Travestis en triple

Nouvelle job, nouvel appartement, nouveau cahier d’écriture, nouvelle vie! Dans Le cahier rouge de Michel Tremblay, Céline Poulin, 25 ans, ex-waitress et presque naine, tourne le dos à la médiocrité de son ancienne vie et prend son envol.

cahier rougeL’Expo 67 bat son plein; dans le Red Light, les touristes du monde entier affluent et chacun lâche son fou : Fine Dumas ramasse l’argent à la pelletée avec Le Boudoir, une boîte de nuit très spéciale, doublée d’un bordel de travestis. Pour orchestrer les activités de cette maison close pas comme les autres, Madame Dumas avait besoin d’une perle rare. Elle l’a trouvée en la personne de Céline, dure à l’ouvrage, crâneuse et déterminée. Dans sa robe verte à paillettes et ses souliers « rouge sang comme ceux de Dorothy dans The Wizard of Oz », la jeune femme endosse le rôle d’hôtesse de bordel avec sérieux. Tandis que ses ouailles se démènent comme de beaux diables avec des touristes qui s’encanaillent et des fils de bonne famille qui jettent leur gourme, Céline voue à ses six « filles » une affection sans faille, sans jamais les juger. Elle les couve tant bien que mal, peinant à les garder sous son aile protectrice.

Dans son beau cahier rouge, Céline raconte son quotidien entremêlé à celui de ses amis travestis, épopée tantôt misérable, tantôt loufoque, comme cette pièce d’anthologie, le jour du 60e anniversaire de Fine Dumas partie fêter à l’Expo avec sa bande de folles. Attendez-vous à tout : c’est savoureux et touchant, excentrique et disjoncté à souhait.

Chéri-Chéri

Il est beaucoup question de rimmel, de poudre et de houppettes, de bustiers et de guêpières dans Chéri-Chéri de Philippe Djian. Comme lectrice, j’ai joué les voyeuses, témoin du rasage, du maquillage, du déshabillage et du rhabillage en coulisses. Écrivain fauché le jour, Denis se transforme chaque nuit en femme fatale et monte sur scène dans un cabaret de travestis, sous prétexte de gagner sa vie. Ni prostitué ni homosexuel, il jouit du travestissement, sans plus. L’histoire déraille avec un beau-père mafieux et on a droit à pas mal d’action : on imagine facilement un film, comme pour d’autres livres de Djian. Le style est vif, mordant, le tout est très bien tourné, à la fois léger et corsé. En ce sens, c’est réussi, mais l’univers créé par Djian semble bien superficiel, comparativement à la densité de celui établi par Tremblay avec Le Boudoir et ses protagonistes.

 Je me souviens de Zazie

Ces deux livres ont éveillé chez moi le souvenir du couple formé par Gabriel et Marceline dans un autre livre, Zazie dans le métro de Raymond Queneau, lu à l’école secondaire.

Marceline… la délicate épouse de Gabriel, si discrète qu’elle ne saurait rougir, se limitant au rose : « Marceline baissa les yeux et rosit doucement. ». Marceline, au langage châtié, qui s’esclaffe quand l’assaillant qui prétend la violer se débat avec la conjuguaison : « Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit : vêtez-vous. ». Comme les jeux de Queneau avec la langue m’ont amusée alors!

Et Gabriel, l’oncle de la petite Zazie en visite à Paris : vous souvenez-vous de lui, ce colosse parfumé? Gabriel, qui ne travaillait que la nuit, et qui portait un tutu pour son numéro de danseuse dans un cabaret pour homosexuels, en tant que Gabriela.

Gabriel-Gabriela, Marceline-Marcel : un couple inoubliable, tout comme les jeux de haute voltige stylistique dans l’œuvre de Queneau.

 

TREMBLAY, Michel, Le cahier rouge, Montréal, Leméac, Arles, Actes Sud, 2004, 332 p.

DJIAN, Philippe, Chéri-Chéri, Paris, Gallimard, 2014, 193 p.     Aussi en format numérique

 QUENEAU, Raymond, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard jeunesse, c1994, 235 p.