Une biographie de l’homme aux cigares

par Jean-François Barbe

Élisabeth Roudinesco, c’est d’abord un style, coulant, au point où on se sent presque comme dans un roman. C’est tellement vrai que son dernier livre, une biographie de près de 600 pages sur Sigmund Freud, a remporté en France non pas un, mais deux prix littéraires!

Et pourtant, son sujet était tout sauf facile. Car il s’en est écrit des livres sur Freud. La Grande Bibliothèque compte près de 650 ouvrages ayant Sigmund Freud en sujet, dont une vingtaine de biographies.

Roudinesco s’attaquait au dur défi de l’originalité par rapport à un personnage universel archi-étudié – même son goût du cigare a été passé au crible –, traduit en plus de cinquante langues, et sur lequel nous avons tous, déjà, une certaine opinion.

L’auteure ne partait pas de rien. Historienne, psychanalyste et professeure à l’université Paris Diderot, elle est l’équivalent, en France, de la gardienne du temple. Il y a quelques années, elle a « réglé son cas » à Michel Onfray qui avait commis un véritable navet au sujet d’un Freud « charlatan, névrosé incestueux, praticien cupide et petit-bourgeois réactionnaire complice d’amitiés fascistes », pour reprendre un résumé de l’hebdomadaire Le Point du 15 mars dernier. Roudinesco est aussi la voix du temple. Car grande est son influence médiatique à cause d’une production impressionnante par sa qualité et son rayonnement international – elle a écrit une vingtaine de livres traduits, semble-t-il, dans une quinzaine de langues –, mais surtout, à cause d’un talent de communicatrice hors pair qui lui assure une présence stratégique dans des médias qui font l’opinion. Elle écrit de remarquables articles dans le journal Le Monde où elle aurait la haute main sur les ouvrages en psychologie qui y sont recensés. La banque de données Eureka de la Grande Bibliothèque indique que le terme Élisabeth Roudinesco est apparu 190 fois dans la presse française en 2014.

Son approche historique a été critiquée par une psychanalyste lacanienne, Nathalie Jaudel, qui lui a reproché sa subjectivité et une propension au jugement un peu trop tranché. Cela dit, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre ne cache pas la complexité des points de vue. Parmi les auteurs contemporains – historiens et psychanalystes – cités par Roudinesco, se trouvent des antifreudiens. Notons qu’elle fait état des travaux du psychanalyste québécois Patrick Mahony avec qui, dit-elle, elle échange depuis vingt ans. L’auteure dit également avoir dépouillé des archives de Freud à Washington et être la première historienne française à l’avoir fait.

Dans son projet d’écriture, Roudinesco affirme avoir voulu « observer Freud construisant son époque tandis qu’il était construit par elle ». Elle historise les grandes étapes de la vie de Freud, de la Vienne fin de siècle jusqu’à sa mort en Angleterre. On fait la rencontre d’un « dynamiteur des certitudes de la conscience »; d’un penseur de la démocratie très critique vis-à-vis de la modernité et de ses illusions; d’un « conservateur éclairé » en matière culturelle; du chef d’une armée de combattants (ce qu’était la psychanalyse à ses débuts); ainsi que d’un thérapeute audacieux toujours prêt à retourner à sa table à dessin.

En plus de suivre Freud à travers sa trajectoire personnelle et professionnelle, Roudinesco rend compte de certains débats d’idées et développements théoriques à travers, notamment, les apports de Sandor Ferenczi et de Melanie Klein.

Cela dit, tout ce qui précède ne devrait pas faire oublier une chose bien importante, le réel plaisir que cette brique de près de 600 pages procurera aux lecteurs de biographies écrites… comme des romans. À apporter dans son sac de vacances mais à lire, dirais-je, à petites doses à la plage, car ce livre reste un livre d’histoire dans toute la force du terme.

ROUDINESCO, Élisabeth, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Éditions du Seuil, 2014, 592 p.