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Portrait du héros au sommet de l’Olympe

21 juillet 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Biographies

par Jean-François Barbe

Alors qu’il était un important économiste à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à Paris, Cornelius Castoriadis (1922-1997) animait clandestinement un groupuscule d’extrême-gauche appelé Socialisme ou barbarie (1949-1967). La revue du même nom, à laquelle ont collaboré de grands intellectuels tels Guy Debord, Jean Laplanche, Claude Lefort, Jean-François Lyotard et Edgar Morin, allait influencer bon nombre d’acteurs de Mai 68 en France, dont Daniel Cohn-Bendit.

Issu du trotskisme, Castoriadis s’est rapidement détaché de cette vision du politique, alors influente dans les milieux d’extrême-gauche, en refusant de voir en l’Union soviétique un État ouvrier, même dégénéré. Au contraire, Castoriadis a vu dans cet État l’expression de la dictature d’une bureaucratie sur l’ensemble de la société.

Dans les années 70, Castoriadis a délaissé le marxisme en développant sa critique du capitalisme hors de l’État. Publié en 1975, L’institution imaginaire de la société soulève la possibilité de la démocratie directe et d’une forme d’autogestion comme moyens d’abolir les seules contradictions dignes de l’être selon lui, à savoir celle entre experts et citoyens, et celle entre dirigeants et exécutants.

C’est à cette époque, plus précisément en 1973, que Castoriadis ouvre son bureau de psychanalyste. Se situant dans la mouvance lacanienne, Castoriadis s’intéresse particulièrement à la psychose. En 1979, il entamera la dernière étape d’une fructueuse carrière en devenant, à 57 ans, directeur d’études à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Devenu financièrement riche au début de sa vie d’adulte grâce à un mariage avec une héritière milliardaire, Castoriadis mènera l’existence matériellement très choyée de la haute bourgeoisie française, maison d’été incluse dans les îles grecques. Plein de vitalité, Castoriadis connaîtra plusieurs femmes, en commençant par la compagne de Claude Lefort, qu’il lui ravira en pleine époque de Socialisme ou barbarie. Il jouera et perdra en Bourse la totalité de sa retraite de l’OCDE qu’il avait obtenue en un seul versement.

Cette biographie suit Castoriadis à travers les grandes étapes de sa vie d’intellectuel et de militant. Elle nous laisse aussi entrevoir le caractère et bien des aspects de la vie privée d’un individu très français dans son atypisme. Car où, ailleurs qu’en France, pourrait-on être fonctionnaire dans un organisme libéral comme l’OCDE, à la tête d’un service (analyse de la conjoncture) où travaillent 120 personnes – et militant clandestin d’un groupe d’extrême-gauche, tout en habitant un appartement princier dans un des secteurs les plus prisés de Paris, quai Anatole-France, avec serviteur sénégalais y vivant à demeure?

La biographie est également un point d’entrée vers une pensée réellement très complexe, tendue « vers une inlassable poursuite du savoir » qui s’apparente, pour reprendre une métaphore de Castoriadis lui-même, à l’entrée dans un énorme labyrinthe.

Maître de l’historiographie contemporaine, l’auteur François Dosse est un biographe confirmé qui s’intéresse à l’histoire des idées. Il a déjà écrit des biographies sur les auteurs difficiles que sont Paul Ricoeur, Deleuze et Guattari, et Michel de Certeau. Comme tous les biographes qui se respectent, Dosse développe son sujet en puisant dans les archives et en interviewant les proches de l’objet d’étude (plus d’une centaine de personnes ont été interrogées).

Dosse caractérise Castoriadis comme un « philosophe de l’historicité » théorisant la possibilité du passage de l’hétéronomie à l’autonomie, même à l’époque actuelle du présentisme (« perte de la mémoire vivante, hypertrophie de la mémoire morte, technicisation de la société, tendance lourde à la privatisation des individus »). Dosse pense aussi que c’est dans « l’articulation entre l’analyse historienne et le regard psychanalytique que la pensée de Castoriadis reste d’une actualité saisissante pour retrouver les voies d’une société plus conviviale ».

Les qualificatifs des Français à l’égard de Castoriadis sont plus que louangeurs. Pierre Vidal-Naquet a placé son oeuvre « sous le triple signe de Thucidyde, de Marx et de Freud ». Le Magazine Littéraire le décrit comme un « Titan », le quotidien La Croix comme un « héros de la pensée en actes au sommet de l’Olympe ». Reflet du goût bien français d’être au centre de l’univers en dépit de son déplacement, il y a belle lurette, aux États-Unis? Sûrement, mais il y a évidemment beaucoup plus, soit une pensée foisonnante qui interpelle les intellectuels qui réfléchissent sur la démocratie et la modernité; ainsi que ceux qui désirent aller au-delà de la démocratie parlementaire telle qu’on la connaît.

En entrevue au site Mediapart, François Dosse confie que « Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique. Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen. »

« Héros au sommet de l’Olympe? » Un peu fort. Mais intéressant tout de même, n’est-ce pas?

DOSSE, François. Castoriadis, une vie, Paris, La Découverte, 2014, 532 p.

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