptions et des événements relatés par Louis et les autres prisonniers interviewés.

Le camp Naoetsu est libéré en septembre 1945, quatre semaines après Hiroshima. Louis revient chez lui changé, marqué et en choc post-traumatique. Le récit de sa vie après son retour aux États-Unis, que Hillenbrand aborde brièvement, permet de conclure sur une note positive et d’accroître notre admiration pour cet homme qui réussira à pardonner à ses bourreaux les mauvais traitements qu’il a subis. Louis Zamperini est décédé en 2014, à l’âge de 97 ans.

Invincible est une merveilleuse histoire de la guerre du Pacifique, un chapitre moins connu de la Seconde Guerre mondiale.

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HILLENDRAND, Laura, Invincible : une histoire de survie et de rédemption, Paris, Presses de la Cité, 2012, 571 p.

HILLENBRAND, Laura, Unbroken : a World War II story of survival, resilience, and redemption, New York, Random House, 2010, 473 p.

Plaisirs retrouvés

Mes enfants chérissent des livres ou des films qu’ils aiment relire et revoir régulièrement. Pour l’une, c’est Le magicien d’Oz; pour l’autre, la série Harry Potter. Nous aussi, les adultes, affectionnons des œuvres qui nous ont touchés et que nous redécouvrons année après année parce qu’elles nous enchantent chaque fois. Nous vous invitons aujourd’hui à partager nos plaisirs retrouvés.

Catherine Lévesque recommande Ne le dis à personne.

Ne le dis à personneRéalisé par Guillaume Canet et adapté d’un roman à succès d’Harlan Coben, Ne le dis à personne met en scène un couple amoureux, incarné par François Cluzet et Marie-Josée Croze, dont le destin bascule lorsque celle-ci se fait assassiner. Le film raconte surtout la suite de leur histoire, huit ans plus tard, lorsque le mari revoit sa femme dans une vidéo jointe à un courriel qu’il a reçu! Est-elle encore vivante? Tous les espoirs sont permis. On entre alors dans un thriller puissant aux nombreux rebondissements…

 

 

Marie-Ève Roch recommande Nouvelles de Mars de Robinson.

Nouvelles de mars_RobinsonVéritable troubadour pour les petits, Robinson m’a charmée en un instant avec sa voix douce et ses textes d’une grande finesse. Tantôt pleines de poésie, tantôt teintées d’un brin de folie ou d’exotisme, ses chansons toujours délicates nous parlent d’anges, de voyage sur la Lune, d’une dent qui tombe ou de vieux trésors cachés au fond d’un grenier. Robinson est entouré d’une solide équipe de musiciens et de choristes, et tout l’album a fait l’objet d’arrangements soignés. Ne vous laissez surtout pas rebuter par le côté maison de la pochette : voilà un fin travail d’artisan à redécouvrir, et pour lequel je craque complètement.

 

Esther Laforce recommande Sissi, l’impératrice anarchiste de Catherine Clément.

Sissi l'impératrice anarchisteCeux et celles qui auront été charmés par la vie de Sissi grâce à la trilogie des films réalisés dans les années 50 et mettant en vedette la plus que magnifique Romy Schneider, liront ou feuilletteront avec passion, comme je l’ai fait adolescente, le livre de Catherine Clément, Sissi, l’impératrice anarchiste. Publié en 1992 dans la collection Découvertes de Gallimard, ce livre abondamment illustré présente de façon plus réaliste la vie de cette impératrice solitaire et malheureuse dont les poèmes révèlent la révolte qui l’habitait contre les obligations impériales et la monarchie. Marquée par l’anorexie et la mort de deux de ses quatre enfants, elle mourut en 1898, assassinée par un anarchiste. Une vie mouvementée et tragique, bien éloignée de l’univers romantique des contes de princesses…

 

 

Sylvie-Josée Breault recommande La vie devant soi de Romain Gary.

La vie devant soiLe centième anniversaire de la naissance de Romain Gary a été souligné cette année, notamment par la parution d’un texte inédit de 1937 : Le vin des morts. Le détenteur du manuscrit, Philippe Brenot, est l’instigateur de ce projet d’édition et il en signe la préface. Il présente ce roman comme précurseur des ouvrages publiés successivement de 1974 à 1976, sous le pseudonyme d’Émile Ajar : Gros-Câlin, La vie devant soi et Pseudo. Effectivement, on y retrouve des thématiques et un ton similaires : travers humains, problématiques sociales, exposés de façon sarcastique. Et c’est l’intérêt de ce livre, nous rappeler ces titres lus et relus qui ont marqué l’imagination des lecteurs et touché leur sensibilité. Je retiens le prix Goncourt de 1975, La vie devant soi, pour sa tendresse, son humour, malgré le caractère sombre des faits rapportés : traumatismes d’Auschwitz, prostitution, racisme. On se souviendra du langage coloré du jeune Momo et de l’attachante madame Rosa que Simone Signoret avait si bien incarnée dans l’adaptation cinématographique de Moshé Mizhari.

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande Ghost in the shell de Mamoru Oshii

Ghost in the shellParu en 1995, ce film du réalisateur japonais Mamoru Oshii (à ne surtout pas confondre avec la série télévisée du même titre) a fait date. Son lancement à l’international a marqué l’évolution du cinéma d’animation et, plus largement, de la science-fiction. Presque vingt ans plus tard, cette adaptation libre du manga éponyme de Masamune Shirow tient toujours la route, visuellement comme narrativement, et revêt même des allures prémonitoires. L’action se déroule en 2029, dans un contexte où la technologie a déjà investi la biologie humaine pour créer les cyborgs. Les thèmes du cyberterrorisme et de l’intelligence artificielle, la haute technologie et tous les questionnements éthiques que peuvent poser ses applications sont plutôt d’actualité. Il est donc doublement intéressant de (re)découvrir Ghost in the shell en gardant en tête qu’en 1995, le Web n’était encore qu’à ses balbutiements et que les films phares de la SF populaire des années à venir (La Matrice, notamment) ne faisaient pas encore partie du paysage cinématographique. Avis aux intéressés : la suite de ce film, Innocence (2004), est à mon humble avis encore meilleure.

 

Jean-François Barbe recommande Glengarry Glen Ross.

Wall Street ne se laisse pas croquer facilement par les cinéastes, même par des talents aussi confirmés que celui de Martin Scorsese. Son dernier film, Le loup de Wall Street, n’a rien à voir avec une plongée révélatrice dans l’univers de la haute finance. L’action se situe dans un milieu beaucoup plus prosaïque, celui des locaux de vente sous pression (boiler rooms), là où des fraudeurs appâtent des naïfs relativement fortunés au téléphone, avec des promesses de rendements mirobolants basées sur de soi-disant informations privilégiées. Mettant en vedette l’excellent Richard Gere dans la peau d’un gestionnaire de fonds de couverture (hedge fund), le film Arbitrage est une étude de caractère et de milieu social, et non pas l’exploration d’un système devenu instable par l’action de ces oligarques américains, pour reprendre les mots de l’économiste Paul Krugman.

