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Le Troisième Reich en 2016

7 février 2016 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Guerres et conflits armés

L’historien britannique Richard J. Evans est l’auteur du monumental Le Troisième Reich. Ces 2 700 pages sont écrites de façon si vivante que seul le sommeil peut venir (momentanément) à bout de l’intérêt du lecteur … et encore ! Couvrant l’histoire politique, sociale, intellectuelle, économique et militaire de l’Allemagne nazie, de ses origines jusqu’à sa chute, cette magistrale synthèse en trois volumes est exemplaire tant par son érudition (plus de 600 pages de notes et de références) que pour sa qualité d’écriture. En plein le genre de livre qu’on aimerait offrir à son père !

À travers une trame événementielle, Richard J. Evans suit les actions de citoyens, militaires et dirigeants. En fin de chapitres, il synthétise le sens des événements relatés. L’auteur d’un compte rendu publié dans la revue Études a mis le doigt sur une des conséquences les plus fructueuses de cette approche d’écriture. En donnant la parole aux gens ordinaires et aux dirigeants, dit-il, Evans a placé « le lecteur dans la situation des contemporains du IIIe Reich pour lesquels il était bien souvent difficile de discerner l’attitude à adopter et la décision à prendre ».

Voilà qui rejoint un des grands débats historiographiques de la fin du XXe et du début du XXIe siècle sur l’Allemagne nazie, à savoir l’importance de la coercition et du consentement.

Ce régime reposait-il sur la violence et la terreur ? Ou disposait-il d’importants appuis basés sur la mobilité sociale accrue et l’atteinte de niveaux de vie plus élevés, notamment en raison du pillage des biens des Juifs allemands et des pays conquis, thèse soutenue par Götz Aly dans Comment Hitler a acheté les Allemands.

Dans son dernier livre, The Third Reich in History and Memory, Richard J. Evans aborde, avec son talent habituel, les grands débats actuels sur le nazisme, dont celui précédemment évoqué.

Evans est d’avis que le nazisme s’est imposé par la destruction violente des organisations de la classe ouvrière ainsi que des partis social-démocrate et communiste (camps de concentration, meurtres, torture). Par la suite, l’appareil d’État nazifié (tribunaux, police) prendra le relais.

Comportant 28 chapitres, The Third Reich in History and Memory est issu d’articles déjà publiés, pour la plupart dans la revue London Review of Books. Ces articles portent sur de grands livres récents qui ont changé des façons de voir, comme ceux d’Adam Tooze, Lizzie Collingham, Timothy Snyder, Ian Kershaw, Mark Mazower. Evans s’en saisit comme des points de départ dans des analyses fort bien menées sur divers aspects de l’historiographie contemporaine du nazisme.

Parmi les questions/thèmes soulevés par Evans se trouve la signification des massacres génocidaires d’Africains perpétrés par les troupes coloniales allemandes au début du XXe siècle (les Héréros dans la Namibie actuelle, en 1905-1906). À la lumière des études post coloniales, ces massacres d’Africains précèdent-ils, par leur logique, celui des Juifs ? L’Holocauste est-il un phénomène unique à l’échelle des autres massacres et génocides ? (À cette dernière question, l’auteur répond par l’affirmative, car, dit-il, le génocide des Juifs n’avait aucune limite dans le temps et dans l’espace. Il pense que la victoire nazie en Europe aurait fatalement entraîné la guerre en Amérique du Nord pour l’élimination des Juifs nord-américains.) Jusqu’à quel point de grandes entreprises allemandes comme Krupp ont-elles profité de la force de travail d’esclaves fournie par la SS ? Y a-t-il eu un tournant décisif lors de la Seconde Guerre mondiale, comme par exemple la décision d’Hitler de lancer ses troupes sur trois fronts, simultanément, en Russie ? (La réponse d’Evans: l’échec militaire de l’Allemagne nazie était inéluctable à cause de son idéologie de racisme intégral.)

L’auteur touche également à des questions plus « légères » telles que le pillage des œuvres d’art, l’architecture, le sort de la « voiture du peuple » (la Coccinelle de Volkswagen), et la relation entre Hitler et Eva Braun. Petit bémol: le titre de l’ouvrage a été mal choisi puisqu’il n’est pas question de la « mémoire » du nazisme mais bien de changements de l’historiographie du nazisme dans le temps, ce qui n’est pas la même chose.

EVANS, Richard J., The Third Reich in History and Memory, New York, Oxford University Press, 2015, 483 p.

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