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Dans les pas de Léon Gérin

30 juin 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Documentaire

par Jean-François Barbe

Qualifié par son institution de « sociologue québécois le plus connu sur la scène internationale », le professeur Marcel Fournier sait reconnaître une enquête sociologique de qualité quand il en voit une. Et son appréciation du livre Un Québec invisible ne laisse planer aucun doute : « Il s’agit d’une étude exemplaire, que j’ai d’ailleurs présentée dans mon livre Profession sociologue (…) comme la meilleure recherche ethnographique récente en sociologie au Québec », écrit-il en préface.

Malheureusement peu répandue au Québec, l’enquête ethnographique se déroule sur le terrain, dans des communautés aussi diverses que celles d’un quartier, d’un immeuble, d’un parti politique, d’une rue, d’une communauté ethnique, d’une association ou … d’un village. Par des observations critiques, des entrevues structurées et parfois en consultant des archives, le chercheur tâche de comprendre les rapports sociaux et les réalités culturelles du milieu étudié.

Un Québec invisible était initialement une thèse de doctorat. L’auteur, maintenant professeur à l’UQÀM, a fait porter son enquête ethnographique sur un village du Centre-du-Québec qu’il désigne sous le nom d’emprunt de Lancaster afin de préserver l’anonymat des personnes interviewées.

À travers l’étude de dimensions historique, religieuse, économique et politique, il veut expliquer le conservatisme politique du village en question et à travers lui le conservatisme d’une ruralité qu’il appelle le « Québec tranquille ». Cette situation découlerait principalement de l’influence des familles souches qui se sont implantées lors du mouvement de colonisation de la première moitié du XIXe siècle. Depuis ce temps, ces familles ont reproduit leur pouvoir – l’auteur dit parfois leur « domination » – par la transmission jalouse du patrimoine et l’établissement de relations et d’alliances de génération en génération. Ces familles, qui occupent des positions clés au conseil municipal, voient « comme une forme de dépossession locale et familiale » l’arrivée de l’État avec ses organismes de développement et de régionalisation, comme les municipalités régionales de comté (MRC).

Par ailleurs, dans un tel milieu, les syndicats arrivent difficilement à s’imposer, même dans les PME industrielles, parce qu’ils font face « à un milieu d’interconnaissance et à l’importance accordée à l’autonomie et à l’indépendance de la personne en regard de toute force jugée extérieure ».

Bref, hors la famille, hors la paroisse, point de salut !

L’auteur inscrit sa démarche scientifique au coeur d’un courant amorcé par Léon Gérin (1863-1951) à la fin du XIXe siècle. À la fois sociologue et historien, Léon Gérin avait notamment étudié les réseaux familiaux de Saint-Justin, un village situé en Mauricie. Il en était résulté un classique, L’habitant de Saint-Justin. Comme le rappelle Frédéric Parent, Gérin avait, dans ce livre, identifié la fonction « socialisante » du catholicisme en milieu rural (les gens discutent de ce qui leur arrivent sur le perron de l’église). Gérin avait également avancé que le système de croyance catholique était au premier chef une vision du monde transmise par le milieu familial. Tout cela explique, au moins partiellement, la baisse fulgurante de la fréquentation religieuse du début des années 60. Ces références à Léon Gérin (et on pourrait en ajouter d’autres, comme celles au sociologue Marcel Rioux) illustrent bien l’un des bénéfices secondaires que l’on retire immanquablement de la lecture d’études de qualité comme celle-ci, à savoir la rencontre de chercheurs et de penseurs d’un passé proche ou lointain qui ont toujours leur pertinence.

Convaincante démonstration d’enquête ethnographique qu’on souhaiterait plus répandue au Québec – à quand nos Pinçon/Pinçon-Charlot qui nous feraient enfin connaître les mentalités si particulières du Lac Memphrémagog et de Westmount ? –, ce livre laisse espérer de très belles choses à venir de cet héritier de Léon Gérin.

PARENT, Frédéric, Un Québec invisible : enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p.

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