Cela dit, s’il y avait un film à redécouvrir pour ce qu’il nous dit avec un talent incomparable sur une économie livrée à la loi du plus fort, sans foi ni loi, ce serait sans conteste Glengarry Glen Ross. Sorti en 1992, il s’agit d’un incontournable sur la représentation d’un capitalisme coupe-gorge, issu des ruines d’une industrie manufacturière délocalisée aux quatre vents. Les acteurs sont renversants – Alec Baldwin y joue le rôle de sa vie – et les dialogues, d’une vérité accablante. Je le visionne régulièrement et à chaque fois, je remercie le ciel de ne pas vivre aux États-Unis.

 

Gisèle Tremblay recommande 84, Charing Cross Road d’Helene Hanff.

De temps à autre, je m’offre le plaisir de relire ce charmant petit bouquin d’Helene Hanff (1916-1997), 84, Charing Cross Road, paru en 1971. Il s’agit d’un recueil de lettres échangées entre Helene, New-Yorkaise à l’humour décapant, écrivaine fauchée et fan finie de littérature anglaise, et Frank Doel, son libraire londonien, un adorable pince-sans-rire dont l’érudition n’est jamais prise en défaut. Helene – qui a des goûts bien à elle – commente abondamment les auteurs qui font ses délices et s’en prend aussi à ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire. En cela, elle est d’une drôlerie irrésistible! À la suite du succès du livre des deux côtés de l’Atlantique et après la mort de Frank, la nouvelle star littéraire visitera enfin Londres… Invitée par son éditeur pour une tournée de promotion, elle a fait le récit de ce voyage tant espéré dans La duchesse de Bloomsbury Street (1973). Au fil de ses découvertes et de ses rencontres londoniennes, on jubile avec elle, tant son exubérance est palpable.

 

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CANET, Guillaume, Ne le dis à personne, Montréal, Film Séville, 2007, 125 min.

COBEN, Harlan, Ne le dis à personne, Paris, Belfond, 2006, 353 p.

CLÉMENT, Catherine, Sissi, l’impératrice anarchiste, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 1992, 176 p.

FOLEY, Foley. Glengarry Glen Ross, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2002, DVD, 160 min, avec Alan Arkin, Alec Baldwin, Ed Harris, Jack Lemmon et Al Pacino.

GARY, Romain, Le vin des morts, Paris, Gallimard, 2014, 237 p.

GARY, Romain (Émile Ajar), La vie devant soi, Paris, Gallimard, 2005, c1975, 273 p.

HANFF, Helene, 84, Charing Cross Road, Paris, Le Livre de pohe, 2003, c2001, 156 p.

HANFF, Helene, La duchesse de Bloomsbury Street, Paris, Payot, 2002, 189 p.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Manga Entertainment, 1996, c1995, DVD, 82 min.

OSHII, Mamoru, Ghost in the shell, versions anglaise et japonaise, sous-titres en anglais, États-Unis, Anchor Bay, 2014, Blu-ray, 83 min.

ROBINSON, Nouvelles de mars, France, Association Recre Actions, 2005.

Quand l’intuition trace la route

C’est une femme incapable d’envisager l’échec. D’ailleurs, elle n’accepte jamais un premier non. On la connaît grâce à l’émission Dans l’œil du dragon. Elle est la seule femme sur le plateau et elle s’appelle Danièle Henkel. Elle possède beaucoup de charisme et démontre une grande facilité à entrer en contact avec les gens.

Avec sa participation à cette émission, sa popularité s’est accrue et elle a multiplié les conférences. Parce que les gens lui posaient beaucoup de questions – sur ses origines, son histoire, ses convictions –, l’idée lui est venue d’écrire un livre. Elle voulait répondre à ceux qui désirent la connaître dans un contexte plus propice à la confidence que la courte période de questions qui suit une conférence. Danièle Henkel désirait également écrire son histoire pour ses enfants et ses petits-enfants, en guise de legs afin qu’ils ne se découragent jamais dans leur vie.

Son histoire se lit comme un roman. Elle est née d’une Marocaine juive et d’un soldat allemand qu’elle n’a jamais connu. Malgré sa famille monoparentale, elle a vécu une enfance heureuse et faste. Sa mère, propriétaire d’une pâtisserie prospère, était une entrepreneure hors pair et un modèle pour sa fille, car elle savait comment satisfaire tant la haute bourgeoisie marocaine que les clients moins fortunés. Elle participait également à des œuvres de charité.

Mais la vie les fera quitter le Maroc pour l’Algérie où Danièle vivra son adolescence et le début de sa vie adulte. Malgré un mariage arrangé qui ne la réjouit pas, Danièle Henkel ne perd pas sa soif de vivre et met au monde quatre enfants tout en occupant plusieurs postes. Elle désire toujours améliorer sa situation et se dépasser malgré les difficultés.

Quand elle sent que la vie sociale et politique en Algérie se dégrade, elle suit son intuition et propose à son mari d’immigrer au Canada. L’avenir lui donnera raison. Même si la vie d’immigrante n’est pas facile, elle réussit au moins à faire venir toute sa famille y compris sa mère. Tout son monde est maintenant en sécurité.

La soif d’entreprendre de Danièle Henkel ne l’a jamais quittée. Elle l’a transportée avec elle à Montréal. Au début, elle n’a pas les emplois dont elle rêve, mais à force de travail et d’acharnement, d’intuition et de confiance, elle arrive à trouver son créneau et à créer sa propre entreprise dans le domaine de l’esthétique et de la santé pour les femmes.

Comme sa mère, elle réussit à allier humanité et sens des affaires. Grâce à son attitude, elle a su transformer en conquêtes ce que d’autres auraient perçu comme des obstacles insurmontables. C’est pour cette raison que Danièle Henkel est inspirante. Elle donne envie de croire en soi et de ne pas avoir peur de se mettre en danger pour atteindre ses rêves.

Bonne conteuse, elle réussit à garder son lecteur en haleine. Son histoire fascine tant elle est riche en rebondissements et en aventures qui sortent de l’ordinaire.

 

HENKEL, Danièle, Quand l’intuition trace la route, Montréal, Les Éditions La Presse, 2013, 214 p.

Vie des Césars américains

par Jean-François Barbe

À la recherche d’un solide panorama de l’histoire récente des États-Unis? Qui se lirait comme un roman policier dont l’irrésistible intrigue vous ferait passer quelques nuits blanches?

Je vous suggère ma « grande découverte » de ce début d’année 2014, American Caesars, un pur ravissement pour l’esprit publié en 2010 par l’historien et biographe Nigel Hamilton.

