Portail BAnQ Nétiquette
Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Soumission, deux fois plutôt qu’une

31 janvier 2016 par Gisèle Tremblay | Catégorie(s) : Littérature française, Livres numériques, Non classé

« Relire un livre qu’on a déjà lu, est-ce un luxe ou une nécessité? C’est en tout cas une forme de résistance qui s’oppose à la frénésie de la nouveauté et au rouleau compresseur de l’actualité[i]»

 

SoumissionRelectures

Avant que ne surviennent les attentats du 13 novembre, j’avais relu Soumission, de Michel Houellebecq. La coïncidence avec le rouleau compresseur de l’actualité est due au hasard, dont on dit qu’il n’existe pas. Je voulais aussi relire Charlotte, de David Foenkinos, pour mon club de lecture, mais je ne l’ai pas fait. À vrai dire, j’aurais préféré relire La carte et le territoire, encore de Houellebecq (je ne l’ai pas fait non plus). De toute façon, je ne pouvais pas interrompre la lecture de Mes déserts : un voyage au Rajasthan, de Robyn Davidson,  parce qu’il fallait que je sache comment tournerait son abracadabrant voyage avec ses deux chameaux et des nomades de la tribu Rabari, en Inde. Quant à la bande dessinée de Tonino Benacquista, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il est bien entouré), et la suite, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il sait à qui s’adresser), je ne les compte pas : les bédés se lisent et se relisent si vite, surtout les excellentes, comme celles-ci. Si ce n’était pas exagéré, je relirais probablement aussi Mon tour du Monde, d’Éric Fottorino qui, avant de prendre la direction du mythique quotidien Le Monde, avait renouvelé la couverture journalistique de l’économie avec d’étonnantes chroniques sur les matières premières.

Un palpitant récit de politique-fiction

J’ai lu Soumission une première fois l’été dernier, d’un seul trait, avec une sorte de gourmandise. Ce livre surprenant m’a procuré un grand plaisir de lecture. D’emblée, j’ai été happée par le fil de ce récit de politique-fiction et par la succession d’événements dans la vie de François, un personnage principal qu’on n’ose pas appeler héros.

Ce professeur d’université est le témoin de la transition vers un nouvel ordre social. On est en 2022 et la France se transforme à la suite de l’élection du Parti de la fraternité musulmane. Après une période de perturbations et des violences occultées par les autorités, pratiquement passée sous silence par les journalistes, commence une nouvelle ère. C’est donc avec une apparente fluidité que l’échiquier politique et social se réorganise, sous la gouverne éclairée d’un musulman modéré, le président Ben Abbes, présenté comme un remarquable homme d’État, de la stature d’un Napoléon. Ce grand stratège aspire à devenir le premier président élu de l’Europe, une Europe élargie incluant les pays du contour méditerranéen : Turquie, Maroc, Tunisie, Algérie et Égypte.

Aux antipodes de tout fondamentalisme, le nouvel ordre repose sur la cohabitation et le dédoublement des structures sociales, laïques et religieuses. On retrouve donc côte à côte les écoles laïques et celles de différentes confessions. Le mariage musulman et la polygamie sont admis, tout comme le mariage républicain entre deux personnes, de n’importe quel sexe.

Fermée temporairement pendant les troubles, la Sorbonne, où François a enseigné la littérature, relève désormais du secteur privé et devient musulmane. De richissimes fondations saoudiennes y déversent des quantités folles de pétrodollars, obnubilées par le prestige d’une institution « qui les fait fantasmer » (p. 84). Les non-musulmans y sont privés du droit d’enseignement – les conversions sont nombreuses! – de même que les femmes, et les étudiantes sont voilées. Très persuasif, le président de l’université, lui-même un converti, s’évertue à ramener François dans le giron institutionnel.

Provocateur, typiquement Houellebecq

François est un personnage typiquement houellebecquien, une espèce de double de l’auteur. Un intellectuel érudit, brillant, mais glauque, désabusé et revenu de tout, dont le rapport particulier aux femmes retient l’attention. Fidèle à son habitude en matière de sexualité et de relations hommes-femmes, Houellebecq se fait provocateur, avec ses descriptions de rapports sexuels border porn et, plus encore, avec la mise en scène de relations tordues, inégalitaires, excluant des mièvreries telles que le moindre espoir d’être heureux ou de s’épanouir dans une relation de couple. Cynique, vous dites?

Provocateur encore, en montrant « l’évolution » de la place des femmes dans cette France islamisée où l’on voit avec quel naturel et quelle complaisance de vieux profs nouveaux convertis se retrouvent pourvus de deux ou trois épouses, la plus âgée généralement experte en cuisine et tenue de maison, les plus jeunes expertes, disons, en… cajoleries! Où, avec l’hypervalorisation de la famille, avantages sociaux et fiscaux à l’avenant, même les non-musulmanes retrouvent dare-dare la chaleur du foyer, tandis que le taux de chômage dégringole.

Même à un athée comme François, la conversion finit par sembler admissible. Suivant le courant dominant de la société qu’il observe, François finit par adhérer au plus simple, à la fois par lassitude – c’est la théorie du Pourquoi pas? – et au plus confortable, par intérêt, vu les avantages matériels considérables qu’il en retire. Entrent aussi en jeu la curiosité – cet intellectuel veut reprendre ses travaux – et une certaine attirance pour l’antidote au désenchantement que fait miroiter le retour du religieux. L’athéisme est une position douloureuse, concède l’auteur en interview (à 10 m 20).

J.-K. Huysmans

À la relecture, je me suis concentrée sur l’obsession de François pour la vie et l’œuvre de l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907), à qui il consacre sa thèse de doctorat et près de dix ans de sa vie. Il publie aussi une édition de ses œuvres complètes dans la mythique collection de la Pléiade chez Gallimard (une telle édition n’existe pas en réalité), couronnée par une préface exceptionnelle. « C’était ce que j’avais fait de mieux, et c‘était, aussi, le meilleur texte jamais écrit sur Huysmans… cette fois, c’était vraiment la fin de ma vie intellectuelle. » (p. 282)

Sur fond de guerre civile, avant que ne s’apaise une France désormais islamisée, j’ai suivi François dans une virée plutôt déroutante sur les traces de Huysmans, jusqu’à la Vierge noire du Sanctuaire de Rocamadour, aux origines de la chrétienté médiévale, puis à l’abbaye de Ligugé, théâtre de la conversion d’Huysmans au catholicisme. Je ne connaissais pas du tout Rocamadour, « une des merveilles du monde » selon le Père Ronan de Gouvello, lui-même assez merveilleux, voyez cette vidéo!

Cette seconde lecture m’a amenée à choisir deux titres de Huysmans pour ma pile À lire : En ménage, parce que selon François « ce livre était décidément un chef-d’œuvre » et À rebours, « un livre d’une originalité aussi puissante, qui demeure inouï dans la littérature universelle » (p. 48). J’aime assez Houellebecq pour penser que les livres préférés de François me plairont.

 

[i] Desmeules, Christian, « Relire, dit-elle », dans : Le Devoir, 14 novembre 2015 [compte rendu de Relire : enquête sur une passion littéraire, de Laure Murat]

HOUELLEBECQ, Michel, Soumission, Paris, Flammarion, 2014, 300 p.

Aussi en version numérique.

 

 

 

 

Laissez un commentaire




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec