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La guerre, moteur de la paix

12 mai 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Guerres et conflits armés

par Jean-François Barbe

Vous aimez les paradoxes? En voici un : la guerre est « une bonne chose » parce qu’elle a historiquement stimulé le développement technologique et, par le fait même, la croissance de l’économie. Par exemple, Internet est le fruit de la guerre froide, ayant été pensé comme un système de communication pouvant résister à une guerre nucléaire avec l’Union soviétique.

Mais, attention, ce n’est pas terminé. La guerre est aussi « une bonne chose », car elle a suscité la création d’États structurés et centralisés qui ont maitrisé le chaos et créé les conditions de la sécurité intérieure.

L’auteur de War! What is it Good For? développe ce point de vue à travers l’étude de l’Empire romain, de l’Europe de la Renaissance jusqu’à celle du XXe siècle et des États-Unis d’aujourd’hui. Et, à l’instar d’un Jared Diamond, il puise allègrement dans divers travaux d’anthropologie, d’archéologie, de biologie et de psychologie évolutive, ainsi que d’histoire militaire, pour nous donner un récit très digeste, fourmillant de références, écrit de façon énergique, avec une pointe d’ironie provocatrice comme lorsqu’il qualifie ces bonnes guerres de guerres « productives » (la guerre « improductive » n’aboutissant qu’au chaos). Une ironie qui se trouve également dans le point d’exclamation du titre du livre, clin d’oeil à une chanson du mouvement pacifiste américain des années soixante contre la guerre du Vietnam.

Une bonne partie de la démonstration de ce professeur d’histoire de l’Université Stanford repose sur les statistiques suivantes. À l’âge de pierre, dit-il, une personne sur cinq risquait de mourir de façon violente. À l’apogée de l’Empire romain, la proportion était de moins d’une personne sur vingt. Après l’effondrement de l’Empire romain et de son autorité centralisée, le taux de mortalité violente reprend son ascension, dans la foulée des guerres improductives, jusqu’à atteindre une personne sur dix. La Renaissance renverse cette courbe, notamment avec l’invention de la poudre à canon et la naissance de l’État moderne. Au XXe siècle, en incluant les carnages des deux guerres mondiales, l’Holocauste, les goulags stalinien et maoïste et des génocides, moins d’une personne sur cent meurt de mort violente. L’auteur associe trois empires aux périodes de baisses de mortalité auxquels correspondent les Pax Romana, Pax Brittanica et Pax Americana. Ces empires sont, dit-il, des globocop. En d’autres termes, ce qu’on appelle la violence organisée et centralisée (État, armée, police), telle qu’on la retrouve dans différents empires, aurait permis de contenir l’agression dans des limites bénéfiques au genre humain, tout en promouvant le commerce et la prospérité générale.

Ce point de vue très tranché porte évidemment flanc à la critique. Les empires créés par les armes, le sang et l’esclavage constituent-ils vraiment la façon la plus efficace d’assurer la croissance économique et la sécurité des populations? La perspective de l’auteur ne ressemble-t-elle pas trop à une justification de la violence de deux des grands impérialismes ayant triomphé au XXe siècle? Ces impérialismes ne ressembleraient-ils pas un peu trop à des acteurs rationnels? Qu’en penseraient les peuples conquis? Les actualités télévisées nous montrent-elles vraiment que les États-Unis assurent mieux la sécurité de leurs propres citoyens que ne le font les petits États?

MORRIS, Ian, War! What is it good for? Conflict and the progress of civilization from primates to robots, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2014, 495 p.

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