S’inspirant pour sa forme du livre de Suétone Vies des douze Césars – toujours réédité, deux mille ans après sa rédaction ! –, l’auteur brosse une série de tableaux très dynamiques, d’une quarantaine de pages chacun, sur les douze derniers présidents américains du XXe siècle. Et comme Suétone, il entremêle des considérations sur la vie privée, incluant la sexualité, avec la grande politique, intérieure et extérieure. L’idée consistant à illustrer que la personnalité peut fortement influencer la prise de décision … surtout lorsqu’on se trouve au sommet de la puissance impériale par excellence, les États-Unis.

Certains des douze Césars de l’auteur s’en sortent mieux que d’autres, à commencer par Franklin D. Roosevelt, Harry S. Truman, Dwight D. Eisenhower, John F. Kennedy et Ronald Reagan.

Qualifié par l’auteur du « plus grand César » du XXe siècle, Roosevelt est la clé de l’ascension hégémonique des États-Unis. D’une puissance moyenne, le pays est, dit l’auteur, devenu impérial avec l’anéantissement effectué de main de maître par Roosevelt du très fort courant isolationniste qui dominait alors le pays.

Personnage sous-estimé et quasi-oublié, son successeur Harry S. Truman est loin d’être ce poids plume, plus ou moins corrompu, auquel il est souvent associé. Hamilton le qualifie de deuxième plus grand César américain. Par la force de sa volonté, son goût vorace de la lecture d’auteurs anciens – les Plutarque et autres Tacite –, son ambition et un réalisme froid dans le choix de ses alliances politiques, il se hisse d’un milieu très pauvre du Missouri pour mettre les pieds à Washington, la première fois, à l’âge de 44 ans. Président du pays à la mort de Roosevelt, Truman devient, avec les accords de Potsdam, « l’architecte de l’empire américain ». À un certain moment, il tente de composer avec le général MacArthur, vainqueur d’une bataille décisive de la guerre de Corée –, pour mieux se rendre compte que le général était devenu réellement dangereux, avec des rêves de pulvérisation du communisme par la bombe atomique! Comme César avec Pompéi, Truman doit alors neutraliser MacArthur et subir les conséquences politiques d’une guerre meurtrière et interminable, tout en prêtant le flanc aux attaques des initiateurs du maccarthysme.

Eisenhower, qui succède à Truman, est présenté comme l’habile stratège de la destruction du maccarthysme, et Ronald Reagan, comme un visionnaire pour sa politique de défense vis-à-vis de l’URSS, qui n’avait alors rien de consensuelle.

Pour sa part, Lyndon B. Johnson, dont 2014 marque le 50e anniversaire de sa grande loi sur les droits civiques, apparaît comme une figure tragique. Son portrait est saisissant : le Texan sait que sa loi fermera les portes du Sud aux démocrates pendant au moins 50 ans, mais il veut aller encore plus vite que Kennedy sur le terrain de l’égalité grâce à l’action de l’État redistributeur. Cependant, aspiré par la guerre du Vietnam, il n’aura pas les moyens financiers de son idéal. Aurait-il pu mettre un frein à la spirale vietnamienne? L’auteur en doute, montrant du doigt Richard Nixon – lequel – en « Tibère », manoeuvrait en coulisse afin de saboter une paix éventuelle avec le Vietcong.

Peut-être parce qu’ils sont plus près de nous, les portraits des Bush me sont apparus caricaturaux dans la dénonciation de leur manipulation des médias et de l’opinion publique. Mais c’est bien peu pour ce pur ravissement qu’est American Caesars !

HAMILTON, Nigel. American Caesars : lives of the US Presidents, from Franklin D. Roosevelt to George W. Bush, London, Bodley Head, 2010, 596 p.

SUÉTONE. Vies des douze Césars, Paris, Flammarion, 2007, 408 p.

Neige fondante

L’hiver est solidement ancré, mais il n’est pas toujours synonyme d’une bise glaciale. Le nez peut bien être rougi par le froid, mais parfois les joues n’en demeurent pas moins bien chaudes. Voici quelques suggestions de nos différents blogueurs qui représentent bien les extrêmes de cette saison qui sait nous faire passer par toute la gamme des émotions : refroidir les ardeurs comme échauffer le sang!

Esther Laforce recommande : Maria Chapdeleine de Louis Hémon

2013 était l’année du centenaire du décès de Louis Hémon, l’occasion parfaite de lire ou de relire Maria Chapdelaine dont la trame narrative est scandée par le passage des saisons. Le printemps qui est le début de tout; l’ardeur de l’été et ses rêveries romantiques; la douceur improbable de ces Noëls vécus dans l’isolement des grandes tempêtes de neige; le froid, surtout, terrible, qui tue et brise les espoirs de bonheur. Et finalement, dans le retour continuel de ce cycle, la résignation silencieuse à un destin.

Caroline Fortin recommande : Le blé en herbe de Colette

La Bretagne, deux familles en vacances au bord de la mer. L’été d’un passage, celui qui mènera deux adolescents vers l’âge qu’on nomme adulte. Vinca et Phil ont le corps bruni par le soleil d’août et goûtent encore les joies enfantines des balades sans fin sur la plage. Mais c’est dans l’ombre d’une éducation sentimentale inattendue qu’ils découvriront que l’innocence ne peut plus faire partie de leurs jeux. Dans Le blé en herbe, la grande Colette évoque avec subtilité, en nuances, dans un non-dit qui suggère plus qu’il ne décrypte, les bouleversements liés à l’éclosion du désir et à la mort de l’enfance.


Maryse Breton recommande : Into Thin Air de Jon Krakauer

La neige et le froid sont les personnages principaux et meurtriers d’Into Thin Air, un récit enlevant et bouleversant de Jon Krakauer relatant l’ascension maudite du mont Everest en 1996. Au cours du « désastre du mont Everest », comme certains l’ont surnommé, huit personnes ont trouvé la mort dans un violent blizzard en tentant d’atteindre le sommet. Alpinistes inexpérimentés, embouteillage au sommet, mauvaises conditions climatiques, guides trop confiants, Krakauer soulève plusieurs hypothèses sur les causes de cette tragédie qui a mis en lumière les problèmes de la commercialisation croissante des expéditions sur le mont Everest.

Catherine Lévesque recommande : Le libraire de Gérard Béssette

Le libraire commence un 10 mars. La neige est fondante à Saint-Joachin, P.Q. Un libraire nouvellement engagé s’y cherche une chambre à louer. Pendant son séjour de deux mois dans cette petite communauté, il écrira son journal pour se désennuyer. Voilà le discours intérieur d’un homme cynique et désabusé qui témoigne, non sans humour, de sa vie à la librairie où les livres à l’Index prennent beaucoup d’importance…


Marie-Line C. Lemay recommande : Au col du mont Shiokari de Ayako Miura

C’est une histoire d’amour qui transcende l’individu et qui culmine dans les cimes enneigées d’une montagne d’Hokkaidō, l’île la plus au nord du Japon. La prose délicate et ciselée de l’écrivaine japonaise Ayako Miura nous fait comprendre la quête spirituelle et l’immense courage du jeune protagoniste, à une époque où les nouvelles influences étrangères, dont le christianisme, ne sont pas les bienvenues. Basé sur des faits réels, le récit de ce destin tragique se révèle d’une touchante beauté.

