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Un témoin plein d’esprit, le baron de Lahontan

22 décembre 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Histoire du Québec

En 1683, un jeune soldat français de 17 ans du nom de Louis-Armand de Lom d’Arce débarque à Québec. Le jeune homme, qui se fera appeler baron de Lahontan en l’honneur de la baronnie du même nom où il est né, observe les mœurs de la Nouvelle-France. Il participe à des expéditions de chasse avec des Algonquins et plonge rapidement au coeur de l’action en prenant part à de grandes expéditions militaires en territoire iroquois. À l’âge de 21 ans, il est nommé officier dans un fort militaire des Grands Lacs. Il raconte avoir, à l’âge de 22 ans, participé à la découverte d’une rivière au pays des Sioux qui pourrait, semble-t-il, être la rivière Minnesota. Finalement, il est un témoin direct de l’attaque sur Québec effectuée en 1690 par les troupes du Massachusetts dirigées par William Phips.

Notre homme avait de l’entregent : Frontenac n’aurait-il pas voulu le marier à sa filleule? Mais il avait surtout, pour notre plus grand bonheur, un sens de l’observation, un sens critique et une ironie hors du commun. La fin de son aventure nord-américaine en 1693 lui permettra de concrétiser ces multiples talents. De retour en Europe, Lahontan écrit trois grands livres qui passeront à l’histoire, soit Nouveaux voyages qui est à la fois relation de voyage et récit d’aventures, les Mémoires de l’Amérique septentrionale qui est un travail documentaire sur l’état du continent et Dialogues avec un Sauvage. Ce dernier livre, le plus connu des trois, fera fureur au XVIIIe siècle car il lance le mythe du « bon Sauvage ». Le personnage principal, Adario, est un Amérindien qui déconstruit les certitudes européennes du XVIIe siècle portant sur la religion, la liberté, le mariage et la propriété privée.

Une petite maison d’édition française, Le passager clandestin, vient de rééditer le premier livre de Lahontan, les Nouveaux voyages. Composé de vingt-cinq lettres censément envoyées à un parent éloigné, il raconte quelques-unes de ses péripéties nord-américaines. On se plonge dans une époque où une « cinquantaine de canots hurons et outaouais » arrivaient chaque année à Montréal, chargés de peaux de castors, ce qui constituait l’événement le plus important de la vie de la colonie. « C’est un plaisir de les voir courir de boutique en boutique, l’arc et la flèche à la main, tout à fait nus », dit Lahontan de son style amusé, en parlant des chasseurs/marchands amérindiens. Cette époque est aussi celle où les pieds d’ours sont considérés comme un plat de fins gourmets et où l’abondance est si grande qu’on prend « jusqu’à cent truites saumonées d’un coup de filet ». C’est aussi l’époque où les Jésuites « emploient en vain leur théologie et leur patience à la conversion des incrédules ignorants ». Et où règne le danger et d’impitoyables cycles de représailles par lesquels soldats et ambassadeurs sont parfois condamnés à être brûlés « tout vifs et à petit feu ».

La préface est écrite par Maxime Gohier. Auteur d’Onontio, un essai remarqué sur la politique étrangère de l’Iroquoisie aux XVIIe et XVIIIe siècle, Maxime Gohier est professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Ce livre de Lahontan, dit Maxime Gohier, constitue « une métaphore fascinante du rapport de l’humain à l’altérité ».

La production de Lahontan a déjà été publiée en 1990 dans la collection Bibliothèque du Nouveau Monde (BNM), « notre Pléiade, secret le mieux gardé de l’édition de qualité », comme l’a si bien dit Lise Bissonnette. Avec Réal Ouellet et Alain Beaulieu en tête, une équipe de chercheurs avait établi l’édition critique des textes du baron en y ajoutant une introduction de 200 pages. À l’exception des coquilles et accents insolites qui ont été supprimés, cette édition a repris la graphie et la ponctuation de Lahontan.

Cette édition du Passager clandestin ne s’adresse pas aux mêmes lecteurs. « Nous avons cherché à rendre le texte plus accessible aux lecteurs contemporains », disent les éditeurs du Passager clandestin, qui précisent avoir « modernisé l’orthographe et rectifié, quand cela semblait nécessaire, la ponctuation du texte ». Le résultat donne un texte fluide et propice à une lecture en continu. Toutefois, étant donné que les notes en bas de page s’appuient presque exclusivement sur le Dictionnaire biographique du Canada, la version du Passager clandestin n’a pas la profondeur de celle de la BNM.

LAHONTAN, Baron de. Un baptême iroquois : les nouveaux voyages en Amérique septentrionale (1683-1693), préface de Maxime Gohier, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2015, 286 p.

Un commentaire pour “Un témoin plein d’esprit, le baron de Lahontan”

  1. Bravo!
    Au début des années 80, nous étions un certain nombre à
    penser que les Indiens d’Amérique étaient à la toute veille
    de l’extinction. Beaucoup d’Américains éclairés accusaient leur pays de génocide, et les Canadiens, moins éclairés, me semblait-il, n’étaient pas très au fait de ce qui se passait
    au-delà de Chibougamau. Enfants, nous allions au moins une fois voir les réserves proches de Montréal: l’image qui nous en restait, c’étaient les voitures rouillées et sans roues, les détritus juste à côté des maisons qui manquaient de peinture et qui semblaient plantéss là, sans entretrien, au milieu des mauvaises herbes et des arbustes rabougris.

    On assistait vraiment à la mort d’une race, comme on disait alors, d’une culture , qui n’avait pas su prendre le virage de la modernité, qui parlait anglais, et, disait-on, qui se suicidait à petit feu sous l’effet de l’alcool, de la dépression, de l’oisiveté et de la violence.

    À cette époque pas si lointaine, personne, chez les autochtones, n ‘avait de diplôme universitaire: les médecins qui allaient quelques jours par mois dans les réserves étaient des blancs, les prêtres catholiques et anglicans étaient des blancs, les Indiens étaient défendus devant les tribunaux par des avocats blancs. Le ministre des Affaires Indiennes et les fonctionnaires de son ministère, blancs évidemment

    Il s’est passé ce qui tient du miraculeux: le suicidaire a pris goût à la vie, il a dérangé tous ces blancs qui le gardaient dans ses mouroirs, et, aujourd’hui, entre autres signes de vie, la Grande Bibliothèque publie ce texte sur la vie indienne, décrit quelques mœurs indiennes,y compris leur nudité, symbole de leur liberté.

    Les autochtones semblent reprendre goût à la vie. Et les blancs commencent à savoir que les Indiens, qui ne sont pas comme nous, sont des vrais humains, comme nous.

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