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Les Jésuites chez les Illinois : échec ou succès?

11 juin 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Histoire des États-Unis, Histoire du Québec

par Jean-François Barbe

Selon plusieurs, l’entreprise missionnaire des Jésuites de la Nouvelle-France auprès des peuples autochtones aurait été un échec. Dans The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, l’historien américain Tracy Neal Leavelle prétend le contraire.

Dans son chapitre final intitulé Notes sur les sources et la méthode, il affirme que le point de vue général des historiens a été formé par la destruction de la Huronie en 1649-1650, territoire sur lequel les Jésuites avaient tout misé. Or, dit-il, les missionnaires jésuites afflueront une dizaine d’années plus tard dans l’ouest des Grands Lacs et dans la vallée du Mississippi et là, les résultats seront intéressants.

L’auteur se concentre sur les Amérindiens illinois et outaouais, en se basant principalement sur les écrits des Relations des Jésuites, la correspondance de ces « soldats de Dieu », des lexiques et dictionnaires produits par ces derniers, ainsi que sur les rares récits de témoins laïques dont le marchand Pierre Deliette.

Selon Leavelle, certains groupes amérindiens seront réceptifs aux jésuites en raison de la situation politique de leurs régions, menacées de plein fouet par les invasions militaires iroquoises. Comme l’a montré le grand historien américain Richard White dans son magistral Le middle ground, ces invasions suscitent alors d’énormes déplacements de populations terrorisées et disloquées par l’effet de guerres d’extermination iroquoises, absolument sans pitié.

Leavelle fait état d’une conversion massive d’un groupe outaouais, les Kiskakons, qu’il attribue à une tentative de « revitaliser la communauté » et de « régulariser les conduites personnelles dans un contexte d’environnement social difficile ».

Dans un fascinant exemple d’adaptation culturelle mutuelle, l’auteur montre que l’enterrement du père jésuite Jacques Marquette s’est partiellement déroulé à la façon traditionnelle kiskakon, à savoir le nettoyage des os et leur exposition au soleil, suivi de leur mise en sac et de leur transport à la Mission Saint-Ignace (près de Mackinaw City dans le Michigan actuel) afin d’y être enterrés.

L’autre grand succès missionnaire raconté par l’auteur se produit chez les Kaskaskias, peuple illinois qui allait donner son nom à l’état du même nom, et qui occupe le gros de sa démonstration. Les hommes de cette nation veulent clairement solidifier leur alliance avec la Nouvelle-France. Cependant, les jeunes hommes sont peu nombreux à vouloir être baptisés, et ce, pour au moins deux raisons : l’interdiction de la polygamie et le monothéisme catholique qui fait courir à leurs yeux le risque que les esprits protecteurs traditionnels ne veillent plus sur eux quand ils vont à la guerre. Le succès des conversions est beaucoup plus important chez les femmes. En 1696, les Jésuites disent avoir baptisé 2,000 Kaskaskias.

Bien que l’auteur ne le présente pas ainsi, on peut déduire que ce processus de conversion a lieu alors que la culture kaskaskia perd aussi de sa force de conviction interne. Par exemple, des enfants rient ouvertement des rituels de guérisseurs et les femmes se dégagent assez facilement de normes culturelles caractérisées par une très forte domination masculine répressive. Selon des témoignages de Deliette et de Marquette, il arrivait que des femmes se fassent « traditionnellement » violer en groupe et même mutiler suite à des actes d’infidélité conjugale.

Par ailleurs, le chapitre V sur les échanges linguistiques montre la très forte capacité d’adaptation des Jésuites, autre facteur explicatif de leur influence. Par exemple, le mot « Dieu » est traduit en illinois par « grand esprit de la création ». Cela dit, l’auteur ne cache pas les limites de cette créativité langagière car bien des concepts de théologie catholique sont impossibles à traduire. « Les missionnaires savent qu’ils perdent le contrôle des concepts religieux à partir du moment où ils sont énoncés dans une langue amérindienne », écrit-il.

Le catholicisme a-t-il été une stratégie efficace de réponse aux énormes défis du changement social et culturel auxquels devaient faire face des communautés autochtones de cette époque? A-t-il contribué à la capacité de défense militaire de groupes menacés dans leur existence même? Ou au contraire, a-t-il nui à cette capacité militaire? Plus de 300 ans plus tard, la réponse n’a rien d’une évidence étant donné l’importance de facteurs politiques allant au-delà des Jésuites et de leur action collective, comme l’est par exemple, la chute de la Nouvelle-France qui avait réalisé jusqu’à la Conquête, selon l’historien Fred Anderson, une confédération de facto avec des peuples amérindiens dans un gigantesque effort pour contrer l’avancée des colons anglo-américains. Un effort qui, oui, aurait pu être couronné de succès… mais cela est une toute autre histoire.

LEAVELLE, Tracy Neal, The Catholic calumet : colonial conversions in French and Indian North America, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2012, 255 p.

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