Jean-François Barbe recommande : Gérer votre argent, c’est facile! de Sandra Paré

Vos ados sont déjà prêts à quitter le nid familial et à signer un bail? À occuper un premier emploi salarié, qui soit autre que du gardiennage ou de la livraison de journaux? À s’acheter ou à louer une voiture? À payer eux-mêmes les mensualités de leur téléphone chéri? Suggérez-leur la lecture de ce livre. Écrit avec beaucoup d’intelligence et de respect pour ses jeunes lecteurs, truffé d’illustrations pertinentes et de conseils pratiques, il leur facilitera le passage vers cette autre vie qui les attend, celle de la vie d’adulte avec son cortège d’obligations financières. À l’évidence, l’auteure, Sandra Paré, connaît son sujet et son public. Mais elle a eu la sagesse de demander un coup de main à Éric F. Gosselin, un planificateur financier de la région de Montréal, afin de mieux expliquer certains rouages de l’univers des finances personnelles. Vraiment, une réussite sur toute la ligne.

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BESSETTE, Gérard, Le libraire, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1993, 143 p.

COLETTE, Le blé en herbe, Paris, Flammarion, 1992, 188 p.

HÉMON, Louis, Maria Chapdelaine : récit du Canada français, Paris, Bernard Grassett, 2011, 183 p. Disponible en livre numérique.

KRAKAUER, Jon, Into Thin Air : a Personnal Account of the Mount Everest Disaster, New York, Villard, 1997, 293 p. Disponible en livre numérique.

MIURA, Ayako, Au col du mont Shiokari, Arles, P. Picquier, 2012, 364 p.

PARÉ, Sandra, Gérer votre argent, c’est facile ! Le guide des jeunes consommateurs, Montréal, Éditions La Semaine, 2012, 204 p.

Un diable d’homme, Yves Michaud

par Jean-François Barbe

Créé en février 1974, le quotidien indépendantiste Le Jour ferme ses portes en août 1976. S’il avait tenu le coup jusqu’au 15 novembre, date de l’élection du premier gouvernement du Parti Québécois, sa pérennité aurait peut-être été assurée grâce aux publicités gouvernementales qu’il aurait alors reçues. Et le Québec aurait enfin cette voix médiatique, toujours absente, pour représenter les aspirations et défendre les intérêts de presque la moitié de la population, désireuse de gérer ses affaires et d’avoir un pays normal.

Jacques Lanctôt avance cette hypothèse dans le cadre d’une biographie d’Yves Michaud, l’homme qui a piloté ce brillant ovni politique qu’a été Le Jour. Cette «aventure extraordinaire» comme la qualifie Lanctôt, a pris fin pour deux raisons : les difficultés financières – en dépit d’un tirage comparable au Devoir, le journal est alors boycotté par les grands annonceurs privés et par les organismes publics, au point de ne pouvoir publier d’avis juridiques – mais surtout, par le noyautage politique. Lanctôt expose l’effet dévastateur de l’action d’un groupe qui avait infiltré le journal afin de démontrer – oh, vérité suprême – que le Parti Québécois n’était qu’un «parti bourgeois». Car, rappelons-le, en 1976, les groupes marxistes-léninistes sévissent et mobilisent toutes leurs énergies contre le mouvement indépendantiste.

Après la victoire du Parti Québécois, Le Jour aurait sans doute pu être réorganisé et survivre, … tout en étant constamment sur la brèche, puisque l’appareil d’État fédéral était (et est toujours) à l’offensive, cherchant par divers moyens à faire dérailler le mouvement indépendantiste québécois.

Cette biographie le démontre bien, notamment lors de l’épisode où Yves Michaud fut l’homme de Jacques Parizeau à Paris, dans la perspective du référendum de 1995.

La biographie explique aussi comment est né, politiquement, Yves Michaud, à une époque où la nation, qui partait de loin, prenait son envol.

À plus de 80 ans, Yves Michaud n’a pas lancé la serviette : l’injustice sous toutes ses formes le fait encore bouillir. Il consacre une partie de son temps à une association de défense des petits investisseurs, le MÉDAC (Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires), d’où il tire son surnom de «Robin des banques». Son biographe mentionne qu’il tente actuellement, de concert avec un ancien sous-ministre de l’Éducation, de mettre sur pied un Mouvement de surveillance des Caisses Desjardins.

Yves Michaud aurait pu se contenter de passer son temps dans les restaurants du Plateau et de faire du vélo, mais il a choisi de continuer à mener un combat incessant «contre la bêtise». Et c’est en cela qu’il demeure ce «diable d’homme» qu’il était, jeune et dans la force de l’âge, et qui fait le titre du livre. Un diable d’homme qui refuse de voir son peuple,  – comme il le dit, – «planter ses racines dans le ciel» et qui tente maintenant d’obtenir réparation à l’égard d’un des événements les plus honteux de l’histoire de l’Assemblée nationale : une motion de blâme pour «propos inacceptable à l’égard de la communauté juive», votée sous le gouvernement de Lucien Bouchard.

Rappelons les faits. En décembre 2000, le sénateur Léo Kolber, qu’il connaît depuis plusieurs années, lui demande lors d’une conversation privée s’il est toujours «séparatiste». Michaud rétorque que oui, il l’est toujours et qu’il est prêt à attendre cinquante ans ou cent, un peu comme le peuple juif qui a mis deux mille ans avant d’avoir sa patrie en Israël. Kolber lui dit alors que ce n’est pas pareil parce que le peuple juif a beaucoup souffert. Et Michaud de répondre : «Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas? C’est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l’histoire de l’humanité».

La réaction fut immédiate. L’Assemblée nationale le condamna unanimement, sans avoir l’avoir entendu, «une première dans les annales parlementaires, qui bafoue les principes élémentaires du droit», dit l’auteur, qui y voit l’illustration d’un «peuple vaincu, soumis, complexé».

Pour ceux et celles qui voudraient en savoir plus, un autre livre, écrit par Yves Deschênes, en dit davantage sur cette affaire qualifiée «d’exécution parlementaire».

Comme le dit Pierre-Karl Péladeau en préface, «la motion de blâme votée contre lui par l’Assemblée nationale, au mépris des règles élémentaires de la justice, l’a meurtri dans son honneur, et il n’aura pas de repos tant que l’on n’aura pas pleinement restauré son intégrité. Ceux qui connaissent sa ténacité ne douteront pas qu’il arrivera à ses fins».

Ce que je lui souhaite en 2014.

LANCTÔT, Jacques, Yves Michaud : un diable d’homme!, Montréal, VLB éditeur, 2013, 285  p.
DESCHÊNES, Yves, L’affaire Michaud : chronique d’une exécution parlementaire, Québec, Septentrion, 2010, 248  p.

