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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal : l’importance du cœur

24 février 2015 par Marie-Line C. Lemay | Catégorie(s) : Littérature française

En 1959, les médecins français Maurice Goulon et Philippe Mollaret dressent le constat révolutionnaire de ce qu’ils nomment le « coma dépassé » : un état de mort cérébrale qui, grâce aux outils de réanimation, permet au corps de conserver l’apparence de la vie. Cette réalisation fondamentale ouvre la voie à des avancées médicales sans précédent, telles que la transplantation d’organes.

Les répercussions de cette découverte sont immenses, tant d’un point de vue organique que symbolique : « Car ce que Goulon et Mollaret sont venus dire tient en une phrase en forme de bombe à fragmentation lente : l’arrêt du cœur n’est plus le signe de la mort, c’est désormais l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. » (p. 44)

C’est un déplacement difficile à appréhender puisqu’il bouleverse notre façon de concevoir -mais aussi d’accepter- la mort. Le cœur est lourdement chargé de sens dans l’imaginaire collectif : c’est l’allégorie de la vie, le lieu de l’intime, le véhicule des émotions, le synonyme de l’amour.

Et c’est sur cette idée que se fonde le plus récent roman de Maylis de Kerangal : Réparer les vivants.

L’action se déroule en 24 heures chrono, aujourd’hui, non loin de Paris. Simon Limbres, jeune homme de 19 ans, adepte de surf, sombre dans un coma irréversible à la suite d’un accident de voiture. Sitôt le diagnostic posé, une course contre la montre s’amorce afin de permettre le prélèvement des organes et leur transport vers d’autres corps. Le précieux cœur du jeune homme, de par son poids symbolique, devient en quelque sorte l’enjeu du roman.

Maylis de Kerangal excelle à évoquer la complexité de la relation que nous entretenons avec cet organe. Les paradoxes sont multiples et souvent douloureux. En effet, comment reconnaitre la mort d’un être, d’un fils, dont le cœur bat encore? Réparer les vivants est aussi une fascinante plongée dans l’univers médical de la réanimation et de la chirurgie. On en découvre, presque avidement, les acteurs et la dynamique d’équipe.

La prose de l’auteure, faite de longues phrases dont on peine à s’arracher, rythme la lecture et maintient le lecteur sur le qui-vive. Elle traduit admirablement les moments d’accélération et d’attente, les réflexions, les sentiments et les gestes qui durant 24 heures accompagneront le voyage du cœur.

Réparer les vivants a remporté de nombreux prix littéraires en France et est actuellement en lice pour le Prix des libraires du Québec 2015 (catégorie Roman hors Québec).

KERANGAL, Maylis de, Réparer les vivants, Paris, Verticales, 2013, c2014, 280 p.

Aussi disponible en version numérique

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