Terminus Allemagne, par Ursula Krechel : une vie brisée

Terminus Allemagne

C’est avec la joie et l’angoisse de retrouver Claire, sa femme aryenne quittée près de dix ans plus tôt, et avec l’espoir de refaire la vie qu’on lui a brisée quinze ans auparavant, que le juge Richard Kornitzer, d’origine juive, revient en Allemagne en 1948. Si les retrouvailles des époux sont douces, malgré les longues années d’exil de Richard à Cuba, et malgré les souffrances endurées par Claire qui fut incapable de sortir à temps de l’Allemagne nazie avant le déclenchement de la guerre en septembre 1939, le retour dans ce pays détruit par les bombardements alliés, hanté par les violences passées, se fait plus difficile.

Car Richard Kornitzer veut qu’on lui permette de réintégrer les fonctions qui auraient été les siennes dans le système judiciaire allemand, n’eut été les mesures antisémites qui l’en chassèrent dès 1933. On lui accorde donc un poste de juge dans le champ de ruines qu’est devenue la ville de Mayence. Troublé par le fait que ses collègues sont des Allemands restés en poste durant la guerre, et donc près du régime nazi, Kornitzer finira, au cours des années, par sentir qu’on l’empêche de progresser dans la hiérarchie.

Mais la partie de sa vie la plus difficile à reconstituer sera sans doute sa vie familiale. Claire et Richard lancent en effet des recherches pour retrouver leurs deux enfants qu’ils ont dû envoyer en Angleterre en janvier 1939. Dans une ferme de la campagne anglaise, le couple retrouvera les deux enfants devenus adolescents. Mais ceux-ci ont presque perdu le souvenir de leurs parents, qu’ils croyaient morts, et de leur nationalité allemande. Car ils ont appris durant les années de guerre à craindre ces Allemands qui lançaient des bombes sur le toit des maisons anglaises. Étant donné leur fragilité émotive, qui commençait à s’estomper grâce aux liens affectifs qu’ils avaient enfin pu créer avec les membres de la dernière famille qui les avait accueillis, il aurait finalement été plus simple que leurs parents ne reviennent jamais les chercher.

Terminus Allemagne est un roman d’une extraordinaire densité, qui mélange la saga familiale à la fine analyse psychologique, la fiction et le portrait d’une époque par la description d’événements historiques d’une précision presque archivistique, la poésie et la factualité brute des rapports administratifs. Inspiré d’écrits documentaires sur le Kindertransport, le récit du sort des enfants Kornitzer est, entre autres, particulièrement bouleversant. Un roman exigeant, douloureux mais envoûtant, dont on sort marqué. L’auteure, Ursula Krechel, a remporté le Prix du livre allemand en 2012 pour Terminus Allemagne (en allemand, Landgericht).

KRECHEL, Ursula, Terminus Allemagne, Paris, Carnets Nord, Éditions Montparnasse, 2014, 437 p.