Serge Fiori : un musicien unique

J’ai toujours trouvé que la musique d’Harmonium a quelque chose de planant; plus particulièrement celle de l’album L’heptade. Cette musique a une dimension spirituelle qui aide à se sentir plus près de son âme, à s’entendre respirer, à se sentir apaisé. Mais qui exactement est à l’origine de ce groupe mythique?  Qui en a été le principal compositeur et comment s’y prenait-il pour créer ces univers sonores uniques? C’est en lisant la biographie Serge Fiori : s’enlever du chemin que j’ai trouvé réponse à ces questions qui intéressaient la musicienne en moi. Serge Fiori est le fils unique de Georges Fiori, un Québécois d’origine italienne et musicien amateur, et de Claire Dauphinais, une coiffeuse et styliste ambitieuse.

En faisant la connaissance du musicien, on découvre un être singulier au parcours inusité qui se révèle un leader-né au talent musical hors du commun. Le livre décrit le cheminement de l’artiste, de l’enfance à la vie adulte. Toutes les personnes qu’il a côtoyées nous sont présentées : du cocon familial, en passant par la famille élargie, les amis, les nombreux collaborateurs professionnels, et bien sûr, les amoureuses.

Louise Thériault, l’auteure de cette biographie, est thérapeute en relation d’aide de profession. Elle a été l’amoureuse de Serge Fiori, puis son amie. Elle dépeint donc en détail les relations interpersonnelles de celui-ci ainsi que son univers intérieur. Comme bien des créateurs, il est un être ultra-sensible, angoissé et torturé. Il doit affronter ses démons pour trouver un certain équilibre. Ayant vécu un important bad trip de drogue à l’adolescence, il en subira les conséquences toute sa vie.

Si vous avez aimé la musique d’Harmonium, vous aimerez en savoir plus sur l’histoire de ce groupe musical et de son principal créateur grâce à cette biographie. On se surprend à vivre l’ascension du groupe avec excitation, comme si on en faisait partie. Vous saurez également quel a été le parcours professionnel de Serge Fiori après la dissolution du groupe et pourquoi il a quitté la scène publique depuis ce temps. Vous connaîtrez l’être intime qui se cache derrière l’œuvre musicale et comment ce créateur a réussi à se bâtir une vie qui lui convient.

THÉRIAULT, Louise, Serge Fiori : s’enlever du chemin, Montréal, Éditions du CRAM, 2013, 388 p.

Les albums d’Harmonium: Harmonium, Les cinq saisons, L’heptade, Harmonium en tournée

Le DVD d’une tournée d’Harmonium: Harmonium en Californie

Hannah Arendt et le vingtième siècle

C’est en attendant la sortie du film Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta en juin dernier que j’ai entrepris la lecture de la biographie Dans les pas de Hannah Arendt, écrite par Laure Adler et publiée en 2005.

Plus qu’impressionnant fut le parcours de cette philosophe. Juive allemande, Hannah Arendt a étudié la philosophie dans différentes universités allemandes entre 1924 et le début des années 1930 sous l’égide de Martin Heidegger – avec qui elle eut une relation amoureuse – , d’Edmund Husserl et de Karl Jaspers – avec qui elle entretiendra une longue et solide amitié.

Sentant le danger que représentait le parti nazi, elle s’exila en France dès 1933. En 1940, elle se retrouva dans un camp d’internement, comme beaucoup de ressortissants allemands en France au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’en échappa de justesse, évitant le sort odieux réservé aux Juifs après l’invasion allemande. Elle réussit finalement à s’exiler aux États-Unis en 1941.

Bouleversée ainsi dans sa vie personnelle par les événements tragiques qui secouèrent l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, elle fit de ces événements le cœur de sa réflexion. En 1951, elle publia Les origines du totalitarisme, ouvrage immense en trois parties qui l’imposa définitivement dans les milieux intellectuels américains et européens.

En 1962, c’est son reportage sur le procès à Jérusalem du criminel nazi Adolf Eichmann, publié sous le titre Eichmann à Jérusalem, qui consacra, dans la controverse, sa notoriété. Sa critique à l’endroit des conseils juifs qui auraient coopéré avec les autorités nazies, de même que sa théorie sur la banalité du mal décelée sous l’apparente insignifiance du personnage de Eichmann, lui valurent des critiques virulentes de la part même de certains de ses amis.

C’est une femme d’une grande force morale et intellectuelle dont l’auteure Laure Adler nous trace le portrait. Même dans les moments les plus fatigants et les plus angoissants de sa vie, Hannah Arendt retourna toujours à l’étude des philosophes, recherchant une meilleure compréhension du monde. Une figure éminente et inspirante, rendue dans toutes ses nuances à travers une biographie qu’on lit avec l’impatience de se lancer dans la lecture des textes de la philosophe, dont la pensée lumineuse éclaire les temps obscurs de l’histoire de l’humanité.

ADLER, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, 645 p.

C’est l’été, la saison du baseball

par Jean-François Barbe

Dans Le vieil homme et la mer, Santiago et le gamin parlent de baseball. « Aie confiance dans les Yankees, mon enfant. Pense au grand DiMaggio! », lui dit le vieux.

Le baseball est un sport magnifique. C’est parfois l’un des premiers domaines où le fils apprend à argumenter comme le fait le gamin avec Santiago. Bien souvent, c’est l’activité familiale par excellence. Simple à comprendre, lent, très zen, il enseigne les vertus de la patience, de la discipline, de la persévérance, ainsi que les limites de la « toute-puissance ». Une saison est composée de 162 parties. On en gagne une, tout est à recommencer dès le lendemain. On en perd une, deux ou trois d’affilée, et il faut tout oublier, car d’autres doivent être jouées.

Terry Francona incarne l’idéal classique du gérant d’équipe de baseball. Il a remporté deux Séries mondiales à Boston. Vivant totalement pour son sport, accessible, sans chichis, il était très populaire auprès des joueurs, des médias et des partisans. Congédié de façon déguisée en 2011, il a pris sa revanche en se confiant à un journaliste du Boston Globe.

Francona. The Red Sox Years montre comment pense et fonctionne au jour le jour cet instructeur-chef un peu bourru, enthousiaste, connaisseur du jeu et des caractères de ses joueurs. Une des clés de sa popularité semble être sa capacité à reconnaître le potentiel et le caractère de chacun des joueurs, ainsi qu’à les protéger de l’oeil scrutateur des médias. Il s’arrange pour que chaque joueur sente qu’il fait partie d’une équipe pouvant se rendre loin.

Ce livre donne également la clé pour comprendre son congédiement déguisé. Selon Francona, les propriétaires avaient détruit la chimie de l’équipe en ciblant des agents libres qui devaient être sexy au point de vue marketing, c’est-à-dire susceptibles d’attirer d’autres publics et de faire exploser les cotes d’écoute. Francona estime qu’on lui a fait porter le chapeau d’une stratégie qui a plongé les Red Sox dans le marasme pendant deux ans.

Toutefois, cette intéressante incursion dans l’arrière-boutique du baseball s’arrête là. Elle laisse ainsi intacte l’image à la Walt Disney que se donne le passe-temps national américain. Car Francona n’aborde pas les aspects problématiques des salaires démentiels – certains joueurs « valent » davantage que certains pays de la planète – et de l’usage des drogues, un phénomène endémique comme le soutient l’ex-lanceur étoile Éric Gagné dans Game over : l’histoire d’Éric Gagné.

Selon Éric Gagné, pas moins de 80% des joueurs des Dodgers de Los Angeles en faisaient usage au milieu des années 2000!

De l’autre côté du miroir

Écrit avec brio par le journaliste Martin Leclerc, Game over : l’histoire d’Éric Gagné raconte un parcours d’exception. À l’âge de 15 ans, Éric Gagné quitte la maison familiale pour réaliser son rêve. Chapeau! Huit ans plus tard, il porte l’uniforme des Dodgers de Los Angeles. En 2003, il remporte le trophée Cy Young, remis annuellement au meilleur lanceur du baseball. Il est le seul Québécois à avoir mérité ce prestigieux trophée.

Sa carrière a été phénoménale : son surnom, Game over (ou Partie terminée) voulait tout dire. Mais la chute a été vertigineuse. Parce qu’il avait consommé des hormones humaines de croissance (HGH), il a rapidement été incommodé par une série de blessures qui l’ont affaibli et qui ont raccourci sa carrière. Son nom a ensuite été irrémédiablement associé à cette erreur de jugement avec la publication du rapport Mitchell, du nom d’un ancien sénateur qui publie en 2007 un rapport identifiant près de 90 joueurs soupçonnés d’avoir consommé des drogues visant à améliorer leurs performances.

Afin d’expliquer sa décision d’alors, Éric Gagné soulève un dilemme moral : « et si un joueur prenait mon poste à cause de produits dopants que moi, le cave, j’aurais refusé de prendre? »

Le résultat a été désastreux, puisque cette drogue ne lui a pas donné plus de talent, mais tout simplement l’illusion d’être invincible en masquant temporairement les douleurs d’un athlète qui lance, à peu près quotidiennement, des « pois » de plus de 95 milles à l’heure.

Bizarrement, la quasi-totalité des joueurs associés au rapport Mitchell n’en ont pas perdu le sommeil. Par exemple, Andy Pettitte continue à lancer pour les Yankees, Gregg Zaun commente les parties des Blue Jays alors que Jason Giambi finit sa carrière avec les Indiens de Cleveland aujourd’hui dirigés par … Terry Francona!

Toutefois, Éric Gagné et sa réputation en ont vraiment souffert, un peu comme si dans cette histoire, et peut-être en raison d’une mauvaise compréhension des codes culturels américains, il avait joué le rôle de l’agneau sacrificiel.

Ce livre est à lire par tous ceux qui veulent mieux comprendre le baseball, ainsi que l’ambition, admirable mais désorientée, d’un jeune Québécois dans le sport national de l’Oncle Sam.

HEMINGWAY, Ernest, Le vieil homme et la mer, Paris, Gallimard, 2007, 148 p.

FRANCONA, Terry et Dan SHAUGHNESSY, Francona : the Red Sox years, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2013, 306 p.
Également disponible en format audio

LECLERC, Martin, Game over : l’histoire d’Éric Gagné. Biographie, Montréal, Hurtubise, 2012, 324 p.
Également disponible en format numérique

Anne à part entière

Diary of a Young Girl

« Pourquoi Le Journal d’Anne Frank est-il un livre important? » C’est la question qu’un jeune étudiant québécois m’a posée récemment.

En 1942, lorsqu’elle commence à tenir son journal à l’âge de 13 ans, Anne Frank ne pense pas à sa notoriété future. Elle cherche un ami à qui se confier. Sa famille a fui l’Allemagne en 1933 pour venir s’installer à Amsterdam où Otto Frank, le père d’Anne, possède une compagnie. Les politiques raciales contre les Juifs les rejoignent malheureusement à compter de 1940, lorsque l’Allemagne envahit les Pays-Bas. Malgré les mesures antisémites de plus en plus dures, Anne demeure une jeune fille heureuse et distraite par les beaux garçons qui lui font de l’œil.

Les Frank décident de se cacher en juillet 1942 et se réfugient dans l’annexe, l’entrepôt situé au-dessus de l’entreprise familiale. Les Van Pels ainsi que Fritz Pfeffer, un ami de la famille, les suivent quelques semaines plus tard.

Anne nous décrit et nous fait vivre ce huis clos dans son journal. Elle parle librement de la relation amour-haine qu’elle entretient avec sa mère, de l’adoration qu’elle voue à son père, de son béguin pour Peter, le fils des Van Pels et des mésententes entre les habitants de l’annexe alors que la tension monte après deux ans de réclusion. C’est l’universalité des confidences d’Anne qui rend son journal si accessible aux millions de gens qui l’ont lu. Pourtant, Anne écrit en juillet 1944 : « Je ne veux pas être traitée de la même façon que les autres filles, mais en tant qu’Anne à part entière. »

Tragiquement, les Frank sont découverts le 4 août 1944 et déportés à Auschwitz. Dans le chaos provoqué par l’avancée de l’armée russe, Anne et sa sœur Margot se retrouvent dans des conditions inhumaines au camp de concentration Bergen-Belsen. Elles y meurent du typhus à l’hiver 1945, quelques semaines avant que ce camp ne soit libéré par les Britanniques.

Une amie de la famille sauve le journal d’Anne in extremis et le remet à Otto Frank à son retour à Amsterdam en mai 1945. Lorsqu’il reçoit la triste confirmation de la mort de ses filles et de sa femme, il décide d’exaucer le vœu d’Anne qui souhaitait publier son journal. Otto édite la première édition du livre qui paraît en 1947 aux Pays-Bas sous le titre L’Annexe secrète. Il est publié aux États-Unis en 1952 sous le titre Diary of a Young Girl.

À la fois universelle et unique, la voix d’Anne Frank nous touche par sa sensibilité, son intensité et son énergie. Le Journal d’Anne Frank demeure important en 2013 pour ses qualités littéraires mais surtout parce qu’il permet d’introduire auprès des jeunes, le sujet difficile qu’est l’Holocauste.

« Je sens malgré tout que tout changera pour le mieux, que cette cruauté prendra fin, que la paix et la tranquillité reviendront. Entretemps, je dois garder en tête mes idéaux. Le jour viendra peut-être où je pourrai les réaliser. »

Le Netherlands State Institute for War Documentation, qui a hérité des manuscrits d’Anne Frank après la mort d’Otto Frank en 1980, a publié une édition critique en 1989. Cette édition contient les trois versions du journal : version a, la première version, version b, la version qu’Anne a recopiée et corrigée à partir de 1944 et version c, le journal qu’Otto Frank a fait publier et qui puise dans les deux versions de sa fille. L’édition définitive est parue en 1995 et est basée sur la version b du journal.

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FRANK, Anne, Le Journal d’Anne Frank, Paris, Le Livre de poche, 2005, 349 p.

FRANK, Anne, Diary of a Young Girl : The Definitive Edition, New York, Doubleday, 1995, 340 p.

FRANK, Anne, The Diary of Anne Frank : The Critical Edition, New York, Doubleday, 1989, 719 p.

Patti et Robert pour la vie

Just Kids est le récit autobiographique que Patti Smith a publié en 2010 et pour lequel elle a remporté le National Book Award. Le livre est centré sur sa relation avec Robert Mapplethorpe, le photographe américain, qu’elle rencontre à New York en 1967 alors qu’ils sont de jeunes artistes pratiquement itinérants.

Poursuivant tous deux le même objectif, vivre de leur art à New York, ils emménagent ensemble et survivent avec le seul salaire de Smith, employée chez un éditeur. Smith aime décrire en détail leurs maigres possessions d’alors, leur logis, les activités simples qui les distraient et, surtout, leur art. Elle parle de l’évolution artistique de Mapplethorpe, du collage à la photographie, et de la sienne, du dessin à la poésie et la musique.

La relation entre Smith et Mapplethorpe finit par se détériorer. Mais l’aveu de l’homosexualité de ce dernier ouvre la porte à une amitié profonde entre eux. Ils rencontrent, au fil du temps, des compagnons avec qui ils partagent leur vie respective, mais ils gardent l’un pour l’autre une affection qui est palpable dans ce livre et qui perdure jusqu’au décès de Mapplethorpe, mort du sida en 1989.

Les admirateurs de Patti Smith se régaleront de ces anecdotes : la vie à la chambre 204 du Chelsea Hotel, ses échanges avec Janis Joplin, les soirées chez Max’s, la séance de photo pour la couverture de Horses. En fait, la magie de Smith tient au fait qu’on peut facilement apprécier son récit sans connaître l’artiste. Smith est avant tout une poète et ses mots enchantent.

Smith a récemment annoncé qu’elle écrirait une suite à Just Kids. On ne peut qu’espérer un aussi beau livre que celui-ci.

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SMITH, Patti, Just Kids, New York, Ecco, 2010, 278 p.

SMITH, Patti, Just Kids, Paris, Denoël, 2010, 323 p.

Joukov, fossoyeur de la Wehrmacht

par Jean-François Barbe

Amorcées avec le débarquement de Normandie, les grandes offensives alliées ne débutent qu’en 1944. Pendant trois ans, de 1941 à 1944, l’Union soviétique affrontera, seule, l’Allemagne nazie. Si l’Armée rouge était tombée, un génocide d’une ampleur inouïe, visant les Polonais, les Russes, les Biélorusses, possiblement les Ukrainiens, et à coup sûr la totalité de la population juive de l’Europe occupée, aurait radicalement transformé le Vieux Continent et par conséquent le monde dans lequel nous vivons.

Oui, nous dit l’auteur de ce livre, l’Union soviétique a payé le prix fort pour ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire à la Pyrrhus : 25 millions de morts, le tiers de l’économie partie en fumée et des milliers de villes et de villages réduits en cendres. Mais face à la perspective d’un empire nazi et en raison de la situation générale de l’Union soviétique de l’époque, il n’y avait pas, selon l’auteur, d’autre alternative.

Cette biographie nous présente donc Gueorgui Konstantinovitch Joukov comme étant le « général de Staline », le pivot des grandes batailles décisives contre la Werhmacht et finalement, le « maréchal de la Victoire » contre le nazisme. Une victoire qui appartient avant tout à l’Armée rouge, responsable de 90% de la totalité des pertes essuyées par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La première des grandes victoires de Joukov survient en août 1939. Les Japonais sont battus près de la rivière Khalkin Gol, à la frontière de la Mandchourie et de la Mongolie. L’issue de cette obscure bataille est très lourde de conséquences, puisqu’après l’attaque allemande de juin 1941, les Japonais n’ouvriront pas de second front en Russie. Explication : l’armée japonaise avait alors renoncé à l’Extrême-Orient russe et à la Sibérie et avait plutôt choisi de dépouiller les Français, les Britanniques et les Hollandais de leurs conquêtes coloniales d’Asie du Sud-Est – avant de prendre la très mauvaise décision d’attaquer les Américains à Pearl Harbor.

La seconde grande intervention de Joukov réside dans la défense au pied levé de Léningrad, menacée d’écroulement dans la foulée de l’Opération Barbarossa.

Joukov organisera ensuite la défense de Moscou, ainsi que sa contre-attaque. Il était minuit moins une : la Wehrmacht n’était plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale, en proie à la panique.

Le dirigeant militaire orchestrera ensuite les magistrales victoires de Stalingrad et de Koursk, lieu de la plus importante bataille de blindés du vingtième siècle et de la dernière grande offensive allemande. De même, il enveloppera et détruira en Biélorussie le groupe d’armée « centre » de la Werhmacht, le plus considérable, avec ses 400,000 soldats restants, des trois groupes d’armées qui avaient envahi le pays. Finalement, il prendra Berlin.

En raison de sa longue expérience de situations critiques, de sa vision stratégique, de ses nerfs d’acier, de sa détermination et de son énergie hors du commun qui ont inspirés un pays et son armée, l’auteur estime que Joukov a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, toutes nationalités confondues, supérieur aux Eisenhower, Patton et Montgomery.

Le contexte si particulier du stalinisme ajoute énormément à ces mérites. Car le régime n’hésitait pas à arrêter et à faire fusiller au moindre soupçon. Exemple parmi d’autre, Konstantin Rokossovski est devenu l’un des principaux généraux de l’Armée rouge après avoir été libéré de prison en 1940 et y avoir été torturé pendant trois ans. Tous savaient à quoi s’en tenir.

Cependant, les relations entre Staline et Joukov semblent avoir été caractérisées par le respect mutuel. Comme les autres, Joukov craignait Staline. Toutefois, il avait une haute opinion en ses capacités et l’audace de défendre ses idées. Et contrairement à Hitler, Staline a rapidement su reconnaître le talent de ses généraux et leur donner une bonne marge de manoeuvre. Staline devait cependant être constamment informé et prendre les décisions finales. Joukov a su s’y adapter. En outre, ce dernier devait tout à un régime qui avait créé une nouvelle élite en puisant dans les milieux pauvres – et même très pauvres – dont il était lui-même issu. Cette élite s’était hissée à travers un processus sanglant de « purges » des dirigeants déjà en place. Et comme le montre l’auteur, Joukov a participé aux purges staliniennes. Authentique « fils du régime », Joukov a bel et bien été le « général de Staline ».

Même si le maréchal de la Victoire semble avoir trouvé l’amour auprès d’une femme de près de trente ans sa cadette, ses années d’après-guerre n’ont pas été particulièrement heureuses. Les intrigues politiques l’ont dépassé et l’ont laissé sur la touche. En revanche, le régime avait cessé de dévorer ses enfants et Joukov est mort de sa belle mort, en 1974.

Joukov est l’une des rares figures publiques faisant l’unanimité de la Russie actuelle. Sa statue, qui rappelle sa magnifique traversée en cheval blanc lors de la parade de la victoire de 1945, a été installée à l’entrée du Kremlin.

Rédigé avec un réel talent de vulgarisation par un historien militaire connaisseur des réalités de l’époque, ce livre plaira à ceux qui veulent en savoir davantage sur un personnage clé très peu connu, étant donné que notre mémoire se construit surtout à partir de livres, de films et de séries télévisées comme Band of Brothers qui reflètent pour la plupart des expériences d’une tout autre nature.

ROBERTS, Geoffrey, Stalin’s general : the life of Georgy Zhukov, New York, Random House, 2012, 375 p.

L’art abstrait de Jackson Pollock

La peinture abstraite de l’artiste américain Jackson Pollock a révolutionné l’art moderne dans les années 50 et conséquemment, donné à New York son nouveau statut de capitale artistique de premier plan, détrônant Paris et ses maîtres Picasso et Matisse.

Pollock, un étudiant en art peu doué, un homme troublé et alcoolique, ne semblait pas prédestiné à bouleverser l’art moderne américain. Il naît dans l’Ouest américain, ses parents déménagent souvent. Son père quitte finalement le nid familial et Jackson, le plus jeune de cinq garçons, grandit dans une famille fractionnée.

Il débarque à New York en 1930 à l’âge de 18 ans, plutôt par accident. Il vient rejoindre son grand frère Charles qui y vit déjà depuis des années et qui y gagne sa vie en tant qu’artiste.

Pollock est tout d’abord profondément influencé par Thomas Hart Benton avec qui il suit des cours de dessin à l’Art Students League of New York. Benton, un artiste du mouvement régionaliste, prône le réalisme en peinture et valorise les villes, les paysages et les ouvriers américains, rejetant le cubisme et le modernisme européen. En 1935, l’art de Benton et Benton lui-même sont difficilement défendables à New York et son départ pour le Missouri marque la fin de la période réaliste de Pollock.

En 1936, la création du programme Federal Art Projects donne la chance aux artistes new-yorkais d’être financés pour leur art. La communauté artistique new-yorkaise s’en trouve revitalisée et l’environnement devient propice à l’expérimentation. Un atelier du peintre muraliste d’origine mexicaine David Alfaro Siqueiros, auquel Pollock assiste en 1936, lui permet de voir pour la première fois la création d’art abstrait avec de la peinture liquide projetée. Pollock voit enfin la possibilité d’aller plus loin dans son expression artistique, de dépasser les limites de ses talents en dessin.

Finalement, l’arrivée dans sa vie de Lee Krasner, qu’il épouse en 1945, et le déménagement à Springs, un village de Long Island, lui permettent d’atteindre l’apogée de son art. La sécurité affective du mariage et la grange qui lui sert maintenant de studio aideront Pollock à développer sa technique de « drip painting ». C’est en posant ses toiles au sol, en projetant la peinture sur celles-ci et en couvrant entièrement leur surface (« all-over ») qu’il réussit à produire Full Fathom Five, Number 1A, Lavender Mist et les autres œuvres synonymes de son art aujourd’hui.

C’est ce voyage fascinant dans la genèse de l’art de Pollock que nous permet de faire Jackson Pollock : An American Saga. Gagnant du prix Pulitzer en 1991 dans la catégorie biographie, cet ouvrage colossal de 934 pages, trace la vie de Jackson Pollock dans ses moindres détails. Nombreux, mais jamais superflus, ils permettent finalement de comprendre Pollock et de voir dans son art, le reflet de son angoisse et de ses passions.

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NAIFEH, Steven. Jackson Pollock : An American Saga. Aiken, S.C. : Woodard/White, 1989.

NAIFEH, Steven. Jackson Pollock. Auch : Tristram, 1999.

Qui est Vladimir Poutine?

… Et où va la Russie?

L’auteure de cette biographie de Vladimir Poutine tente de cerner l’identité du personnage clef d’un pays qui reste, selon la fameuse expression de Churchill, «un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme».

Signé par Masha Gessen, journaliste d’expression et de culture à la fois russe et américaine qui vit et qui travaille à Moscou, le récit est vif, nerveux, très bien informé et sans complaisance.

Élu président en 2000, Vladimir Poutine est présenté comme l’homme des services secrets. Leurs origines remontent à la Tchéka, fondée en 1917 par «Félix de Fer» … dont la statue trône toujours à Saint-Pétersbourg, à quelques pas des bureaux du gouverneur de la région. Poutine est issu de cet «appareil». Il en tire une fierté évidente, sa vision du monde ainsi qu’une bonne partie de sa légitimité.

Car malgré la transformation radicale de la Russie des vingt dernières années, les services secrets continuent à jouer un rôle de premier plan et à susciter dans la population un curieux mélange de méfiance et de profonde fascination s’expliquant par une mystique très forte de «protecteurs» de la nation. Amplifiée par la terrible crise économique des années quatre-vingt-dix, la demande populaire d’ordre est d’ailleurs l’une des sources de la longévité politique de Poutine, qui pourrait éventuellement dépasser celle de Brejnev et de Staline.

L’auteure est à son meilleur lorsqu’elle décrypte le Poutine des années de formation jusqu’à sa fulgurante ascension au sommet du pays, après l’éclatement de l’URSS. Uniquement pour cela, et c’est beaucoup!, le livre vaut le détour.

Avec ses complets européens de bonne coupe, Poutine y est décrit comme appartenant à la nouvelle Russie. Mais avec sa démarche si particulière, caractérisée par un fort balancement de l’épaule gauche, il reste, dit l’auteure, le «voyou» de ses jeunes années, toujours prompt à engager la bagarre. Cette agressivité projetée est d’ailleurs comprise et appréciée comme telle par la population, comme le souligne l’auteure.

Ce qui fonctionne d’autant plus, ajouterions-nous, que ce pays n’a pas encore fait le deuil de son passé impérial. À supposer qu’il le fasse un jour!

L’auteure attribue ensuite à Vladimir Poutine la direction «par défaut» d’événements tragiques survenus dans les années 2000, comme la guerre en Tchétchénie, l’assassinat d’Anna Politkovskaïa ou la marginalisation de figures oppositionnelles comme le joueur d’échecs Garry Kasparov. Elle soupçonne même la main de Poutine derrière la mort du premier maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. Ses sources des années 2000, moins nombreuses et moins précises, perdent alors de leur intérêt et de leur pouvoir de conviction.

L’agent des services secrets réussit ainsi à s’éclipser dans les profondeurs du Kremlin et de ses somptueuses résidences secrètes … du reste, pas si secrètes pour quiconque cherche ici et là.

GESSEN, Masha, Poutine, l’homme sans visage, Paris, Fayard, 2012, 330 p.




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