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Propos d’un stratège politique

3 mars 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Documentaires québécois, Politique Canada-Québec

par Jean-François Barbe

L’émission télévisée À la page propose des face-à-face entre l’historien Éric Bédard et d’importants essayistes comme François Ricard et Denise Bombardier.

En nous faisant découvrir ou redécouvrir des auteurs de talent qui font comprendre le Québec, cette émission donne le goût de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait après avoir regardé l’émission mettant Claude Morin en vedette.

Au départ, rappelons que cet homme politique n’est pas le dernier venu. L’encyclopédie en ligne Bilan du siècle qualifie son rôle de « déterminant » dans la définition de la stratégie d’accession à la souveraineté du Parti québécois, axée sur une démarche référendaire.

Son livre comporte trois thèmes : la souveraineté du Québec, des souvenirs de vie politique (débutant avec sa nomination comme sous-ministre sous Jean Lesage), et l’éternelle question de l’existence de Dieu.

Claude Morin écrit avec clarté. « Quand on se parle à demi-mot, écrit-il en introduction, on se comprend à moitié. ».

D’entrée de jeu, Claude Morin avoue que l’évolution politique des vingt dernières années, consécutive à la défaite référendaire de 1995, l’a touché, mais non pas abattu. « En regardant évoluer le Québec, j’ai parfois été déprimé, mais je n’ai jamais perdu confiance , dit-il, en ajoutant qu’il pense qu’un jour les Québécois voudront assumer la maîtrise de leur avenir. »

Et parce qu’il a une longue expérience, il dresse un parallèle avec la situation actuelle et celle du Québec d’entre 1945 et 1960. Avant la Révolution tranquille, écrit-il, les faiseurs d’opinion cherchaient à convaincre les Québécois qu’ils étaient nés pour un « petit pain ». Or, depuis le référendum de 1995, ajoute-t-il, bien des commentateurs, analystes et animateurs radio et télé font tout leur possible pour faire revivre cette mentalité, notamment en recommandant au bon peuple de fuir les sujets difficiles sous prétexte qu’ils divisent, ce qui inclut maintenant, dit-il, la simple défense des compétences du gouvernement du Québec.

L’influence de ces commentateurs est grande, car elle s’appuie sur une certaine psychologie collective, la même qui explique l’existence de ce qu’il désigne comme étant un « mur psycho politique » face à l’idée de souveraineté.

Claude Morin ne conseille pas aux souverainistes de foncer tête baissée sur ce mur. En politique, énonce-t-il, il faut « partir de l’endroit où les gens sont et non de là où on aimerait qu’ils soient déjà arrivés. Mieux vaut contourner les obstacles que de se précipiter dessus ».

Autrement dit, un troisième référendum sur la souveraineté risquerait de donner les mêmes résultats que les précédents, d’autant plus que sa simple évocation risque, « dans les conditions actuelles », d’entraîner la défaite électorale du Parti québécois.

Que faire? Il examine les trois solutions les plus couramment envisagées par les souverainistes, afin d’en souligner les limites. Les référendums sectoriels, parce qu’ils seraient sectoriels, n’auraient pas d’incidence sur la dynamique profonde du fédéralisme canadien. Les « gestes de rupture » seraient impraticables. L’accession à la souveraineté par un vote de l’Assemblée nationale ne passerait pas facilement compte tenu de l’opposition éventuelle d’une majorité de la population. Finalement, une Constitution d’un Québec souverain, élaborée avant sa souveraineté, devrait faire l’objet d’un référendum qui finirait par porter, en pratique, sur la souveraineté elle-même…

Il suggère ainsi une stratégie dite de « défense de l’identité québécoise » visant la reconnaissance constitutionnelle de la nation, ce qui impliquerait l’affirmation du droit à l’auto-détermination et la confirmation des pouvoirs actuels du Québec dans les domaines déjà reconnus en vertu de la Constitution actuelle.

Dans cette perspective, la souveraineté ne serait « pas forcément » le moyen que devrait prendre le Québec au cours des prochaines années afin de renforcer ce qu’il désigne comme étant l’objectif politique fondamental, à savoir la sauvegarde et l’épanouissement de son identité nationale.

« Ou l’on ouvre une voie inédite, dit-il, ou l’on capitule. »

Et « en nous disant Oui à nous-mêmes, nous contournerions pour la première fois le mur », écrit-il.

Dans la seconde partie de son livre, Claude Morin évoque des souvenirs de sa vie politique et professionnelle, par exemple, l’âme de bâtisseurs qui animait les constructeurs de l’État moderne de la Révolution tranquille. Il parle aussi un peu de son enfance, et de sa passion déterminante pour la lecture, transmise par son père.

L’animateur radio Michel Lacombe a présenté ce livre comme étant le « testament politique » de Claude Morin. Celui-ci écrit que « les probabilités que ce livre soit mon dernier sont fortes ». À plus de 80 ans, on peut comprendre sa prudence. Souhaitons simplement qu’il aura d’autres occasions d’apporter sa pierre à l’édifice du débat public sur l’avenir du Québec : il a encore beaucoup à donner.

MORIN, Claude. Je le dis comme je le pense : souveraineté, vie politique, religion, Montréal, Boréal, 2014, 221 p.

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