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Je lis, je cite

3 septembre 2015 par Sylvie-Josée Breault | Catégorie(s) : Essais québécois, Littérature jeunesse, Roman historique, Romans

Citer pour évoquer ce qui nous émeut ou nous apparaît important dans un texte, voilà une pratique bien courante! Car au fil de la lecture, les mots s’agitent. Leurs formes nous séduisent, le récit qu’ils composent nous captive. Certains passages retiennent davantage notre attention. Nous prenons une pause pour relire un paragraphe qui nous plaît, parfois à voix haute. D’aucuns soulignent les phrases qu’ils veulent se remémorer, d’autres les copient dans des carnets. En définitive, nous ne conservons en mémoire que certains extraits d’un ouvrage. Ces fragments nourrissent nos pensées. Les propos les plus forts frappent l’imaginaire, circulent d’un individu à l’autre et touchent toute une communauté. On les redécouvre à l’occasion comme une photographie conservée. Et on se rappelle le ton, l’univers d’un auteur. Combien de fois une simple phrase nous a-t-elle amenés à relire un livre? Pour retrouver l’origine d’une citation, son contexte… et nous voici replongés dans la lecture! Qu’il s’agisse de pensées, de répliques, de descriptions, ces énoncés font germer une multitude d’idées en stimulant nos neurones et notre créativité.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay cite un extrait de Nocturne indien d’Antonio Tabucchi.

« En Inde beaucoup de gens se perdent, dit-il. C’est un pays qui est fait exprès pour cela. » (p. 113)

 

TabucchiCe sont les mots de l’écrivain italien Antonio Tabucchi. Ou plutôt, les mots qu’il prête à l’un des personnages que rencontre le narrateur de son roman Nocturne indien. Dans le contexte du récit, cette affirmation apparemment pragmatique prend plus d’un sens. En Inde, la perte de repères n’est pas seulement géographique : non seulement les gens éprouvent-ils du mal à s’orienter, mais ils font également l’expérience plus ou moins volontaire d’une perte de soi. J’aime cette citation pour ce qu’elle a d’énigmatique et pour ce qu’elle nous laisse pressentir du déroulement de l’histoire.

 

 

Catherine Lévesque cite un extrait de Dans les yeux d’Helga d’Emma Craigie.

« Oncle Führer a l’esprit complètement ailleurs. Il ne joue pas avec Blondi ni ne lui fait faire de tours. Il ne pose pas une seule question. Il se contente de manger du gâteau. Sa main tremble plus que jamais. Il renverse de nouveau son chocolat, s’en mettant partout sur sa veste, mais cette fois, soit il n’a pas remarqué, soit il s’en fiche. Il continue d’enfourner des morceaux de gâteau. Il a des miettes plein la moustache. » (p. 145)

 

Dans les yeux d'HelgaLa voix que l’on entend est celle d’Helga Goebbels, douze ans, fille de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l’Information d’Hitler. Durant les derniers jours de la guerre 1939-1945, Joseph Goebbels, loyal jusqu’au bout, a emmené sa femme et leurs six enfants dans le bunker du Führer.

L’auteure britannique Emma Craigie a imaginé la vie intérieure d’Helga observant tout ce qui se passe dans le bunker. La fillette est sensible aux atmosphères mais ne comprend pas tout ce qui se passe. L’auteure s’est inspirée du film La chute pour écrire ce récit des derniers jours.

Si vous voulez en savoir plus sur la fin tragique d’Hitler et de son entourage, vous serez captivé par la lecture de Dans les yeux d’Helga et le visionnement de La chute. Deux documents qui se complètent parfaitement.

 

 

Maryse Breton cite un extrait de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee.

« Un garçon avançait péniblement sur le trottoir, traînant derrière lui une longue canne à pêche. Un homme le regardait, les mains sur les hanches. C’était l’été, et ses enfants jouaient dans le jardin avec leur ami, mimant un petit drame de leur invention. C’était l’automne, et ses enfants se battaient sur le trottoir, devant la maison de Mrs Dubose […] C’était l’automne et ses enfants trottaient ça et là, autour du coin de la rue, leurs visages exprimant leurs malheurs et leurs triomphes. Ils s’arrêtaient devant un chêne, ravis, étonnés, hésitants. C’était l’hiver et ses enfants frissonnaient au portail, ombres chinoises se découpant sur une maison en flammes. C’était l’hiver et un homme marchait dans la rue, jetait ses lunettes et abattait un chien. C’était l’été, et il voyait le cœur de ses enfants se briser. L’automne revenait, et les enfants de Boo avait besoin de lui. Atticus avait raison. Il avait dit un jour qu’on ne connaissait vraiment un homme que lorsqu’on se mettait dans sa peau. Il m’avait suffi de me tenir sur la véranda des Radley. » (p. 431)

HarperLee

 

C’est le résumé simple et touchant que Scout se récite à la fin de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, lorsqu’elle met en pratique les paroles de son père et qu’elle regarde la rue et le passé du point de vue de Boo Bradley, le voisin qu’elle craignait jusque là et qui vient de lui sauver la vie. L’auteure, à travers les yeux de Scout qui, elle-même, se met dans la peau de Boo pour qui les saisons marquent le temps et pour qui les aventures des enfants offrent à la fois divertissement et inquiétude, dévoile tendrement l’âme de ce mystérieux personnage.

 

 

Marie-Ève Roch cite un extrait de Le rêveur de Pam Munoz Ryan.

« Les pas se rapprochèrent. Tap. Tap. Tap. Tap.

 D’une main fébrile, Neftali tenta d’aplanir sa tignasse noire. Était-il encore mal coiffé? Puis il examina ses doigts grêles. Étaient-ils assez propres?

 À l’idée d’affronter son père, le garçon avait les bras tout tremblants, et sa peau semblait se racornir tant elle lui picotait. Il prit une profonde inspiration et resta en apnée. » (p. 14-15)

 

Ce magnifique roman raconte l’enfance de Pablo Neruda, alors qu’il portait encore le nom de Neftali Reyes. Que faire quand on préfère les mots aux mathématiques, qu’on est maigrichon et bègue et qu’on a un père autoritaire qui ne souffre pas que son fils passe des heure à lire? À travers un récit limpide, entrecoupé de courts passages oniriques et superbement illustrés où la voix de la poésie elle-même s’adresse au petit Neftali, c’est tout le combat livré par Pablo Neruda pour devenir lui-même que l’on découvre ici. Une belle occasion d’aborder la question de la liberté d’expression avec des enfants.

 

 

Sylvie-Josée Breault cite un extrait d’Onon:ta’ de Pierre Monette.

« Le paysage parle à ma place; je suis une montagne de choses à dire. » (p. 9)

 

Cette phrase est placée par Pierre Monette en exergue à son essai Onon:ta’. Elle résume l’objectif du projet d’édition et en annonce l’envergure. Il s’agit de raconter l’histoire du mont Royal autrement, en donnant la préséance au lieu, car l’histoire traditionnelle s’attarde davantage aux conquêtes et aux faits datés. Un imposant travail de recherche a été entrepris ici. L’érudit emprunte de nombreux sentiers pour explorer et découvrir ce que ce site a à révéler. L’auteur est notamment inspiré par la relation qu’entretenaient les peuples autochtones avec la montagne. Comme le laisse présager l’extrait, les mots ont une belle part dans cet ouvrage : ils sont minutieusement étudiés, choisis. Ponctué de citations littéraires, abondamment illustré, s’offre à nous un livre riche, dense et poétique.

 

 

Gisèle Tremblay cite des extraits de La culture en soi de Gilbert Turp.

 « Une conversation souriante crée juste ce qu’il faut de chaleur humaine pour m’attacher à ma libraire, mon marchand de pâtes, ma boulangère, mon dépanneur et les gens de la fruiterie et du café du coin. Sympathiser à hauteur de rue et à échelle humaine n’est ni superficiel ni insignifiant, contrairement à ce que les esprits chagrins ont tendance à croire. La convivialité est un bonheur de vivre. Je ne vois pas de raison de bouder ce plaisir. » (p.226)

 « Quand la culture se déploie et atteint la conscience, elle est partie prenante d’un dialogue fécond et créateur avec l’humanité. Je crois qu’elle est un ferment de démocratie et le don que nous faisons au monde. La culture est l’équivalent collectif de l’amour. Il ne tient qu’à nous de porter notre culture avec élégance et générosité et d’y contribuer par notre souffle, notre chaleur et notre célébration de la variété infinie de la vie. » (p. 255)

 Turp image

Faisant ainsi éloge de la conversation souriante et de la culture en tant que don amoureux, Gilbert Turp est lecteur, penseur, écrivain, comédien, metteur en scène et professeur. Surtout, Gilbert sera notre écrivain en résidence, à l’occasion des 10 ans de la Grande Bibliothèque et grâce à une collaboration entre le Conseil des arts de Montréal et BAnQ, dès septembre 2015. Un écrivain à nous, vous imaginez?

Bienvenue Gilbert et à très bientôt, pour décupler le partage et les conversations souriantes entre lecteurs, en personne et sur nos blogues!

 

 

CRAIGIE, Emma, Dans les yeux d’Helga, Montréal, Flammarion, 2015, 220 p.

HIRSCHBIEGEL, Olivier, La chute, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2005, 155 min.

LEE, Harper, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Paris, Librairie générale française, 2006, 447 p.

MONETTE, Pierre, Onon:ta’ : une histoire naturelle du mont RoyalMontréal, Boréal, 2012, 380 p.

RYAN, Pam Munoz, Le rêveur, Montrouge, Bayard jeunesse, 2013, 431 p.

TABUCCHI, Antonio, Romans, tome I : Femme de Porto Pim et autres histoires – Nocturne indien – Le fil de l’horizon – Requiem, Paris, Christian Bourgois, 1996, 401 p.

TURP, Gilbert, La culture en soi, Montréal, Leméac, 2006, 256 p.

2 commentaires pour “Je lis, je cite”

  1. « Un prisonnier se réveille, au matin du dernier jour de sa vie, lève les yeux vers les barreaux qui découpent le ciel dans la minuscule fenêtre et constate que le temps est gris. Il en éprouve un coup au cœur comme il ne croyait plus jamais devoir en ressentir : il ne verra plus le soleil. »

    La porte du ciel de Dominique Fortier

  2. Quel émouvant passage! La réalité du condamné à mort décrite est saisissante.

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